‹ Critiques et récits littéraires (volume 2)Chapitre 27 sur 27 · FIN DE MADEMOISELLE DAULNAY · texte numérisé non relu

FIN DE MADEMOISELLE DAULNAY

La danse dos tables a faiUourner bien des esprits dans ces derniers temps ; on se lance à la piste du merveilleux ; on est assez disposé à ajouter foi aux puissances occultes, aux formules cabalistiques. Une très-jolie dame me demandait l'autre soir si je croyais au diable, et elle fut bien étonnée quand je lui répondis que j'avais d'excellentes raisons pour y croire , attendu que le diable avait ruiné un de mes amis.

— Un de vos amis !

— C'est comme j'ai l'honneur de vous l'affirmer.

— Le diable en personne?

— En personne ou par délégation ; je n'assistais pas à la catastrophe, mais je vais, si vous me le permettez, vous raconter colle histoire.

Il y a six mois je partis pour Londres. J'étais seul dans un wagon, et je profitai de celle bonne forldne pour m'élendre de tout mon long sur les banquettes où je ne tardai pas à m'endormir, avec la conscience tranquille d'un

homme qui, par ce temps de fugues politiques et industrielles, n'a pas la crainte de voir se dresser à chaque station le spectre d'un chapeau à cornes exigeant l'exhibition du passeport.

A Amiens , je fus réveillé en sursaut. Un homme de trente et quelques années venait de faire irruption dans mon compartiment. Il s'assit en face de moi après m'avoir légèrement salué. De mon côté , j'abandonnai ma posture horizontale et je me jetai dans un coin , promenant mes regards sur une campagne admirablement cultivée, où le trèfle, le colza et le sainfoin semblent exécuter la plus désordonnée des contredanses.

Au bout de quelques minutes, le nouvel arrivant, dont les regards s'étaient arrêtés sur moi avec une curiosité qui frisait l'impolitesse, me dit tout-à-coup :

— Parbleu, je ne me trompe pas, c'est bien toi...

Cette apostrophe me surprit tellement que je balbutiai du bout des lèvres une phrase dans le genre de celle-ci :

— Oui, je l'avoue... c'est bien moi... et vous?

— Comment, reprit-il , tu as oublié à ce point ton ancien camarade Jonathas Baudran?

A ce nom , qui me rappelait les plus lointains et les plus charmants souvenirs de mon enfance, je vis passer, en une seconde, tout un monde oublié... Les jeux sur les pelouses, les promenades au boni de la mer, les courses sous les grands arbres... J'embrassai d'un coup d'œil ra-

pide quinze années de ma vie, depuis les tartines de confiture que j'avais mangées avec Jonathas, jusqu'aux pensums universitaires qu'il m'avait fait copier pour lui, sous le prétexte peut-être abusif que nous étions copins et qu'il me sautait des volées. Subjugué et attendri par le souvenir de ces impressions naïves, j'ouvris les bras, Jonathas en fit autant , et le mouvement d'oscillation du wagon m'envoya embrasser la portière de droite, pendant que mon ami donnait une accolade à la portière de gauche.

Après cette infructueuse tentative d'expansion , nous nous mîmes à dévider grain à grain le chapelet des souvenirs, et dix kilomètres étaient déjà parcourus que cet intéressant sujet n'était pas encore épuisé. Enfin je me hasardai à demander à Jonathas ce qu'il allait faire en Angleterre.

— Je me rends, me répondit-il , à Manchester où j'ai obtenu un emploi de cent livres sterling, dans une maison de commerce.

— Moi qui te croyais riche, répliquai-je étonné.

— Mon père m'a laissé cinq cent mille francs. De toute cette fortune il ne me reste plus cela , dit-il en faisant craquer son ongle sous ses dents.

— De fausses spéculations...

— Non, interrompit Jonathas, ma misère a une cause plus extravagante et, j'ose le dire, plus noble.... J'étais jeune, exalté... Enfin, continua mon ami en poussant un

•ogle

ouiï mélancolique qui semblait l'oraison funèbre de si -

destinée La faute en est aux dieux , ou plutôt je me

trompe, la faute en est au diable. j

— Au diable... !

— Écoute, bien des gens se sont livrés au diable pour , devenir riches; moi , j'ai été ruiné pour m'être donné

à lui.

