‹ Critiques et récits littéraires (volume 2)Chapitre 25 sur 27 · LE JOURNAL · texte numérisé non relu

LE JOURNAL

Miss Anna Lawrence, revenue à elle, était remontée dans sa chambre : le coup qui venait de la frapper était si terrible, qu'elle doutait encore de ce qu'elle avait entendu ; elle passait de l'ivresse de son amour à un sentiment d'insurmontable horreur pour l'homme qu'elle aimait une heure auparavant. David, qui, depuis le jour où il l'avait aperçue, n'avait poursuivi qu'un seul but à travers tant d'obstacles, David, qui n'avait pensé qu'à elle, respiré que pour elle, ne lui apparaissait plus que comme l'assassin de son père. Celte pensée la faisait fris-

270 CONTES BT VOYAGES.

sonner. Elle se demandait par quelle horrible fatali* *Da\id et H. Lawrence s étaient rencontrés; comment l'un était tombé victime de l'autre, au moment même ou elle touchait au suprême bonheur, au moment, où dk amenait à ce père, qu'elle ne devait plus revoir, l'époui qu'elle s'était choisi. Toutes ces pensées se heurtaient dans son cerveau brûlé par la fièvre ; elle se sentait prêle à pleurer, mais pas une larme ne jaillissait de ses yeux ternes et fixes. Immobile, assise au pied de son lit, elle semblait la statue du désespoir.

Quand les premières lueurs du matin percèrent les rideaux de sa chambre, elle était encore à la même place plongée dans ses méditations et dans sa douleur; elle ne savait si elle veillait ou si elle rêvait : la scène de la veille se déroulait à son souvenir comme une affreuse fantasmagorie, et quelquefois en songeant à la noWesse de cœur de David, à sa bonté, à la douceur de son caractère, elle était prête à aller le trouver pour lui demander si elle ne s'était pas trompée et si les paroles qu'elle avait entendues à travers la cloison n'avaient pas été proférées par un autre que par lui ; elle ne voulait pas croire qu'il pût être coupable, même involontairement, d'un crime qui lui arrachait son père. Mais bientôt la réalité s'offrait à son esprit sous son aspect lugubre. Oui, c'était bien lui, lui seul, qui était le meurtrier; cet homme qui s'était montré à elle comme un libérateur, l'avait plongée dans un éternel désespoir.

David avait passé une nuit aussi triste et aussi sombre ; sa douleur s'exhalait on imprécations contre le ciel. Fatalité infernale! II avait tué sans le connaître Tom, son bienfaiteur, Tom à qui il devait ses richesses ; et Tom se trouvait être le père de miss Anna Lawrence.

Il marchait à grands pas dans la chambre, et s accusait tout haut de son crime, malgré les supplications de son ami qui craignait qu'on ne l'entendit.

— J'ai échappé aux fureurs de la tempête, disait-il ; Dieu a détourné de ma tète le tomahaw des sauvages, et de mon sein le poignard des Indiens 1 J'aurais pu croire qu'il n'avait pris tant de soin de me sauver que pour me réserver à l'exécution de grandes choses ; et c'était pour faire de moi l'assassin de l'homme à qui je devais tout, de celui qui devait être mon père... Horreur!

— Mais ce n'est pas ta faute, lui disait File-ton-Nœud, tu ne le connaissais pas; il t'attaquait, tu t'es défendu.

— Je l'ai tué pour un morceau d'or, interrompait David. Ali 1 l'or, cet or que j'ai tant poursuivi, cet or qui devait assurer mon bonheur et celui de ma fiancée ! Que maudit soit le jour où j'ai touché à un lingot ! Pourquoi mon bras ne s'est-il pas desséché au contact de ce métal , la cause de tous les crimes parmi les hommes ?

Cependant File-ton-Nœud s'appliqua avec tant d'insistance à lui démontrer qu'il n'avait pas commis un crime, que tout homme à sa place eût agi comme lui, que David était devenu plus calme.

Miss Anna, après l'horrible nuit qu'elle venait de passer, était brisée de fatigue; mais elle ne sentait rien, elle ne pensait qu'à son père assassiné et à son bonheur à jamais flélri. Lorsque le jour avait paru, elle avait ramassé tous les effets et tous les papiers de M. Lawrence... Un surtout avait frappé sa vue, elle avait trouvé une lettre qui portait pour toute suscription ces trois mots : A ma fille.

A cet aspect, la jeune fille, qui jusque-là n'avait pu pleurer, sentit des larmes abondantes s'échapper de ses yeux. Les larmes, même les plusamères, sont la rosée du cœur ; elles amollissent pour un instant toutes les Gbres de notre être , mais elles le retrempent en même temps. Miss Anna se sentit moins abattue lorsque les sanglots eurent cessé.

Elle prit la lettre de M. Lawrence, la baisa plusieurs fois et la serra avec les a titres. Elle voulait attendre pour h lire qu elle fut plus calme et plus capable de comprendre les dernières volontés de son père.

Quand elle eut achevé tous ces préparatifs, elle songea à la conduite qu'elle allait tenir vis-à-vis de David ; elle savait qu'il n'était pas volontairement coupable, elle ne voulait donc pas le dénoncer comme meurtrier. Par un dernier respect pour le souvenir de son amour, elle résolut d'agir comme si elle n'avait rien entendu la veille au soir; elle allait revenir à San-Francisco, et de là, elle partirait le plus tôt possible pour New-York, chez son oncle, M. Mamiltou.

Elle avait donné l'ordre de préparer les mules. Quand elle descendit dans la cour et qu'elle aperçut David, pâle, abattu, méconnaissable, «ant il était changé, elle ne put retenir un mouvement d'horreur qui n'échappa pas à l'œil de son amant; mais à ce frémissement involontaire de la jeune fille se mêlait encore un sentiment de pitié.

Le voyage fut bien différent de ce qu'il avait été la veille ; File-ton-Nœud adressait de temps en temps la parole à miss Lawrence, mais David, qui se rappelait toujours l'effroi que sa vue avait causé à la jeune fille, se lenaii derrière elle et craignait de rencontrer son regard.

Le soir, miss Anna rentrait au présidio, et les deux amis étaient de retour dans leur maison, naguère si gaie, et où un seul était encore heureux, parce qu'il ne savait rien des trisles événements que nous avons rapportés, c'était Polyphonie.

Pendant plusieurs jours, David ne sortit pas ; il était tout entier à son désespoir.

File-ton-Nœud lui fit comprendre qu'il devait reparaître au présidio, ne fût-ce que pour éloigner tout soupçon.

— Miss Anna ne sait rien, lui disait-il; que veux-tu qu'elle pense si elle ne te revoit plus?

— Mais, malheureux! répondait David, lu ignores donc que je ne peux arracher mon amour de mon cœur.

J'aime miss Lawrence plus que jamais... je Vaime jusqu'au crime... car ce serait un crime de l'épouser.

File-ton-Nœud l'entraîna au présidio.

David remarqua avec effroi les traces que la souffrance avait imprimées sur le visage de miss Anna. Ses yeux caves, les pommettes de ses joues enflammées attestaient des nuits passées dans l'insomnie.

La jeune fille avait reçu les deux visiteurs sans manifester aucun étonnement; seulement, David avait cm remarquer qu'elle éprouvait à son aspect un tremblement nerveux qui l'avait déjà frappé dans la cour de la hacienda.

Quelques jours s'écoulèrent encore, au bout desquels M. Parker étonné de ne plus entendre parler du mariage projeté, prit la résolution d'avoir une conférence à ce sujet avec sa nièce.

— Ma chère Anna, lui dit-il un soir qu'il la voyait plongée dans un accablement profond, il faut lutter contre la douleur et la surmonter; si tu t'abandonnes ainsi à ton désespoir, tu succomberas toi-m£me.

— Que le ciel vous entende! interrompit la jeune fille.

— Allons, soyons raisonnable, continua le eommmlore en prenant la main de sa nièce. Songe qu'il te reste une grande mission à accomplir en ce monde.

— Laquelle ? demanda la jeune fille.

— La mission d'acquitter les engagements de ton ptoe. . . C'est le ciel, mon enfant, qui a envoyé vers toi ce riche

LA toison d'or. 275

Français , à Y amour duquel tu as sacrifié l'alliance d'Edward.

Miss Anna se sentit frémir.

— Jamais Edward n'aurait pu sauver l'honneur de ton

nom, du nom de ton père, il n'était pas assez riche

M. David, au contraire.

— Jamais I s'écria la jeune fille avec effroi.

— Chère Anna, continua le commodore, tu sais combien je me suis toujours soumis à tes moindres caprices., tu sais quel chagrin m'a causé la résolution d'épouser cet étranger ; cependant je n'ai rien dit. Edward, qui t'aimait, s'est éloigné sans plainte, sans murmure : il n laissé le champ libre à son heureux rival ; aujourd'hui, tu semblés éprouver de la répugnance pour cet homme que tu aimais hier... Eh bien I cette répugnance, il faut la surmonter...

— Quoi ! s écria miss Anna.

— M. David seul peut, je te le répète, sauver le nom de ton père de l'opprobre et de l'ignominie... S'il ne s'agissait que de quelques centaines de mille francs, Hamillon et moi pourrions peut-être les payer ; mais j'ai parcouru les papiers de Lawrence, j'ai vu clahr dans sa situation financière. Il laisse un passif de plus de deux millions.

— Deux millions...

— Quel homme autre que ce riche Français pourrait payer ratte somme énorme?..

— Oh I mon Dieu I dit miss Anna.

— Tu hésites encore, Anna ; lu hésites entre un caprnv que je ne puis comprendre et l'honneur de ton père, car, si les engagements ne sont pas acquittés à l'échéant*2, on dira dans toute l'Amérique que M. Lawrenc* sV>; tué dans un moment de désespoir. Les créanciers chargeront d'imprécations sa mémoire. Tu porteras un non déshonoré.

— Que me demandez - vous , mon oncle? dit mis- Anna.

— Je te demande de réhabiliter le nom de ton pèr?t ou plutôt de ne pas permettre que la moindre souillun \ienne ternir ce nom honorable et respecté; je te de-

. mande de ne pas sacrifier à un caprice la gloire de ta famille , car , je le répète , cet homme que tu repouss* aujourd'hui , tu l'adorais il y a quelques jours. Si tu a< aimé ton père, si tu comprends ce que te commandent l'honneur et le devoir, tu n'hésiteras pas plus longtemps.

