LE DOCTEUR FILE-TON-NŒUD
Malgré la bonne volonté et l'ardeur des trois amis, les travaux marchaient lentement à cause du manque d'outils. Cette charpente dont ils avaient tant besoin pour reposer pendant la nuil,eux qui depuis si longtemps couchaient à la belle étoile, ils l'auraient élevée en huit jours dans des conditions ordinaires, mais ils voyaient avec peine qu'il leur faudrait plus du double de temps pour l'achever. David, toujours le premir levé, ne quittait l'ouvrage que lorsque la nuit ne lui permettait plus de distinguer les objets. Alors on étendait un lit de feuilles sèches sous les massifs, on allumait du feu pour éloigner les bétes fauves, et chacun s'endormait a quelques pas de ce trésor qu'on allait attaquer aussitôt la charpente terminée, pendant que Calicot, qui avait tout le temps de se reposer le jour, se tenait debout, l'oreille au guet, protégeant le sommeil de ses trois maîtres, et prêt à donner l'alarme îui premier signal du danger.
lm matin, à leur réveil, David ot Polyphème ne trouvèrent plus, comme à l'ordinaire, File-ton-Nœud et Calicot. En voyant qu'un des deux fusils de la communauté u était pas à sa place, ils pensèrent qu'une velléité de chasse avait passé par la tôte de File-ton-Nœud, et qu'il ne larderait pas à revenir. Mais plusieurs heures s'écou-
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lurent dans cette allante. David murmurait entre s<*dents, cl se plaignait de la négligence de son ami, qui oubliait le travail pour courir le chevreuil.
— Que diable veux-lu? lui disait Polyphonie, cVi4 jeune, il faut bien que ça s amuse, ça ne poursuit pa> comme toi et moi une idée sérieuse. Quand le petit trouve une occasion de prendre du bon temps, il ne faut pas lui en faire de reproche; que je travaille comme un boeuf, moi, c'est mon lot, que tu t'épuises à l'ouvrage, ça *e conçoit encore, mais lui...
— C est vrai, répondit David, mon impatience ine rend injuste envers mes camarades.
— Ça n'est pas ça que je veux dire, mais les amoureux, ca ne raisonne pas, et tu es amoureux; quand bien môme File-ton-Nœud ne m'aurait pas dit la chose, je mo serais bien vite aperçu que tu as le coeur piqué.
— Je ne nie pas le fait, dit David que la solitude avait rendu communicatif ; je suis poursuivi è toute heure, à tout instant par une môme pensée, et ce qu'il y a de plus malheureux, vois-tu , c'est que cet amour là e*i une folie.
— Je ne te demande pas ton secret, mon garçon; seulement je comprends ton infirmité, j'ai passé par là.
— Tu as été amoureux aussi? demanda David en se rapprochant du forgeron.
— Pourquoi pas? continua celui-ci; je n'ai pas toujours fait peur aux jolies femmes. Avant d'avoir, par
>uite d'un échu de fer rouge, attrapé celle balafre à la ligure et perdu un ceil, ce qui m'a valu l'avantage d'être surnommé Polyphonie, je passais parmi les jolies filles •le Marseille pour un garçon assez bien tourné. Tu ne l'en doulerais pas, mais c'est pourtant la vérité. — Et cet amour, qu'est-il devenu?
— » Ahl voilà, répondit Polyphème avec un soupir; l'accident dont je te parlais toul-à-l'heure m'est arrivé juste la veille du jour où j'allais me marier. En me voyant si changé, ma promise n'a plus voulu de moi. J'étais bien triste, et j'ai eu un rude moment à passer. Je me làtais pour savoir si je ne me ferais pas sauter le caisson. J'étais comme un boule-dogue en colère; je tournais à la méchanceté. Enfin, grâce à Dieu, j'ai pris le dessus. Polyphème, que je mo suis dit, faut oublier les jupons, mou vieux, tu n'auras jamais de chance de ce côté-là. Et alors cet amour que j'avais pour une femme, je l'ai reporté ailleurs; ne pouvant avoir de famille à moi, je résolus de me faire une famille de tout ce qui souffre; je sais bien que ce n'est pas tout-à-fait la même chose, mais ça console toujours un peu.
Après ces paroles, David avait serré les mains du forgeron, et ils s'étaient remis silencieusement à l'ouvrage.
Pendant qu'ils sont occupés à travailler, nous allons suivre File-ton-Nœud dans sa course aventureuse.
Filc-ton-Nœud s'était aperçu que les fatigues qu'ils avaient endurées depuis leur fuite du placer de John
Di
Marshall, jointe à la mauvaise nourriture avaient considérablement affaibli David. Dans ce pays chaud, ou l'homme a besoin d'elle réconforté par les Ioniques, l trois amis ne buvaicntque de l'eau du Sacramento. Pul\phème, habitué à la frugalité et à la manière de vivre di* Peaux-Rouges, ne se préoccupait même pas de l'insuHtsance de cette hygiène. Quant à File-ton-Nœud, qui n'avait jamais été malade, la fatigue glissait sur lui, suivant son expression, comme de l'eau sur du caoutchouc. Mais l'état de faiblesse de son ami David l'inquiétait; Je plus, il trouvait que l'ouvrage n'avançait pas assez faute d'instruments; en conséquence, il avait résolu de tenter une expédition le long du Sacramento, où il savait des placers étaient établis à une certaine distance, afi» de se procurer, à l'aide des trente-sept dollars qui lui étaient restés à travers toutes ses aventures, une bou teille de rhum et quelques outils. Un beau matin donc il était parti ; voici de quelle manière.
Sur un signe, Calicot l'avait suivi, et il s'était rem/« dans une prairie voisine de leur campement. Là, Fi'1" ton-Nœud avait fait entendre un hennissement, aussitôt un autre hennissement lui avait répondu, et la poulie qui l'avait amené au Sacramento était accourue ver> lui.
Nous dirons au lecteur pour l'intelligence de ce fait que le lendemain de son arrivée à la source, File-ton* NomuI étant occupé à abattre un arbre sur la lisière
ois, avait été tres-étonné Je se sentir lire par la parlie osiérietire de ce vêlement indispensable que les Anlaises appellent un inexpressiblc et que les gamins de ans nomment tout simplement une culotte, il s'était re- )urné pensant que David ou Polyphème lui faisait une irce, mais il s'était trouvé nez à nez avec la pouliche de » clairière.
File-ton-Nœud , enchanté de continuer la connaisnnce, s'était mis à jouer avec elle, et ils étaient devenus 3s meilleurs amis du monde.
Le jeune Parisien , en souvenir d'un sentiment que la uedela Lune avait vu naître, avait donné à sa pouliche ? nom de Paméla. Cette appellation faisait le plus grand lonneur à la mémoire amoureuse de File-ton-Nœud.
Ce matin donc , il passa un mors dans la bouche Paméla, sauta dessus et descendit le cours du Sacranento.
H n'avait pas fait vingt milles qu'il aperçut dans lointain des points rouges et blancs qui se détaxaient sur l'eau jaunâtre du fleuve. C'étaient les cherrieurs d'or.
