‹ Critiques et récits littéraires (volume 2)Chapitre 5 sur 27 · CUIT.QUES · texte numérisé non relu

CUIT.QUES

manlèle peu à peu de ces beaux remparts d'un ton si chaud ti si splendide, qu'on les dirait arrachés de quelque vieille toile du Pérugin, ou mieux encore, rapportés de Palestine tout d'un bloc par quelque lord Elgin du temps des croisades.

Une autre merveille qui se détériore tous les jours, c'est le palais des papes qui domine la ville. La grandeur de cet édifice, bàli sur le roc, son élévation, son imposante majesté, ses tours, l'épaisseur de ses murs, ses créneaux, ses ogives, tout cet ensemble colossal étonne le voyageur. Malheureusement ces vastes salles, jadis armoriées et resplendissantes d'objet* d'art, sont aujourd'hui occupées par des soldats. Ce palais ou tant d'actes importants se sont accomplis dans l'espace de cent années est devenu une caserne. La foi a fait place à la force, la tiare a été détrônée par le sabre.

0 barbares que nous sommes! nous avons un édifice unique par sa majesté, par les souvenirs qu'il rappelle, et nous en faisons une caserne quand nous ne pouvons plus en faire une prison !

Avignon compte bien d'autres monuments : la métropole Mlie par Charlemagne, et qui renferme le mausolée du pap* Jean XXII et le tombeau du brave Grillon; l'église Saint-Agricol, où est la tombe de Mignard, tout à coté de la coquette chapelle de celle famille célèbre de Florence, la famille Biauco ; l'église Saint-Pierre, l'église Saint-Martial, le palais des légats; mais j'ai visité toutes ces curiosités au pas de course, et je no puis que les signaler en passant.

Quant à « ce fameux pont d'Avignon, » ce qu'il en reste e-t toujours à la même place, mais il ne semble pas très -digne rie la popularité dont il jouissait avant son écroulement. H n'a six pieds de largeur. On a jeté à côté une mince passerelle suspendue qui fait une assez triste mine sur ce large fleuve e: en face de ces fiers remparts qui furent tant de fois assiégé* et défendus. Tel fut en effet le sort d'Avignon. Pendant le* deux derniers siècles, quand le roi de France était en querelle avec le pape, il s'emparait aussitôt du comlal, frappait le» ha-

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>itanls de contributions de guerre, el quinze jours après, la [uerelle apaisée, rendait gracieusement son petit Etat au >oMife. Louis XIV prit et rendit Avignon deux ou trois fois. l,ouisXV en fit autant. C'était toujours la ville qui payait les Vais de ces brouilles entre papes et monarques. L'ambassaicur d'Espagne prenait-il à Rome le pas sur l'ambassadeur de rance : vile on envoyait des boulets aux Avignonnais et l'on utsdit dans leurs coffres. Cet heureux temps n'est plus, et Avinon n'a pas eu à se plaindre le jour où un décret de la concluante, la débarrassant de sa dangereuse couronne de capiale du comlat Venaisien, en fit le chef-lieu du département le Vaucluse.

Î5 septembre.

A parlir de Tarascon, nous ne sommes plus en France, mais :n Provence. On sait que la grande prétention des Provençaux est d'être un peuple complètement original et de former une lalion à part. Ils ne sont Français qu'à l'étranger, ce qui •si déjà quelque chose. Nous laissons derrière nous les hautes montagnes de Vaucluse, et nous ne voyons plus qu'une rdainc immense bordée de vertes collines dans laquelle se déroulent des champs de maïs, d'oliviers, d'amandiers, degrenafiiers el de mûriers; celle plaine est sillonnée de petites routes [WHidrcusesqui conduisent, à travers des détours, à des villages i»x maisons jaunes comme les épis au mois d'août. Tout le long 'le la roule, des paysans qui regardent passer le convoi d'un a,f étonné et des gendarmes postés de dislance en distance, uie ville apparaît à l'horizon: c'est Arles la Romaine; en Iniques tours de roues, le convoi présidenliel esl arrivé à la talion. Là, l'alfluence esl considérable; le sous-préfet, le n)aire, le conseil municipal, lous les personnages à habits brodés attendent Louis-Napoléon, qui descend de wagon. Les au- !°rilés Tinviienl à venir visiter la ville, qui dresse à quelques son magnifique amphithéâtre.

Le président cède aux sollicitations qui lui sont faites et se dirige vers Arles, escorté de son état-major et de la population qui crie : Vive l'empereur ! Ce sont des éclats de voix, un bruit, une musique dont il n'est pas facile de se faire une idée quand oq n'a pas vu de foule méridionale. Toules ces jeunes Artésiennes, avec leurs petits bonnets de tulle et leurs larges rubans, causent enlre elles dans le patois du pays et semblent, quand elle parlent, chanter quelque amoureuse romance. Ce qu'il y i surtout de remarquable en elles, c'est la souplesse de leur taille, la finesse de leurs pieds et la majesté de leur démarche. Le président arrive à l'amphithéâtre qui est couronné di grappes humaines suspendues à toutes les anfracluosités du vieil édifice, le plus vaste de tous les amphithéâtres que les Romains aient élevés dans les Gaules.

Des restes de fortifications et des pans de murailles ayant appartenu à des maisons habitées, témoignent encore aujourd'hui du peu de sollicitude que la science et l'administration ont montrée pour ce monument. Les habitations construites autour de sa circonférence gênent la vue et obstruent en de certains endroits les portiques du premier étage. Mais c'est rie l'intérieur qu'on peut véritablement admirer ses belles proportions. 11 est impossible de voir rien de plus imposant que cet amphithéâtre construit d'énormes blocs appareillés awc une précision et une solidité toutes romaines. De la base au sommet, ce monument est divisé en deux étages percés chacun de soixante portiques. Le premier est d'ordre dorique, le second d'ordre corinthien. La couleur de ces vieux murs e?i splendide; ils sont tous ruisselants d'or et de lumière.

Après avoir admiré cet édifice, dont la grandeur écrase nos constructions modernes, le cortège est revenu vers la station, et le convoi est reparti au milieu des hourras de la foule.

Î7 leptembre.