Après ces paroles prononcées avec force, M. Parkw était sorti.

— Oh ! mon père ! s'écria miss Anna restée seule , tu sais si je t'aimais, et si je t'aime encore.

Elle alla tirer d'un secrétaire les papiers de M. Lawrence et les parcourut.

Ses regards s'arrêtèrent sur un journal tenu par son père, et elle lut les passages suivants :

« Jp pars pour la mine, Dieu me soit en aide ! Frappé

dans ce qu'un commerçant a de pins cher, j'ai l'espoir que Dieu me permettra de m'acquitter envers mes créanciers avant do mourir. S'il me refusait cette dernière grâce , si ma mémoire devait être flétrie... mais non, je n'achève pas, cette pensée est plus triste que la » mort... »

A une autre date :

« Arrivé à la mine... je travaille quatorze heures par

> jour je succomberais à la fatigue si je n'étais sou-

> tenu par l'idée de remplir des engagements sacrés

> Dans trois mois, les délais qui m'ont été accordés expi-

> reront... Àurai-jele temps?... »

A une autre date :

« Ma chère fille, si je ne réussissais pas, ne pense qu'à

> tmechose... ne poursuis qu'un but... celui de satisfaire » aux engagements de ton père... Mais que demandais* » je? une jeune fille peut-elle travailler... Ah ! si j'avais eu » un fils... »

Miss Anna ne put poursuivre cette lecture. Cette préoccupation continuelle de son pfcre , préoccupation qui se traduisait à chaque ligne , à chaque mot ,lui faisait trop de mal... Le sang fouettait ses tempes, les soupirs s'échappaient de sa poitrine oppressée... elle se précipita à genoux au pied de son lit , et, avec fa ferveur des âmes brisées par la souffrance :

— 0 mon Dieu! inspirez-moi ! dit-elle.

En réve, elle crut voir son père qui la conjurait de ne

reculer devant aucun moyen pour sauver l'honneur de si

mémoire.

À son réveil, elle résolut encore, sous le poids des hallucinations de la nuit, de se sacrifier entièrement à b réhabilitation de son père. . . Elle prévint M. Parker quelle s'était rendue à ses conseils.

Mais cette détermination extrême cachait un projet sinistre : son parti était irrévocablement pris.

l'adieu.

Le commodore, qui avait ignoré les circonstances de la mort de M. Lawrence, et qui voyait dans le mariage uV David avec sa nièce le seul moyen de faire honneur aux nombreux engagements contractés par l'infortuné négociant, avait été trouver David à l'issue de la déclaration que lui avait faite miss Anna d'accéder à ses propositions.

M. Parker avait été surpris de l'air à la fois triste H étonné de David, lorsqu'il lui avait expliqué le sujet de & visite.

— Miss Anna consent à m'épouser! s etait-il écrié.

— N etait-ce pas une chose convenue depuis longtemps?

— Je le sais bien, répondit David avec embarras ; mais depuis quelques jours j'avais cru remarquer...

— N'aimcriez-vous plus ma nièce? demanda vivement M. Parker.

— Moi, ne plus aimer miss Aima! moi qui n'ai vécu que pour elle , qui n'ai eu qu'une seule ambition dans

loute ma vie! Oh! non, vous ne le croyez pas

seulement , j'avais pensé qu'elle éprouverait peutêtre quelque répugnance à épouser un ancien

ouvrier.

— Ne croyez pas cela, mon cher monsieur; ma nièce * vous aimait avant que vous fussiez riche, et c'est peutêtre parce qu'elle n'a plus rien aujourd'hui qu'elle a paru

hésiter.

— Croyez-vous? s'écria David, à qui ces paroles semblaient rendre l'espérance.

— Quelle autre raison pourrait retenir miss Anna, qui vous a sacrifié une alliance honorable ?

— Elle ne sait peut-être rien, pensa David.

— Tenez , dit le commodore en riant, vous me faites l'effet de deux amoureux qui se boudent sans savoir pourquoi; mais, moi, en ma qualité de grand parent, je viens souffler sur le nuage.

— Et où se célébrera le mariage? demanda David, redevenu rêveur.

— Ma nièce désirerait que la cérémonie cul lieu i New-York, chez son oncle Ilamilton.

— J'approuve complètement ce projet, répondit Da\id, il faut commencer par acquitter les engagements de M. Lawrence, et c'est à New-York, avec l'aide de M. Ilamilton , qui est lui-même négociant, que miss Anna pourra régler les affaires de son père.

— Vous êtes un noble caractère, lui dit le com inodore,

en lui prenant les mains qu'il serra avec force.

David sourit amèrement.

— Tout ce que j'ai est à miss Anna, répondit-il; n'estce pas pour elle, pour elle seule que j'ai amassé toutes ce> richesses ?

Le commodore était re\enu enchanté au présidio.

Miss Anna avait conservé ce dernier espoir que David trouverait un prétexte pour rompre ce mariage impossible. Quand elle apprit qu'il persistait dans sa résolution

de l'épouser, ce fut comme une dernière illusiuu «jui tombait de son cœur.

— Je remplirai mes engagements envers la mémoire de mon père, pensait-elle... J'épouserai cet homme dont la fortune peut sauver du déshonneur le nom de ma famille; mais il ne pressera dans ses bras qu'un cadavre : il aura tué du même coup le père et la fille.

Après cotte héroïque résolution, elle devint plus cil/ne, et M. Parker put croire que la douleur qu'elle éprouvait

encore de la morl de son père voilait seule ce beau vidage qui ne souriait plus.

Da\id ne perdit pas de temps ; aussitôt qu'il a\ait ap pris la résolution de miss Anna de retourner à New-York, il s'était arrange avec le patron d'un navire mouillé dans le port.

Pendant plusieurs jours , il ne s'occupa qu'à faire transporter à bord du bâtiment les immenses richesses qu'il avait extraites de la mine avec l'aide de ses deux amis.

Quand le jour du départ fut fixé , miss Anna prétexta une visite chez une amie qui habitait dans les environs; puis, seule, sans guide, sans domestique, elle s'était dirigée vers la source du Sacramento.

Elle fit exhumer le corps de son père, et lui rendit les derniers devoirs.

— A bientôt! pcnsa-t-ellc en jetant un dernier regard sur la nouvelle tombe, où reposaient les dépouilles mortelles de M. Lawrence, et elle était revenue à San-Fraitcisco.

Au jour fixé , ce fut File-lon-Nœud qui vint la chercher pour la conduire à bord, David étant occupé, lui dit-il, à surveiller les préparatifs du départ.

Une femme de chambre accompagnait la jeune fille.

A peine fut-elle à bord qu'elle alla s'enfermer seule dan* sa cabine.

282 CONTKS KT VOYAttKS.

Le vaisseau leva l'ancre, et bientôt il sortit des eaux At la baie.

Miss Anna repassait dans son esprit les tristes événements qui s'étaient écoulés depuis quelques jours; elle se voyait au pouvoir de David, et malgré le fatal projet qu'elle avait conçu, elle redoutait de se trouver seule avec lui.

Elle examina sa cabine; David avait pris soin de l'orner avec luxe : il avait suspendu aux cloisons des tableaux de prix; il y avait fait placer les meubles les plus riches , les lapis les plus somptueux ; il avait entassé dans ce boudoir les objets les plus charmants, mais la jeune lille jetait sur tout cela un regard distrait et indifférent.

Tout-à-coup, une lettre, placée sur un guéridon, frappa sa vue; elle s'approcha et vit qu'elle lui était

adressée.

Elle eut comme un pressentiment , son cœur battit avec force; elle regardait celte lettre, dont elle croyait reconnaître récriture, sans oser l'ouvrir.

Enfin , elle rompit le cachet et lut les lignes sui vantes :

« Miss Anna,

» Lorsque vous lirez celte lettre , nous serons séparés » pour jamais; vous savez si je vous aimais, vous savez si

» louée ma vie n'eût pas été consacrée à votre bon- » heur : pour vous j'aurais tout tenté. Mais au moment » où je touchais à la félicité suprême, la fatalité détrui- » sait toutes mes espérances. Dieu a-t-il voulu me punir » d'avoir aspiré jusqu'à vous!...

» Toutes les richesse» de la mine ont été déposées sur » le navire ; elles sont enregistrées à bord a votre nom , • elles vous appartiennent, puisque c'était pour vous » seule que je les avais conquises.

» Adieu, miss, adieu et soyei heureuse. .-. Celui qui » écrit ces ligues n'ose pas même vous demander un sou* » venir.

» David. »

La lettre s'était échappée des mains de la jeune

fille...

A ce moment, File-ton-Nœud entra dans la cabine; il vit la lettre aux pieds de miss Anna, dont les yeux étaient mouillés de larmes.

— C'était un noble cœur, n'est-ce pas, miss? lui dit -il , en donnant lui* même un libre eours à ses sanglots.

— Oui, un noble cœur, répéta la jeune fille; mais il ne sera pas seul à souffrir, car je sens là, dit-elle en montrant son cœur, je sens que je l'aime encore. . a

Da\id avait bien compris que miss Anna a\ail découvert le fatal mystère ; d'ailleurs, il ne pouvait plus songer à consacrer sa vie à cette jeune fille qu'il avait tant aimée, qu'il aimait tant encore, après le funeste événement de la grotte; il avait donc prié File-ton-Nœud de conduire miss Anna auprès de M. Hamilton, et celui-ci, qui craignait que son ami ne roulât dans sa tête quelque funèbre projet, n'avait accepté qu'après avoir prévenu Polyphème de veiller sur David.

Au moment où le vaisseau sortait de la grande baie de San-Francisco , David , placé sur la falaise, suivait de l'œil la voile de ce navire qui emportait toute sa vie... Il resta ainsi immobile pendant plusieurs heures, voyant le vaisseau disparaître peu à peu, puis s'effacer dans la brume : quand ses regards ne rencontrèrent plus rien dans ce vaste horizon , un soupir s'échappa de sa poitrine...

— Adieu donc à tout ce que j'ai aimé! s'écria-t-il, cl il prit son élan pour se précipiter dans la mer.

A ce moment il fut retenu par une main vigoureuse. Polyphème ne l'avait pas quitté une minute; seulement, dans sa préoccupation , David ne l'avait pas aperçu.

