LA RENCONTRE
La position de John Marshall avait subi quelques modifications depuis le jour où les deux Parisiens avaient déserté le placer du San-Joaquin. L'hôtelier s'était bercé de la trompeuse espérance d'exploiter sur une vaste échelle le lavage de la poudre d'or, et, à cet effet, dès les premiers jours où le bruit des merveilles aurifères s'était répandu dans le pays, il avait embauché un assez grand nombre d'ouvriers et d'Indiens qui devaient travailler exclusivement pour lui ; mais peu a peu tout son monde l'avait abandonné. John, demeuré seul, n'avait trouvé d'autre moyen pour continuer à récolter de l'or, que de vendre à ses anciens journaliers des instruments et des outils dont il avait fait une ample provision.
Jugeant parce premier essai que le commerce d'échange <;tait presqu'aussi productif que l'exploitation des mines, il élargit le cadre de sa spécialité et courut de placer en placer, vendant au poids de l'or de la farine de m»ïs, du bœuf séché, du rhum et de Teau-de-vie. II avait ainsi réalisé d'assez honnêtes bénéfices sans s'exposer aux rudes fatigues des mineurs.
Cependant, John Marshall n'était pas content. Il poursuivait toujours la pensée de faire une fortune considérable
on quelques jours. Les nouvelles qui lui parvenaient de droite et de gauche sur le bonheur de certains individus qui, en peu de temps, avaient amassé des sommes fabuleuses,entretenaient dans son esprit le désir de rejouer à cette bourse du placer. Ce jour-là, il était plus tourmenté que de coutume, il venait d'apprendre que trois cavaliers étaient arrivés le matin à San-Francisco, et, chose inouïe, avaient payé toutes leurs emplettes avec des lingots d'un volume extraordinaire, tandis que jusque-là les mineurs les plus heureux n'avaient rapporté des placers que de la poudre d'or et quelques pépites en mince quantité.
Surexcité par les bruits qui circulaient déjà sur les prodigieuses richesses des trois étrangers, John roulait dans sa tète un nouveau plan pour hi reconstitution d'un placer, lorsque les deux amis se présentèrent lestes et pimpants sur le seuil de son hôtellerie.
L'Américain, qui ne s'attendit à rien moins qu'à leur visite, les contempla pondant quelques secondes comme s'il cherchait à fixer un souvenir; puis il s'écria loul-à-cuiip :
— Dieu me pardonne, ce sont mes charpentiers !
— De qui parlez-vous, John, dit File-ton-Xœud on jouant les façons du gentilhomme, vous croyez encore à cette vieille plaisanterie, mon garçon. Apprenez que nous avons voulu nous amuser de vous un instant : nous ne sommes pas des charpentiers, mais d'honnêtes millionnaires qui venons vous demander si vous avez été assez heureux pour faire terminer votre hangar.
— Ah ! vous êtes millionnaires 1 s'écria Marshall en appuyant sur chacun de ces mots ; à d'autres, mes lurons, vous ne m'y prendrez pas : si ce que vous dites était vrai , vous m'auriez déjà payé les cent quatre-vingt-dixsept piastres que vous me devez.
— N'est-ce que cela, John* dit File-ton-Nœud en jetant sur la table une gigantesque bourse qui contenait de
% quatre à cinq cents piastres, fouillez dans ceci, mon ami# et prenez ce qui vous revient.
La façon dédaigneuse avec laquelle File-ton-Nœud avait laissé tomber la bourse frappa Marshall de stupeur \ il compta les cent quatre-vingt-dix-sept piastres et remit le reste de l'argent à File-ton-Nœud* qui lui dit avec le plus magnifique sang-froid :
— Est-ce que James n'est plus à votre service , John ?
— Pardon, votre honneur, répondit machinalement l'hôte foudroyé de la superbe insolence de son interlocuteur, et il appela le garçon du boarding-house.
— Tiens, mon ami, lui dit File-ton-Nœud en lui mettant dans la main une poignée de piastres, voilà pour boire a la santé du seigneur David et à la mienne.
James reçut l'argent d'un air hébété.
1 ~ Ah çà, dit John de plus en plus étonné; 6'est donc ^ous qui êtes arrivés ce matin à San-Francisco, et qui avez été acheter toute la cargaison d'un navire marchand?
— Cela pourrait bien être, répondit David.