— Bon ! voici un placer , se dit File-ton-Nœud ,
modérons l'ardeur de Paméla, et avançons au petit trot.
H était tout au plus à trois cents pas du lavage, lors- V1 d vit qu'il se faisait un grand mouvement parmi les
Mineurs, tous les regards étaient tournés vers lui. File-
170 C0NTI8 ET VOYAGES.
ton-Nœud ne pouvait comprendre le motif «le la sensation que causait son arrivée.
Deux chercheurs d'or se détachèrent du groupe, s'avaQ cèrent vers lui et lui demandèrent en anglais, après avoir cité leurs chapeaux jusqu'à terre, s'il n'était pas le trèshonorable docteur Templeton.
— Templeton ? répéta File-ton-Nœud , connais p*. Les deux chercheurs d'or remirent leurs. chapeaux d'un
air désappointé et revinrent sur leurs pas.
La façon dont on lui avait demandé s'il était V docteur Templeton, fit faire quelques réflexions à Fil* ton-Nœud .
— Il y a des malades dans la colonie, se dit-il; puisqu'ils sont assez californiens pour croire encore aux médecins, je vais leur en procurer un, moi, do vr térinaire.
Après cette improvisation mentale , il donna m coup do talon à Paméla , et rejoignit ses deux inierlocuteurs.
— Mes gentlemen, leur dit -il, est-ce que vou^ avez une confiance particulière dans le docteur Templeton ?
— Non , répondit un des mineurs , on nous a assuré que M. Templeton était à chercher de l'or à m
des placers du Sacramento , et comme nous avon> beaucoup de malades ici, nous avons dépêché vers lui un exprès.
— Menez-moi vers vos malades, leur dit résolument File-ton-Nœud.
— Est-ce que vous seriez médecin, monsieur?
— Un peu : le docteur File-ton-Nœud, de la Faculté de Paris.
Il avait à peine achevé ces mots que les mineurs se confondirent en salutations et supplièrent le docteur improvisé de vouloir bien les suivre au placer.
File-ton-Nœud descendit de cheval et fut bientôt entouré d'une population souffreteuse. Tous ces hommes aux traits amaigris par la fièvre et la fatigue lui tendaient les bras pour qu'il leur tatât le pouls, lui montraient leur langue et se plaignaient tous en même temps ; File-ton- Nœud répondait à chacun avec un sang-froid magnifique. Cependant, ahuri par les mille questions qui lui liaient adressées de toutes parts, il engagea les malades à rentrer dans leurs tentes, en leur promettant qu'il irait les \\siler chacun à son tour.
Il faudrait ne pas connaître le caractère de File-ton- Nœud et douter des connaissances encyclopédiques du jeune Parisien, pour supposer qu'il fut un seul instant embarrassé de son rôle ; File-ton-Nœud avait la foi la plus robuste dans un certain remède pratiqué par sa tante Cadiche, qui, suivant lui, en savait beaucoup plus long que toute la Faculté. La recette du remède n'était pas difficile à retenir. Faire tremper du pain rôti dans du vin chaud très-sucré, et boire le vin quand le pain en avait
en quelque sorte absorbé 1 acreté. Le jeune docleur commença donc sa tournéc% préparant lui-même sa médecin*-, la faisant avaler aux malades et leur recommandant d* se coucher immédiatement entre deux couvertures. Ij avait déjà vu une quinzaine de fiévreux, lorsqu'il arm: dans la tente d'un mineur qui semblait beaucoup plu* malade que les autres.
File-ton-Nœud s'approcha de lui pour lui tàter le poul>, comme doit faire tout médecin qui a passé cinq ans >w les bancs de l'école; mais, tout-à-coup, il reconnut d;»ih le malade le gros Mexicain aux breloques d'or, cjui éui( resté avec Tom sur le bâtiment, au moment où le Ilot avait entraîné la barque loin de la Mouette.
File-ton-Nœud fit alors cette réflexion que Tom au^i devait ùtre sauvé. Il parla au Mexicain, le remua, le secoua pour l'interroger, mais il ne put en tirer aucune parole.
— Oh! oh! pensa-t-il, ea va mal; employons vile k remède de ma tante Cadiche, sinon il est perdu.
Par malheur , le Mexicain râlait effroyablement , ei il fut impossible au jeune Esculapc de lui introduire uiu' seule goutte du précieux liquide dans le gosier.
— Allons, il est dit que je ne saurai rien, il va mourir sans vouloir desserrer les dents. Cet homme-là a toujours été entêté.
En effet, au bout de quelques heures, le Mexicain avait rendu le dernier soupir.
LA TOISON d'or. 473
File-ton-Nœud s'informa auprès des gens du placer si le Mexicain ne s'était pas présenté au placer avec un compagnon; mais on lui répondit qu'il était venu seul et dans le plus profond détriment.
— Sacrebleu ! disait File-ton-Nœud , quel malheur cjlic je sois arrivé si tard !
Le lendemain, le remède avait si bien agi que tous les malades étaient sur pied et avouaient qu'ils ne s'étaient jamais mieux portés. File-ton-Nœud était salué par tous comme un sauveur.
Ah ! si le Mexicain avait pu avaler le vin chaud, pensait File-ton-Nœud , il m aurait dit si Tom est encore de ce monde.
Quand le triomphant docteur vil qu'on n'avait plus besoin de lui, il se disposa à partir malgré les supplications intéressées de sa clientèle qui voulait le conserver au placer; il résista à toutes les prières. Lorsqu'on reconnut que son parti était irrévocablement pris, on lui offrit de la poudre d'or en assez grande quantité pour la rémunération de ses soins; File-ton-Nœud refusa obstinément et finit par déclarer qu'il accepterait seulement, pour emporter un souvenir de ses malades, une bouteille de rhum et quelques outils.
— Ah ! vous voulez aussi chercher de l'or, lui dit un des <leii\ Anglais qui étaient venus la veille à sa rencontre.
— De l'or! répondit File-ton-Nœud avec un superbe
•lédain, de l'or! j'ai le plus profond mépris pour ce mc-
tal, je fais partie d'une petite colonie qui poursuit un autre but que la recherche de I or. Liés par une pensée de haute utilité sociale, nous sommes là quelque? solitaires, qui menons une vie frugale et simple au sesn des douceurs de l'agriculture.
— Ah 1 fit l'Anglais.
— Oui, nous nous sommes particulièrement voufcj la culture de la pomme de terre. Nous appartenons m grand club, philanthropique de Philadelphie pour la propagation universelle de ce légume.
L'Anglais serra avec admiration la main du jeune dateur philanthrope qui put enfin monter sur PamôK chargé de toutes sortes d'instruments et de deux bouteille de rhum.
Au moment où il se disposait à partir, en promeus de revenir de temps en temps au placer, un des mineur qu'il avait guéris lui dit avec enthousiasme :
— Dieu me damne! docteur, si je ne dis pas partout que M. File-ton-Nœud , de la Faculté de Paris, est k plus grand médecin du monde.