Ce malin, à huit heures, le président quittait Marseille à bord du beau vaisseau à vapeur le Napoléon, le plus fort marcheur naval qui existe dans toute la marine européenne. Le pont étincelait d'épauleltes d'or et d'habits brodés. Le Napoléon a levé l'ancre aux sons de l'artillerie et de la musique, par un soleil majestueux qui colorait d'une teinte rose la forêt de mâts des navires marchands. Les quais, le rivage, les hauteurs, fourmillaient de curieux. On apercevait de la rade un grand nombre de spectateurs juchés sur les toits des maisons qui bordent les trois ports. Par ce radieux soleil dont les rayons baignaient ses maisons et ses édifices, Marseille se détachait à l'horizon, blonde comme une orange, sous son ciel bleu et sur ses (lots d'azur. Je ne vous parlerai pas de la traversée et du magnifique spectacle que Ton contemple dans toute cette promenade en mer de Marseille à Toulon : le temps et le papier me manquent. Ici toutes les boutiques sont si hermétiquement closes aujourd'hui qu'on n'y trouverait pas, à prix d'or, une seule feuille de papier à lettre. Il n'y a d'ouvert que les hôtels, les restaurants et les voitures qui serviront ce soir de chambres à coucher à plus d'un visiteur.

k la hauteur du cap Sépel, le Napoléon a rencontré une escadrille d'honneur composée du vapeur à hélice le Charlema- 9*e, portant le pavillon du contre-amiral Jacquinot, du Gomer, du Sané, du Labrador, du Ckaptal, du Caton, du totipfo'n, de YAverne et de VOrénoque, appareillés pour aller au devant du président. Les batteries de la côte saluent par des volées d'artillerie; les bâtiments de guerre hissent leurs pavillons et font trois salves de toute leur artillerie. Vous ne serez pas étonné si je vous dis que cette ville flottante qui mugissait par tous ses sabords ouverts présentait le plus imposant des spectacles.

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C'est dans cet ordre que la flottille pavoisée a fait son entrée dans la rade de Toulon, une autre merveille de la Méditerranée. Cette flottille a mouillé. Môme après avoir contemplé Marseille le matin, il est impossible de ne pas admirer cette rade immense, les courbes gracieuses de ces rivages et les montagnes qui la couronnent. Dès que le Napoléon est signalé, tous les vaisseaux du port et de la rade lâchent leurs bordées à bâbord et à tribord ; la ville est ébranlée du bruit de tous ces tonnerres qui retentissent pendant un grand quart d'heure; le feu ne cesse que lorsque le Napoléon passe devant la ligne des vaisseaux en rade. Là une autre explosion, commence: c'est le cri de : Vive l'empereur! poussé par les matelots ranges sur les vergues et répété par les spectateurs du rivage. Louis- Napoléon met pied à terre à l'Arsenal. Alors les détonations éclatent de plus belle ; toutes les batteries vomissent des nuages de fumée, batteries des côtes, des forts et des vaisseaux, un vacarme à rendre sourd pour tout le reste de la journée. C'est à l'Arsenal, où il est d'abord reçu par les chefs de service de la marine, que la municipalité présente au président de la république les clefs de la ville sur un plat d'or.

Cette ville de Toulon, qui étouffe entre ses murailles, est une véritable fourmilière aujourd'hui. De Marseille, d'Avignon, d'Aix, de Tarascon, de Beaucaire, sont accourus les curieux qui veulent assister demain au spectacle des fêtes maritimes et du combat naval. Ses rues resserrées regorgent d'étrangers, de marins, de soldats, de citadins et de campagnards ; on voit des voyageurs, leur malle à la main, frappant à toutes les portes pour demander une chambre qu'ils ne trouvent pas; des femmes qui veulent assister au bal de demain, et qui ne sont pas sûres d'avoir un cabinet pour faire leur toilette. Les Toulonnais sont peu hospitaliers, et ils profitent de la pléthore de visiteurs pour les rançonner.

Mais je ne peux m'empècher de revenir à la rade sillonnée en ce moment de petites embarcations qui volent comme des

hirondelles à la cime des flots. On comprend que cet admirable golfe soil devenu le centre des grandes opérations maritimes de la France dans le midi, et qu'il ait joué un si grand rôle dans Ja destinée des peuples méridionaux. Sur ses rives se sont élevés les monuments; c'est de son sein que sont parties nos glorieuses escadres : celle qui, sous la conduite de Bonaparte, que Toulon fit général, alla conquérir l'Orient; celle qui délivra la Grèce, celle enfin qui a tué la piraterie et créé une seconde France à cent trente lieues des rivages de la métropole.

Au point de vue purement pittoresque, ces côtes toulonnaises ne sont pas moins intéressantes; toute celte Provence serait vraiment une contrée bénie du ciel s'il y pleuvait un peu plus souvent et si le pays du soleil était en môme temps le pays de la propreté. La chaîne de rochers qui borde la Méditerranée depuis Marseille jusqu'à Hyères présente à chaque pas de ratissantes perspectives. L'aridité étincelante des côtes de Cassis et de la Ciotat; les jeunes pinèdes qui jalonnent le flanc du capSicier, les vertes treilles qui mûrissent le vin de Malgue, ta falaises de Sainte-Marguerite, dont les couches de silex surplombent sur la mer, enfin les hespérides d'Hyères où les palmiers atteignent des proportions orientales, tout cet heureux assemblage de majesté et de grâce vous captive cl vous charme ^ns jamais vous fatiguer.

Hyères, cette élégante infirmerie de la France, n'est distante que de quelques heures de la cité maritime, Hyères où Ton contemple des forêts d'orangers cl les échantillons les plus variés des produits des plantes interlropicales.

29 septembre.

1* président a quitté Toulon ce malin. La mer était mauvaise, et beaucoup de personnes faisant partie du cortège présidentiel ont été indisposées. M. le général Roguet a eu un

violera mal de nier. L'évèque d'Ëphèse esl resté couché pendant tout le trajet. A deux heures le Napoléon entrait dans le port de Marseille salué par l'artillerie des forts. Le président débarquait au fort Jolliette, montait immédiatement en voilure et se dirigeait sur Aix. Le changement d'itinéraire n'ayant pas été connu à Marseille, presque personne ne se trouvait au lieu du débarquement.

Comme j'avais de l'avance sur le cortège, je suis allé voir le pont-aqueduc de Roquefavour, que le président ira visiter demain avant d'aller à Nîmes. Cet aqueduc, un travail cyclopéen terminé depuis deux ou trois ans, vaut bien la peine que l'on fasse un petit détour.

Figurez -vous un pont ou plutôt trois ponts superposés qui joignent deux énormes masses de rocs situés à une très-longue distance Tune de l'autre : le premier pont a douze arches élevées à trente-quatre mètres au-dessus del'étiage de la rivière; le second, placé sur le premier, a trente-huit mètres de hauteur au-dessus du couronnement du premier rang; le troisième enfin est appuyé sur le second à cinquante-trois mètres de hauteur au-dessus du deuxième rang. Cet aqueduc, m'a dit on savant du pays, a deux fois la hauteur de la colonne Vendôme et dix-neuf mètres de plus que les tours de Notre-Dame de Paris. C'est Marseille qui s'est donné ce luxe architectural. Marseille avait besoin d'eau pour ses fontaines, ses jardin? brûlés par le soleil, ses bastides desséchées par l'implacable azur, et un jour elle fit, purement et simplement, une petite saignée à laDurance et un travail digne des colonisateurs romains. Le tunnel a quatre cent mètres de largeur, pas un de plus, pas un de moins. Le site est pittoresque pour ne pas dire sauvage, des rochers à pics entassés les uns sur le* autres et crevassés en maints endroits. Dans ces fentes aui zigzags bizarres poussent le pin rabougri et l'yeuse aui rameaux verts. Cette vallée de Roquefavour, qui pourrait bien être un jour ou l'autre la vallée de Josaphal, est traversée par

une pelite rivière, moins que cela, un capricieux ruisseau qui s'appelle l'Arc; ce filet d'eau se promenant dans ce vaste bassin et roulant ses petils flots jaunes sur son lit d'argile apparaît comme un ruban d'or au milieu de la prairie cressonneuse.