208 CONTES BT VOYAGES. I
— C'est donc vous, continua l'hôte qui avez des sacs j de lingots?
— En voulez-vous un échantillon, John? dit Filc-Um- Nœud en lui donnant une de ses pépites.
— De l'or pur ! s'écria Marshall qui contemplait le lingot, le retournait et le faisait miroiter au soleil. De for comme je n'en ai jamais vu, tant il est resplendissant. Mais vous avez donc trouvé un rocher d'or?
— Mieux que cela, répondit froidement David.
— Nous avons découvert, dit File-ton-Nœud, une rivière qui roule des masses de cailloux semblables à celuilà : on n'a qu'à se baisser et à remplir ses poches ; maison a beau faire, on ne ramasse pas plus d'un million par jour.
— Que dites-vous là, votre honneur? répondit John qui ne savait plus que croire de ce qu'il voyait et de w qu'il entendait; vous vous moquez de la crédulité d'un pauvre hôtelier. ;
— Impossible de ramasser plus d'un million par jour, répondit imperturbablement File-ton-Nœud.
— Ce que vous dit le seigneur File-ton-Nœud est Je la plus grande exactitude, dit David.
— Pardonnez, dit John qui voulait apitoyer les de«* Parisiens, si un pauvre hôtelier qui a perdu toute sa fortune dans ces derniers temps demande à vos seigneurie comment elles ont fait pour découvrir tous ces trésors.
là toison d'or. 209
— C'est notre secret, dit David, el nous ne le disons as à tout le monde.
— Mais à un pauvre hôtelier...
— Nous verrons plus tard, interrompit File-ton- (œud.
Les regards de John brillèrent comme des escarbou- :les, puis, feignant tout-à-coup de s être oublié, il s'é- ;ria :
— Mais à quoi pensai-je de laisser ainsi attendre vos seigneuries? la vue de ce lingot m'a tourné la cervelle, lames! s'écria-t-il, Patrick, Wilberforce! toutes les casproies sur le feu, toutes les broches en l'air, et le meilleur \in sur la table. Allons, à l'ouvrage, mes drôles, et ne faites pas attendre le déjeuner de leurs excellences.
— A qui en avez-vous, John ? demanda David; nous venons vous voir, mais nous ne déjeunons pas ici.
— Leurs seigneuries ne déjeunent pas chez moi, s'écria Marshall en jouant l'étonnement; leurs soigneuries ne dînent pas chez moi, ne soupent pas chez moi, no couchent pas chez moi, mais vous voulez donc que John Marshall, de la province Maryland, la patrie du tabac jaune, soit à tout jamais déshonoré!
— Écoutez donc, lui dit tranquillement File-tmi-Nœud, nous êtes un peu cher.
— Vous nous avez même pas mal étrillés la dernière ^is, ajouta David.
— Cent quatre-vingt-dix-sept piastres ! continua Fifelon-Nœud.
— Et nous n'avions pas encore découvert la rivière aux lingots , dit David en éclatant de rire à l'aspect de h ligure rembrunie de John Marshall.
— Allons, c'est fini, dit Phôte ; je vois bien que je sut* perdu dans votre esprit... C'est ce maudit hangar qui en est cause.
— Oui, dit File-ton-Nœud , j'avoue que le hangar vous a fait du tort; mais à tout péché miséricorde. Comme nous nous souvenons de votre dîner, nous vous gardons pas rancune de votre note. Aussi , quaod nous retournerons à la rivière aux cailloux d'or, nom penserons à vous.
— Vous m'emmènerez? s'écria l'hôte.
— Nous vous emmènerons.
— Bien vrai ?
— Ah ça, John, est-ce que vous nous prenez pour des hôteliers de San-Francisco, que vous croyez à un piège?
— Non , excellence, non , répondit Marshall ; mais la joie... le plaisir.... le bonheur de vous voir... Enfin , croyez que je vous en aurai une reconnaissance éternelle.
— A bientôt ! ajouta File - ton - Nœud , nous viendrons vous avertir de vous tenir prêt la veille de noire départ.
Et ils sortirent de l'hôtellerie.
— Hé ! votre honneur ! cria John, qui courut après File-ton-Nœud ; et votre pépite que vous oubliez...
— Gardez-la , John , répondit celui-ci; cela paiera les intérêts des cent quatre-vingt-dix-sept piastres.