— Un instant, lui dit le géant en le serrant dansas bras, tu as aimé, tu es malheureux, tu veux le tuer, je connais ça; comme toi j'ai voulu me tuer aussi à l'heure du désespoir, mais Dieu est venu à mon secours, h

LA TOISON ll'OR. 285

j'ai bien fait d'écouter sa voix, puisque je l'empêche d accomplir Ion projet.

— Si lu m'aimes, s'écria David, laisse-moi!

— Non, répondit Polyphème, et un jour tu me remercieras ; le temps ne guérira peut-être pas entièrement ta blessure, mais il la cicatrisera. Il y a vingt ans que je souffre, moi... m'as-tu entendu me plaindre?...

— Je n'ai pas ton courage, répondit David... Puis, il ajouta : Tu ne seras pas toujours auprès de moi...

— Toujours, s'il le faut, dit Polyphème... D'ailleurs, as-tu bien le droit de te tuer?... ta vie l'appartient-elle tout entière?... crois-tu donc qu'en allant travailler avec toi à la mine, je n'avais pas mon projet?., ne t'ai-je pas dit que l'or est un moyen d'accomplir de grandes choses? Je ne me suis pas informé de ce que tu voulais faire de les richesses; mais souviens-toi de ce que tu médisais : Faites-moi ma part d'abord, et je vous aiderai à faire la vôtre. Eh bien, j'ai contribué à te faire ta part; maintenant je viens, créancier inexorable, le demander de travailler à faire la mienne.

— Toi aussi, tu veux de l'or, malheureux! Mais qu'eu feras-tu?

— Tu le sauras, et c'est l'emploi de ces richesses qui t'aidera peut-être à calmer ta douleur.

— Ainsi donc, dit David, je ne m'appartiens plus; et il jeta un dernier regard à l'horizon.

— Parlie, parlie pour toujours! s ecria-t-il en joignant les mains.

— Qui sait? lui dil Polyphèinc, tu la reverras peutêtre.

Le soir Polyphème ramenait David à la mine du Sacramento.

MADEMOISELLE D'AULMY.

À un quart de lieue de Rambouillet, sur la rouie de Chartres, on aperçoit sur la gauche une magnifique propriété dont l'avenue, plantée de tilleuls, conduit à un château d'une belle apparence ; de grandes nappes d'eau servent de réservoirs à des canaux qui se promènent dans tous les sens, au milieu de ce domaine vraiment seigneurial ; le parc, d'une demi-lieue d'étendue, change d'aspect à chaque pas : ici c'est un jardin anglais, là un verger, là-bas de petites îles qui nagent comme des nids à la surface d'une eau mourante; puis des collines artificielles, des grottes ravissantes, des allées sombres qui font riHer, des cabanes en coquillages au bord de pelouses vertes et fraîches; on dirait d'un paradis terrestre en miniature.

Cer.v» propriété, qui pouvait rivaliser en beauté et en coque llerieavec le domaine royal de Rambouillet, apparu:, ait en 1819 à M. le marquis d'Aulnay.

288 COXTES ET VOYAGE?.

M. le marquis d'Aulnay était un gentilhomme de h vieille roche, qui n'avait pas un seul instant liésiîé j ahandonner ses biens dans les premières années de la Révolution pour partager l'exil de ses maîtres; il sYtaii rendu en Allemagne où il avait pris sa part de gloire et Apérils à l'armée de Condé. Après le licenciement des troupes royalistes, il était passé en Angleterre : plus favorisé que beaucoup de ses compagnons, il avait trouvé là une grande position de fortune, par son union avec une riche Irlandaise; au bout de six ans d'un mariage heureux, sa femme mourut en lui laissant une fille qui avait été appelée Assomption, en souvenir du jour de sa naissance. M. d'Aulnay resta en Angleterre pendant tout le temps de la révolution et de l'empire, reportant l>i»*n souvent sa pensée vers sa patrie; mais à la Restauration, il réalisa toute sa fortune et revint dans son domaine, qu'il trouva envahi par ses anciens paysans; il voulut d'abord y rentrer en maître et expulser cette troupe do frelons qui avaient pris la place du propriétaire; mais les frelons prouvèrent, code en main, qu'ils avaient payé la propriété en beaux assignats comptants. M. d'Aulnay fit des démarches qui n'aboutirent à rien, et fut forcé de racheter son propre domaine à un prix énorme, en entendant fredonner à son oreille l'insolent refrain du marquis de Carabas ! ! !

A sa rentrée en France, le marquis s'était rendu tout droit à Aulnay, sans faire un détour par les Tuileries, de

MADEMOISELLE DAULNÀY. 289

sorte qu'il avait été oublié dans la dispensation des faveurs et des dignités. L'orgueil du vieil émigré avait été froissé de cet oubli, et sans se demander s'il ne devait pas un peu s'en prendre à sa négligence, il s'était retiré sous sa tente, Achille boudeur, mais prêt à revenir au premier sourire d'Agamemnon.

M. le marquis d'Aulnay employa les premières années de son retour à embellir et à fertiliser sa propriété. Le gentilhomme s'était fait cultivateur, et la satisfaction qu'il éprouvait dans l'accomplissement de cette tâche plébéienne faisait à son insu fermenter dans son esprit quelques velléités libérales ; lorsqu'il s'était bien fatigué toute la journée à courir à travers ses champs, à présider aux semences, à la coupe des foins ou à la récolte des moissons, il rentrait dans son castel décrénelé, et trouvait dans la société de sa fille et dans la joie de la paternité un adoucissement à la perte de ses vieilles illusions.

Assomption avait dix-sept ans : c'était une blonde jeune fille d'une remarquable beauté; elle avait toute la fraîcheur d'une Anglaise et toute la grâce d'une Parisienne; sa physionomie douce et rêveuse prenait à de certains moments une expression mutine qui donnait à ses traits une piquante mobilité; ses cheveux, d'un blond cendré, encadraient de leurs nappes tombantes son visage ovale, dont les lignes auraient pu servir de modèle à un peintre pour représenter l'Amour mutin; sa taille,

fl<*\ible comme une jeune branche, avait encore pris de

l'élasticité dans l'exercice presque continuel de la gymnastique, car Assomption, qui n'avait pas, comme >-u? père, lieu de se plaindre ou d'espérer, employait, à ta exercices violents et un peu masculins, tout le terni* qu'elle ne donnait pas à sa chère musique ; elle gravis^ les côtes, grimpait aux arbres, courait après les chevreuils qu'elle faisait fuir devant elle, en poussant un tit cri, et ramait elle-même dans ses promenades sur l'eau, sans pitié pour ses jolis doigts. Mais ce qu'A préférait à tout cela, c'était Dudeley. — Dudeley était un cheval que M. d'Aulnay avait amené d'Angleterre, et qui semblait aussi fier de sa jeune maîtresse qu'Assomption était fière de lui. Il fallait voir Dudeley emporter la jouir filloà travers champs, s élancer dans une allée, et guVr comme une ombre derrière les taillis et les haies d*1 elj^ vre-feuilles, puis caracoler sur les pelouses, docile au moindre caprice d'Assomption, qui le ramenait ensuite au château à franc étrier, jetant ses sourires à tout r> qu'elle voyait, cassant les branches dans sa course, on attrapant les fleurs au vol. Vingt fois les paysans qui h regardaient fendre l'espace avec une rapidité électrique s'attendaient à la voir rouler dans la poussière; alors Assomption, pour redoubler leur peur, se livrait à i»iH'' extravagances, franchissait les fossés, sautait des barrières, et revenait toujours sans encombre, fatiguée ri rompue pour le moment, mais prête à recommencer une heure après.

MADEMOISELLE DAULNAY. 291

Ce genre de vie, un peu en dehors de l'éducation ordinaire des jeunes fillos, avait dév eloppé chez Assomption un irrésistible besoin d'activité; quand elle n'était pas assise devant son piano, ou préoccupée d'une idée, elle ne pouvait rester en place, elle allait et venait sans cesse comme un écolier en vacances; quelquefois pourtant, lorsqu'elle était seule dans les bois, elle se surprenait à écouter, au milieu de tous les bruits divers, le chant intérieur d'une rêverie indécise dont elle cherchait en vain la perception... Les soupirs du vent, les chants d'un oiseau, l'écho d'une voix lointaine, la faisaient tout-à-coup tressaillir; souvent elle prêtait l'oreille avec inquiétude aux mélodies des petits ruisseaux qui gazouillaient dans les prairies, et il lui semblait entendre au dedans d'ellemême le murmure d'un cantique inconnu ; alors, troublée et confuse, la belle enfant se mettait à courir sans luit, dans une direction indifférente, chantant de toute la force de ses poumons pour étourdir cette crainte vague dont elle ne pouvait se rendre compte. Son âme était comme un nid d'oiseau, et tous les chants qui s'en échappaient la faisaient rougir et trembler.

Avec ce tempérament actif que modérait une certaine propension à la mélancolie, Assomption avait un caractère fier et une fermeté que l'on rencontre rarement chez les toutes jeunes filles; la solitude dans laquelle elle avait vécu, les malheurs de son père, qui lui avait souvent raconté au coin du foyer les accidents de sa vie aventu-

2ft2 CONTES ET VOYAGES.

reuse, n'avaient pas peu contribué à développer cotte fer meté, apanage des âmes viriles, et qui est souvent pour les femmes la source de bien des tristesses et de bien de* erreurs.

Assomption, privée des conseils maternels, abandonnée à tous ses instincts, ignorante des habitudes du monde, était une jeune sauvage qui ne connaissait que le soleil, le grand air et la liberté.

Jusque-là l'idée qu'il lui faudrait un jour se séparer de sa fille, et lui chercher un mari digne d'elle, n'avait qut fort peu préoccupé M. d'Aulnay. Le vieux marquis pensait qu'elle était encore bien jeune, et il ajournait ses projets au jour de la présentation d'Assomption à la cour, car il n'avait pas tout-à-fait renoncé à la pensée de faire sa rentrée aux Tuileries, seulement il attendait une invitation formelle; alors le roi marierait tout naturellement mademoiselle d'Aulnay à un jeune gentilhomme, et signerait au contrat, comme cela se pratiquait autrefois à Versailles. On voit que le marquis n'avait rien oublié des anciennes coutumes dans son voyage de l'émigration.

