LA VISITE
Le lendemain, de grand matin, la caravane était prête , es mules fringantes piaffaient dans la cour du présidio : l'aimable docteur File-ton-Nœud était de la partie ; il accompagnait son ami David et miss Anna dans leur visite à M. Lawrence. Polyphème, lui, était resté à la maison pour garder les richesses, et il n'avait pas même la compagnie de Calicot pour se désennuyer, car File-ton-Nœud, qui savait quel service pouvait rendre le boule-dogue en cas d'attaque, n'avait pas oublié de l'emmener dans cette nouvelle expédition.
La jeune fille sortit donc de San-Francisco, accompagnée de trois cavaliers bien armés, selon la mode du pays. Ces cavaliers étaient David, File-ton-Nœud et le guide, jeune Çaysan californien, dont la présence était d'autant moins embarrassante qu'il ne comprenait pas un seul mot d'angMs ni de français.
Le \oyage se fit à travers un pays charmant, coupé dans tous les sens de petites rivières et bordé de collines verdoyantes, qui s'étendaient à leur gauche comme Ua gigantesque serpent. Miss Anna, heureuse comme une écolierc en vacances, franchissait les fossés, sautait pardessus les baies, traversait les gués qui se rencontraient
sur la route, et riait sous cape de In frayeur que catisaien: à David ses escapades de cavalière inexpérimentée ; put, lorsqu'on parvenait à un bouquet de bois, la caravane mettait au pas , et babillait joyeusement pendant que Ca licot courait devant en jouant avec une petite chienne appartenant à la jeune fille et qu'elle appelait Gipsey .
Ils chevauchèrent ainsi pendant six ou sept heurt1*, s entretenant de leurs projets d'avenir et donnant le volée à tous ces beaux rêves, oiseaux charmants qui murmurent au cœur des amoureux, lorsque tout-à-coup un nua^re sombre passa sur le front de David. Il regardait autour de lui avec inquiétude.
— Qu'avcz-vous donc? lui dit miss Anna, vous semblez préoccupé.
— Moi? dit David, qui s'efforça de prendre un air souriant; pas du tout, je vous jure.
— Le chemin vous paraît long, je vois cela ; et, s adressant en espagnol au guide :
— Sommes-nous bientôt arrivés, Paquito?
— Oui, senora , dans une heure nous ne serons pa* loin de la hacienda où vous attend votre père.
— Il me semble que nous sommes déjà passés par ici, disait David à Filc-ton-Nunid , pendant que la jeune filk parlait au guide.
— C'était précisément la réflexion que je faisais; cet endroit ressemble toul-à-fait aux cn\ irons de la source du Sacramento.
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David dc\int pale.
Ils marchèrent encore quelque temps, et File -ton- Nœud s'écria :
— Nous sommes à la source, mon cher, à la source môme du fleuve, que j'aperçois à notre droite ; il parait que, sans nous en douter, nous étions voisins de ton futur beau-père...
David ne répondit pas ; il paraissait accable.
— Le guide nous a conduits par un chemin beaucoup plus court que celui que nous prenons ordinairement, dit Filc-ton-Nœud ; il a coupé à travers champs au lieu de suivre le cours de la rivière. J'aurai soin de prendre cette route une autre fois.
— Voyez quelle riche végétation, monsieur David, s'écriait miss Anna, en montrant les grands arbres et les rochers noirs qui se dressaient sur la colline.
David était tellement absorbé dans ses réflexions qu'il n'entendit pas l'exclamalion de la jeune fille.
File-ton-Nœud regardait Daxid avec étonnement; il ne comprenait rien à la subite tristesse qui s'était répandue sur les traite de son ami a l'aspect du Sacramenlo.
Le voilà qui retombe dans ses humeurs noires comme l'autre matin, pensait-il. Que diable a-t-il donc depuis quelques jours?
— Vous êtes préoccupé, parée que vous craignez peutêtre l'embarras de la première entrevue, disait miss Anna.
— Je l'avoue, miss, répondit David, qui faisait tous ses efforts pour surmonter son émotion.
— Ne craignez rien, dit-elle, je me charge de preodr? la parole ; vous ne savez pas combien mon père est bon, combien il adore sa fille : quand vous l'aurez eonnu pendant quelques jours seulement, vous ne pourrez vous empêcher de l'aimer.
En parlant ainsi, la caravane était arrivée à un endroit où le chemin se bifurquait en deux sentiers; l'un conduisait tout droit aux rochers, où était située la mine des trois amis, l'autre se prolongeait, en tournant la colline, dans une direction opposée à la vallée où ils avaient établi leur charpente.
