ICI
— Je n'avais pas donné d'ordre, mademoiselle; M. de Kermonec a outre-passé mes intentions... Seulement j'avais parlé de votre beauté, et, ne sachant pas qui vous étiez» « .
•ogle
MADEMOISELLE d'àCUIÀY. 329
— Cela suffit, Monseigneur, interrompit fièrement la jeune fille. Veuillez me faire reconduire jusqu'au jardin; là je trouverai mon cheval, et je retournerai à Àulnay ! Oh 1 quelle infamie ! pensait-elle en dévorant ses larmes. Lui, que je croyais le plus honnête des hommes, me livrait à un autre !
Le prince reconduisit lui-même Assomption par une issue secrète jusqu'à la maison du garde, et ne revint au château que lorsqu'il l'eut vue s'éloigner.
— Elle était pourtant bien belle ! dil-il en poussanl un soupir.
Et il rentra, persuadé qu'il avait accompli un acte de continence aussi grand que celui de Scipion - l'Africain.
Pendant que tout cela se passait dans les appartements du duc de Berry, Rodolphe, qui avait couru en toute hâte à la vénerie, fut fort étonné, à son retour, de trouver fermée la porte du pavillon par laquelle il était sorti. Il avait en vain demandé à la sentinelle de le laisser passer ! il avait montré ses aiguillettes de page, avait sollicité, prié, menacé, la sentinelle était restée sourde. Passé dix heures, nul ne pouvait pénétrer dans le château, à moins de dire le mot d'ordre, et Rodolphe ne le savait pas. Il était dans des transes mortelles. Qu'allait penser Assomption ? qu'allait-cllc devenir seule dans cette chambre?... Et si le prince appelait, que sa cousine fût découverte, elle était perdue à tout jamais. Enfin, après une demi-heure
330 COKTIS ET VOTAOIS.
de supplications, d'offres d'argent, de menaces, d'imprécations inutiles, il fit un grand détour par derrière le jardin , escalada un mur, au risque de recevoir un coup de fusil, et parvint, après une longue course, jusqu'au pied de la tour de François Ier. Il s'élança dans l'escalier, monta à sa chambre, tout ruisselant de sueur et accablé de fatigue, et la trouva vide. A cette vue, son cœur se serra comme s'il eût été pressé dans un élau, ses jambes faiblirent, et il tomba roide sur le parquet.
Lorsqu'il revint à lui il se présenta devant le prince et alors il apprit l'horrible vérité.
Rodolphe, anéanti, brisé par ce dernier coup, crut un instant que la raison allait lui échapper. Il se jeta en sanglotant aux pieds du duc de Berry, lui raconta toutes le* particularités de l'aventure de la veille, et ne se releva que lorsque le prince, touché de sa douleur, lui eut promis de tout réparer.
— Je pars à l'instant pour Paris avec mon frère d'Àngoulême, ajouta Son Altesseroyale,maisjcreviensdans cinq jours, alors j'irai parler au marquis, je lui dirai tout : ne crains rien, le mal est moins grand que tu ne penses. Je demanderai pour toi, à mon camarade d'Àulnay, la main de sa fille, et il ne me refusera pas.
Un instant après , les princes partaient pour Paris. . .
Rodolphe, resté seul, écrivit à Assomption une lettre , dans laquelle il expliquait toute sa conduite. Cette lettre,
MADRMOlSULt d'aVLKAY. 331
envoyée par un exprès, lui fut rapportée sur-le-champ ; on n'avait pas voulu la décacheter à Aulnay, seulement quelques lignes d'une écriture de femme se trouvaient sur l'enveloppe. Rodolphe lut ce mot qui flamboyait : Lâche !
À cette vue, le malheureux jeune homme était devenu fou ; le sang qui se portait au cerveau fit craindre une congestion cérébrale : le médecin fut mandé, de prompts secours furent administrés au malade, qui ne revint à lui que deux ou trois jours après... Ce fut pour apprendre l'assassinat du duc de Berry, le seul homme qui pût justifier Rodolphe aux yeux d'Assomption.
Cette succession de malheurs qui le frappaient coup sur coup avait fini par le rendre insensible... Il apprit cet attentat, qui lui retirait la protection et l'amitié d'un prince, et qui brisait à jamais son bonheur, comme s'il s'y fût en quelque sorte attendu. Il se crut poursuivi par une destinée implacable, et se résigna sans se plaindre, le cœur rongé par le désespoir. Le temps qu'il devait rester aux pages venait d'expirer ; il entra comme sous-lieutenant dans un régiment de cavalerie.
Assomption, après ce fatal événement, continua encore quelque temps de vivre h Aulnay , et résista aux prières de son père qui la pressait de se choisir un époux.