L'hôte se confondait en remerciments , en salutations, et se disposait à prendre congé de ses deux visiteurs , lorsque David, qui suivait depuis quelques instants du regard Une litière dans laquelle il avait à peine entrevu une jeune femme cachée derrière des rideaux verts , lui demanda quelle était la belle Californienne qui se promenait de si bonne heure.
— Ce n'est point une dame de Californie, votre honneur, répondit Marshall , c'est la perle des deux Amériques, miss Anna Lawrence , la nièce du gouverneur, le commodore Parker/
— Miss Anna Lawrence! s'était écrié Da\id qui était devenu pale d'émotion.
— Vous la connaissez, votre honneur? dit John Marshall.
— Ne vous trompez-vous pas? reprit David ; vous avez Wen dit miss Amja Lawrence?
— Miss Anna Lawrence, la fille de M. Lawrence, négociant à Mexico.
— Et depuis quand est-elle ici ?
— Depuis quinze jours, votre honneur.
Digitiz
— Miss Anna ! miss Anna ! répéta David en joigna* les mains.
— Contiens - loi , lui dit en français File-ton -Nœud. David , rappelé à la raison , salua l'hôte et partit
brusquement, sui\i de File-ton-Nœud , qui, pour De pas troubler l'ivresse de son ami , ne lui adressa pas une parole.
En effet, le cœur de David débordait. Il ne pouvait comprendre comment miss Anna se trouvait à San- Francisco, mais il remerciait le ciel du fond de soc àme de lui avoir fait rencontrer la femme qui vivait dans sa pensée, souvenir éternel , la jeune fille qui se penchait chaque nuit dans ses rêves , Tango adoré du cottage Hamilton.
Lorsqu'ils entrèrent dans leur maison, Polyphème, qui avait préparé le déjeuner , et disposé la table sur laquelle fumait un magnifique rosbeef flanqué de pommes de terre, attendait avec impatience ses deux amis.
— Arrivez donc ! leur cria-t-il ; voyez quel beau coup d'œil !
Polyphème portait encore son costume de la raine.
— Est-ce que tu vas garder éternellement tes vieilles loques? lui demanda David.
— Faut-il pas que je me mette en mirliflor pour t* faire la pâtée? répondit celui-ci.
— Il no s'agit pas non plus de faire la cuisine; un
mine comme toi n'est pas un marmiton , reprit David ; n ne nous empôchc d'avoir des cuisiniers.
— Des cuisiniers 1 s écria Polyphème, étonné du ton e prenait David, pourquoi pas des valets de chambre bas de soie?
— Eh bien ! après répondit celui-ci , quand nous
rions des domestiques en livrée , est-ce que nous ne mines pas riches? est-ce que nous devons thésauriser
liarder comme des bourgeois? Nous sommes mis une façon dégoûtante, continua -t- il en jetant un up d'œil dédaigneux sur ses nouveaux vêlements, ni trouvait superbes une heure auparavant. Des mtalons de coutil, des vestes de nankin, qu'este que c'est que ça? Je veux que nous portions les habits s plus riches , nom de nom ! je veux des domestiques n cutotte rouge, avec un galon d'or à leurs chapeaux et es bottes à retroussis jaunes; je veux des chevaux e sang, des mules de prix, des palanquins dorés... i>ut le tremblement... Et il se mit à sauter autour de la Uumbre.
— Ça va, dit File-ton-Nœud, qui fut immédiatement i l'unisson de l'enthousiasme de son ami. Nous aurons •es chasseurs grands comme des cathédrales, et des jrooms de deux pieds de haut; s'ils ont plus de deux pieds et plus de six ans, à la réformel Nous aurons des 'itères, des esclaves; combien ça coAtc-t-il, un esclave? j en veux un, et je l'appellerai Anaxagoras ; il parait qu'ils
214 CONTES HT VOTAGfiS.
ont lous des noms dans ce genre-là : Anaxagoras, appor tez les boites à ce maître ! Ça sera un peu bon genre.
Et en disant ces mots, il exécutait des entrechats qi surpassaient de beaucoup les gambades de David.
Polyphèmejes regardait, les bras croisés, et il se demandait si les deux Parisiens n'étaient pas devrai fous.
— Sur quelle herbe ont marché ces gaillards-là? dM tout haut.
— Sur Therbe d'une belle dame, reprit File-ton-Kœul David a retrouvé son archiduchesse ; et voilà !