David arrêta sa mule par un mouvement involontaire; il attendait avec anxiété pour savoir dans lequel des deui chemins allait s'engager le guide.
Celui-ci lança sa mule dans le second sentier, c'esl-àdire dans celui qui s'éloignait des rochers.
David respira, il avait un poids décent livres de moins sur la poitrine.
Le sentier les conduisit, après deux heures de marche, à une ferme isolée, exploitée par un paysan et sa famille ; c'était la seule habitation humaine qui existât dans ce lieu sauvage.
— Nous sommes au gîte, dit le guide en sautant à bas de sa mule, et il fit claquer son fouet pour annoncer
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'arrivée des voyageurs, qui descendirent aussi de leurs nontures.
Un vieillard, qui était le propriétaire de la ferme, vint au-devant d'eux.
— Où est mon père? lui dit miss Anna, que je coure l'embrasser. Est-il sorti que je ne le vois pas?
— Senora, répondit le fermier avec ce flegme espagnol que rien ne peut émouvoir, votre père n'a pas reparu à la hacienda depuis le lendemain du jour où Paquilo est allé vous chercher.
— Il n'a pas reparu à la ferme depuis trois jours ! s'écria miss Anna. Mais où est-il? où peut-il être?
— Je ne sais pas, senora : nous l'avons attendu chaque soir ; nous l'avons môme cherché partout, nous n'avons pu découvrir ses traces.
Pendant que le paysan parlait, un nuage était passé sur les yeux de David ; il avait été obligé de s'appuyer contre le mur pour se soutenir.
Il craignait d'entrevoir toute l'horreur de la vérité.
Miss Anna, à cette triste nouvelle, s'était sentie défaillir, et elle ne revint à elle que lorsque File-ton-Nœud lui eut bassiné les tempes avec de l'eau fraîche.
Quant à David , il était anéanti , il n'entendait plus rien, ne voyait plus rien, une pâleur mortelle couvrait sou visage.
Tout-à-coup, miss Anna se leva, elle sembla puiser
dans le coup qui venait de la frapper une énergie nouvelle.
— Nous le chercherons, dit-elle à File-ton-Xœud « à David; nous le trouverons, mort ou vivaut. Vous mek promettez?
* — Et vous, David ? dit la jeune fille, vous ne répondez pas.
David semhlait sortir d'un songe; il regarda la jeun? fille d'un air hébété.
— C'est singulier, pensait Filc-ton-Nœud, qui l'observait depuis quelques instants.
— Où allait mon père ordinairement ? demanda mh* Anna au fermier.
— Scnora, répondit celui-ci, il s'absentait tout le jour et ne rentrait qu'à la nuit. Il ne disait pas où il allait; mais un jour je l'ai rencontré du côté de la source du Sacra mento...
— La source du Sacra mou to ! s'écria David. Nunî non ! c'est imposible !
— Je vous demande pardon, Excellence, répondit le fermier, c'était bien du côté des rochers, situés au-delà de l'endroit où le fleuve prend sa source, que je l'ai rentré, j'en suis sûr.
— Pourquoi n'aurait il pas été du côté de la source dn Sacramento? dit miss Anna, que l'exclamation de Da>i«J avait étonnée.
— J'ai enM,.!u dire, répondit celui-ci, que celait uu
endroit dangereux; il y a beaucoup de bêles féroces, à ce qu'on rapporte.
— Oh ! oh ! pensa File-ton-Nœud stupéfait de celte réponse, il y a un mystère là-dessous.
— Allons à la source du Sacramento ! s'écria résolument miss Anna : s'il est arrive malheur à mon père, s'il a été éventré par les bêtes fauves, ou assassiné , ma chienne Gipsey saura bien me conduire jusqu'à son cadavre.
— C'est cela, dit File-ton-Nœud.
Et, remontant sur leurs mules, ils se dirigèrent vers l'endroit que leur avait indiqué le fermier. Ils parvinrent ainsi dans la vallée parallèle à celle où les trois amis avaient dressé leur établissement.
Là, ils attachèrent leurs mules à un arbre. David agissait en quelque sorte mécaniquement, il faisait ce qu'il voyait faire, sans dire une parole : sa langue était séchée à son palais.
Miss Anna lança sa chienne à travers les rochers et la suivit en l'excitant et en lui criant : Cherche, Gipsey! La pauvre béte, qui semblait comprendre la douleur de sa maîtresse, furetait dans tous les taillis, dans tous les buissons en poussant des aboiements plaintifs; puis, après avoir longtemps cherché, elle pénétra dans l'ouverture d'un rocher.
— Perdu! murmura David.
— Hein? d'il Filc-lou-Nu'ud.