— Il n'y a pas de quoi , lui répondit celui-ci en h» serrant la main ; et il piqua des deux dans la direction * la source de Sacramento, emportant les deux bouteille de rhum, une scie, une hache toute neuve, un pieu < " fer et les bénédictions de la colonie.
l'éboulement.
Le retour de File-ton-Nœud chargé de richesses, nous voulons dire d'instruments de travail, avait singulièrement changé la face des choses. Les trois ouvriers, armés d'outils, n'étaient plus arrêtés à chaque instant par des difficultés insurmontables; ils mirent tant de cœur à la besogne, qu'en peu de jours la baraque s'éleva comme par enchantement. Quoique les curieux ne fussent pas à redouter dans ce lieu sauvage, ils l'avaient dressée dans un des fourrés qui faisaient face à la colline, afin d'en soustraire l'aspect a tous les regards. La vue d'une maison à côté des rochers aurait pu donner l'éveil à la cupidité de quelque aventurier égaré, et ce qu'ils craignaient par-dessus tout, c'était que Ton découvrît le rocher où gisait leur trésor.
File-ton-Nœud, en faisant part à ses amis de ses aventures au placer où il avait obtenu un si beau succès médical, n'avait pas oublié de raconter à David l'étonnement que lui avait causé la vue du Mexicain, qu'ils avaient cru englouti dans les (lots avec Tom. Cette nouvelle avait causé la joie la plus vive à David qui ne doutait plus que Tom n'eût échappé comme son compagnon à la fureur de tempête, et il avait été convenu que le quart du trésor
que l'on trouverait dans le rocher serait réservé pour virremis à Tom le jour où Ton parviendrait à découvrir s*?* traces.
La baraque achevée, il ne restait plus qu'à attaquer la mine; Polyphonie se chargea de desceller la pierre qui avait été cimentée dans le rocher par l'ami de Tom, et en quelques heures le rocher présenta une ouverture assez large pour que File-ton-Nœud, aidé et poussé par ses camarades, put y pénétrer.
Le jeune ouvrier était enfin dans les entrailles de lu mine.
Il alluma une branche résineuse dont il se senil en guise de torche , et commença par examiner l'endroit ou il se trouvait.
L'intérieur du rocher présentait l'aspect d'une vaste salle basse, dont la voûte allait toujours se rétrécissant, en sorte qu'après avoir fait une quarantaine de pas, Fileton-Nœud fut obligé de se baisser de plus en plus à mesure qu'il avançait dans la profondeur. L'eau, tombant goutte à goutte par des excavations pratiquées de tous les côtés, avait creusé une quantité infinie de petites rigoles qui allaient se jeter, fleuves lilliputiens, dans un océan en miniature d'un pied de large, lequel se perdait sous terre, et était sans doute un des mille ruisseaux qui composaient la source du Sacramento.
File-lori-ISVeud remarqua qu'en de certains endroits la nature de la pierre était tellement friable et molle qu'il
LÀ toison d'or. 177
suffisait de gratter le rocher avec l'ongle pour en détacher quelques grains poussiéreux. La première impression de File-ton-Nieud avait été une espèce do désappointement; il s'était fait d'une mine une idée si fautasliqueilans ses rêves de richesse, qu'il s'était attendu à voir a grotte toute ruisselante de lingots. Cependant il ne se découragea pas, il chercha, il examina minutieusement, et, promenant sa branche résineuse dans tous les coins, il découvrit une ligne aux reflets jaunes incrustée dans la pierre, et qui semblait un ruban se détachant en relief sur la muraille ; il poussa un cri de joie. C'était un lilon.
11 revint aussitôt à l'ouverture de la grotte, et lit part à ses amis de sa découverte.
— Passez-moi une pioche, leur dit-il, je vais vous en apporter un échantillon.
H commença ce travail avec une ardeur que Ton comprendra facilement ; mais la difficulté était plus grande qu'il ne l'avait supposé : cette partie du roc, qui contenait des linéaments jaunes, était tellement dure, que la pioche s'ébréchait contre la paroi granitique sans l'entamer. Pourtant, après un travail opiniâtre, il parvint à déficher du filon un petit morceau aurifère entouré de fragments de quartz, et qu'il rapporta triomphalement.
— Voici une preuve de la chose, dit-il. Les deux amis examinèrent la pépite; c'était bien de lor. David ne se contenait plus, il essaya de glisser par
l'ouverture de la grotte, mais tous ses efforts furent inutiles. File-ton-Nœud, beaucoup plus mince que lui, uavait pénétré qu'avec la plus grande difficulté.
— Il faut absolument élargir l'ouverture , dit Da\iih Polyphème.
Comme l'orifice était assez élevé dans le rocher, fe deux amis construisirent un échafaudage et commenc^ rent l'opération. File-ton-Nœud les aidait en attaquant k roc à l'intérieur, pendant que David et Polyphème hittaient extérieurement contre le bloc de granit qui semblait se jouer de leurs efforts.
Après une demi-journée consacrée tout entière à et travail, ils avaient enfin brisé, morceau par morceau, «» fragment de roc assez considérable et purent tvjoiod^ File-ton-Nœud dans la grotte.
— Mes amis, dit Polyphème, lorsqu'il eut examiné b ligne jaune qui coupait le mur horizontalement, nu»> sommes plus riches que l'empereur du Mogol : For natif se rencontre très-rarement en filons dans ce pays, on fc trouve plus ordinairement en cube, en lames ou en paillettes, en grains ou en masses ; mais ce filon que voU5 voyez est inépuisable : dix générations de mineurs m« verraient peuHMre pas la fin.
— Est-il possible ! s écria File-lon-Nœud.
— Comment sais-tu cela? demanda David.
— J'ai souvent causé de ça avec des amis qui connaissaient bien la nature du minerai, ils m'ont expliffWP'
s filons ou fentes irrégulières gisent entre deux espèces e roches aussi loin que ces roches se prolongent. Si nous ouvions arracher une des parties do ce roc vous verriez t ligne aurifère s'étendre à l'intérieur telle qu'elle vous pparaît ici.
— C'est pourtant ce qu'il faut tenter, dit David, pour xlraire plus facilement le filon du rocher.
Il fut donc convenu qu'on allait attaquer le roc de îôlé, de manière à former un angle qui mit à nu une cérame partie du filon.
Polyphonie redescendit à son enclume, aiguisa les [ïioches et l'œuvre fut entreprise.
C'était une tâche bien autrement difficile que l'érection de la charpente ; la matière granitique était si dure, qu'au houi d'une semaine les trois amis n'étaient guère plus avancés qu'au premier jour.
Quelquefois le désespoir s'emparait d'eux , ils avaient des millions sous la main, et il leur était impossible de s'en emparer.
File-ton-Nœud ouvrit un avis : les deux poires à poudre de la communauté étaient encore presque pleines , il proposa de faire sauter le rocher.
Cet avis fut adopté à l'unanimité.
Lorsque le travail de la mine fut préparc, les trois amis sortirent de la grotte, et Polyphème mit le feu à la Vrtfuée de poudre.