Depuis sa venue en France, c'est-à-dire depuis deux ans, Assomption avait vécu à Aulnay dans une solitude complète; jamais personne, si ce n'est un vieux voisin Je campagne, n'avait franchi la cour d'entrée du château; la jeune fille ne voyait que les paysans qui travaillaient

MADEMOISELLE D AI LNAY. 293

dans la propriété de son père, et dont elle était adorée ; quelquefois ce genre de vie lui semblait bien triste, elle aurait voulu voir Paris, faire son entrée dans le monde, où sa fortune, sa naissance et sa beauté lui donnaient le droit de briller; mais elle] n'osait laisser entrevoir ce désir au marquis, de peur de raviver dans l'âme du vieillard des douleurs assoupies; alors, dans ses moments de tristesse et d'abattement, elle faisait un violent effort sur elle-même, et tachait de chasser les diables-bleus en recourant à ses distractions habituelles : les grandes courses dans les allées du parc, ou l'étude du piano, dont les sons venaient souvent mourir sur la grande route, et apportaient à l'oreille du voyageur le refrain mélancolique de Y Exilé, de Chateaubriand, cette romance en vogue de l'époque, qui est encore aujourd'hui la page la plus touchante de l'histoire de l'émigration.

Cependant depuis quelque temps le marquis n'avait pas été sans s'apercevoir des tristesses subites d'Assomption; il se reprochait de la laisser au fond d'une campagne, et de ne faire aucune tentative pour reparaître sur un théâtre plus digne de lui et de sa fdle ; mais d'un autre côté, l'amour-proprc du vieux gentilhomme parlait plus haut, il ne pouvait oublier ses services passés, sa jeunesse et sa fortune sacrifiées, et toute démarche pour paraître à la cour, sans un ordre d'appel, lui semblait indigne de sa fierté. D'ailleurs il nourrissait toujours celte pensée, que le roi finirait par remarquer son absence,

et voudrait revoir quelque jour son fidèle compagne* d'Hartwell.

Sur ces entrefaites, il reçut un matin une lettre timbrée de Paris; brisant le cachet à la hâte, il la parcouru; rapidement. Un de ses neveux, M. Alfred de Ristol, lin annonçait sa prochaine visite, avec un jeune cousin de la Bretagne, que le marquis n'avait jamais vu ; quoique celte lettre ne s'appliquât en rien à ses espérances, e\k lui fit plaisir. M. d'Aulnay n'était pas fâché de sortir un peu de ses habitudes d'agriculteur et de se distraire dans la compagnie de ses jeunes parents.

Celte nouvelle ne causa pas à Assomption la mèmt joie qu'au marquis : l'arrivée prochaine de ces doux jeunes gens, qu'elle ne connaissait pas, la préoccupait; l'instinct de la femme commençait à se révéler en elle. Jusque-là confinée dans la propriété do son père, elle ne s'était jamais demandé si elle était jolie, si elle avait cette grâce si vantée des femmes de Paris, et si ses manières ne paraîtraient pas un peu extraordinaires à ses deux cousins, habitués à vivre au milieu du monde; pourtant elle fui un peu rassurée lorsque M. d'Aulnay lui apprit que M. de Ristol était un jeune séminariste, qui ne devait pas tarder à entrer dans les ordres. Aux yeux de« jeunes filles, un prêtre n'a point de sexe, et Ton est toujours assez jolie pour un homme en soutane ; mais toute sa crainte lui revint bientôt quand le marquis ajouta

MADEMOISELLE d'àGLNAY. 295

que son second cousin était dans les pages de Sa Ma* jesU*.

-> — Un page ! fit-elle avec un petit geste d'effroi.

— Sans doute, continua M. d'Aulnay, ton cousin Rod o 1 phe de Kermonec est page, comme je l'ai été moi-môme ; et le marquis se mit à raconter à sa fille, mais avec une retenue toute paternelle, les tours charmants des pages de Louis XV et de Louis XVI, que les dames de la cour avaient surnommés les louveteaux en chapeaux à cornes.

Les jours suivants, Assomption fut plus rêveuse et plus inquiète, elle était tourmentée d'un pressentiment indéfini ; mais il se mêlait à cette tristesse un vague intérêt de curiosité et comme une lointaine espérance.

Un matin, Assomption, qui revenait de sa promenade à cheval accoutumée, était remontée dans sa chambre, lorsqu'elle vit une chaise de poste traverser l'avenue et pénétrer dans la cour; deux jeunes gens en descendirent aussitôt et se précipitèrent l'un aprfes l'autre dans les bras du marquis d'Aulnay.

Le marquis fit appeler sa fille pour lui présenter ses cousins, mais Assomption répondit qu'elle était indisposée et qu'elle ne pouvait descendre encore : elle avait une migraine affreuse, des maux de nerfs qui ne lui permettaient pas de quitter sa chambre; en réalité elle ne trouvait pas sa toilette convenable, elle voulait prendre tout son temps pour se rendre aussi jolie que possible.

M. d'Aulnay devina sur-le-champ le genre de malndi» d'Assomption qu'il venait devoir sauler un instant auparavant à travers les prairies, et sans se préoccuper de cette subite migraine, il fit à ses parents l'honneur de si maison en vieux gentilhomme plein de courtoisie et de savoir-vivre.

Ce ne fut qu'à l'heure du dîner que la présentation eut lieu. Assomption était ravissante de jeunesse, de heaulé et d'une certaine coquetterie naissante qui paraissait promettre beaucoup pour l'avenir; M. d'Aulnay lui-même ne put retenir une exclamation de surprise; bref, la jeune campagnarde obtint un triomphe complet, el If jeune abbé de Ristol assura, en portant à ses lèvres Je* doigts roses d'Assomption, qu'il n'avait jamais vu de pèche plus vermeille que la jolie figure de sa cousine.

M. de Ristol était, en deux mots, un cadet de famille dont on voulait faire un évèquc ; peu désireux de prononcer ses vœux immédiatement après sa sortie du séminaire, le jeune abbé avait en quelque sorte jeté le froc aux orties, sans renoncer toutefois à l'idée de se faire prrîre; seulement il ajournait cet acte décisif, malgré les représentations de sa famille. D'une élégance très-recherchée dans sa mise et dans toule sa personne, il semblait avoir pris pour modèle ses devanciers de l'ancienne cour : celait un diseur de riens charmant; sous Louis XV, il ei,t partagé avec un griffon l'honneur d'occuper les Jo's/r5 do la favorite. Il ne portait pas la soutane, et ditfii

MADEMOISELLE D AULÎUY. 207

à ce sujet, en jouant sur les mois : — Que ce n'était pas' la peine d'avoir les charges d'un ministère dont on avait supprimé les bénéfices.

Rodolphe de Kermonec, au contraire, nature grave et timide, sans fortune et sans parents, avait été recommandé au duc de Berry, qui l'avait fait entrer dans les pages, et qui depuis ce temps l'avait honoré en plusieurs circonstances de sa protection.

Le dîner se passa fort gaiement, grâce aux réparties de M. l'abbé de Ristol, qui était au fait des chroniques do la cour, et savait même un peu les historiettes scandaleuses de la ville; il parlait de tout à propos de rien, avec cette élocution facile qui s'acquiert dans les salons, toutes ses phrases se terminaient par un compliment assez joliment tourné à l'adresse de sa cousine, laquelle baissait les yeux à chaque bouquet d'artifice tiré en son honneur; pour Rodolphe, il se contentait d'écouter la conversation pailletée de son cousin, et c'est à peine s'il osait jeter à la dérobée un coup d'œil sur mademoiselle d'Aulnay.

Le soir on alla se promener dans le parc. Rodolphe, qui s'en voulait un peu de sa contenance timide et embarrassée, se disposait à offrir son bras à Assomption, lorsqu'il fut prévenu par Alfred de Ristol ; le jeune abbé prit les devants avec sa cousine, et peu à peu ils laissèrent le marquis bien loin derrière eux, racontant à Rodolphe ses souvenirs de l'émigration.

Au bout de vingt minutes, Assomption revenait près d* son père en riant aux éclats; elle était suivie de Ristol, qui présentait l'aspect le plus comique; ce n'était plus ce jeune abbé pimpant et sautillant. Voici ce qui était arrivé : en passant dans une prairie, les deux jeunes gens avaient rencontré une petite rivière anglaise ; Assomption, avec sa pétulance ordinaire, n'avait pas songé à faire un détour et avait franchi l'obstacle d'un seul bond ; l'abbé, en voulant imiter la jeune fille, était tombé juste au milieu de l'eau bourbeuse et ne s'en était tiré qu'avec la plus grande difficulté et aidé de sa cousine. Le marquis avait eu grand'peine à tenir son sérieux au récit pittoresque de cette scène qu'Assomption entrecoupait de violents éclats de rire ; quant à Ristol, il ne riait pas du tout et regagnait le château en pestant tout bas contre les riuère*, les prairies et les petites filles de province.

Le marquis adressa des reproches à Assomption, lorsqu'il fut seul avec elle, sur sa conduite extravagante ; mais la jeune fille lui donna des raisons si plausibles, qu'il finit par perdre son sérieux, et par rire lui-même, en se rappelant la contenance de son neveu.

Au bout de quelques jours mademoiselle d'Aulnay était tout-à-fait familiarisée avec ses deux nouveaux hôtes, le jeune abbé ne tenait plus rancune à Assomption do l'aventure du fossé, ot avait repris auprès d'elle son rôle de papillon ; Rodolphe, de son côté, s'était un peu appri-

MADEMOISELLE d'àULNÀY. 299

voisé, mais il avait toujours cet air grave et triste qui avait tout d'abord frappé sa jeune cousine.

— Quelle singulière chose ! disait à ce sujet Assomption au marquis, vous m'aviez dit, cher pere, que les pages étaient si étourdis et si extravagants : voyez mon cousin Rodolphe, il a l'air d'une jeune fille, il ne parle presque pas et ne sourit jamais. Il est vrai, ajouta-t-elle, que mon cousin de Ristol est bien gai et bien bruyant pour un futur évêque. Je crois qu'ils feraient bien de changer leurs rôles.

— C'est que Rodolphe a peut-être des chagrins secrets, avait répondu le marquis.