266 CONTES BT VOYAGES.
— Rien... je n'ai rien dit.
— Ton secret, dit Filc-ton-Nœud, il est peut-être encore temps de te sauver.
— Eh bien! dit David, c'est moi... il est là...; et il montrait l'ouverture par laquelle venait d entrer Gipsej.
— Assez I...
Et il courut auprès de miss Anna, qui n'avait pu entendre ces mots rapidement échangés à voix basse.
Ils pénétrèrent tous trois dans la grotte, et parvinrent, ainsi guidés par la chienne, jusqu'au mur qui séparait en deux parties la cavité du rocher.
— Vous voyez, miss, que nos recherches sont vaines, dit Filc-ton-Nœud : sortons , l'air que l'on respire ici vous ferait mal. Qui sait, M. Lawrence est peut-tire revenu à la ferme, pendant que nous le cherchons ici.
La jeune fille allait céder, lorsque Gipsey s'élança par l'ouverture pratiquée quelques jours auparavant pour l'extraction du lingot.
— Le souterrain se continue par ici, dit miss Anna; cherchons encore.
Filc-ton-Nœud fit tous ses efforts pour l'empêcher de se glisser par l'ouverture, mais la jeune fille se saisissant de la branche résineuse que tenait David, pénétra dans la mine des trois ouvriers.
Ce qui frappa ses regards tout d'abord , ce furent les pioches et les outils.
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David était blême, ses regards se portaient malgré lui vers Fendroit où il avait enterré Tom.
Tout-à-coup la chienne poussa des aboiements, flaira dans tous les coins, et, arrivée à la fosse de son maître, commença à gratter avec ses pattes.
Aussitôt , File-ton-Nœud , sans être aperçu de miss Anna, fit un signe à Calicot.
Le boule-dogue s'élança d'un seul bond sur la chienne.
David et File-ton-Nœud coururent bion vite au secours de Gipsey, mais ils savaient bien qu'ils n'arriveraient pas à temps.
— Gredin ! s'écria File-ton-Nœud en donnant la chasse à Calicot, et il souleva Gipsey : elle était étranglée.
La mort de sa chienne ne pouvait beaucoup aflliger miss Anna dans un moment aussi solennel ; mais la rage subite du boule-dogue contre cette innocente bêle avec laquelle il jouait quelques instants auparavant, lui lit faire des réflexions.
Après avoir encore poursuivi pendant plusieurs heures des recherches qui dès lors devaient être inutiles, ils revinrent à la ferme, où tout avait été préparé pour qu'ils y passassent la nuit.
Miss Anna occupa la chambre de son père, située à 1 étage supérieur; David et File-ton-Nœud avaient été logés dans une salle du re*-de~chaussée.
Lorsqu'elle fui seule, miss Anna repassa dans son er . prit les événements de la journée; elle se rappela la livide pâleur de David, les étranges exclamations qui lu étaient échappées, son air préoccupé au moment ou 1 avait aperçu de loin les rochers de la source, la monde sa chienne étranglée d'une façon si extraordinaire. Pui> elle vint à songer que David lui avait confié, quinze jours auparavant, que ses immenses richesses provenaient d'une mine qu'il avait découverte dans les environs de la source du Sacramento; elle sentit un frisson glisser sur tout son corps. Elle voulut éloigner cette idée qui lobadait, mais, vains efforts ! elle était toujours présente à son esprit.
La jeune fllle, en proie à cette obsession terrible, résolut de descendre dans la cour avec l'espoir que le grand air la calmerait peut-être. Quand elle passa de\ant la porte où étaient les deux amis, elle crut entendre quelques mots proférés à voix basse : elle ne put s'einpccLcr de prêter l'oreille.
La ferme était construite en bois, comme presque toutes les maisons de la Californie, en sorte qu'elle n'était séparée des deux interlocuteurs que par une mince cloison.
— Oui, chuchotait David, qui racontait à File-fon- Nœud les détails du drame qui s'était passé dans la grotte, au moment de l'extraction du lingot, un homme s<* précipita paiTomerlure du rocher, et me frappant tïun
«gl
soup de pioche, me mil dans la nécessite de me défendre...
— El lu l'as tué ? disait File-Ion Nœud.
— Tué! oui, tué! répétait David qui se tordait dans les angoisses du désespoir; et cet homme, c'était notre bienfaiteur, notre ami, Tom l'Américain, lequel n'était autre que M. Lawrence.
Miss Anna ressentit au cœur une douleur semblahle à celle que causerait un coup de poignard ; elle eut encore la force de faire quelques pas, et tomba sans connaissance sur le sable de la cour.