La colline craqua à sa base par le fait de la secousse s électrique, et l'explosion retentit.
— C/est fait! s écria File-ton-Nœud , et il se précipita dans la grotte suivi de Polyphonie.
David se disposait à en faire autant , lorsque tout-àcoup une partie du rocher se détacha avec fracas : un immense éboulement venait d'avoir lieu. j
A la vue de ce terrible désastre, David demeura foudroyé.
La grotte n'offrait plus qu'un amas de décombres : d'énonnes blocs de granit s'étaient détachés de la voûte et interceptaient tout passage; David appela ses deux amis à plusieurs reprises, aucune voix ne lui répondit.
— Ils sont morts écrasés ! pensa-t-il. ;
Cette pensée le fit frissonner d'horreur; il restait seul dans ce désert , au moment où il touchait au but de ses espérances : il ne pouvait croire à ce malheur, il lui semblait qu'il était sous le poids d'une hallucination. j
— Pauvre File-ton-Nœud ! pauvre Polyphème ! s'écriait-il.
Le premier saisissement passé , il réfléchit que si par hasard ses amis n'avaient pas été écrasés, il parviendrait peut-être à les sauver. Il s'empara alors de sa pioche et tenta de se frayer un passage à travers les pierres et la terre. Ses forces étaient décuplées par celte idée que Polyphème et File-ton-Nœud respiraient peut-être encore.
Il travaillait avec fureur , avec rage, précipitant par l'ouverture du rocher des blocs qui roulaient le long de la colline jusque dans la vallée et redoutant à chaque pouce de terrain qu'il gagnait de trouver un cadavre sous les décombres. Des gouttes de sueur ruisselaient sur son visage et sur tout son corps. Depuis douze heures il travaillait ainsi sans avoir pris seulement le temps de respirer; il n'interrompait quelquefois son travail que pour écouter s'il n'entendrait pas enfin la voix de ses deux amis, il les appelait en frappant les rochers, en creusant la terre, et sa voix entrecoupée de sanglots ne trouvait aucun écho dans ces ruines. Enfin, vaincu par la fatigue, il était tombé épuisé, désespérant de la Providence , et ne voyant plus que la mort comme le seul refuge à sa douleur.
Il était là depuis quelques minutes roulant dans son esprit les projets les plus sinistres, lorsqu'il crut entendre dans la profondeur des décombres un bruit sourd et répété. Il prêta l'oreille : ce bruit était semblable à celui d'une pioche frappée contre la pierre. Plus de doute, l'un des deux au moins était encore vivant et tâchait de se frayer une voie pour sortir du tombeau. David, oubliant sa fatigue, se remit à l'œuvre en remerciant cette Providence qu'il blasphémait tout-à-l'heure ; à mesure qu'il avançait dans son travail , le bruit qu'il avait entendu devenait plus distinct. Bientôt il comprit qu'il n'était plus
séparé du travailleur souterrain que par quelques pieds
482 COJfTBg *T VQT^ES.
d'épajsseur. A nn moment , doux cris de jaje uvaieiu retenti; en niôine temps deu* pjpcjjps venaient de s'entrechoquer.
David et Palypbèms épient dans les bras l'un de l'autre.
— El File-ton-Nœud ? s'écria tout-à-eoup Pavid.
— Voilà ! s'écria celui-ci. Autant de tués que dr blessés.....
Pavid ne le laissa pas achever t il était dans ses brasT
Véhpulement avait eu lieu au milieu de la voûte , en sorte que File-ton-Nœud et Polypheme , qui étaient parvenus vers l'autre extrémité, à l'endroit où se trouvait k filon, gavaient pas été atteints par la chute du rocher. Seulement , ils étaient ensevelis , comme disait Fjle-tonptœud? dans un tombeau d'or.
Quand ils furent surfis de leur sépulcre , et que Polyphèuic put examiner tout oe qu'il avoit fallu à Pavid d<» persévérance, de courage et de fatigue pour accomplir le rude labeur qui les avait sauvés, il lui dit eq lui serrant fortement la main ;
— Ah! tu nous aimes donc bien? Maintenant , mon vieux, ap^ès çe que tu viens de foire , c'est entre nous à a vie^fj la mort!
— Ne me sais aucun gré, lui avait répondu David avpc cette franchise qui ne se trouve que che? l'ouvrier ; ce n'était pas seulement des amis que je voulais conscr-
u toiso* d'oe. 483
ver, c'étaient des bras forts dont j'ai besoin pour accomplir mon projet.
— C'est juste, murmura Polyphème, faisant allusion à l'amour de David, le cœur de l'homme ne peut contenir qu'une passion.
Plusieurs jours furent employés au déblaiement de la grotte.
Quand ce travail fut achevé, les trois amis purent voir l'effet qu'avait produit le jeu de la mine.
Un énorme bloc de rocher s'était détaché et avait laissé à découvert une grande partie du filon qui était bien plus riche encore qu'ils n'avaient osé l'espérer.
Us se mirent sur-le-champ à l'exploiter; Fileton -Nœud était occupé tout le jour à transporter de la grotte dans la maison de bois qu'ils avaient construite des fragments terreux où l'or reluisait en grande quantité.
Quand ils eurent recueilli un bon nombre de ces lingots rudimentaires, David dit à ses compagnons :
— Ce que nous avons de mieux à faire maintenant f c'est d'aller débiter notre or à San -Francisco, et si nous ne trouvons pas d'acheteurs dans cette ville , à Monterey. Nous devons déjà en avoir pour une certaine sqmne : nous pourrons alors acheter les outils nécessaires pour exploiter la mine en grand. A présent , nous sommes tranquilles , nous voilà riches * millions ; la de tout cet or n'est plus qu'une
question de travail et de temps. Que dites-vous de mon projet ?
Polyphèine et File-ton-Nœud se rangèrent à l'avis de leur camarade. Le voyage fut résolu.
Les trois mineurs bouchèrent l'ouverture du rocher,
placèrent des broussailles à sa base , de manière à dérober toute trace de travail , qui eût pu révéler le lieu de leur richesse, et firent leurs préparatifs de départ.
Il leur était facile de se procurer des chevaux à Paide du lasso; ils en prirent deux de la sorte, le troisième était toujours sous la main de File-ton-Nœud , c'était Paméla.
Sur les bords du Sacramento et dans toute la partie ouest de la Californie, en général, les troupeaux de chevaux sont si nombreux qu'il n'est pas rare de voir un seul fermier posséder dix ou douze mille de ces animaux; U prise de possession en est des plus simples. Quand on a saisi un cheval en lui jetant le lasso et qu'on veut se l'approprier, on n'a qu'une formalité à accomplir : on lui applique son chiffre ou l'initiale de son nom sur la croupe. A partir de ce moment le cheval a un maître, c'est un cheval marqué. On lâche ensuite l'animal qui va rejoindre ses camarades et pâturer dans ces vastes prairies où paissent tout le jour d'immenses troupeaux de chevaux et de buffles. Le propriétaire d'un cheval est toujours sur de le retrouver quand il veut s'en servir, car, à l'exception des chevaux de passage qui campent peudant
quelques mois de Tannée seulement sur les bords du Sarramento, ces animaux ne s'éloignent jamais des pâturages où ils sont nés.