Cette réponse si simple, faite peut-être au hasard, impressionna vivement la jeune fille; elle ne pouvait croire, elle si enfant et si insouciante, que la jeunesse eût ses orages; cependant elle rêva longtemps en songeant à Rodolphe; son âme compatissante se tourna aussitôt vers ce jeune homme, qu'elle croyait malheureux. Puis peu à peu elle se mit à comparer Rodolphe avec Alfred, et malgré ses prévenances et ses galanteries, ce dernier ne sortit peut-être pas victorieux de ce rapide examen.

Le lendemain, Assomption montait à cheval dans la cour où elle se croyait seule, lorsqu'on détournant la tête, elle vit à quelques pas Rodolphe immobile et les yeux arrêtés sur elle; le regard du jeune homme avait quelque chose de si perçant et de si doux à la fois Ifta'Assomp-

tion devint rouge et lança Dudeley dans l'avenue, sans oser dire un mot à son cousin.— C est étonnant, pensaitelle, Alfred a beau me regarder ainsi, jamais son regard ne me trouble au point de me faire rougir.

Une heure après, mademoiselle d'Aulnay revenait tout doucement par un petit sentier au bord de l'eau, plongée dans une rêverie qu'alimentait peut-être la scène muette de la cour, lorsqu'elle aperçut quelqu'un couché au pied d'un arbre : c'était Rodolphe, qui laissait, lui aussi, flotter ses rêves au grand air, et qui semblait suivre de \\v\\ les oiseaux perdus dans le ciel. Assomption mit pied à terre, el après avoir attaché son cheval à un arbre, elle se glissa derrière les massifs, et s'offrit à Rodolphe comme une apparition.

— Oh I ma cousine, dit le jeune homme, vous m avez fait peur. !

— Comment, monsieur, je suis donc bien horrible ! répondit la jeune fille avec ce petit air mutin qu'elle prenait quelquefois.

— A défaut de voire miroir, mon cousin Alfred vous dit assez souvent que vous êtes jolie pour que vous ne conserviez plus aucun doute à cel égard.

Cette inrocenle épigramme, décochée contre les aimables fadeurs de M. de Rislol, ne parut pas déplaire à Assomption, qui répondit en conservant sa petite moue boudeuse : — II faut avouer que M. Alfred est bien plus ai-

MÀDKM01SKLLK D*AL'I.XAT. 301

mable que vous, car depuis votre arrivée à Aulnay, vous ne m'avez pas adressé le plus petit compliment.

— Je me contente de penser de vous tout le bien que jo n'ose vous dire, répliqua Rodolphe en levant sur sa cousine ce regard qui avait tant troublé Assomption une heure auparavant.

— Voyons, monsieur, dit la jeune fille, autant pour se donner une contenance que pour changer le cours de la conversation, dites-moi ce qui cause vos peines, car vous devez en avoir.

— Je n'ai aucun sujet d'affliction particulière, ma belle cousine, répondit Rodolphe; je viens ici sous ces grands arbres, parce que j'aime la solitude. Habitué dès mon enfance <» l'isolement, je cherche des distractions en moi-même, et je me berce dans mes rêveries, comme ces insectes que vous voyez au-dessus de nos têtes s'endormir dans un rayon de soleil; ici, je songe a mes souvenirs et à mes espérances. Les peupliers qui frémissent et •se plaignent comme des àmes continuent je ne sais quelle plainte mystérieuse qui pleure en moi ; les bourdonnements confus de la campagne, les mille bruits qui s'échappent de la feuille ou du brin d'herbe, tout cela résonne à mon oreille comme un chant inconnu qui réveille au fond démon être tout un monde de pensées assoupies.

— Oh ! je vous comprends, Rodolphe, s'écria la jeune fille; vingt fuis, à celle même place, il m'est armé d'éprouver ce que vous ressentez vous-même.

— Vous me comprenez , s'écria vivement le jeune homme... Oui, vous devez me comprendre... car vous avez vécu au sein rie ce vaste horizon où l'air vivifie la pensée et élève l'âme vers la méditation; el puis, quand je regarde ces lieux paisibles, je me demande pourquoi le Ciel ne m'a pas jeté dans ces vertes prairies pour y vivre et pour y mourir... Oh! vivre ici, sYcria-f-il dans une sorte d'exaltation, n'avoir pour patrie que ces campagnes, pour spectacle que ce ciel bleu, pour horizon (]iie cette ligne d'arbres ! Mais ! insensé que je suis, pourquoi vous parler de toutes ces choses? Retournons au château, ma cousine, et ne m'en veuillez pas trop si je ne suis pas aimable... quoiqu'il doive être si facile d'être aimable auprès de vous.

— Oh! non, continuez, s'écria Assomption émue, je vous écoute, il me semble que vous m'ouvrez les porte* d'un monde tout nouveau pour moi !

— J'entends la cloche du château, répondit Rodolphe, ne faisons pas attendre votre père. Et, prenant le bras de la jeune lille, il la reconduisit à son cheval, et eflïeura pour la première fois de ses lèvres la blanche main de mademoiselle d'Aulnay.

Assomption jeta un sourire plein de charme à Rodolphe, et s'éloigna au grand trot, non sans tourner plusieurs fois la téle dans l'avenue.

Lorsque toute la famille fut réunie dans le salon,

MADEMOISELLE d'àULNàY. 303

M. de Ristol, qui continuait son personnage de damerai en vrai successeur de M. de Bernis, vint prendre place auprès d'Assomption, et dirigea contre la jeune fille une formidable artillerie de compliments, qu'elle aurait peutêtre trouvés ingénieux deux heures auparavant, et qui ne lui semblaient plus, depuis sa conversation avec Rodolphe, qu'un jeu d'esprit assez fatigant ; Rodolphe, de son côté, hasarda deux ou trois reparties plaisantes contre la galanterie échcvelée du futur ecclésiastique, ce qui mit le marquis et Assomption en belle humeur de moquerie.

— Mon cher cousin, disait mademoiselle d'Aulnay au jeune abbé, vous devez me trouver bien malhonnête de ne vous avoir point encore remercié de votre cadeau nocturne...

— Quel cadeau ? répondit M. de Ristol.

— Jouez donc l'étonnement, reprit Assomption. Quel autre que vous, ici, pousserait l'amabilité jusqu'à venir placer, chaque nuit, sur ma fenôtre, un charmant bouquet composé des plus jolies fleurs du parterre !

Au mot de bouquet, Rodolphe avait rougi involontairement; M. de Ristol ne répondit rien et baissa la téle comme quelqu'un qui réfléchit.

L'air embarrassé de Rodolphe n'échappa pas à la jeune fille, qui transporta aussitôt la conversation sur un autre sujet.

— Mais, ma cousine, dit un instant après Alfred de

Ristol, quelle est donc cette histoire de bouquet dont vous me parliez tout-à-I'hcure? Je vous avoue qu'elle m'intrigue beaucoup.

— Boni vous y pensez encore ? répondit vivement Assomption. C'était une plaisanterie que je vous faisais, et voilà tout.

Rodolphe regarda aussitôt Assomption ; son regard semblait la remercier d'avoir coupé court aux interrogations d'Alfred.

Il parait, pensait l'abbé, que c'est une loçon que ma cousine me donne.

Le soir, lorsque mademoiselle d'Aulnay se fut retirée dans sa chambre, le bouquet lui reviut à la pensée ; elle se reprochait d'avoir révélé ce petit secret, qui prenait tout-à-coup à ses yeux une importance véritable, depuis qu'elle ne pouvait plus l'attribuer à la galanterie sm* conséquence de son cousin Alfred ; elle rêvait à cet iucident lorsqu'elle entendit un petit bruit derrière sa jalousie ; elle s'approcha de la fenêtre et aperçut une main qui déposait un bouquet sur l'encorbellement du balcon, elle reconnut parfaitement Alfred qui s'éloignait à pas de loup; nous ne savons au juste ce qui se passa à cette \ue dans l'âme de la jeune fille, mais sa physionomie exprimai! tous les signes du désappointement.

— Si c'est lui, se disait-elle, qui m'apporte chaque nuit ce bouquet, pourquoi ce grand étonuement lorsque je lui parlais à dîner?

MADKMOISEI.LK bAl'LNAY. 305

Elle prit machinalement le lioiiquel de M. de Uistol, mais elle s'aperçut aussitôt qu'il ne ressemblait eu rien, dons l'arrangement des fleurs, aux bouquets des jours précédents; elle le compara avec celui du matin, qui n'était qu'une copie exacte de celui de la veille, et elle vit avec un tressaillement de joie que ce ne pouvait être la même main qui avait présidé à la confection des deux bouquets; dans celui d'Alfred, les pensées dominaient avec une affectation galante; dans les précédents, au contraire, une seule petite pensée se cachait discrètement au milieu des autres fleurs, comme si elle eut craint de se révéler aux yeux d'Assomption.

La jeune lille se coucha en proie à une inquiétude dont elle ne pouvait démêler le motif.

A son réveil, elle courut tout droit à sa fenêtre et vit son bouquel accoutumé, le vrai bouquet qu'elle recevait chaque matin depuis huit jours; elle le prit aussitôt et le porta à ses lèvres dans un mouvement de joie irréfléchie. Elle aperçut un petit billet qui se montrait timidement dans cet essaim systématique de fleurs : alors elle rougit et réfléchit un instant avant de l'ouvrir; mais tentée comme Eve par le démon de la curiosité, elle le saisit lout-à-eoup et ne lut que ce seul mot : Merci.

Elle pensa que Rodolphe faisait allusion à la scène de la veille...

A dater de ce jour, Assomption montra vis-à-vis de Rodolphe une retenue qu'elle n'avait pas avec Alfred ;

elle craignait de se trouver seule avec le premier, et il ne la regardait jamais sans que la jeune fille éprouvât une émotion qu'elle ne pouvait maîtriser. Cependant la correspondance des fleurs allait toujours son train ; seulement, au lieu d'un bouquet, Assomplion en tromait chaque matin deux sur sa fenêtre, mais il est, je croi>, inutile d'ajouter qu'il n'y en avait qu'un seul qui eût une valeur à ses yeux.

Un jour que Rodolphe et Alfred se promenaient tous deux dans une allée du parc, ce dernier dit à son cousin : — Il faut que je te confie un secret : je suis amoureux fou d'Assomption, cette petite fille me fait tourner la téte.

— Ah ! reprit vivement Rodolphe, devenu pale aux aux premiers mots de cette confidence ; et où te conduira cet amour, puisque tu dois être prêtre?