— Il fallait donc le dire tout de suite, s'écria Wjphème, qui, se laissant aller à la joie générale, risqw une pirouette qui fit gémir le plancher.
— Ainsi, c'est convenu, reprit David; à partir Aujourd'hui, grand train, guides à quatre chevaux. montons une maison, nous recevons, nous allons à»ns> monde, c'est indispensable. Nous serons ouvriers i I» mine, et gentlemen à San-Francisco.
— S'il le faut absolument, et pourvu que cette nwtf*' rade-là ne dure pas longtemps... répondit Polyphème.
— Rapporte-t'en à moi ; et maintenant, à table \set~ vons-nous pour la dernière fois ; demain, nous aurons ite laquais qui nous verseront à boire.
— Vive la vie! s'écria File-ton-Nœud, en attaquant h rosbeef.
AU PRÉSIDIQ.
David, stimulé par la vue de miss Anna Lawrence, et le voulant pas se présenter à elle sous l'aspect de l'ancien ouvrier charpentier, mais sous les dehors d'un homme qui avait fait fortune et qui par conséquent pouvait, sans témérité, aspirer à sa main, s'occupa immédiatement de monter sur un grand pied là maison de Saa- Francisco. Il se procura des domestiques, acheta des litières magnifiques, et commanda au confectionneur Peterson des habillements complets pour lui et pour ses amis; puis il se montra hardiment à toutes les promenades, dans l'espérance de rencontrer miss Anna.
Au bout de quelques jours, il ne fut question dans toute la ville que du luxe des trois amis ; on débitait sur leur compte mille histoires extraordinaires. John Marshall, qui se berçait de l'espoir de suivre les heureux aventuriers à la rivière aux cailloux d'or, racontait à qui voulait l'entendre qu'ils avaient des tonnes de lingots et qu'ils étaient assez riches pour acheter à beaux deniers comptants la haute et la basse Californie. Les trois amis étaient devenus les lions de San-Francisco ; les femmes qui, dans tous les pays, aiment le merveilleux , ne parlaient plus que des trois cavaliers fr^is et décochaient à leur adresse leurs
Di
plus aimables sourires, leurs œillades les plus assassin* des hommes qu'ils ne connaissaient pas, les saluaient jc?qu'à terre quand ils passaient au Prado, emportés sur 4* mules fringantes et superbement caparaçonnées ; mak au milieu de ce bruit , de ce luxe et de cet éclat, Da\il était triste, car, depuis le jour de son arrivée, il n'av^ii plus une seule fois rencontré, dans toutes ses courses»-! ses promenades, la seule femme pour laquelle il faisai: toutes ces folies, miss Anna Lawrence.
Un matin, ils étaient réunis tous trois en conseil et y creusaient la tète pour trouver un moyen ingénieux de parvenir jusqu'à miss Anna, lorsqu'un domestique ris* annoncer à File-ton-Nœud que quelqu'un demandait 3 lui parler.
II passa au parloir, et là il apprit que le gouverneur priait le docteur français de se rendre au présidio le plu> tôt possible.
Depuis que ses malades du placer lui avaient fait un* si grande réputation de savoir et d'habileté, grâce au spécifique souverain de la tante Cadiclie, File-ton-Nœud avait pris au sérieux son rôle d'Esculape , il ne doutait plus qu'il ne fût un médecin très-distingué, ou plutôt en sa qualité de sceptique gamin, il professait un dédain si profond pour l'art de la médecine qu'il se croyait aussi capable que le premier licencié venu. Comme depuis Molière, l'art médical a fait d'incontestables progrès et que lus professeurs de la Faculté ne sont plus obligés d'éter-
lier du latin à chacune de leurs phrases, File-ton-Nœud, evenu docteur par circonstance, se disait avec raison ue, dans un cas grave, il s'en tirerait toujours par un ilence éloquent ; il répondit donc qu'il était aux ordres le son excellence, et que dans un quart-d'heure il seait chez le commodore. Puis, sans rien dire à ses deux mus, il fit préparer la plus riche litière, s'habilla en noir les pieds à la tète pour se donner une apparence plus doctorale, et escorté de deux laquais flamboyants, il se fit conduire au présidio.