Une seule chose les embarrassait. Comment les trois amis emporteraient-ils leur or? Ils n'avaient ni sacs, ni malles, ni paniers, ni rien de ce qui aurait pu servir au transport de leurs richesses. File-ton-Nœud, dont le génie inventif était rarement en défaut, trouva un moyen ingénieux. Il proposa de lier leurs pantalons par en bas, de les couper à la hauteur de la jambe, et de glisser leurs pépites dans ces sacs improvisés retenus par des ficelles à leur ceinture. De cette faron, ajoutait-il , nous aurons l'air de trois cavaliers qui se promènent pour leur agrément. L'expédient indiqué par File-tou-Nœud fut accueilli avec d'autant plus de faveur par Polyphème et David qu'ils ne trouvaient pas d'autres moyens de résoudre le problème de la translation des lingots. Quand les mors furent placés dans la bouche des chevaux, et lorsque l'opération des pantalons fut achevée , les trois amis montèrent à cheval et se dirigèrent vers San-Fran-
CISCO •
l'attaque.
Les trois amis avaient quitté la raine vers le soir. Ils
<86 CONTRS BT VOYAGES.
voulaient voyager de nuit pour n'être point remarqués sur la route. Comme ils avaient à suivre le cours du Sacranicnto dans toute son étendue, ils devaient naturellement rencontrer un asses grand nombre de placer* échelonnés sur leur chemin, et la prudence exigeait qu'ils se cachassent le plus possible aux regards pour ne pas stimuler la curiosité des chercheurs d'or, et surtout dr> Indiens qui joignent à la rapacité des nations civilisées la finesse et l'astuce des sauvages. L'embarras et même la souffrance que leur faisait éprouver le frottement du minerai aurifôre enseveli dans leurs larges pantalons, les forçaient de modérer l'ardeur de leurs montures, ce qui n'était pas une mince occupation, car les chevaux californiens ne connaissent guère qu'une allure, le galop h fond de train. Polyphèmeet David, armés chacun d'un fusil à deux coups, tenaient la droite et la gauche, et File-ton- Nœud, chevauchant entre ses deux gigantesques amis, ne cessait de se plaindre joyeusement de la douleur que lui causait le frottement des pépites à chaque mouvement un pou brusque de Paméla.
— Gueux de métal ! s'écriait-il, qui est-ce qui aurait dit qu'un jour l'or devait m'écorchcr la peau?
— Parle plus bas, lui disait David, nous ne devons pas môme confier notre secret à ces arbres.
Ils poursuivirent leur route sans encombre pendant plusieurs heures.
La nuit était magnifique, la lune répandait sur le
u toisou d'or. 187 paysage une clarté molle et tremblante, qui permettait aux nocturnes cavaliers de distinguer les objets comme en plein jour. Le silence de la solitude n'étaik troublé que par le frôlement des feuilles agitéès par la brise et par le murmure du Sacramento, qui roule ses flots de cascade en caseadô sur Un lit de calllotix.
Les trois voyageurs se laissaient aller au charme de <*tte nuit tranquille et sereine; David surtout, dont la nature contemplative sentait plus vivement la grandeur et In quiétude de ce spectacle, poursuivait dans le recueillement de sa pensée le doux fantôme de sôn amour, qui lui apparaissait continuellement dans ses souvenirs comme le point lumineux qui devait éclairer sa vie.
Tout-à-coup, un cri se fit entendre à une centaine de pas.
— Who goes there? (Qui va là) dit un homme qui apparut armé d'Un fusil.
Les trois amis avaient arrêté leurs chevaux.
— C'est la sentinelle d'un placer, dit Filc-ton-Nœud, et il se hâta de répondre : Friend ! (ami).
Le factionnaire s'avança avee précaution, la main sur la gâchette de son fusil, au-devant des voyageurs, qui, de leur côté, s'étaient dirigés vers lui.
H n'était plus qu'à quelques pas, lorsque File-toh- Nœud, qui venait de reconnaître dans la sentinelle un de ses malades du placer qu'il avait si miraculeusement guéris avec le remède de la tante Cadiche, s'écria, au grand étonnement de ses deux compagnons :
— It is you, m y dear patient ; how do you do ? { C'est vous, mon cher malade; comment vous portez-vous?) j
— Le docteur File-ton-Nœud ! s'écria le factionnaire. ,
— Lui-même qui voyage au clair de la lune avec deux de ses amis. i
— Ahl docteur, reprit le factionnaire, venez-vous passer quelques jours au placer?
— Non pas pour le moment; je me rends à San-Fraocisco.
— Tant pis! docteur, tant pis ! La colonie vous aurait j reçu avec la plus grande joie; il n'est question que de j vous au placer. Vous savez que je vous ai promis, lors- j que vous nous avez quittés, de vanlcr partout le talent du I docteur File-ton-Nœud de la Faculté de Paris : j'ai tenu
parole, docteur; j'ai été hier à San-Francisco et j'ai raconté à une soirée que donnait le Commodore gouverneur Parker, de quelle façon miraculeuse vous aviez sauvé une trentaine de malheureux rongés par la fièvre ; c'est une cure qui vous fera beaucoup d'honneur, et si* | en votre qualité de membre de club philanthropique de
Philadelphie pour la propagation universelle de la pomme de terre, vous ne professiez un dédain profond des richesses, rien ne vous empêcherait de faire une fortune considérable en Californie.
Cette phrase débitée tout d'un trait avait diversement agi sur les trois amis. File-ton-Nœud gardait avec la plus grande peine son sérioux; il se mordait les lèvres jus-
qu'au sang pour ne pas éclater de rire. David, à qui le nom du commodorc Parker avait rappelé qu'il s'agissait de l'oncle de miss Anna, sentait son cœur battre à fendre sa poitrine. Quant a Polypheme qui ne comprenait absolument rien au club philanthropique de Philadelphie et à la propagation des patates, il ouvrait un œil démesuré qui prenait de plus en plus les proportions d'une porte cochère.
— Que diable nous chante-t-il là ? demanda-t-il en français à File-ton-Nœud.
— Tais ton bec, répondit celui-ci ; et s'adressant en anglais à la sentinelle :
— Vous êtes bien bon de vous être souvenu de moi, pour le petit service que j'ai pu vous rendre à vous et à vos amis ; cela ne valait véritablement pas la peine d'en parler.
— J'admire votre modestie, docteur, vous êtes l'antipode de M. Templeton ; car j'ai vu ce Templeton que nous avions envoyé chercher sans pouvoir mettre la main dessus. Je l'ai rencontré chez le commodore gouverneur. Figurez-vous qu'il nous a dit que vous nous
aviez guéris en dehors de toutes les règles de l'art; il a même ajouté... Mais je me tais... docteur; il faut pardonner à la jalousie.