— C'est-à-dire, interrompit Alfred, que je n'ai encore pris aucune décision à cet égard ; on veut que je soi* évéque , pour no pas perdre les traditions de famille, mais le droit d'aînesse n'existe plus aujourd'hui, et j aurai, comme mon frère aîné, une part égale de la fortune paternelle ; par conséquent, je ne vois pas ce qui pourrait s'opposer à mon mariage avec mademoiselle d'Aulnay.

— C'est juste, avait répondu Rodolphe avec un soupir.

Quelques jours après, Alfred dit à Rodolphe : — Eh

MADEMOISELLE D AILÎUY. 307

bien, je n'ai pas trop perdu de temps; je suis en trèsbon chemin.

Où veut-il en venir? pensa Rodolphe.

— Figure-toi, mon cher ami, continua Alfred, que, tourmenté par l'idée d'épouser ma cousine, j'ai confié mes intentions au marquis.

— Et que t'a-t-il répondu T demanda vivement Rodolphe, qui tremblait comme une feuille.

— Ah ! voilà où je me flatte d'avoir fait preuve d'une certaine science diplomatique. Je savais depuis longtemps que M. d'Aulnay était piqué contre la cour, qui a, dit-il, oublié ses services, j'ai commencé par faire entrevoir à notre cher cousin que, sans qu'il en coûtât rien à sa dignité, mon père ferait des démarches afin d'obtenir de S. M. une lettre d'invitation pour que le marquis se rendît aux Tuileries ; puis je lui ai parlé de l'intimité qui avait toujours régné entre nos doux familles, qui n'en faisaient, à proprement parler, qu'une seule, et enfin j'ai absordé le sujet de face, et lui ai demandé la main d'Assomption.

— Et il a consenti? dit Rodolphe en frémissant.

— Il m'a répondu qu'il n'y voyait aucun inconvénient.

— Et Assomption, es-tu sur qu'elle t'aime?

— Mais pourquoi ne m'aimerait-elle pas? dit Alfred un peu pique. D'ailleurs, elle accueille parfaitement toutes mes prévenances, et j'ai lieu d'espérer qu'elle n'ap-

portera aucun obstacle à une union qui est aussi honorable pour elle que pour moi. Ainsi, mon cher Rodolphe, continua-t-il , je jette décidément le froc aux orties, je renvoie l'évéché aux calendes grecques, et dès ce soir j'écris à mon père pour lui faire part de ma détermination.

— Je te félicite de ton bonheur, répondit froidement Rodolphe ; et il regardait son cousin avec des yeux si étranges, qu'Alfred interdit se crut obligé de lui demander ce qu'il avait.

— Je n'ai rien, je souffre un peu depuis ce matin; pardonne-moi, si je te quitte, mais il faut que je rentre, je vais me coucher jusqu'à l'heure du diner.

Et Rodolphe s'éloigna.

Au dîner, Rodolphe, plus triste que de coutume, ne mangeait pas ; Alfred, au contraire, avait un petit air heureux et vainqueur, qui contrastait avec la physionomie bouleversée de son cousin.

— Pourquoi donc êtes-vous toujours pensif, disait le marquis à Rodolphe, vous ennuyez-vous dans notre compagnie, mon cher cousin ? Corbleu ! quand j'étais page, moi, je n'avais pas le temps de broyer de la mélancolie.

— S'il est un endroit au monde où il ne soit pas possible de s'ennuyer, c'est chez vous, répondit le jeune homme en levant tristement les yeux sur Assomption. Je conserverai le souvenir de votre gracieuse hospitalité , et je regrette de no pouvoir prolonger mon séjour

mademoiselle .d'ailnay. 309 au milieu do vous «aussi longtemps que je l'aurais voulu.

— Quoi ! vous nous quittez, Rodolphe ? dit Assomption, qui était devenue pâle.

— Oui, ma cousine, une lettre qui est un ordre me force de partir demain môme pour Versailles.

— Mais tes vacances ne sont pas terminées, interrompit Alfred.

— Il faut que je parte absolument, répondit Rodolphe d'une voix brève, qui ne permettait plus d'objection.

Le marquis ne crut pas lui-môme devoir insister.

La soirée fut triste, on ne se parlait pas : Alfred pria sa cousine de se mettre au piano ; mais la jeune fille ne lui répondit même pas, elle regardait Rodolphe, pale et triste, mais beau et fier dans sa douleur.

— Qui peut donc le forcer a nous quitter sitôt? pensait-elle.

Lorsque vint le moment de se retirer, Rodolphe demanda d'une voix émue à sa cousine la permission de prendre congé d'elle, car il devait partir de très-bonne heure.

La jeune fille se leva toute tremblante ; Rodolphe déposa sur sa main un baiser et une larme et sortit du salon, accompagné du marquis et d'Alfred, qui le reconduisaient jusqu'à sa chambre.

Assomption, restée seule, contempla longtemps cette larme, qui brillait comme une perle; puis elle appliqua ses lèvres sur la place où elle était tombée.

Le lendemain malin, de bonne heure, elle était à sa f eniître : la voituro se trouvait déjà dans la cour; Rodolphe parut en habit de voyage, jeta un dernier regard vers la croisée de sa cousine, et monta dans sa chaise.

Lorsque Assomption entendit les premiers roulement* de la voiture, elle sentit ses jambes fléchir. Oh 1 je l'aimais, dit-elle ; et elle se laissa tomber sur un fauteuil.

Le départ de Rodolphe laissa dans 1 ame de mademoiselle d'Aulnay un vide affreux ; elle était d'une tristesse à laquelle le marquis et M. de Rislol ne pouvaient rien comprendre : plus de courses à cheval, plus d'études au piano, plus rien de cette vie d'autrefois, l'enfant mutin et rieur avait fait place à la jeune fille rêveuse et méditative. Assomption cherchait les endroits solitaires, et n*s- ^ tait de longues heures à songer aux jours disparus ; elle repassait dans son esprit tous ces riens charmants qui l'avaient tant intéressée pendant le séjour de Rodolphe à Aulnay; la solitude et le silence exaltaient cette jeune âme qui trouvait dans sa douleur un aliment à son amour.

Alfred de Ristol, la voyant en proie à cette tristesse dé-

MADEMOISELLE d'aULNAY. 311

vorante, faisait tous ses efforts pour la distraire; mais les jeux d'esprit de son cousin n'arrachaient pas môme un sourire à Assomption, qui d'ailleurs commençait à savoir par cœur le vocabulaire du petit abbé. Il avait beau faire la roue autour delà jeune fille etcmmaillolter un compliment dans chacune de ses phrases, l'esprit de mademoiselle d'Aulnay voyageait pendant ce tomps-là sur la route «do Versailles, puis allait s'égarer dans les allées du parc où s'était promené Rodolphe; elle ressentait même une naissante aversion pour Alfred ; un secret instinct lui révélait qu'il n'était pas tout-à-fail étranger au départ de celui dont l'absence la faisait tant souffrir. Quelquefois elle se reprochait d'avoir affecté vis-à-vis de Rodolphe une contrainte qui n'était pas dans son cœur, et cependant, lorsque, rassemblant ses souvenirs, elle songeait aux regards tendres du jeune homme, à sa conversation dans le parc, à ses attentions pleines de réserve, une voix intérieure lui criait qu'elle était aimée!

Doux rêves des jeunes années 1 premières impressions de l'adolescence 1 nous vous avons tous ressentis quand nous avions vingt ans, nous avons tous caressé notre poétique chimère, et quand la voix du premier amour chantait dans notre âme son douloureux cantique, nous trouvions une volupté rêveuse dans l'amertume de nos souffrances. La jeunesse ne regrette pas les larmes qu'elle répand, parce que pour elle l'espérance se trouve toujours

au fond de la douleur.

•ogle

312 CONTES BT VOYAGES.

Souvent Assomption venait s'asseoir à la place où ello avait causé avec Rodolphe ; elle écoutait les géinisserneuN du vent à travers les arbres, en songeant à cette heure perdue où le jeune homme l'avait mise de moitié dans >^ rêveries. Un jour, le marquis la surprit dans son attilu-ie mélancolique, et il commença à soupçonner la cause du changement qui s'était opéré dans sa fille.

A partir de ce moment, M. d'Aulnay fit tout ce qu'il put pour distraire Assomption de cette douleur quelle traînait partout flèche empoisonnée, il lui avait parlé des projets de mariage de M. de Ristol, mais la jeune fil!*» avait repoussé cette proposition avec tant de froideur, qur le marquis ne jugea pas à propos d'insister; il voulut h conduire à Paris, Assomption refusa et déclara qu'elle y trouvait mieux à Aulnay que partout ailleurs.

M. de Ristol, malgré la bonne opinion qu'il avait do >a petite personne, fut bien forcé de céder à l'évidence et Je voir qu'Assomption n'avait pour lui ni de l'amour ui môme de l'amitié ; cependant, comme il était véritablement épris de sa cousine, il tint bon, et espéra vaincre sa froideur par une longue persistance. Il ne pouvait entrer en vainqueur dans la place ; aussi résolut-il de faire le siège de ce jeune cœur dans toutes les règles et <Ie s'emparer des issues pour que nul autre au moins ne s'en rendît maître.

On était alors à l'époque des chasses, le comte d'Artois et les princes ses fils de\ aient chasser le cerf dans deux

MADEMOISELLE d'àULIUT. 343

jours; M. de Ristol proposa à Assomption de se joindre au cortège royal ; Assomption refusa comme à son ordinaire, mais elle se reprit aussitôt et déclara qu'elle acceptait.

Elle venait dépenser qu'elle pourrait peut-être apercevoir Rodolphe parmi les pages attachés à la personne du duc de Berry.

Le jour de la chasse arrivé , le marquis de Ristol et mademoiselle d'Aulnay montèrent à cheval et se dirigèrent vers le carrefour du Poteau des Trois-Seigneurs, qui t-laii le rendez-vous indiqué. Assomption était charmante. Son amazone flottante , serrée à la ceinture , faisait ressortir la finesse de sa taille, d'une fière cambrure; son voile vert, relevé par-dessus son chapeau , retombait sur ses épaules et encadrait son visage d'une ravissante tristesse : tout en elle indiquait la race. C'était bien la descendante de cette blanche aristocratie française 9 dont la grâce et la beauté ont toujours été célèbres en Europe. Le marquis contemplait Assomption , lancée en avant dans les sentiers de la foret, avec cette fierté paternelle qui est comme la seconde jeunesse des vieillards ; quanta M. de Ristol, sa cousine lui faisait l'effet d'un être aérien ; il éperonnait son cheval pour la suivre, et jetait à Assomption des bouffées de compliments que le vent contraire apportait à l'oreille indifférente du marquis.