Cependant ce qu'avait prévu et espéré le marquis d'Aulnay arriva : il reçut une invitation de se rendre à la cour. Il en fut doublement satisfait : il espérait, en conduisant
sa fille à Paris, lui faire oublier ses chagrins , ei effacer peu à peu sa tristesse. Assomption n'avait rien dit de l'horrible secret du château ; son cœur fier ne voulait ni pitié ni adoucissement à sa douleur ; mais le marquis avait surpris dans le sommeil agité de sa fille des mots entrecoupés qui lui avaient révélé une partie de ce triste mystère.
M. de Ristol, qui avait su gagner l'amitié du vieillard, lui parlait souvent du changement opéré dans le caractère d'Assomption. Le marquis, âme franche et loyale, ne pouvait accuser sa fille que d'avoir cédé à un penchant irrésistible, sans cependant s'être rendue coupable, i Au bout d'un mois passé auprès de sa cousine, M. de Ristol ne pouvant vaincre les répugnances d'Assomption, était revenu à Paris, sans toutefois renoncer à ses espérances et à son amour.
Le marquis et sa fille furent reçus à la cour quelques mois après la mort du duc de Berry. La présentation eut lieu au moment du grand deuil. Cette sombre parure allait bien aux idées d'Assomption, et cadrait avec l'air de langueur répandu sur les traits de son visage pâle et triste. Son entrée dans le monde eut un grand éclat ; on admirait cette frêle et gracieuse beauté qui portait sur son front les traces d'une douleur cachée, mais personne , dans les suppositions que l'on faisait à ce sujet, ne pouvait deviner la souffrance de ce jeune lis courbé avant le temps par l'orage.
MADEMOISELLE d'aULNAY. 333
Plusieurs jeunes gens d'une haute naissance et d'une grande fortune avaient fait des démarches pour obtenir la main de mademoiselle d'Aulnay ; Assomption s'était raidie contre toutes les supplications et toutes les prières : le cruel désenchantement de ses espérances était toujours présent à sa pensée. La crise avait été si violente, qu'elle n'avait laissé dans l'âme de la jeune fille qu'une force d'inertie; mais Assomption opposait cette force comme un rempart à de nouvelles désillusions. Le mot amour lui faisait peur; elle éloignait de son cœur jusqu'à l'espérance , pour n'avoir pas encore à souffrir un jour. A l'exception de son père, elle enveloppait tous les hommes dans son mépris pour celui qu'elle avait aimé ; et, faut-il le dire ? ce Rodolphe dont elle ne pouvait entendre prononcer le nom sans frémir, elle sentait que son image se reflétait encore dans sa pensée. Étrange contradiction du cœur ! elle méprisait cet homme qu'elle croyait coupable, et elle pensait quelquefois à lui avec un amer attendrissement.
On avait tant parlé de mademoiselle d'Aulnay dans les salons de Paris, que l'on sut par le commandant de la vénerie, qui l'avait reconnue pour l'amazonne au voile vert, que le duc de Berry en avait été amoureux. M. de Ristol, en rapprochant ces propos des confidences arrachées au marquis, finit par se persuader, lui aussi , que la douleur de sa cousine provenait sans doute de l'infamie
Je Rodolphe, qui aurait sacrifié l'amour de la jeune fille
à son ambition, en se faisant le lâche complaisant d'un caprice du prince. Lorsqu'il crut n'avoir plus aucun doute à cet égard, M. de Ristol se promit de venger mademoiselle d'Aulnay, et de demander par les armes une réparation à M. de Kermonec.
Un soir, il y avait bal dans un salon du faubourg; M. d'Aulnay y conduisit sa fille, qui apportait dans toute? les fêtes l'incurable maladie de sa douleur. Les femmes te plus belles et les plus distinguées de la société parisienne se pressaient, avides de plaisir et étincelantes de toilette. Assomption, mise très-simplement, s'étanl assise dans un coin à côté d'une vieille dame, amie de son père, s'entretenait avec elle, pendant que les laquais jetaient à toutes volées les plus grands noms de France. Tout-à-coup un nom retentit à son oreille, qui la fit pâlir : on avait annoncé le comte de Kermonec.
Rodolphe entra en effet, veilli de dix ans dans l'espace de quelques mois. Il aperçut aussitôt mademoiselle d'Aulnay : une sorte de frémissement nerveux s'empara de tout son être; il fut obligé de s'accouder sur le marbre de la cheminée pour se soutenir.
Assomption, à la vue de Rodolphe, avait éprouvé une telle émotion, qu'elle devint pale comme une morte et s'évanouit.
M. d'Aulnay avait tout vu; il s'empara d'Assomption et l'emporta hors de l'appartement. On attribua cette subite indisposition à la grande chaleur, sauf quelques charita-
>gle
MADEMOISELLE d'àULKIY. 835
bles amies de la jeune fille, qui insinuèrent que mademoiselle d'Aulnay avait l'habitude de se trouver mal pour se rendre intéressante.