— Dites toujours, reprit File-ton-Nœud.
— Eli bien, il a prononcé le mot de charlatan ; mais je l'ai bien relevé, je vous jure.
— Il m'a traité de charlatan? s'écria File-ttm-Nœud, c'est très-bien ; le jour où je le rencontrerai, je veux que mon remède m'étouffe si je ne lui prouve pas qu'il n'es* î}u'un fine et un maroufle.
Et, après que File-ton-Nœud eut serré la nlàlti du factionnaire, les trois amis se mirent en route.
— Prenez garde aux attaques! cria la sentinelle, les chemins ne sont pas sûrs ; tout le monde ne sait pas que vous êtes des agriculteurs qui méprisez la poudre d'or, et comme c'est précisément aujourd'hui samedi que Ton transporte à San-Francisco le gain de la semaine, vous pourriez faire de mauvaises rencontres.
— Merci, répondit File-ton-Nœud, nous tiendrons compte de votre avis.
— Si nous continuons à suivre le cours du Sacramenlo, dit David quand ils furent seuls, nous ne manquerons pas de tomber de placer en placer et de sentinelle en sentinelle ; il nous faudra subir des interrogatoires qui n'en finiront pas. Je propose donc de couper par le premier sentier que nous trouverons. Qu en ditesvous?
— Comme tu voudras , répondit philosophiquement Polyphème.
Le conseil de David fut adopté.
La route les conduisit pendant quelques milles à travers de petites montagnes coupées de vallées où domi-
LA T0I80K D'Ot. 191
laient les chênes verts, où s'élevaient de temps à autre [tielques pins solitaires.
Au moment où ils gravissaient une chaîne peu élevée* ivant un bouquet de bois a leur gduche, Ddvid, qui était le quelques pas en. avant de File-tdn-Nœud el de t*olyphème, aperçut, en tournant la tête, utt cavalier qui sortait du bois derrière eux. En moins d*uu instant, un second cavalier se montra, et avant que David eût pu donner l'alarme, ce cavalier, qui semblait Ctre un Indien, se levant sur sa selle, lança son lasso qui, frappant juste au but, vint s'enrouler en sifflant autour de la tête et des épaules de File-ton-Nœod. David était aussitôt descendu de cheval ; il prit son fusil et envoya une balle à l'Indien au moment où celui-ci repartait au galop. La balle, en frappant le cheval à ld tôle, 1'arrëta presque sur place, et un instant après animal et cavalier roulaient ensemble; tandis que File-ton-Nœud, ne pouvant résister à l'impulsion inattendue du lasso, était lui-môme jeté à bdfi de Paméla.
Polyphfeme, qui n'avait compris le péril qu'en enten^ dant siffler lè lasso, avait aussitôt mis pied à terre, et comme David se mettant à l'abri de son cheval, H envoya une balle à l'ennemi. Son fusil coucha par terre un de leurs agresseurs, un homme au teint bronzé, coiffé du sombrero mexicain. En un clin d'œil, ils remisèrent leurs chevaux derrière des rochers qui les protégeaient contre les coups de l'ennemi, et de là ils aperçurent quatre
hommes, qui avançaient sur eux au galop de charge. Polyphonie et David se couchèrent à plat ventre et rechargèrent leurs armes. David tira le premier, mais san> succès. Quatre coups de fusil lui répondirent aussitôt, et les balles sifflèrent au-dessus de sa tête et de celle de Polyphème. Celui-ci tira à son tour : on aurait pu croire que la balle s'était partagée en quatre pour frapper chacun des bandits, car ils tournèrent bride aussitôt et se sauvèrent à fond de train.
Restés maîtres du terrain, ils quittèrent leur abri et se mirent à la recherche de File-ton-Nœud qui gisait toujours par terre les bras et le col embarrassés dans le lasso que Polyphème eut bientôt coupé avec son couteau. Us relevèrent alors leur ami qui pouvait à peine se tenir sur ses jambes. En ce moment, nouvelle alarme causée par un grand bruit de voix; c'était une troupe de cavaliers qui accouraient à toute bride e! semblaient venir du Sacramento. Pour le coup, nos trois voyageurs se croyaient perdus, lorsqu'ils reconnurent que les nouveaux venus étaient un parti de mineurs du placer qu'ils venaient de quitter, lesquels en entendant les coups de fusil s'étaient élancés à leur secours. David et Polyphème se rendirent compte alors de la fuite précipitée des voleurs; c'était l'arrivée de ces défenseurs inattendus, bien plus que les coups de fusil de Pnlvpheme qui avait causé leur déroute.
File-ton-Nœud se retrouva a\ee joie au milieu de ses
la toison d'or. 493
aciens malades ; mais lui-même aurait eu bien besoin, ans col instant, de l'admirable remède de la tante Cadihe, car il avait été renversé avec tant de violence qu'il était pas encore revenu à lui. Pendant qu'on lui faisait espirer des sels et qu'on le reconfortait par des toniques, )avid et Polyphèmc, désormais rassurés sur le sort de eur jeune ami, retrouvèrent le cbeval de l'Indien; le lasso ;tait encore attacbé à la selle qu'ils s'approprièrent sans scrupule de conscience. Quant au cavalier, il avait pu se soustraire à toutes les recberches, quoiqu'il dût être dans un assez piteux état, car David avait vu que, dans leur chute, le cbeval avait roulé sur lui. Le corps du brigand abattu par Polyphème gisait aussi par terre, ce n'était plus qu'un cadavre ; la balle avait traversé la poitrine et le cœur de part en part. Quelques mineurs, gens du pays, le reconnurent pour être l'un des soldats débandés de l'armée californienne, un bandit de la pire espèce, allié depuis quelque temps à une troupe de maraudeurs dont l'industrie s'exerçait à dépouiller les marebands, les mineurs et les rancheros qui passaient, sans être en force, à portée de leurs carabines. La bande avait quitté les parages de la côte, premier théâtre de ses exploits, pour venir chercher fortune dans le voisinage des mines, et, à en juger par ce que raconta un des mineurs, du nombre île vols commis depuis quelque temps dans le voisinage, leur campagne avait dii être très-productive. Quand File-lon-Xu'ud fut loul-à-fait remis de son aven-
194 CONTES BT VOYAGES.
turc, la gaîté lui revint; il remercia les gens du placer el les assura qu'il n'oublierait jamais le service qu'ils venaient de lui rendre, ainsi qu'à ses deux amis. On lui répondit que c'était un prêté pour un rendu, et qu'on se trouvait trop heureux d'avoir pu venir au secours d'un illustre savant français qui avait si généreusement satire la vie à toute une colonie de mineurs. David et Polyphemë purent juger en quelle estime particulière on tenait au placer le très-honorable (right honorable) docteur Fileton-Nœud. Tout leur fut offert, et l'on mit même à U disposition des voyageurs deux ou trois domestique? bien armés pour leur servir d'escorte jusqu'à San-Francisco
Les trois amis refusèrent toutes les offres qui leur furent faites, à l'exception d'une certaine quantité de carlouches acceptées avec reconnaissance; et, après l'échange de poignées de mains, les mineurs retournèrent au placer, et nos voyageurs, sans s'embarrasser cette fois de la douleur que leur faisait éprouver le frottement des lingots se lanèèrcnt au galop dans la direction de San-Francisco, où ils parvinrent au point du jour.