Il était midi lorsqu'ils arrivèrent au rendez-vous qui se

trouvait situé à une lieue au-delà de Rambouillet, c'était un rond-point très-vaste, dominé tout autour par plusieurs étages de terrains qui servaient de gradins à la foule accourue de tous les côtés pour voir les princes. Les femmes les plus élégantes , habituées ordinaires de ces fêtes, étaient sur le premier rang, et présentaient un front de toilettes formidables. Les cavaliers se tenaient dans les dix allées latérales, qui venaient aboutir au Poteau des Tr ois-Seigneurs. C'est dans une.de ces allées que le marquis et mademoiselle d'Aulnay prirent place en attendant l'arrivée de la cour. Lorsque Assomption se présenta en caracolant à la barrière du carrefour, tous les regards se tournèrent vers elle; un murmure flatteur s'éleva de l'assemblée comme pour saluer la beauté et l'assurance de la jeune fille.

Au bout d'une demi-heure d attente, il se fit un ébranlement dans la foule : deux gendarmes d'élite annoncèrent l'approche des équipages royaux, que l'on vit presque aussitôt déboucher dans la grande avenue. Quatre pages lancés au grand galop de leurs chevaux précédaient les voitures royales. Assomption, le cou tendu en a\antf regardait avec une inquiétude qu'elle ne pouvait maîtriser, pour découvrir Rodolphe en tôle du cortège; mais les flots de poussière soulevés par les pas des chevaux l'empêchaient de rien distinguer; encore quelques secondes, et elle allait acquérir une certitude , car les cavaliers approchaient. Tout d'un coup, elle devint rouge,

MADEMOISELLE d'àULKàY. 313

son sein battit avec forée, elle venait de reconnaître son cousin parmi les quatre pages éclaireurs.

— Rodolphe! s'écria-t-elle, Rodolphe 1...

Aces mots, un des pages tourna la téte, et, saluant Assomption , continua sa route en traversant te rondpoint qui devait rester entièrement libre, pour permettre aux princes de descendre de voiture et de se mettre en selle.

L'exclamation d'Assomption et la joie qui avait éclaté sur la figure de Rodolphe à la vue de sa cousine n'avaient échappé ni au marquis ni à M. de Ristol qui, se mordant les lèvres , dit à mademoiselle d'Aulnay , en faisant allusion à la poussière qui recouvrait les vêtements de Rodolphe :

— Mon cousin Kermonec est dans un assez triste état de toilette; il aura bien fait de se précautionner d'un autre vêtement s'il veut se présenter convenablement devant vous.

Cette stupide observation , inspirée par un mouvement de jalousie, ne fut pas même relevée par Assomption , qui ne répondit que par un sourire froid et dédaigneux.

Lorsque les princes furent arrivés , M. d'Aulnay se retira dans la forêt, et laissa Assomption seule avec M. de Ristol. Le fier vieillard ne voulait pas avoir l'air de se placer exprès sur le passage des Altesses Royales comme pour leur reprocher leur oubli.

•ogle

Les princes montèrent à cheval. Le comte d'Artois fi! f selon son habitude, le tour du rond-point , saluant les dames et leur adressant de ces paroles bienveillantes comme il en avait toujours sur les lèvres. Le duc de Bcrry, frappé de la beauté d'Assomption , qui faisait en ce moment tous ses efforts pour tâcher d'apercevoir Rodolphe, la considérait attentivement.

— Girardin, dit-il au personnage qui se trouvait à ses cotés, en lui désignant mademoiselle d'Aulnay, connaissez-vous cette jeune fille?

— Non, monseigneur, répondit le capitaine de la \éncrie; mais d'Hancucourt , qui connaît toutes les habituées des chasses, pourra dire son nom à Votre Alies*e royale.

M. d'Hancucourt fut appelé, et déclara qu'il voyait la jeune fille pour la première fois.

— Elle est bien belle, dit le duc de Bcrry.

— Allons, messieurs, en chasse! s'écria le comte d'Artois ; et les fanfares donnèrent le signal du départ.

Rodolphe fit un salut gracieux à sa cousine eu passant à ses cotés, et se joignit au cortège.

Assomption le suivit longtemps du regard; puis, lorsqu'il eut disparu, elle baissa la léte sur sa poitrine et parut réfléchir.

— Si nous suivions la chasse, mon cousin? dit-elle à M. de Rislol.

MADEMOISELLE DAULNAT. 317

— Y pensez-vous? reprit Alfred, qui devinail la pensée d'Assomption.

— Pourquoi pas? fit -elle avec un petit air impatienté.

— Mais , ma cousine, nous crèverons nos chevaux !

— Oh ! n'est-ce que cela? dit la jeune fille; Dndelty est dur à la course. Et appliquant à son cheval un vigoureux coup de cravache , elle se dirigea dans la direction du cortège, sans s'inquiéter si elle était ou non suivie par M. de Ris toi.

Ce dernier ne voulait pas l'abandonner , il se mit à la suivre; mais Dudeky était un excellent coureur, et M. de Ristol était distancé; d'ailleurs, il n'excellait pas dans l'art de conduire un cheval , pour parler comme les auteurs grecs ; Assomption venait de prendre un sentier de traverse, Alfred voulut pénétrer dans le sentier à son tour pour rattraper sa cousine ; malheureusement son cheval lancé dans la grande allée l'emporta, et ce ne fut qu'avec la plus grande peine qu'il put s'en rendre maître et le ramener sur ses pas ; mais pendant ce temps Dudeley avait gagné du terrain , de sorte qu'au bout de dix minutes, M. de Ristol avait complètement perdu la trace de sa cousine.

— Que le diable emporte les chasses royales ! s'écria le jeune homme ; et c'est moi qui ai donné à Assomption l'idée de venir à celle-ci,

Nous laisserons , si nos lecteurs veulent bien nous le permettre, M. de Ristol se dépiter tout à son aise, et nous suivrons mademoiselle d'Aulnay.

Après avoir couru pendant une heure à 'peu près , elle parvint enfin à rattraper une partie du cortège; mais elle ne vit pas Rodolphe, qui venait de s'éloigner depuis quelques instants pour porter un ordre du duc de Berry. Le prince, à la vue d'Assomption , ne put retenir un nouveau cri d'admiration ; cette fois, il s'approcha d'elle, lui adressa des compliments sur le courage dont elle faisait preuve en suivant une chasse aussi fatigante, et lui fit offrir des rafraîchissements qu'Assomption accepta de grand cœur et avec une grâce charmante.

— Monseigneur, dit tout bas un aide-de-camp au duc de Berry, si Votre Altesse royale veut savoir le nom de cette jeune fille, elle peut le demander à son page, M. de Kermonec, qui l'a saluée en quittant lo rendezvous.

— Ah ! Kermonec la connaît ! répondit le prince ; c'est bien.

Le cerf venait d'être lancé, on se remit en chasse, et en moins de quelques minutes tout le cortège fut disperse.

Assomption continua de battre les champs dans toutes les directions, toujours soutenue par l'espérance de rencontrer Rodolphe ; mais elle courut ainsi quatre heures durant sans aucun succès, et lorsque fatiguée et rompue,

MADEMOISELLE d'aULNAY. 319

elle voulut revenir au point de départ , pour retrouver son père et M. de Ristol, qui l'attendaient probablement dans les environs de l'étang de la Tour, où le cerf devait se faire prendre , elle ne se reconnut plus, elle était

égarée.

II pouvait être sept heures. Dudcley avait fait au moins dix lieues au galop; le pauvre animal n'en pouvait plus. Seule au milieu de ces bois dont elle ne connaissait pas les issues , Assomption eut peur : on était alors vers le milieu de septembre , et la nuit était déjà complète. Mademoiselle d'Aulnay, se voyant égarée, descendit de cheval, et mit l'oreille contre terre pour saisir tous les bruits qui pourraient la guider. Elle entendit comme un écho mourant les sons lointains des cors qui sonnaient V hallali; elle se dirigea dans la direction d'où venait le bruit, mais mille sentiers s'offraient à elle, et elle ne savait lequel suivre. Elle commençait à trembler , et poussait de petits cris perçants, dans l'espérance qu'elle serait peut-être entendue ; mais ses cris étaient étouffés par les branches d'arbres qui craquaient sous le souffle du vent. Fatiguée, éperdue, elle prit le parti de s'arrêter et d'attendre, se conGant à la grâce de Dieu.

Elle était depuis une demi-heure sur les bords d'un fossé, n'osant faire le moindre mouvement , et tremblant à la moindre agitation des feuilles , lorsqu'elle crut entendre dans le lointain le galop d'un cheval ; elle prêta l'oreille, mais bientôt tout bruit cessa , et elle retomba

»ogle

CONTES ET \ OYAtiES.

dans son abattement. Tout-à-coup des pas de cheval retentirent une seconde fois à une distance plus rapprochée; elle appela, une voix répondit. Elle se dirigea aussitôt, en reprenant Dudeley par la bride, vers ce libérateur inconnu que le ciel lui envoyait.

— Est-ce vous, Assomption? lui cria le cavalier lorsqu'il fut à une cinquantaine de pas, car l'obscurité ne permettait pas de distinguer les objets.

— Rodolphe ! répondit la jeune fille qui venait de reconnaître la voix de son cousin.

Une seconde après, Rodolphe pressait Assomption sur son cœur.

— Oh I ma cousine , dit le jeune homme , quelle inquiétude vous m'avez causéel M. d'Aulnay, que j'ai reucontré, m'a appris votre disparition. 11 vous cherche avec Alfred dans la parlie du bois opposée.

Assomption riait et pleurait tout à la fois ; cette succession d'émotions diverses l*a\ ait tant troublée, qu elle restait dans les bras de son cousin, sans savoir en quelque sorte ce qu elle faisait.

— 0 Assomption! lui dit Rodolphe, je remercie le ciel de ce qui est arrivé, puisqu'il m'a permis de vous retrouver , et que j'ai pu une fois au moins vous presser sur mon cœur.