Nous arrivons à Aix une heure avant le président de la république, et ce qui me frappe tout d'abord sur le Cours, une promenade très-grande, très-jolie et très-bien plantée de beaux arbres verts, c'est une foule réunie autour de quatre danseurs revêtus de culottes de tricot et de jaquettes de soie wte et orange. Un peu plus loin, je vois des chevaliers coiffés d'un chapeau h la Henri IV, armés de toutes pièces, chevauchant sur des coursiers de carton. Par ici des diables qui tourmentent un brave homme de roi, lequel a l'air de fort mauvaise humeur; par là, une reine donnant le bras à un baladin qui porte dans la main droite une épée nue surmontée d'un château de fer-blanc. Puis, au milieu de tout cela, un concert de fifres, de tambours et de tambourins à écorcher l'oreille d'un sauvage du café des Aveugles. Je suppose que tous ces personnages aux habits éclatants, aux têtières grotesques ou hideuses, sont les héros des jeux du roi René dont je vous parlais hier, et je ne me trompe pas. Je demande à un grave Aixois, qui semble prendre un grand intérêt à ce spectacle, de vouloir bien me donner l'explication de celte indéchiffrable mascarade. — Monsieur, me répond-il, René d'Anjou, roi de Sicile, de Jérusalem et comte de Provence par-dessus le marché, voulut, dans son temps, c'est-à-dire vers 1460, rendre manifeste aux yeux de ses sujets le triomphe du catholicisme sur les divinités païennes, et il institua les jeux de la Fête-Dieu. La plupart de ces personnages que vous voyez sont des seigneurs de l'Olympe qui disparaîtront ce soir devant les saints du paradis, comme l'erreur disparait devant la vérité, la nuit devant le jour. Ces diables à quatre qui sont là-bas font enrager le roi Hérode dont vous connaissez sans doute l'histoire; la grande diablesse brosse l'habit du roi de Judée, probablement pour

lui faire sa cour. A côté est Yarmetta ou la petite âme, représentée par un jeune homme qui lient de la main droite une croix que les démons veulent lui enlever et qu'il défend victorieusement avec l'aide de son ange gardien. Voici le veau d'or ou lou juec d'ooucat (le jeu du chat). On jette en l'air un chat enveloppé dans un sac, et ce chat représente le veau d'or adoré par les Juifs, qui n'ont pas été les seuls à lui offrir leurs hommages. 11 y a encore la reine deSaba, la belle Estelle, qui conduit les trois rois mages à Bethléem, et les tirassmms, lesquels représentent le massacre des innocents ordonné par Hérode. Vous verrez ce soir, monsieur, le jeu du guet% composé d'un grand nombre de personnages très-intéressants. La Renommée, Jupiter, Junon, le duc et la duchesse d'Urbin montés sur des ânes, la foule des faunes et des dryades, Apollon et Diane, la reine de Saba, et le reste. Les costumes ne sont pas très-frais, les têtières sont pour la plupart assez sales, mais à la clarté des (lambeaux, ce cortège produira le plus magnifique effet.

$ Mon savant interlocuteur allait continuer, lorsqu'un coup de canon parli du rond-point situé devant le Cours vint briser le fil de ses explications. Louis-Napoléon n'était qu'à quelque pas de la ville. Aussitôt voilà mes danseurs, dieux, déesses et saints du paradis, qui quittent la scène et se mêlent à la haie des curieux. J'avais à dix pas de moi un grand diable de démon qui s'époumonnail à crier: Vive l'empereur ! Un diable enthousiaste! qui l'aurait dit? Le président, complimenté par l«6 autorités, fait son entrée en ville dans sa calèche de voyage ; il n'a à ses cotés que le général Saint-Arnaud. Les cris sont nombreux sur le Cours et dans les rangs des communes ; les curieux et les curieuses placés aux balcons et aux fenêtres gardent le silence. Louis-Napoléon se rend ainsi jusqu'au palais de l'archevêché, où il est reçu par l'archevêque et son clergé. Tout le long de la ville, balcons et fenêtres laissent à désirer. Dans celle ville d'Aix, dont la physionomie est si originale

surtout aujourd'hui, il est un homme aussi populaire que Néron Pest à Rome : cet homme, c'est le démocrate romain Caïus Marius, nommé sept fois consul. Il n'est pas dans toute la contrée une ruine à laquelle ne se rattache le souvenir du rival de Sylla. Demandez à un habitant d'Aix quel est ce rocher noirâtre qui surplombe la ville, et il vous dira que c'est là que Marius éleva un temple à la Victoire. La rivière de l'Arc lire son nom, s'il faut en croire la tradition, d'un arc triomphal que Marius aurait fait construire dans les environs, et ce matin même à Roquefavour, un stratégiste de l'endroit nous montrait la place où le général romain taillait en pièces les Cimbres et les Teutons. On marche ici au milieu de ses souvenirs de collège, on vit en pleine antiquité. Cela n'empèchc pas que les croix de mission, les ex-voto, les reliquaires, ne soient plus nombreux à Aix que partout ailleurs. On voit des \otre-Dame à tous les coins de rues, avec des robes de salin, tles voiles de dentelles et des manteaux de velours : Notre- Dame de la Délivrance, Notre-Dame des Affligés, Notre-Dame tics Opprimés, Notre-Dame de la Garde, Notre-Dame de Bon- Secours, etc. En passant devant ces images de la sainte Vierge, I babitanl se découvre et le paysan s'agenouille après avoir fait le signe de la croix. En dépit de la thèse soutenue par l'abbé Gaume et V Univers, je ne vois pas que les souvenirs de •'antiquité, si vivants dans toute la Provence, aient nui en rien dans celle conlrée à la foi et aux traditions catholiques. Mais j'ai hàle de revenir à mes moutons, je veux dire à mes diables. Donc, depuis onze heures du malin jusqu'à onze heures du soir, ils sont partout dans les rues, dansant et folâtrant au son du tambourin et du fifre, et ne dédaignant pas ^ demander un sou en passant. J'ai donné dix centimes à un roi, cela m'a flatté. Les musiciens très-élémentaires de la diablerie, donneul des aubades aux autorités et aux gens cossus de la localité. Depuis cinq jours, le fifre provençal nous poursuit partout.