A SÀN-FRÀNC1SCO.
Le soleil inondait le golfe de ses rayons; Polyphème
LA TOISON î>'OK. 495
venait pour la première fois à San-Francisco contem- >lail avec étonnement, du haul de la colline qui domine la ille, cetle magnifique baie qui, de l'aveu même des Anglais, pourrait abriter toute la marine britannique (ail Ihe British havyj. Les trois amis admiraient ées grandes falaises escarpées de couleur violâtre, ces dunes de sable mêlées de rochers épars et monstruetlx, dont quelques-uns s'avaneent de plusieurs centaines de mètres dans la irtér, granitiques géants qui semblent les sentihelles avancées de San-Francisco, et dont les blanchâtres sommets apparaissent de loin à l'œil ravi du navigateur comme les phares do la terre promise.
Quand ils eurent promené pendant quelques instants leurs regards sur cette nature puissante et capricieuse, sur ce paysage large et profond, ils pénétrèrent dans la ville encore silencieuse et s'arrêtèrent devant une mauvaise auberge, dont la porte et les fefn êtres ouvertes laissaient voir à Tintérieur quatre murs dénudés< un gardemanger désert et un foyer éteint. À la rigueur, la posada rte San-Pablo (on voit qu'il s'agit d'une auberge espagnole) aurait pu passer pour le temple de la Famine.
Les trois amis demandèrent à l'hôtelier, qui se faisait appeler don José , sous le prétexte qu'il était cousin de la reine d'Espagne et par conséquent d'une incontestable noblesse, s'il était possible d'avoir une chambre et s'il avait de la place pour remiser trois chevaux. Oon José, qtil fumait tranquillement son eigaretto,
releva la létc à celte interrogation et répondit sans se déranger :
— Ma maison et vies écuries sont à la disposition de leurs excellences.
— Il nous appelle excellences, dit tout bas File-ton- Nœud à David, voilà un titre qui nous vaudra dix piastres déplus sur la note.
Les voyageurs descendirent de cheval et reconnurent avec stupéfaction que les écuries de don José se composaient d'une espèce de hangar ouvert, dans lequel il n'y avait ni râtelier, ni paille, ni litière, ni rien, en un moi, de ce qui constitue une écurie dans toutes les parties du globe.
File-ton-Nœud voulut faire quelques observation^ ; mais, sur un signe de David, qui vit bien qu'il n'y a\»it rien à obtenir de plus, il se contint et se contenta d'attacher Paméla à l'un des anneaux en fer scellés dans le mur.
Quand leurs montures furent en sûreté, nos trois ami* ne poussèrent pas l'audace du paradoxe jusqu'à manifester la prétention qu'on leur servît à déjeuner ; ils comprirent que don José était trop bon gentilhomme pour s'abaisser à faire la moindre cuisine. Don José, en effet, prélait son feu et son fourneau aux voyageurs qui apportaient avec eux des comestibles, mais pour rien au momie il ne se fut occupé des vulgaires détails du service; ce lier descendant de Pizarre [c'était encore une île ses pré-
en lions) consentait bien à louer sa salle cl ses ustensiles le cuisine moyennant une piécette d'argent, mais il n'eût 3as passé une assiette à l'un de ses hôtes pour un doublon.
Des hôtes mexicains tel est le caractère.
Quand les trois amis furent enfermés dans une misérable chambre, située à l'étage supérieur, David exposa le plan qu'il y avait à suivre.
— Je vais d'abord aller acheter un sac pour y placer nos lingots; après quoi, File-ton-Nœud et moi, nous irons par la ville pour louer une maison, car nous ne pouvons pas rester longtemps dans celte auberge où l'on est encore plus dénué de tout que dans la clairière. Pendant ce tenips-là , Polyphème restera ici pour veiller sur le magot.
Quand David eut accompli son acquisition, chacun s'empressa de jeter dans le sac le contenu de ses pantalons.
— Il y a au moins pour soixante mille francs d'or, dit File-ton-Nœud en promenant un regard amoureux sur les lingots.
— Soixante mille francs, répondit David avec dédain, qu'est-ce que c'est que ça pour des hommes qui possèdent une mine de millions? C'est tout au plus la dépense d'un voyage à San-Francisco.
— Comme tu y vas, interrompit Polyphème.
— Oli ! continua David, ne crains rien; je ne veux pas faire la noce : il s'agit de changer Une partie de cet or en outils, en vivres, en tout ce qu'il faut, en un mol, pour pouvoir travailler promptement et tranquillement à 1s mine; je ne reviendrai plus ici dorénavant qué lorsque je serai assez riche pour accomplir mon projet.
Après ces paroles, prononcées d'un ton décidé, David et File-ton-Nœud emplirent leurs poches de cailloux d'or et sortirent pour aller à la recherche d'une maison, pendant que Polyphème, passé à l'état de dragon des vieilles légendes, gardait le sac aux lingots.
Ils eurent bientôt trouvé ce qu'ils cherchaient : ce qui manquait à cette époque à San-Francisco et à Monterey , ce n'étaient pas les maisons, mais les habitants; les deux Parisiens firent prix avec un propriétaire et lui payèrent d'avance la location à l'aide d'un de leurs précieux cailloux.
Celui-ci tira de sa poche une pierre de touche (depuis la découverte de l'or la pierre de touche était devenue uo objet indispensable), frotta sur la pierre siliceuse la pépite qui laissa une trace jaune, et sans pousser plus loin son investigation, il empocha le lingot de l'air d'un homme qui vient de conclure un excellent marché.
— C'est une affaire faite, dit-il.
David lui répondit qu'ils viendraient s'installer dans lé
courant de la journée; puis il se dirigea du côté du port avec File-ton-Nœud.
Un brick caboteur, chargé de marchandises, avait jeté l'ancre depuis quelques jours ; les deux amis se rendirent abord, et se procurèrent, outre les ustensiles dont ils avaient besoin pour le travail de la mine, dos hamacs de toile, des moustiquaires de gaze, des souliers* des selles, des vestes de flanelle blanche , des pantalons de coutil , des chemises, des ceintures , ou bandas en soie , pour retenir le pantalon, des couvertures de laine, des alfagorax, ou bissacs de fil qu'on attache derrière la selle , et dans lesquels on met les provisions. Ils achetèrent aussi des fusils, des pistolets, des couteaux longs, enfin tout ce dont ils pensaient avoir besoin. Leur équipement complet pouvait rivaliser avec celui des plus riches mineurs ; trois énormes caisses suffisaient à peine à contenir les objets qu'ils venaient d'échanger contre une faible partie des pépites qu'ils avaient prises dans la pensée de celle acquisition. Au moment où ils allaient quitter le navire , le patron leur demanda s'ils avaient encore beaucoup de lingots comme ceux qu'ils venaient de lui donner en échange de la marchandise.