Rodolphe, la tète penchée sur sa poitrine, ne voyait plus rien, n'entendait plus rien ; il avait été sur le point de se jeter devant tout le monde aux pieds de sa cousine pour la conjurer de l'entendre et se justifier. L'aspect d'Assomption et l'effet qu'il venait de produire sur elle réveillaient dans son cœur des tortures terribles; lorsqu'il releva son front pâle et contracté par la douleur, il vit devant lui M. de Ristol , qui lui jeta à voix basse ces paroles sanglantes :
— Vous êtes un lâche !
Rodolphe sourit amèrement. Si Assomption l'eut vu dans ce moment, il était absous : il y avait dans ce sourire tant d'amertume et de résignation, qu'aucune femme n'eût méconnu tout cequ il révélait de souffrance imméritée.
— Vous aussi, monsieur, vous m'accusez, répondit Rodolphe en regardant tristement son cousin. Ce n'est pas devant vous que j'aurais à me justifier, si ma conduite avait été un instant déloyale : à demain, monsieur. Et il sortit.
Le lendemain, les deux jeunes gens se rencontrèrent ; ils étaient calmes et froids comme deux hommes courageux qui combattent l'un et l'autre pour une cause juste.
•ogle
Le duel eut lieu au pistolet. Rodolphe tira sur M. de Ristoi, et le manqua ; les témoins crurent s'apercevoir qu'as moment de viser il avait détourné son arme.
M. de Rislol ajusta Rodolphe, qui tomba percé d'un» balle.
A l'aspect de son cousin étendu sanglant dans la poussière, M. de Ristol, entraîné par un sentiment de compassion, s'était approché de lui. Rodolphe Bt signe qu'il voulait parler en particulier à son adversaire. Les témoins se tinrent à l'écart.
— Alfred, dit le blessé, je te pardonne ma mort; mais
à ce moment solennel, jure-moi de me rendre un dernier service.
— Je le jure, répondit M. de Ristol en retenant ses larmes. La vue de son cousin baigné dans son sang ne rappelait plus à Alfred que ses anciens souvenirs de fraternité avec l'homme qu'il venait de tuer.
— Merci, dit Rodolphe. Tiens, ajoula-t-il, prends ce sachet suspendu à mon cou : tu y trouveras une lettre, porte-la à Assomption. Celte lettre me justifiera à ses yeux, et je mourrai content.
— Elle l'aura avant une heure, répondit M. de Ristol, qui s'empara vivement de la lettre; et il partit en laissant aux amis de Rodolphe le soin de ramener le blessé dans sa demeure.
M. de Rislol *e rendit sur-le-champ riiez M. d'Aulnay, et raconta l'issue de sa funeste rencontre. Au mot duel,
MADEMOISELLE d'àULNàY. 337
Assomption était devenue d'une pâleur maie, son sang se figeait dans ses veines.
— Voici une lettre, ma cousine, que Rodolphe m'a chargé de vous remettre, la recommandation d'un mourant est un ordre. Prenez-la donc et lisez.
Assomption reconnut cette lettre qu'elle n'avait pas voulu recevoir le lendemain de la chasse à Rambouillet. Elle vit la ligne qu'elle avait tracée dans un premier mouvement d'indignation et de haine... A la lecture de ce papier qui expliquait toute la conduite de Rodolphe, la jeune fille jeta un cri terrible, et se précipitant dans les bras du marquis : — 0 mon père I s'écria-t-elle, il était innocent, et c'est moi qui l'ai tué...
— Pauvre Kermonec ! murmura lo marquis.
— Mon père, dit Assomption d'une voix entrecoupée
par les sanglots, laisserons-nous mourir Rodolphe?
Gourons vite, il est peut-être temps encore.
Ils volèrent aussitôt à la demeure du blessé : il respirait encore. — Rodolphe ! s'écria Assomption en se précipitant au pied du lit de son cousin ; Rodolphe, pardonne-moi ! c'est à toi de me pardonner...
Au son de cette voix si chère, le malade ouvrit les yeux, et, faisant un dernier effort : — Assomption, c'est vous ! Oh ! merci ! elle ne me croit plus coupable ; maintenant je puis mourir...
— Non, non, vous ne mourrez pas I — Oh ! mon Dieu I
disait-elle en se tordant auprès de ce lit de douleur, c'est moi qui l'ai tué, c'est moi qui suis son assassin!...
Rodolphe ouvrit encore une fois les yeux, les tourna vers sa cousine, et s'éteignit avec un sourire sur les lèvres.
Assomption se précipita sur le cadavre de Rodolphe et le tint longtemps embrassé. M. d'Aulnay ne put l'en arracher qu'avec peine. La jeune fille se releva tout-à-coup, et, regardant ce corps inanimé, ses traits prirent une sérénité céleste ; son regard s'illumina.
— Je le reverrai bientôt, dit-elle froidement.
Quelques jours après, mademoiselle d'Aulnay disait adieu au monde et prenait le voile au couvent de la Visitation.
M. de Ristol, encouragé par cet exemple et tourmenté par les remords de son duel, se réfugia dans le sacerdoce comme dans un lieu d'asile, et devint un prêtre pieui ei austère.