A ces mots, la jeune fille, revenue à elle-même, se débarrassa doucement des bras de Rodolphe, et ils restèrent interdits en face l'un de l'autre.

MADEMOISELLE d'aULNAT. 321

— Partons ! dit Assomption en tremblant.

— Oh 1 non , pas encore , ma cousine ; un mot , rien qu'un mot, car je vous vois peut-être ce soir pour la dernière fois.

— Pour la dernière fois ! dit Assomption tout émue.

— Oui, pour la dernière fois, avant que vous ne soyez madame de Ristol .

— Moi, jamais! répondit fièrement la jeune fille.

— Oh I merci, Assomption 1... Mais cette pensée ma bien fait souffrir.

— Pauvre Rodolphe! vous avez souffert...

— Oui, j'ai souffert toutes les tortures depuis huit jours... J'ai pleuré bien souvent... Mais, ne parlons plus du passé, dit le jeune homme en essuyant une larme.

— Parlez, au contraire, murmura la jeune fille en pressant le bras tremblant de son cousin.

— Hé bien! pardonnez-moi si j'oublie qui vous êtes et qui je suis!... ma poitrine se brise... Assomption, je vous aime!...

Et, en disant ces derniers mots, il couvrait de ses pleurs la main de la jeune fille.

— Vous ne répondez pas? dit Rodolphe tout tremblant.

Assomption garda encore un instant le silence, et tombant tout-à-coup dans les bras de son cousin :

— Ahl Rodolphe, si vous lisiez dans mon cœur, vous verriez que depuis longtemps il a répondu pour moi.

Les deux enfants restèrent longtemps dans cette omette extase, qui suit un premier aveu , et que le cœur ne ressent qu'une fois.

Lorsqu'ils sortirent de ce céleste ravissement, ils se dirent tout ce qu'on dit quand on s'aime , quand on est aimé et qu'on a vingt ans. Ce furent des serments solennellement jurés à la face du ciel. Ce fut, en un mot , l'épanchement de leurs deux âmes , d'où s'échappaient comme d'une source les flots de cet amour longtemps comprimé.

— Je jure, disait la jeune fille , de n'être jamais qu'à vous, Rodolphe. Quoi qu'il arrive, comptez sur moi.

— Je crois en vous, répondait le jeune homme. Mais votre père, Assomption?

— Mon père !

— Il n'accordera jamais la main do sa fille à un pauvre page qui n'a pas de fortune.

— Oh 1 mon Dieu 1 dit mademoiselle d'Aulnay qui vint à penser aux idées ambitieuses du marquis, s'il allait refuser son consentement 1

— Il le refusera, interrompit Rodolphe; mais je sais un moyen de vaincre les répugnances du marquis.

!M ADEHOISELLB DAI'UIAT. 323

— lequel?

— Le duc de Benry me protège, vous le savez; il ma donné plusieurs fois des preuves de son affection. Allons lo trouver ce soir tous deux; avouons-lui notre amour, et prions-le d'intercéder pour nous auprès de M. d'Aulnay.

— Vous avez raison, Rodolphe, partons sur-le-champ; le prince a l'air si bon, qu'il consentira peut-être h faire une démarche pour assurer notre bonheur, et mon père n'osera rien lui refuser.

Ils montèrent aussitôt à cheval , et se dirigèrent à travers les bois vers le château de Rambouillet.

Il était neuf heures lorsqu'ils parvinrent à l'entrée du jardin anglais qui entoure le château. Ils laissèrent leurs chevaux chez le garde , et arrivèrent sans être vus, en passant par le quinconce, jusqu'à la tour de François Iep où était la petite chambre de Rodolphe, contiguë aux appartements du prince. Rodolphe fit passer sa cousine par une porte dérobée, et, au bout d'une minute, Assomption se trouvait, sans avoir eu le temps de réfléchir à l'imprudence de sa démarche , dans la chambre du jeune homme.

— Maintenant, dit Rodolphe, je vais entrer chez

monseigneur pour voir s'il est seul Il faut lui parler

sur-le-champ , nous n'avons pas une minute à perdre. Le marquis doit être inquiet, et il faut que per-

sonne, à l'exception du prince, ne sache que vous êtes venue ici.

— Oui, répondit Assomption, dépêchons-nous ; je devrais déjà être à Aulnay.

Rodolphe entra chez le duc de Berry, qui lui dit aussitôt qu'il aperçut son page :

— D'où viens-tu donc, Kermonec? Je t'attendais.

— Monseigneur, je m'étais égaré dans les détours de la forêt.

— Écoute, continua le prince, j'ai une confidence à te faire : je suis amoureux.

— Bien, pensa Rodolphe, cela se trouve à merveille; il n'en sera que mieux disposé à accueillir nos prières.

— J'ai vu, continua le prince, ce matin, à la chasse, la plus ravissante jeune fille. Il faut que tu me viennes en aide.

— Je suis tout aux ordres de Son Altesse royale , répondit le page en s'inclinant.

— Oh ! je connais ton dévouement à ma personne ; mais d'abord il faut que tu commences par me dire sou nom.

— Le nom de qui , Monseigneur? dit Rodolphe étonné.

— Eh! le nom de la jeune fille que tu as saluée ce matin.

— Moi! répondit Rodolphe, qui avait peur de com-

MADEMOISELLE d'aULNÀY. 325

prendre , je ne me rappelle pas avoir salué quelqu'un.

— Ce matin, au rendez-vous , une jeune amazone avec un voile vert. On m'a dit que tu l'avais saluée en passant devant elle : tu la connais par conséquent.

Rodolphe était pâle comme un mort.

— Monseigneur, dit-il, on se sera trompé , je n'ai vu aucune jeune fille au rendez-vous.

— Allons, dit le prince d'un air de mauvaise humeur, il sera dit que je ne pourrai rien savoir.

Rodolphe était atterré. Le prince était amoureux d'Assomption, et elle était là, séparée par une porte, et c'était lui qui l'avait amenée , sans se douter de ce fatal incident.

— Je ne reconnais plus mon page d'autrefois , dit le prince en riant ; tu as l'air d'un conspirateur. A quoi songes-tu là? Puisque tu ne connais pas celte jeune fille, prends des informations , et arrange-toi pour me dire quelle était l'amazone au voile vert. Je t'ai donné son signalement, le reste te regarde.

— Monseigneur sera satisfait, dit le jeune homme en se retirant; et il chancelait comme un homme ivre.

— Eh bien, dit Assomption lorsqu'elle revit Rodolphe , le moment est-il venu d'aller nous jeter aux pieds du prince?

— Assomption, il faut que vous partiez tout de suite pour Aulnay.

326 CONTES ET VOTAOB9.

— Le prince n'est donc pas visible, ou il ne veut \ donc pas nous entendre? dit la jeune fille avec une petite moue.

Il n'est pas visible, dit Rodolpbe ; partons, partons vile. Et il se disposait à descendre l'escalier , lorsqu'en regardant par la fenêtre , il vil l'esplanade encombrée de

fr.Mis du château qui allaient et venaient en tous sens. j Impossible «le sortir ! sYeria-t-il , on vous verrai l.

Comment fa in.'?

jc „,. puis répondant pas rester ici , dit Assomption. „. K jM

01. ! mon Dieu ! quelle fatale idée nous avons ,„, i ]\,urquoi ne vous ai-jc pas conduite lout droil

à Aulnay? | Puis il reprit aussitôt :

i) n'y a qu'un moyen de sortir de cette prison. Vous allez mettre un manteau et un chapeau de page; alors, me donnant le liras, nous passerons à travers la foub>

sans être remarqués.

— Donnez-moi vite en manteau, dit Assomption. .!,. n'en ai point ici , reprit Rodolphe désespéré , il

faut que je eoinv jusqu'à la vénerie pour avoir ce iraves- ,i,M.inenl. Anemlez-moi quelques minutes, et je reviens

— n,. Wsi.v. pas longtemps, ami, «Ht 1» j«"ne fille qui

liviiitilail.

mademoiselle d'aulnay. 327

— Un quart d'heure au plus, lui dit Rodolphe ; et il

se sauva.

Assomption, restée seule, se mit à réfléchir aux incidents de la journée. Qu'allait penser son père?... Le vieillard devait être inquiet; il la faisait sans doute chercher à travers les bois. Elle oubliait tout dans ce moment, et son amour et sa souffrance , pour ne songer qu'à l'inquiétude qu'elle causait au marquis.

Elle demeura ainsi pendant une demi-heure en proie à ses réflexions, et Rodolphe ne revenait pas.

— Mon Dieu ! pensait-elle , que lui sera-t-il donc arrivé?

Tout à-coup elle entendit des pas dans le corridor latéral.

— Enfin le voilà, dit-elle; il sera revenu par un autre chemin.

En ce moment la porte s'ouvrit , et elle se trouva en face du duc de Berry, qui passait quelquefois par la chambre de son page pour se rendre au jardin.

A la vue de la jeune fille, le prince s'était arrêté tout court. Comment se trouvait-elle là ? qui l'avait amenée ? Il songea à sa conversation avec Rodolphe, et crut que

son page, après avoir découvert l'amazone, l'avait décidé* \ a venir.

— Il paraît que c'est une beauté facile, pensa le prince... Quel dommage, elle est si belle !

— Qui vous a amenée ici, mon enfant? dit le prince.

— Votre page , M. de Kerraonec , Monseigneur, répondit Assomption tremblante comme la feuille.

— C'est bien cela, pensa-t-il. Ce diable de Kermonec est un Figaro ; il ne lui faut qu'une heure pour dénouer les intrigues les plus embrouillées. — Et comment vous appelez-vous?

— Je suis la fille d'un des meilleurs serviteurs de Sa Majesté, le marquis d'Aulnay.

— D'Aulnay ! reprit vivement le duc de Berry, d'Aulnay l Mais, en effet, c'est un des fidèles amis du roi

Une fille noble, pensa-t-il. Mademoiselle, ajouta le prince, je suis fâché de ce qui vient d'arriver : soyez assurée que si j'avais connu votre nom et votre naissance , mon page ne vous aurait point amenée chez moi.

— Comment I s'écria Assomption, qui entrevit tout-àcoup un horrible mystère, est-ce d'après les ordres de Votre Altesse royale que M. de Kermonec m'a conduite

Page 1