DigitizL j I

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Au moment où j'écris, la mascarade débouche sur le Cours, et chaque dieu, chaque déesse, chaque chevalier, chaque grande dame porte un flambeau à la main. Les arquebusier qui marchent en lèle du cortège s'arrêtent de temps en temps pour faire le moulinet avec leurs fusils de chasse, gambader et se mettre en joue. Après quoi, ils se replacent gravenicni au port d'armes. Le monsieur de ce malin avait raison : lou> ces costumes ne semblent pas aussi fanés la nuit que le jour. On remarque dans ce cortège mélangé des personnages qui jouissent d'une haute estime, comme Fabbé dé la villa, lou capitanis deis gardos dé lou rei de la bazocho, lou baslonié doou rei et le bucolique Prince d'Amour. Celle mascarade protençale dont il est à peu près impossible de comprendre le sen* aujourd'hui, ne ressemble en rien aux brillantes cavalcade* des villes de la Flandre française ; mais je crois que ces Provençaux, rois ou soldats, manants ou chevaliers, s'amusent beaucoup plus que messieurs les Flamands. Ceux-ci s'habillent magnifiquement pour briller aux yeux de la foule, ceux-là se vêtent de la première loque qui leur tombe sous la main Pour s'amuser et rire, ici pas de poses théâtrales, de gestes étudiés, de rôles appris par cœur ; on se laisse aller à l'inspiration du moment, et le public peut toujours compter sur Tim provisation provençale.

30 septembre.

Depuis quelques jours nous repassons par des chemins dôji parcourus. Voici encore devant nous Arles, Tarascon et Beaucaire. J'avais vu Arles la semaine dernière avec des décorations, des rubans, des drapeaux, — un vêlement officiel ; — je la revois aujourd'hui dans sa pourpre de tous les jours et avec sa physionomie mélancolique, mais non sans charmes , c'est par le sentiment romain, qui tout d'abord s'empare du visiteur, bien plus encore que par son aspect, qu'Arles rappelé

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sa filiation romaine. Nous nous éloignons à regret de cette petite Rome des Gaules (Gallula Roma), et en trois tours de roues nous sommes à Tarascon.

Il y a dix-huit cents ans, d'après la légende provençale, la sœur de ce Lazare que Jésus-Christ avait ressuscité, sainte Marthe, débarqua avec son frère sur les côtes de la Provence et Tint prêcher la religion nouvelle aux habitants d'Aix et des contrées environnantes. A celle époque, le pays était ravagé par un dragon terrible appelé la Tarasque, qui, pendant le jour, se tenait caché dans le Rhône. Personne n'osait le combattre; seule, Marthe eut ce courage. Elle marcha droit à lui armée d'un crucifix et d'un goupillon, et l'aspergea d'eau bénite. A la première goulle qu'il reçut, il commença à se tordre avec fureur ; à la seconde, il tomba sans force ; à la troisième, sainte Marthe put attacher le monstre avec sa jarretière. A l'endroit même où sainte Marthe avait tué la Tarasque, s'éleva, peu de temps après, une ville qui prit, en souvenir de cet événement, le nom de Tarascon.

Beaucaire n'a pas une origine aussi merveilleuse, mais celte ville se présente bien, vue de Tarascon et du pont suspendu : son beau quai, ses magnifiques promenades, son vieux château, tout cela forme un tableau pittoresque ; mais cette favorable impression est bien vile effacée si Ton pénètre dans la ville. Partout la solitude et la tristesse: des hommes couchés à Tombre, des femmes endormies sur le ban extérieur de leur maison. Beaucaire n'est habitée, Beaucaire ne vit que pendant les trois semaines de cette foire qui l'a rendue si célèbre et qui rivalisait hier encore avec celles de Leipsig, de Francfort, de Novogorod et de Sénégalia.

A trois heures le train présidentiel arrivait à la station de Nîmes. Dans une des salles de cette station l'industrie du déparlement du Gard avait exposé ses produits. Louis-Napoléon a visité celte exposition pendant un quart d'heure ; puis il est monté en calèche découverte et s'est dirigé vers la Fontaine,

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une promenade qui rappelle le jardin du Luxembourg, eldatb laquelle s'élève majestueusement le Temple de Diane. Ce temple est de forme rectangulaire; une porte à plein cintre ornée d'une grille en ferme l'entrée. C'est le monument qui excite le plus la fierté des Nimois. Ils semblent le mettre bien au-dessus, je ne sais trop pourquoi, de l'amphithéâtre et de ce chefd'œuvre unique qui s'appelle la Maison-Carrée.

De la Fontaine, le président s'est rendu à l'évèché, où l'attendait le clergé ; puis il est allé à l'amphithéâtre, où l'on devait lui offrir le spectacle d'une course de taureaux.

Cet amphithéâtre est couvert de la base jusqu'au faîte d'une foule compacte; des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants, se tiennent debout sur ces hautes murailles, d'où peut à chaque instant se détacher une pierre, et qui n'ont aucune barrière pour protéger les curieux imprudents. Ce mouu ment, le plus grandiose qui soit au monde, est construit sur une immense ellipse. La décoration du rez-de-chaussée est surtout remarquable par ses colonnes avec piédestaux, chapiteaux et entablements, construits d'après l'ordre dorique romain. Quand on pénètre dans l'intérieur, on voit une ellipse qui va en s'élargissant jusqu'à la partie la plus élevée. Des gradins y prennent naissance à peu de distance du sol et montent jusqu'au sommet de l'édifice. Malheureusement, un grand nombre de ces gradins n'existent plus 1 Tout a été dit sur ces Arènes de Nîmes, mais, quelque favorablement prévenu que l'on soit par le récit enthousiaste des touristes et les descrif tions des archéologues, il est impossible de ne pas éprouver une émotion toute nouvelle à la vue de ce vaste cirque qu'un peuple de géants bâtissait pour ses plaisirs et ses fêtes, quand il ne lui restait plus un coin du monde à conquérir.

Dans nos provinces méridionales, les courses de taureaux diffèrent essentiellement des courses si célèbres de l'Espagne- Ici on ne lue pas le monstre : on se contente, pour constater sa défaite, de le marquer d'un fer chaud à l'épaule. Ce jeu

s'appelle \&ferrade. Des hommes armés de piques excitent la bète, qui court déboonairemeot dans l'arène et semble dressée a cel exercice. Quand le taureau a suffisamment gambadé à droite et à gauche, par ici et par là, le tauréador s'avance, prend l'animal par les cornes et le renverse aux applaudissements de la multitude. C'est alors qu'a lieu l'application du Ter chaud. Cette ferrade m'a rappelé la chasse au cerf de l'Hippodrome, celle chasse où Ton ne sait pas si ce sont les chiens qui lancent le cerf, ou si c'est le serf qui poursuit le chiens. Ici le taureau n'est pas une bêle furieuse comme che nos Yoisins de la Péninsule: c'est un acteur, et si de temps en temps il embroche un pauvre diable de picador, c'est tout

En sortant des Arènes, on trouve à quelques pas la Maison- Carrée. Ce temple peut avec juste raison être mis au rang des monuments de l'antiquité les mieux conservés, les plus riches et les plus purs pour les détails de sculpture. L'élégance du chapiteau, le fini de son esécution, le caractère des ornements qui le décorent, tout porte à croire que ce gracieux et harmonieux édifice est l'œuvre d'artistes grecs. Il sert aujourd'hui de musée.