— C'est jouer de malheur, répondis-je, sans trop savoir où voulait en venir mon interlocuteur.

— Je ne fais pas une métaphore puérile , ajoula-t-il ; on dit vulgairement se donner au diable pour exprimer une pensée de découragement, moi, j'ai évoqué Satan en personne.

— Et il a été assez complaisant pour se rendre à ton invitation ?

— Puisque je me tue à te dire qu'il m'a ruiné , qu'il ma tondu comme un œuf et qu'il ne m'a pas même laisse cinquante centimes du demi-million paternel.

— Ce garçon-là est devenu fou , pensai-je en moimême ; mais il sembla deviner ma pensée f car il ajouta aussitôt :

— Ce que je te dis te paraît insensé. Eh bien I écoutemoi.

— J'écoute , lui dis-je en m'établissant confortablement dans le coin de la diligence.

Jonalhas toussa deux ou trois fois copime un chan-

teur qui se dispose à attaquer son grand air pendant le prélude de l'orchestre, puis il commença.

— C'était en 4832...

Jonathas s'arrêta et parut hésiter.

— Eh bien ? lui dis-je.

— Ce début est un peu vulgaire , me répondit-il ; les feuilletonistes en ont tellement abusé.

— Va toujours.

— Au fait, ce qu'il y a de plus difficile dans toute narration , c'est le début , et Petit-Jean était plus fort qu'il ne le croyait quand il disait :

Ce que je sais le mieux, c'est mon commencement.

C'était donc en 1832, une belle année, si tu t'en souviens. Le vent était aux poétiques hallucinations , aux tentatives extravagantes. C'était le temps bien loin, hélas! des titres flamboyants, des rimes folles et sonores, des alcades, des sérénades, des rêves sur les grèves, des gondoles et des barcarolles; tout étudiant un peu bachelier ès-lettres semblait avoir pris ses grades à Salamanque, et chantait à lue-tête la fameuse romance :

Avei-vous vu, dans Barcelonne, Une Àndalouse...

et il se trouvait que tout le monde l'avait vue... en rêve ou en réalité. Enfin, mon cher, c'était la folie, c'était l'amour i c'était la poésie» la gaieté...

344 CONTES BT VOYAGES.

— Pourquoi ne pas le dire tout de suite? c'était la jeunesse... notre jeunesse à nous.

— Oui, reprit mélancoliquement Jonathas, je donnais à plein collier dans toutes les charmantes excentricités de cette époque de passions littéraires et de chapeaux pointus. Je faisais des rondeaux, des églogues, des sixtines , des stances et des sonnets... des sonnets surtout. J'avais des plans de drames émaillés de vers brisés et enrichis de chœurs de lézards avec accompagnement d'intermèdes babyloniens. Celui qui m'aurait soutenu que le point sur Yi d'Alfred de Musset n'était pas la plus haute expression du lyrisme eût été mon ennemi ; je me serais fait écharper pour les rayons brûlant jaunes de M. Sainte- Beuve , et je regardais Lamartine comme un poète médiocre depuis que j'étais parvenu à publier dans un journal rose une méditation qui débutait par ces deux vers impossibles :

Écoutez, l'heure sonne au vieux clocher de bronze :

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, ouze.

— Nous avons tous deux vers comme ceux-ci à nous reprocher, dis-je à Jonathas pour ne pas le laisser sous le poids du second alexandrin.

— Tu es bien bon, me répondit-il en me serrant la main. Je continue :

Je demeurais dans un petit appartement de la rue du Uelder. Mon père avait pris soin de le meubler convena-

blement. J'étais censé faire mon droit ; en réalité, je faisais des dettes, les cent écus de la pension paternelle ne pouvant suffire à une organisation aussi échevelée que la mienne. Rien ne pousse à la dépense comme le culte de l'art. Tout en face de ma fenêtre, sur la cour, je voyais de temps en temps apparaître, à travers les jalousies, une ravissante figure de seize ans, des cheveux blonds, des yeux noirs, des lèvres roses, une taille flexible comme une jeune tige. Ce charmant fantôme, qui rayonnait dans ma solitude , influa singulièrement sur mes destinées littéraires. Je restai des heures entières embusqué derrière mon rideau pour guetter cette amoureuse apparition, dont les formes indécises réalisaient les plus suaves créations de TOlympe romantique. Ophélia , Juliette , Mignon, Charlotte, Desdémone, délicieux oiseaux qui volligez sans cesse sur les lèvres des rêveurs, c'était vous que poursuivait ma pensée lorsque mon regard caressait les vagues contours de cet être inconnu I