Le présidio est un vaste bâtiment en ruines : sous la domination mexicaine, il servait de palais au gouverneur ; il est situé en face du fort qui, avant l'époque de la conquête de l'armée américaine, se composait d'une simple bauerie en fer à cheval, percée de seize embrasures construites en briques et armées de trois pièces de fer hors de service, ainsi que de deux couleuvrines de seize montées sur des affûts à moitié pourris. L'abandon de ce fort était tel, que les gens des chaloupes mouillées sur la plage auraient pu emporter, à l'insu des habitants, les canons, qu'on pouvait faire rouler en bas de la falaise très-facile à gravir. Pour donner une idée exacte de l'état d'abandon dans lequel le gouvernement mexicain laissait ses possessions, nous ne citerons que le trait suivant :
En 4845, nous ne savons plus quel commodore américain, passant en vue de San-Francisco, eut la fantaisie
218 C0NT«9 BT VOTAQBS.
de saluer Je fort d'un coup (\e eonon; cependant, avad'accomplir cet acte de haute courtoisie maritime, il i demander au gouverneur si le fort lui rendrait son sah le gouverneur était très-embarrassé, et envoyait à le» diables le trop poli officier américain, car il nWr lui avouer qu'il n'y avait pas une pincée de poudre dm* le fort ni à San-Francisco. Pourtant, il fut bien forcé, eu face de la demande du commodorc, d'exposer l'état de h situation. Le commodore s'empressa d 'envoyer au gouverneur une livre de poudre, et, certain désormais qu'oi lui rendrait son salut, il tira son coup de canon ; ra ;*t il attendit vainement une demi-heure, une heure môme, le fort de San-Frapcisco continuait à rester muet cocon un poisson .
Piqué au vif de ce manque de procédés, le commodonfit mettre une nouvelle embarcation à la mer> avec ordrr d'ordonner qu'on lui rendît son salut sur-le-champ Alors , il apprit que, sur les cinq soldats mexicain. Composant toute la garnison du fort, pas un seul ne \ait comment s'y prendre pour charger un cajion. L Commodore, après pvoir ri avec 6on équipage, se vit contraint, pour qu'il ne fût pas dit que le pavillon américain avait reçu une insulte, d'envoyer au fort de San-Fni»cisco deux canouniers de son bord, lesquels parvinrent enfin à mettre une pièce en état, et rendirent le salui L'honneur était sauf ; mai? depuis cette époque jusque jour de la conquête, jamais il ne prit fantaisie à un offi-
eier américain do faire saluer son pavillon par le fort de San-Franciseo.
Tout avait pris une autre face avec les nouveaux possesseurs, les affûts jetés à la mer avaient été remplacés par une batterie véritablement digne de ce nom ; le présidio qui servait aussi d'habitation au gouverneur américain avait été restauré, et, bien que la fièvre de l'or causât quelques désertions parmi les soldats de l'armée d'occupation , la garnison de San-Francisco présentait un aspect formidable, si on la comparait surtout à la garnison dérisoire qu'y entretenait jadis la sérénissime république mexicaine.
File-ton-Noeud, qui avait vu dans l'invitation du gouverneqr un moyen providentiel de rendre service à son ami David, se présenta au présidio avec cette fière assurance qui avait fait la moitié de son succès au placer.
Lorsque le jeune docteur fit son entrée dans la cour <Vl\onneur, le commodore gouverneur était au balcon avec son fils, M. Edward Parker, que nous connaissons déjà.
— A qui est ce splendide palanquin, mon père? demanda M. Edward; je n'en ai pas encore vu d'aussi brillant depuis que je suis à San-Francisco.
Pendant qu'il était occupé a examiner la magnifique
livrée du nouvel arrivant, un domestique annonça le
docteur français, et File-ton-Nœud parut à la porte de la salle.
220 CONTES BT VOYAGES.
M. Edward enchâssa son lorgnon dans l'orbite de son œil gauche pour contempler le triomphant docteur qui avait un train de duc et pair des trois royaumes, pendan: que le cominodore faisait quelques pas au-devant du jeune homme.
— C'est vous, monsieur, lui dit le gouverneur avec étonnemcnt, qui êtes ce célèbre médecin dont on m'a tant vanté les talents ? vous êtes bien jeune.
— Quel âge me donne donc votre excellence? dîi File-ton-Nœud avec le plus imperturbable sang-froid.
— Vous paraissez avoir vingt ans tout au plus, répondit M. Edward, et ce que je vous dis là, monsieur k docteur, ne doit pas vous désobliger, car je suis pour les jeunes médecins; mais seulement je me demande à quel âge vous avez pu être reçu in docto corpore.