Du reste, dans toute cette ville de Nimes, ce ne sont que des monuments et des souvenirs de l'antiquité. On marche dans ces vieilles rues au milieu de l'histoire romaine. Voyez plutôt : voici la rue de Trajan, la rue d'Auguste, la rue de Vespasien, la rue de Titus, la rue d'Adrien; il n'est pas jusqu'à Néron, cet extravagant artiste et cet épileptique empereur, qui n'ait donné son nom à une promenade. Nimes est le portique français de l'Italie. Quand on a visité Orange, Nimes et Arles, l'Italie n'a presque plus rien à montrer de nouveau.

Vous comprenez qu'il est difficile de passer à Nimes sans aller voir le pont du Gard, qui n'est qu'à deux lieues et demie de la ville. Ce pont, un des plus remarquables monuments de cette contrée si riche en monuments historiques, étonne l'i-

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m agi nation par sa masse imposantes par ses formes élancées et hardies. Il offre aux yeux les moins exercés le modèle le plus grandiose comme le pins harmonieux de l'archileelure antique.

i« octobre.

A Montpellier, on nous conduit tout droit au Peyrou, une magnifique promenade enceinte de trois côtés par un mur de terrasse, couronné d'une balustrade en pierre. C'est le jardin de Versailles en miniature, la statue équestre de Louis XIV est au centre de la grande allée; de 1$ plate-forme on découvre, par un temps clair, les Alpes, le mont Canigou, les Pyrénées, le mont Ventous, et à gauche un arc immense de la Méditerranée au sein duquel surgit nie de Maguelonne.

On voulait donner au président le spectacle des danses du pays, les treilles et le chevalet (las tréias et lou chivalet), mai* les dispositions avaient été si mal prises qu'il a fallu renoncer à ce divertissement. La foule s'était précipitée avec tant de furie dans le jardin, qu'il ne restait plus de place pour les danseurs Louis-Napoléon s'est contenté de faire le tour de la promenade, fendant avec peine les flots de curieux, puis il esl allé à la préfecture. Cinq minutes après son départ, ce vaste jardin était vide.

Cette danse des treilles diffère essentiellement des autres danses du midi. C'est un vrai ballet populaire qui produirait le plus grand effet à l'Opéra. Le costume des danseurs et des danseuses est charmant. Ces treilles rappellent les dionysiaques ou fêtes des vendangeurs, et il pourrait bien se faire que cette danse fût un reste du culte romain introduit dans la Gaule narbonnaise. A un signal donné, danseurs et danseuses» conduits par des coryphées, passent et repassent en cadence sous des cerceaux et des guirlandes en mousseline cl ornés de rubans et de fleurs. C'est un long serpent bariolé dont chaque anneau étincelle. Quant h la danse du chevalet, elle ne date

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que du moyen âge, et voici en quoi elle consiste : un homme élégamment costumé, ayant le corps passé à travers un petit cheval de carton, lui faire Taire le manège au son des tambourins, des fifres et des hautbois, au milieu d'un cercle formé par une troupe de danseurs en pantalons blancs, en vestes blanches et parés de rubans à leurs chapeaux. Un autre danseur, un tambour de basque à la main, fait semblant de présenter de l'avoine au cheval, qui s'incline d'abord, puis lance des ruades, pendant que les autres danseurs forment un cercle animé et agitent, en signe de joie, leurs étendards.

C'est la danse grotesque après la danse gracieuse.

A la préfecture, le président a reçu les autorités. Le maire d'une commune rurale a présenté à Louis-Napoléon la pièce suivante, qui est, comme vous le verrez, une paraphrase plus ingénue qu'ingénieuse du Pater noster :

« Notre prince qui êtes au pouvoir par droit de naissance « et par l'acclamation du peuple, votre nom est partout glo- « rifié; que votre règne arrive cl se perpétue par l'acceptation « immédiate de la couronne impériale du grand Napoléon ; « que votre ferme et sage volonté soit faite en France comme « à l'étranger. Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien « en abaissant progressivement le tarif des douanes, de raa- « nière à permettre l'entrée des choses qui nous sont néces- « saires, aussi bien que la sortie de celles qui sont super- « flues. Pardonnez-nous nos offenses, lorsque vous serez bien « assuré de notre repentir et que nous serons devenus meil- < leurs. Ne nous laissez pas succomber à la tentation de la cu- « pidité et de la manie des places, mais délivrez-nous du mal, « c'est-à-dire dos sociétés secrètes, des vices de l'enseigne- « raent, des moindres écarts de la presse, des élections de « toute espèce, et continuez à mettre de plus en plus en hon- « neur et à faire mettre en pratique la morale et la religion, « le respect à l'autorité, l'agriculture et l'industrie, l'amour de « Tordre et du travail. Ainsi soil-il ! p

Celle prière municipale est signée Charles Maislre, maire de la commune de Villeneuvelle. inulile de vous dire que Tauleur esl fier de son œuvre.— Il y a eu ce soir deux bals, le bal officiel de la mairie et le bal des ouvriers. En sortant du premier, Louis- Napoléon s'est rendu au second. A son entrée dans la salle, il a été accueilli par ce cri unanime : L'amnistie! fam- ■ nistie générale !

Après avoir assisté dans ce voyage à fond de train à tant de bals de préfectures, j'ai été ravi de rencontrer sur ma rouie un bal populaire. Ce bal, honoré de la présence de Louis- Napoléon, s'appelle le bal des griselles. Le costume favorise singulièrement les agréments de la grisetle de Monlpellier, puisque grisetle il y a ; sa taille est svelle, sa physionomie piquante, vive et souvent jolie. Malheureusement, il y a décidément trop de brunes dans le midi ; le soleil dore la peau comme les monuments. L'ouvrière raonlpellieraise est couronnée d'un bonnet de tulle brodé ou de mousseline bordée de dentelles; à ses oreilles d'énormes pendants dorés; autour de sou cou des chaînes qui tournent trois ou quatre fois; le sein est couvert, mais à demi, d'un très-petit fichu dont les pointes retombent avec grâce en forme d'écharpe sur un tablier de soie; une robe de mousseline peinte descend à peinu sur la partie inférieure de la jambe, qu'elle laisse apercevoir finement moulée sous un bas blanc qui contraste avec la spirale du ruban noir de la chaussure.