Quelle était cette jeune fille? je n'en savais rien. J'ignorais même son nom. Jamais l'idée ne m'était venue de lui écrire, encore moins de lui parler. Je me contentai de l'adorer en silence et d'aligner en son honneur des escadrons de strophes qui chevauchaient follement sur ma table encombrée. Quand les sonnets empilés sur les élégies avaient envahi toute la circonférence de mon bureau, je jetais aux flammes mes poétiques pyramides, et je recommençais le lendemain ce travail de Pénélope.

Pendant six mois, j'ai tiré à huis-clos le feu d'artifice de mon génie et de mon amour. Qui sait? j'ai peut-être immolé sur ce bûcher la réputation d'un grand poète.

— C'est bieu possible, répondis-je par politesse.

— Un matin, en rentrant chez moi, poursuivit Jona-

thas, je m'aperçus que la loge de mon portier était vide des commères du voisinage, et je fis alors un violent effort sur moi-même. — Comment donc nommez-vous cetie jeune femme qui tapote du matin au soir sur un piano? demandai-je au cerbère en affectant un air de crànerie indifférent.

— Votre voisine de face ?

— Oui.

— C'est mamzelle Olympia,

Je n'en voulus pas savoir davantage ; je montai chez moi plus fou, plus amoureux que jamais. Olympia ! elle s'appelle Olympia, pensai-je. Elle seule, en effet, me semblait digne de ce nom splendide.

A cet endroit de son récit, j'interrompis le narrateur.

— Tout cela, dis^je, n'a rien de bien diabolique.

— Un peu de patience, répliqua Jonathas, et il poursuivit :

J'avais à cette époque pour ami intime un jeune homme dont le nom était Etienne et qu'une passion immod&w pour le Moyen-Age avait porté à se faire appeler Stéphanus. Il était le confident de mon amour, mais il ne pré-

tait à mes récits enflammés qu'uno oreille distraite. Stéphanus, puisque Sthéphanus il y a, prétendait déchiffrer, à la première vue, le sens mystérieux des centuries de Nostradamus et il avait une admiration sans bornes pour Nicolas Flamel. J'arrivai un soir chez lui, au moment où il était plongé dans un ravissement extatique causé parla lecture d'un affreux bouquin qu'il avait dû payer au moins vinq-cinq centimes.

— Que lis-tu? lui dis-je.

— Regarde, répondit-il triomphalement, et il me montrait un vieux livre intitulé De Arcanis et imprimé à Leipsick en 1670.

— Quel livre ! quel trésor ! s'écria-t-il, puis il ajouta : Crois-tu que les puissances occultes puissent entrer en

correspondance avec les hommes ?

—Je n'en sais, ma foi, rien.

— Eh bien, moi, continua-t-il, je suis convaincu qu'à l'aide de certaines formules, on peut conjurer les esprits invisibles et les forcer de se manifester à nos regards. Tu doutes de ce que je te dis, parce que tu es le fils d'une époque sceptique. Tu as été abruti par la lecture des œuvres de M. de Voltaire, mais qu'est-ce que cela prouve? Penses-tu que Y Encyclopédie prévaudra contre les traditions et les affirmations de ces honnêtes savants qui racontent, dans les plus minutieux détails, leurs rapports avec les êtres surnaturels?

— Tu crois au diable?

toutes les conditions voulues, je serais ce soir en rapport...

— Avec le diable, m'écriai-je en éclatant de rire, et quelles sont les conditions?

— La première et la plus indispensable , c'est d'avoir conservé dans tout son lustre son innocence primiti\e. Le reste est d une simplicité presque naïve : on place deux bougies allumées (levant une glace, et au sixième coup de minuit, on crie par trois fois : « Satan, parais. »

Nous causâmes encore longtemps ; Stéphanus s'cxaltant de plus en plus.