— Je vous étonnerai bien, repartit gravement File-ton- Nœud; quand je vous aurai dit que j'ai trente-deux ans
passés.
— Trente-deux ans? cela n'est pas possible! s écria M. Edward.
— Rien n'est plus vrai pourtant. Si je parais si jeune, cela tient à la vie calme et réglée que j'ai toujours menée, et puis aussi à un certain élixir de ma composition qui répand sur la physionomie une fraîcheur juvénile. Regardez-moi bien, et sous cet aspect rose et en apparence enfantin, vous trouverez les traces de quelques rides pré-
LÀ toison d'o*. 221
coces qui ne se manifestent que dans la maturité de l'âge.
— Si cela est ainsi, s'écria M. Edward, vous avez là, docteur, un admirable élixir dont vous devriez bien me vendre la recette.
— Vendre! répondit dédaigneusement File-ton-Nœud, ce n'est pas l'appât du gain qui peut me séduire. Je m%empresserai de vous l'offrir, pour peu que vous y teniez. Mais, ajouta-t-il, avec une certaine impertinence qui allait à son rôle de médecin, pourriez- vous me dire la raison pour laquelle vous m'avez envoyé chercher?
— Voici de quoi il s'agit, monsieur le docteur, répondit le commodore : ma nièce est en proie, depuis quelque temps, à une maladie de langueur , à laquelle la science ne comprend rien. Le docteur Templeton y a complètement perdu son latin.
— Je suis toujours sûr de n'y pas perdre le mien, pensa à part soi File-ton-Nœud.
— Son état, continua le commodore, sans nous inspirer des inquiétudes sérieuses, nous chagrine beaucoup ; je voudrais bien la voir guérie avant son mariage; mon fils est à la veille de l'épouser. . . et. . .
— Ah ! interrompit File-ton-Nœud, qui ne put retenir cette exclamation.
— Oui, monsieur, dit M. Edward, et je vous serais personnellement reconnaissant si vous pouviez chasser
à22 CONTES ET VOYAGES.
tous les diables bleus qui troublent le cerveau de du cousine.
— Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour répondra à votre confiance , répondit File-ton-Nœud en s inclinant.
— Veuillez donc me suivre, dit le coramodore. El iJ introduisit le jeune docteur dans l'appartement de im*> Anna, qui était négligemment étendue sur une ottomane
Après la présentation obligée, le commodore se retira File-ton-Nœud, à qui Da\id avait raconté son histoire, et qui savait par conséquent l'éloignement de mis* Anna pour son cousin, crut comprendre au premier aspect la cause de la maladie de la jeune miss.
— Mademoiselle, dit-il, après lui avoir Lato lepouh pour obéir au précepte élémentaire de son art, V honorable M. Templeton vous a assuré que vous étiez très-rualade, n'est-il pas vrai?
— Oui, monsieur.
— Et à ce sujet, il vous a accablée d'ordonnances.-.
— Que je n'ai pas suivies, interrompit en riant la jeune fille, et je dois vous déclarer, monsieur le docteur, que je suis bien décidée à n'en suivre aucune.
— C'est ce que nous verrons, répondit File-ton-Nœud sur le même ton.
— Je vous préviens tout d'abord que je ne croisai aux médecins ni à la médecine.
— C'est comme moi, continua File-ton-Nœud.
LA TOtSON D OR. 223
— Comment, monsieur, vous médecin, vous né croyez pas à votre art ?
— Permettez, répondit le novice docteur, qui s'empressa de réparer l'imprudence de son aveu, je ne crois pas à une certaine médecine, et pour vous prouver que* la mienne est supérieure à celle de M. Templeton, je vous dirai tout de suite, si vous le voulez, le nom de votre maladie,
— Quel est-il?
— L'ennui.
La jeune Bile ne répondit pas.
— Ai-je deviné ?
— Cela pourrait bien être, docteur ; mais vous n'ôte* guère plus avancé que M. Templeton, car il ne suflit pas de savoir le nom de la maladie, il faut guérir la malade.
— Attendez, reprit File-ton-Nœud, si vous ne croyez pas à ma science comme médecin, vous croirez peut-être à mon habileté comme sorcier. Je vous vois pour la première fois, et cependant, si vous voulez me permettre de vous parler franchement, je vous dirai peut-être de certaines choses qui vous surprendront fort.