J'avais toujours enlendu dire que la mélodie était fille du midi, et qu'on ne chantait nulle part avec plus de goût et de justesse que dans ce pays des troubadours. Encore un paradoxe ou plutôt une vanterie gasconne ! Comparez les trouvères méridionaux avec les sociétés chorales de Lille, d'Anvers, de Liège, d'Arras, de Douai, de Cambrai, de Paris, et vous verrez la différence. Tacite disait cependant en parlant des populations de la Gaule narbonnaise : Ils se consolent de leurs infortunes en chantant: CantUenis infortunia sua solantur; mais

ET RÉCITS UTTRRAIKES. 331

ml est bien changé aujourd'hui depuis la Gaule narbonnaise l Tacite.

S octobre.

En sortant de l'hôtel de la préfecture de Montpellier, la votre de Louis-Napoléon est montée sur une borne, et elle auût peut-être versé si un athlète ne s'était trouvé là tout exprès )ur la remettre sur ses roues. — Monseigneur, dit l'athlète \ question en s'approchanl de la portière, quoique vieux solu de l'empire, vous voyez que je suis encore assez solide. — ous êtes un soldat de l'empire? répliqua le président. — Oui, looseigneur, j'assistais, en 1814, à la bataille de Toulouse. -Faites vérifier le fait par le préfet, répondit Louis Napoléon je ne vous oublierai pas. — La voiture se remit en marche >rès ce dialogue, descendit la grand'rue qui conduit au Pey- >u,et sortit de la ville saluée par les détonations de l'artillerie. A midi, Louis-Napoléon arrivait à Béziers, une ville charianie, située sur nAe montagne, comme la plupart des villes des bourgs du bas Languedoc. Vous connaissez sans doute proverbe : a Si Jésus-Christ redescendait sur la terre, il moisirait Béziers comme lieu de séjour, et il serait de nou- &u crucifié par les Bitérois. » Voilà un proverbe qui rend traitement justice aux agréments de la ville et à la beauté u site, mais qui me semble un peu dur pour les habitants, éziers s'était mise en frais; il n'est pas possible de voir plus e drapeaux, plus d'oriflammes, de banderoles, de mâts pauses et d'arcs de triomphe dans une sous-préfecture. Le présent a été reçu aux acclamations de la foule. A quatre eures, il faisait son entrée dans Narbonne et se rendait, esorte par les cris de la population, au palais des archevêques, n superbe monument de la renaissance. C'est dans une des illes de ce palais que Louis XIII, surnommé le Juste, si je ne îc irompe, signa l'arrêt de mort de Cinq-Mars et de de Thou. 'toc réception qu'à Béziers. Narbonne doit être une ville très-

curieuse, elle a de beaux remparts et des monuments reportables, mais je n'ai fait que la traverser.

En arrivant à Carcassonnc, on me dit que la veille, quin» ou vingt arrestations ont été faites. Carcassonne est la viil< natale de Barbès. A Castelnaudary, deux arcs de triomphe swi dressés, l'un à l'entrée, l'autre à la sortie de la ville. Toute h population est sur pied et les communes arrivent comme par tout avec les tambours ballant. Les jeunes filles vêtues de blam qui doivent offrir des fleurs à Louis-Napoléon forment <te rondes en attendant son arrivée, et chantent l'air : Sur pont d'Avignon. Quatre ou cinq vieux soldats se tiennent gra vemenlà côté de Tare de triomphe, celui-ci en chasseur, celui là en lancier. Un des cinq, n'ayant pas d'uniforme, s'est con tenté de mettre sur sa veste de vieilles épauleites de laine. I ne vous parle pas des villages qui bordent le chemin ; m sont enrubannés, enfeuillagés et pavoises. De Béziers jusqu ; Castelnaudary, le paysage est des plus attrayants. La rwii serpente entre deux vastes collines qui rayonnent au sold comme les cAles de la mer vermeille, puis la nuit jette tout coup son voile sur ce spectacle. Partis la veille de Montpellier nous n'arrivons à Toulouse qu'à neuf heures du soir.

Notre arrivée à Toulouse est signalée par une particalari i à laquelle nous n'étions pas habitués depuis notre départ J Paris. Aux portes de la ville, deux gendarmes nous demande nos passe-ports; en descendant de voiture deux autres ger d armes exigent une nouvelle exhibition de nos papiers ; enfo dans l'hôtel où nous nous arrêtons, un sergent de ville se pu sente, qui veut aussi s'assurer si nous sommes en règle. Je n'j connu que ce matin le motif de ce luxe de précautions. II \* rait que les industriels les plus habiles de la capitale ont *où profiter du voyage du président, pour aller exercer leur indrn trie dans les départements : ils précèdent d'un jour le con : présidenliel, se mêlent à la foule et jettent la sonde dans l poche des curieux.

ET ilÉCHS LITTÉRAIRES.

A Toulon, une trentaine de visiteurs sont rentrés à Icui hôtel allégés de leur montre et de leur porte-monnaie. A Aix, un de ces flibustiers s'est même aliaqué, assure-t-on, à l'intendant de la maison du président, et a essayé de couper une ceinture de cuir qui contenait dix-huit mille francs en or. Aucun de ces messieurs n'a encore été arrêté» mais ils sont signalés sur toute la roule, et il est probable qu'ils ne rentreront à Paris que sous bonne escorte.

Toulouse, ce chef-lieu de la Haute-Garonne, pourrait être une capitale si sa population répondait à son étendue. Partout des rues larges et moins mal pavées que les rues des autres cités méridionales, de vastes places, un nombre incalculable de grands hôtels, habités chacun par une seule famille, de belles fontaines, d'immenses promenades, des quais et des ponts superbes. Mais l'herbe croit dans quelques-unes de ces rues; mais vers huit heures du soir ces places sont désertes; mais la vie ne circule pas dans ce grand corps frappé depuis soixantedix ans par la centralisation. Je me rappelle qu'en 1836, M. Henri Fonfrède écrivait dans le Journal de Paris, au milieu d'un rire universel, que dans le cas de certaines éventualités, le midi se séparerait du nord et du centre et se reformerait en royaume d'Aquitaine. Je ne suis plus étonné aujourd'hui que le plus fougueux et le plus exalté des Girondins de noire temps ail laissé tomber de sa plume celte superbe menace. Ici, en effet, la haine provinciale contre Paris est plus forte que partout ailleurs.

Toulouse et les cités voisines vivent encore au milieu des souvenirs de leur splendeur passée. On regrette les vieux privilèges provinciaux, et il n'est pas un habitant qui ne vous parle de cette époque où les états du Languedoc refusaient quatre millions à Louis XIV. Tous ces relours vers un temps qui n'est plus sont entremêlés, bien entendu, d'hyperboles poétiques sur les capitouls et sur Clémence Isaurc.

Le monument dont les Toulousains sont le plus fiers, c'est

l'hôlel de ville, lisez le Capitale, situé à peu près au centre de la ville. La façade de ce monument date du dernier siècle. Elle est décorée d'un ordre d'architecture ionique colossal, qui porte un soubassement continu avec des portiques refendus; Tavant-corps du milieu a huit colonnes de marbre rouge do Carrare. 11 est terminé par un fronton triangulaire dans le tympan duquel figure le médaillon césarien de Napoléon.