— Oui, il nous en reste quelques-uns , répondit Fileton-Nœud.
— Voulez-vous les troquer contre de la monnaie blanche? dit le patron, qui songeait à réaliser un beau bénéfice.
— Ça dépend, répondit David , qui devina l'intention de son interlocuteur.
— Donnez, dit le patron. Voici des balances, nous allons peser vos cailloux, et nous estimerons la somme d'après le poids, déduction faite du quartz qui entre bien pour un tiers dans la composition de vos lingots
Les pépites furent pesées l'une après l'autre.
— Il y a là -dedans beaucoup de fragments pierreux , reprit le patron en faisant sauter un des morceaux aurifères dans le creux de sa main. Je veux n'avoir jamais d'autre habitation que le ventre d'un requin, si tout ce que vous avez là vaut plus de cinq cenb piastres.
— Oh ! s'écria File-ton-Nœud , qui ne pouvait supposer qu'une si petite quantité d'or pût représenter une somme si élevée.
David comprit, au contraire, à l'air faussement dédaigneux du négociateur, que les pépites valaient trois fois davantage , il fit signe à File-ton-Nœud de modérer son enthousiasme, et, s'adressant au patron :
— Nous ferons marché ailleurs, dit-il.
— Je vous en donne six cents piastres , répondit la patron.
— Allons donc, vous plaisantez, mon vieux.
— Sept cents.
— Mille, s'écria David, ou il n'y a rien de fait.
— Mille piastres! repartit celui-ci, mais vous ne savez donc pas que cela fait plus de six mille francs, argent de France?
— Et vous ne savez donc pas, répondit David sur le même ton, qu'il y a dans tout cela pour plus de dix mille francs d'or, monnaie universelle?
— En voulez-vous huit cents piastres?
— Mille , pas un tlaco de moins , et vous me donnerez par -dessus le marché un paquet de pvros de Havane.
Le patron se débattit encore pendant quelques instants et le marché fut conclu.
Quatre hommes de l'équipage portèrent les malles à la nouvelle maison ; après quoi , David et File ton -Nœud revinrent chercher Polyphème à l'hôtellerie de San-Pablo.
— Mon cher ami, dit File-ton-Nœud en jetant au milieu de la chambre sa sacoche de piastres, nous avions bêlement estimé nos cailloux à. une soixante de mille francs, cela vaut plus du double.
Quand ils lui eurent raconté leurs acquisitions de la matinée , ils se disposèrent à payer leur hotetelier gentilhomme de la dépense qu'ils n'avaient pas faite chez lui, et à transporter les lingots dans leur nouvelle habitation.
Polyphème mit le sac sur ses épaules. David alla détacher les chevaux, et File-ton-Nœud donna généreuse-
202 COMTES BT VOYAGES.
ment cinq piastres à don José, qui les ensevelit aver* indifférence dans les profondeurs de son gousset.
File-ton-Nieud, qui était toujours généreux , lui offrit en outre un des cigares que venait de leur donner le patron du bâtiment.
A la vue du cigare , les yeux de l'hôtelier mexicain s'illuminèrent, il s'en saisit précipitamment , l'examina, le flaira, et s'écria en donnant tous les signes de la plus vive satisfaction :
— Un puro 1 un vrai puro de Havane ! Ah ! excellence, c'est le plus beau cadeau que j'ai jamais reçu ; voilà plus de vingt ans qu'il ne m'est arrivé d'en fumer un seul. Cher petit puro, ajoutait-il en le respirant, et en se livrant à toutes sortes de démonstrations extravagantes, quelle bonne journée va passer, grâce à loi, don José y Perrazo y Morillo y Quirino y Uriago y Nasario y Baradero.
File-lon-Pfœud avait rejoint ses deux amis , pendant que l'hôtelier débitait sans respirer la litanie de ses noms. Il ne pouvait assez admirer le caractère de cet homme, que la vue de l'or ne faisait pas sourciller , et qui s enthousiasmait à l'aspect d'un cigare.
La maison qu'ils avaient louée était spacieuse et assez bien disposée, elle ne brillait pas précisément par l'ameublement, quelques chaises et une table constituaient le luxe des chambres, dont les murs étaient détrempés à la chaux ; c'était cependant une des maisons les plus IW-
LA TOISOK U OR. 203
les de San-Francisco , dont les habitants , surtout avant |a conquête des Américains, ne connaissaient pas les plus élémentaires notions d\\ confortable.
Ils commencèrent par donner à manger à leurs chevaux, puis ensuite ils examinèrent avec une joie naïve les objets qu'ils avaient achetés au port. File-ton-Nœud ne se contint plus à la vue de tant de richesses; il se dépouilla immédiatement de ses vieux vêtements, endossa uu pantalon de toile, une veste de nankin , chaussa des* escarpins , et remplaça son couvre-chef bossué, écrasé, défiguré f par un élégant chapeau de paille de planteur; en un instant la chrysalide du Sacramento se transforma en un hrillant papillon.
— Plqsqueça de gcitfe! s'écriM-il,en portant les deux mains à son gilet, si je ne fais pas une Californienne aujourd'hui, j'aurai du malheur.
David, séduit par la bonne façon de File-|on-Nœud, s'empressa de suivre son exemple.
Quant à Polyphème qui pensait au solide, il ajourna ses projets de toilette et se prépara à faire la cuisine.
David et File-ton-Nœud , enchantés de se voir si magnifiquement vêtus , attendaient avec impatience que le déjeuner fût prêt, pour aller ensuite faire un tour par la ville; File-ton-Nœud, qui ne pouvait rester en place, se prélassait de chambre en chambre, essayant des poses, risquant quelques gestes hasardés et contrefaisant les dandies qu'il avait autrefois aperçus sur les boulevards
parisiens ; il montrait à David comment il se présenterait dans un salon quand il irait dans la hnnte, comrn^; il saluerait, comment il donnerait la main aux dames, k tout entremêlé d'entrechats et d'expressions d'un piu>resque échevelé.
— Grenouille,, va ! dit Polyphème, qui pour le moment s'occupait à éplucher des pommes de terre, je pari* qu'avant longtemps ça sera aristocrate.
— Jamais! dit File-ton-Nœud en continuant ses pirouettes, on est millionnaire, maison a mangé de la \sche enragée dans son bas-àge, et on s'en souviendra.
— A la bonne heure, mon garçon, ajouta le forcerai, quand la fortune vient à nous, il ne faut pas la rudoyer, mais ça ne fait jamais de mal de la partager avec les autres.
— On se conformera à la consigne, vieux prédicateur, répondit File-ton-Nœud; puis, s'arrêtant tout-à-coup au milieu de sa répétition de belles manières, il dit à David :
— Et John Marshall, à qui nous devons cent quatre vingt-dix-sept piastres, si nous nous donnions le plaisir d'aller le rembourser pendant que Polyphème prépare le festin?
— Ça va, dit David.
Et ils se rendirent aussitôt au boarding-house de l'Américain.