— Que me direz-vous donc ?
— Puis-je parler sans crainte?
— Parlez, répondit la jeune miss, qui trouvait son nouveau docteur bien plus amusant que le respectable M. Templeton.
— Commençons par le commencement, dit File-ton-
Nœud , qui s'était assis à quelques pas devant mh< Anna. Votre maladie tient à plusieurs causes : d'abord nous allons nous marier. I
— Je vous préviens que ce que vous me dites là ne* pas extraordinaire, docteur ; mon oncle vous a fait pan de ses projets, et...
— C'est vrai , interrompit File-ton-Nœud , mais ce qu'il ne m'a pas dit, c'est que miss Anna Lawrence aimerait presque autant ne pas se marier que d épouser son cousin M. Edward.
La jeune fille demeura interdite, puis elle dit gaiement:
— Oh ! mon Dieu, j'ai répété tant de fois cela à mon cousin, qu'il peut bien vous l'avoir confié dans un moment de dépit expansif.
— C'est une de ces confidences qu'on ne fait jamais, miss; mais je n'ai pas fini, ajouta-t-il.
— J'écoute, dit la jeune fille.
— Eh bien! continua File-ton-Nœud, n'y aurait-il pas aussi dans un petit coin de notre cerveau quelque souvenir?...
— Vous êtes en défaut, je ne connais ici personne que mon cousin...
— Ici ; mais avant de venir à San-Francisco ?
— J'étais à Mexico.
— Et vous n'avez jamais été ailleurs? Voyons... cherchons bien... A New-York, par exemple?
LA TOISON d'or. 225
Miss Anna leva sur Filc-ton-Nœud un regard étonné, >uis elle ajouta aussitôt en baissant les yeux :
— Que voulez-vous dire, monsieur le docteur?
— Puisque ina conversation vous contrarie, je me tairai, répondit File-ton-Nœud.
Il se fit quelques instants de silence ; mais la jeune fille se radoucissant tout-à-coup, lui dit :
— Je ne puis vous empêcher de parler, docteur.
— Ce que j'en fais, miss, c'est dans l'intérêt de votre guérison ; je cherche, j'interroge, je suppose. Je me demande si, à New-York ou ailleurs, vous n'auriez pas rencontré un brave jeune homme, dont l'amour vrai, le dévouement profond... sans bornes... Mais encore une fois, miss, tout cela, je vous le répète, n'est qu'une supposition.
Le sein de la jeune fille, fréquemment soulevé et abaissé, trahissait une vive émotion.
— Admettons, pour un instant, que tout cela soit vrai, dit miss Anna, qui se mit à jouer avec son éventail pour S'j donner une contenance.
— Oh ! si cela était vrai, répondit File-ton-Nœud, nous aurions trouvé le principe de la maladie, et alors il y aurait tout espoir de guérison.
— J'admets toujours votre admirable supposition , docteur, mais si le jeune homme se trouvait placé dans une situation telle qu'il ne pût jamais aspirer à la main de celle qu'il aime.
226 CONTBS ET VOYAGES.
— Ce serait profondément triste, répondit File-toc- Nœud ; mais je veux croire qu'à force de résolution, <fe courage et peut-être de bonheur il aura surmonté tous k> obstacles. Qui sait, miss , il est peut-être millionnaire a Fheure où je vous parle.
— Docteur, dit la jeune fille en se levant tout-à-coup, vous en savez plus que vous n'en voulez dire.
— Je n'ai pas besoin d'être sorcier, continua tranquillemont File-ton-Nœud, pour ajouter qu'il n'a voulu être riche que pour vous et qu'il ne vit que pour miss Anna.
Et il sortit précipitamment, laissant la joune fille pion* géç dans la stupéfaction et dans le ravissement.
— Eh bien? docteur, demanda le Commodore lorsque File-ton-Nœud rentra dans le salon.
— Miss Anna Lawrence est guérie, excellence; ce n'était rien du tout... je lui al fait prendre une petite piat£ d'une certaine poudre, et le mal a disparu.
En effet, au moment où File-ton-Nœud se retinii, miss Anna, qui se soutenait à peine une heure auparavant, accourut, l'air resplendissant, et se jela dans les bras de son ortcle.
— Décidément, ce jeune médecin est prodigieux, pensâ l« commodorc.