Le corps de logis, masqué par la façade, est de la renaissance et du meilleur style. La première cour est terminée à gauche et à droite par des arceaux qui soutiennent les galeries supérieures. Deux portes, ornées de colonnes cannelées, sont remarquables par trois belles figures enlacées autour de l'archivolte. Celle cour est vraiment admirable par son harmonie. Au-dessus de l'entablement est une niche où se trouve placée la] statue de Henri IV en marbre noir. C'est dans cette cour que Louis XIII ou plutôt Richelieu fit trancher la tète au dernier Montmorency.

C'est aussi au Capilole qu'ont lieu les séances académiques des jeux floraux. C'est la que s'effeuille annuellement cel intarissable bouquet de violettes, de soucis, d'églanlines, de pervenches, qui se métamorphosent en espèces de 200 à 500 fr. dans la poche des vainqueurs. Un complaisant cicérone m'a conduit dans la salle de Clémence lsaure, et m'a fait admirer la statue en marbre de cette vierge poétique. Mon guide m'a appris, en outre, que l'Académie des jeux floraux est la plus ancienne de l'Europe, et qu'elle était en treize cenl cl tant composée de sept troubadours qui prenaient le titre de mainUnadors delgay saber. Vous voyez qu'on apprend quelque chose en voyageant. Que donna Clemtnta haura pardonne tous se> quolibets au Charivari!

Un autre monument vraiment curieux, c'est l'église de Saint- Seruin, qui date, dit-on, du onzième siècle ; cette église, trèsélevée, a la forme d'une croix allongée ; elle est chaque jour encombrée par la foule qui vient prier à la porte du caveau

où sool enfermées de précieuses reliques dont les principales, «Taprès ce que m'a dit le suisse, consistent en un morceau de U Traie croix, une épine de la couronne du Christ et un fragment de robe ayant appartenu h la sainte Vierge.

Le courrier qui part dans une heure rae force de passer sous silence les autres curiosités de cette grande ville dont les environs sont agréables. Ce n'est plus le chaud paysage de la Provence, ni le panorama d'Avignon ou de Montpellier : tout est verdoyant sur les bords de la Garonne, mais la vue ne s étend pas au delà de quelques lieues. On m'a dit que, du haut du vieux pont, on apercevait par un temps clair les cimes neigeuses des Pyrénées Je les ai vainementeherchéesà l'horizon.

S octobre.

Le cinq nous arrivons à Agen. Ces deux départements de Tarn-et-Garonne et de Lot-et-Garonne sont un immense jardin. Toute celle partie du midi est verte, fertile» cullivée comme la Touraine. Agen a de magnifiques promenades. On comprend tout de suile, à l'aspect des allées plantées de grands arbres qui entourent leurs villes, que les habitants du midi vivent moins dans leurs maisons que sous les ombrages. Tous les méridionaux sonl péripatéticiens. Le Cours* est leur jardin d'Académus. Agen a une rue bituminée, s'il vous plaît. , J'ai voulu voir la grartde merveille de la ville et du département, Moussu Jasmin, et j'ai même eu l'honneur insigne de me Caire raser par ce rapsode languedocien. La boulique de Jasmin est sur le cours Saint-Antoine, une vraie boutique de perruquier des anciens jours. Dans une vitrine sont étalées les œuvres du poète, et sur une table on voit éparpillés avec ordre les journaux qui ont parlé de lui. La Revue des Deux-Mondes est négligemment ouverte juste à Fendrait où commence un certain article consacré au barde gascon. Laulre côté de la boulique appartient tout entier au cosmétique et à la pommade. Utile dulci.

Presque tout le monde connaît les œuvres de ce poète vraiment inspiré et vraiment populaire : a Vous êtes l'Homère de notre temps, » lui écrivait l'été dernier M. de. Lamartine, et le chantre d'Elvire ne faisait pas en cette occasion une complaisante hyperbole. Jamais poète (j'excepte Béranger) ifa exerce sur le peuple une plus souveraine influence. Tous les paysans du midi savent ses chants par cœur, et lui demandent sans cesse des vers nouveaux. Pendant que je causais avec Jasmin, entra un campagnard qui venait se faire couper les cheveux. A peine eut-il pris place sur la chaise de paille, qu'il dit à Jasmin : — Moussu, diga nouss ouna devise en mè coupant fou* piels (Monsieur, dites-nous des vers en me coupant les cheveux). — Pas aujourd'hui, répondit Jasmin, je suis trop occupé : ce sera pour la prochaine fois. — La conversation de Jasmin est vive, colorée, pittoresque comme sa poésie. Je lui demandai s'il avait fait une pièce de vers à propos du passage de Louis-Napoléon. — Non, me répondit-il, pas encore ; mais si je le vois ce soir, voici ce que je lui dirai : et l'œil inspiré, il improvisa une douzaine de vers en patois dont je vous envoie la traduction :

« Prince, je viens vous demander un service pour on homme qui fut votre ennemi personnel; aujourd'hui, il est terrassé, vaincu, impuissant; sa mère est octogénaire, elle meurt de faim ; sa femme et ses enfants sont dans la misère; sa maison craque de pauvreté. Rendez -le à son pays, il ne peut pas vous faire de mal. Il peut vivre ici, il meurt dehors.»

L'homme dont parle Jasmin, et qui meurt dehors, c'e>l M. Baze. Que Jasmin soit entendu !

Le poêle étant occupé à raser ses pratiques, sa femme me conduisit ensuite dans une chambre que Jasmin appelle s»n musée, et où sont glorieusement étalés les prix qui lui ont été décernés par les villes où il a promené sa muse populaire, précieuses reliques qu'il montre avec orgueil. Depuis vingt ans, le rapsode a récollé dans ses courses poétiques cent quarante

tiîlle francs, qui ont été consacrés à soulager des infortunes, a réparer des églises de village, à doter de pauvres orphelines. Le coré de Vergt et ses paroissiens lui ont envoyé un tableau représentant l'église de Vergt. Ce digne prêtre avait entrepris de bâtir une église à ses frais, mais, n'ayant plus d'argent pour élever le clocher, il s'adressa tout naturellement à Jusmin. Celui-ci fit une tournée dans le midi, rapporta vingt mille francs, et aujourd'hui l'église de Vergt a un clocher, que la commune a baptisé le clocher Jasmin. Heureux Jasmin, qui bat monnaie avec sa muse, et qui, de plus, est un généreux et honnête homme!