Je revins chez moi tout agité, je m'étais si souvent vanté de mes prétendues bonnes fortunes que, pour Sléphanus comme pour tous mes amis, il était avéré que je manquais! au premier chef, de l'aptitude évoeaîi senlielle. La vérité est que j'étais aussi immaculé que la rosière de Salencey. A cette époque, je ne l'aurais pas avoué pour un empire, aujourd'hui je le dis a\ec orgueil.

Qliand je fus seul dans ma chambre, les |>lu> i\tra\agantes idées délitèrent dans mon cerveau comme un panorama fantastique. Les objets prenaient à m. s \ .ui\ des formes et des couleurs étranges. Mes fauteuils affectaient des apparences de pieds fourchus, des voix inconnues bruissaient à nies oreilles, les rideaux de mon lit s'agi-

LE DIABLE A PABIS. 349

taiont sans cause déterminée. J'étais dans une atmosphère sulfureuse et, 5 chaque instant, je m'attendais à voir le parquet s'entr'ouvrir comme au cinquième acte de Robert. Tout-à-coup, je me levai en proie à une excitation fébrile.

— Je tenterai l'aventure , m'écriai-je, je conjurerai les puissances infernales et je forcerai ces esclaves révoltés à exécuter mes volontés. Des ce soir, je veux être aimé d'Olympia.

A peine eus-je prononcé ce dernier mot qu'il me sembla qu'un écho railleur répétait en s'affaiblissant par degrés, dans la profondeur de la muraille, Olympia, Olympia.

Je sentis un frisson me parcourir Tépiderme.

Je jetai un regard sur ma pendule ; elle marquait onze heures trois quarts.

Dans un quart d'heure, pensai-je, l'épreuve sera tentée.

La maison était silencieuse. Au ciel pas une étoile. Je jetai un regard sur les fenêtres d'Olympia, elles n'étaient pas éclairées. Les bruits du boulevard arrivaient confus à mon oreille, comme le murmure monotone de l'Océan sur les grèves.

Je refermai ma fenêtre et je plaçai hardiment une bougie allumée de chaque côté de ma cheminée.

J'avais encore à attendre cinq minutes; ces cinq minutes me parurent cinq siècles,

J'étais là, debout, immobile, pantelant, n'entendant que les pulsations de mon cœur et suivant la marche lente de l'aiguille sur l'émail.

Tout-à-coup le premier tintement de l'aiguille retentit . Une sueur glaciale m'inondait le visage. Je me sentais près de défaillir.

Mais rappelant toute l'énergie de ma volonté, je m'écriai : Satan, parais.

Un vent froid, semblable à celui que ferait le vol funèbre d'une chauve-souris passa sur mon front.

Je répétai la formule évocairice ; alors je vis se former dans le cristallin de la glace une vapeur noirâtre qui se condensait en dessins bizarres.

J'étais épouvanté, poursuivit Jonathas, mais je réunis toutes mes forces et je renouvelai. pour la troisième fois, en fermant les yeux, l'infernal appel.

A ce moment solennel, la porte de la chambre s'otnri* toute grande et je vis entrer...

— Le diable? m'écriai-je en frissonnant.

— Oui, le diable, répondit Jonathas, sous les traits de mademoiselle Olympia qui s'était trompée d'appartement.

— Bon ! s'écria la dame à qui j'avais compté cette histoire, c'était bien la peine de parler si longtemps pour arriver à un pareil dénoûment.

— Le dénoûment est terrible , madame , répliquai-je , puisqu'il amène un diable qui, dans l'espace de quelque!

années, à grignoté les cinq cent mille francs de mon ami Jonatlias.

— Mais ce n'est pas le diable que je voulais voir, répliqua la dame, le vrai diable, le diable classique de la légende.

— Non, mais c'est le diable parisien, un diable trèsauthentique, celui-là, et qui a perdu plus d'âmes à lui seul, que tous les diablotins au front armé de cornes, un diable qui a une énorme puissance de fluide et qui fait tourner non-seulement les tables, mais les têtes; nonseulement les têtes, mais les billets de banque. Qui de nous ne s'est pas un peu donné au diable, sans avoir recours à la formule de mon ami Jonathas, et sans partager la foi robuste des modernes chevaliers de la table ronde ?

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