Auch a donné au poète une coupe d'or, Toulouse un rameau d'or, Gaillac une bague, Angoulème une tabatière d'argent; Vîlleneuve-rAgen lui a fait présent d'un cachet, œuvre remarquable de Froment-Meurice, et dont les quatre faces sculptées en relief représentent des sujets tirés des poèmes de Jas* min. 11 y a là aussi sur la commode des cadeaux du duc et de la duchesse d'Orléans. En me montrant toutes ces belles choses, la femme du trouvère languedocien me disait: « La muse est venue visiter mon homme; il l'a reçue comme un ange du bon Dieu, et depuis ce jour, tout a prospéré dans notre maison. » Maison bénie du ciel, en effet, où Pop respire à la fois les trois plus rares parfums de la terre : la poésie, la bien-

ct le bonheur !

Bordeaux, tout le monde le sait, est une superbe ville. Nulle part ailleurs on ne trouvera réunis un port plus magnifique, des voies de communication plus belles, des places plus larges, des boulevards, des promenades plus splendides. Dans ces vastes

Tn

palais. Quand on arrive dans cette ville par la route de Paris, il est impossible de n'être pas frappé de l'aspect majestueux du port demi-circulaire où se dresse une forêt de màls, et qui

s'offre aux regards dans toute son étendue. Du côté de la ville, ce qui frappe la vue tout d'abord» c'est la tour Saint-Michel, au haut de laquelle se démènent les grands bras du télégraphe, ce sont les flèches de la cathédrale, le Lion-d'Or, la tour d». l'Horloge et le dôme du Grand-Théâtre. Quant aux environs, ils sont délicieux. On n'aperçoit que d'élégantes villes bâties à mi-côte sur le renflement de ces coteaux célèbres dont les produits égayent les tables de l'univers gastronomique : le médoc, le pichon-longueville, le châ(eau-margauœ% le détourne/, le hant-brim, petits coins de terre privilégiés dont les cailloux valent de l'or.

Bordeaux est tout juste la contre-partie de Lyon, dont je vous parlais il y a quinze jours. A Lyon, on thésaurise, on empile sous sur sous; ici, au contraire, on mène la vie à grandes guides, et le commerçant ne gagne de l'argent que pour le dépenser. Tout reluit dans cette ville, et là malheureusement, comme ailleurs, tout ce qui brille n'est pas or. U plus mince négociant a des appartements princiers, un nombreux domestique, une voiture, des chiens de chasse, maison de ville et maison de campagne. Paraître, voilà toute la politique du commerce bordelais. Un habitant me disait ce malin: Nos barons de l'industrie et du négoce se nourriraient volontiers de pommes de terre pourvu qu'on crût dans le public que leur table est chargée de perdreaux truffée.

Un jeune écrivain du terroir, M. Saint-Rieul-Dupouy, a dit à propos du chef-lieu de la Gironde : a Bordeaux est atteint d'un mal sérieux qui le tue; il a au cœur un cancer qui le dévore et le ronge : c'est la vanité, l'orgueil, l'amour effréné de luxe, la passion immodérée de l'argent ; Bordeaux a un cœur de métal : c'est le Turcaret des villes de France. »

Et il faut dire, en effet, qu'il suffit de s'être promené une heure dans cette ville pour comprendre que la grande ambition de tous ces hommes et de toutes ces femmes, c'est pour ceux-ci l'apparence de la richesse , pour celles-là tous les

dehors Je la vie élégante el inoccupée. On joue au mieux logé, à la mieux mise, au mieux empanaché» à la plus belle, au plus favorisé, à la plus à la mode. C'est la ville des diamants, des pierreries, des satins, des dentelles, du luxe qui s'étale et se porte sur les épaules. On vit en un mot pour les autres et pas du tout pour soi. Le caractère des Bordelais a subi l'influence de ce jeu perpétuel de la mise en scène. Ces anciens Girondins manquent en général de persistance dans les idées; ils vont et ils viennent un peu au hasard du fait qui domine et de la brise qui souffle. Ils se précipitent dans tous les événements avec celle spontanéité irréfléchie qui est à la fois le beau et le mauvais côté des natures méridionales.

Et cependant, malgré ses monuments, ses quais, ses quinconces, que Ton admirerait à Paris, ses femmes, qui sont les plus jolies et les plus piquantes du midi , ses vaisseaux qui se pressent dans le port, Bordeaux, dans les jours ordinaires, est sombre et monotone. Toute la vie de ce grand corps a reflué au centre. Même aujourd'hui, où cent mille visiteurs sont accourus, les quais et les places semblent vides ; le quartier du Chapeau-Rouge et ses environs seuls sont encombrés. Bordeaux est en pleine décadence : Marseille et le Havre ont détrôné cet ancien sultan commercial.

U société bordelaise se recrute dans le négoce. Il y a bien aussi, comme dans la plupart des villes, une noblesse, mais celle-ci vit à l'écart, retirée dans ses hôtels ou à la campagne ; elle émigré devant le plaisir; el à ce sujet je vous dirai que la noblesse légitimiste de Toulouse a complètement rompu la glace: elle a été prise d'un mouvement d'enthousiasme et s'est ralliée en masse. A la réception des dames, qui a eu lieu à la préfecture, les salons de M. Chapuys-Montlaville recevaient Pour la première fois depuis vingt ans les douairières et les fidèles de la branche aînée, qui boudèrent avec tant de persistance le gouvernement de la branche cadette.

Le peuple de Bordeaux, comme celui de Marseille, a une

profonde affection pour la ville natale et un légitime orgueil pour ses monuments et ses beaux quartiers. Ce matin, je me dirigeais vers la rue Rase, et en passant sur les quinconces, je demandai mon chemin à un homme du peuple. — La roe Rase est vers les Char Irons, me répondit-il. — Merci, lui dis-je, mais où sont les Chartrons? — Vous ne savez pas où sont les Chartronsî — Non. — C'est un peu fort! — Mais je suis étranger. — Ah 1 en effet, il faut être bien étranger pour ne pas savoir où sont les Chartrons. — Le tout relevé de ce ton et de cet accent qui sont les épices du langage méridional.

J'ai remarqué aussi qu'à Bordeaux le patois est à peuprà inconnu. A Toulouse, au contraire, tout le monde sait le patois, même la bourgeoisie, un détail qui n'est pas indifférent et qui explique le caractère bien distinct de ces deux villei Toulouse, une grande cité comme Bordeaux, garde avec une sorte de religion sa vieille physionomie ; Bordeaux, au contraire, fait tous ses efforts pour effacer l'empreinte primitive. Les Bordelais disent, en parlant des habitants de Tonneios, qui n'est qu'à quinze lieues de Bordeaux : « Les gens du midi. »

En dépit de quelques-unes des réflexions qui précèdent, Bordeaux est une ville curieuse pour l'observateur, etagréabl: pour l'habitant... à la condition qu'il soit riche ou qu'il le paraisse. De toutes les villes de province, c'est celle, sans cootredit, qui se rapproche le plus de Paris. Je ne sais trop si c'est un éloge.

FUf.

CORHRIL, imprimerie de CRftTt:.

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