G CRITIQUES
de porcelaine, de faïence, des verreries, des papeteries, des hauts fourneaux, des forges, que sais- je encore? et de plus la patrie de maître Adain Billault, s'il vous plail! un ouvrier menuisier qu'on ne connaît que par de médiocres chansons, et qui a laissé des sonnets et des stances admirables.
II est inutile de vous dire que les hôtels et les dernières auberges sont inabordables. Tout est plein. On dine où on peut, on couche je ne sais où. L'hôtel de France a loué le collège, et a transformé toutes ses salles en dortoirs. A l'hôtel de l'Europe, on s'étend dans un grenier, sur une botte de paille. La location de cette botte de paille ne coûte guère que cinq francs. Vous voyez que c'est pour rien. Le prix des denrées a augmenté dans la même proportion, et malheur à celui qui n'a pas retenu le malin son dîner du soir. Pour vous donner une idée de l'encombrement des hôtels, je vous citerai un fait qui m'est personnel.
Je suis arrivé à Nevers ce malin à trois heures, en compagnie de quelques autres voyageurs; les conducteurs d'omnibus ont commencé par nous déclarer que nous ne trouverions pas une place dans une auberge. Cependant, comme nous ne voulions pas rester à la belle étoile jusqu'au lever de Taurort, nous nous mimes à la recherche d'un logement. Après avoir couru d'un hôtel à un autre, je finis par trouver, pour ma part, une chambre de servante située au fond d'une basse-cour, e: au rez-de-chaussée. J'y étais installé depuis un quart d'heure environ, lorsque l'hôtelier entra, suivi d'un grand monsieur qui se trouvait dans l'embarras où j'étais moi-même quelques minutes auparavant. — Ne vous dérangez pas, me dit poliment mon hôte, monsieur vient se coucher sur ce canapé. Je regardai autour de moi, et je vis en effet une chose de lroi> pieds de long, qui pouvait à la rigueur avoir été un canapé avant la révolution française. Le nouveau venu se plia en deu\ ou eu trois sur ce canapé, et... je m'endormis. Quant à lut, qui était d'une taille de géant, et qui avait pour lit un canaj*
de trois pieds au plus, il me dil le lendemain qu'il n'avait pas fermé l'œil, et que jamais les victimes de Procusie n'avaient été plus endolories et plus courbaturées que lui; puis il me souhaita le bonjour et s'en fut à la recherche d'une chambre quelconque. Pour n'être pas en reste de politesse avec ce voyageur peu favorisé, je ne pus m'empècher de lui souhaiter pour la nuit prochaine une meilleure chance ou tout au moins un canapé plus long.
Nevers n'est pas riche en architecture. Les habitants sont trèsfiers d'un certain arc de triomphe dressé en mémoire de la bataille de Fontenoi. Sur la courbe de Tare en question sont gravés des vers de M. de Voltaire, historiographe du roi. Voilà un homme qui a bien fait d'être historiographe de Louis XV pour arriver à la postérité.
Moulins, 16 septembre
Cest la troisième élape du voyage présidentiel; nous sommes à Moulins, en Bourbonnais, comme on dit ici, une jolie ville et une vieille province. On sait que le caractère physique et moral de l'homme se lie intimement à la nature et a la configuration du sol qu'il habite. Les populations de la Bretagne, de l'Auvergne , de la Flandre, de la Provence, si diverses d'aspect, ont une physionomie particulière qui se révèle dans leur langue, dans leur costume comme dans leurs monuments. Il n'en est pas absolument de même du Bourbonnais, formé jadis aux dépens de trois provinces limitrophes. Quand on jette un coup d'œil rapide sur le pays, on comprend tout de suite que ses habitants doivent avoir un tempérament différent suivant les lieux. Ceux du sud tiennent de l'Auvergnat; ceux de l'ouest, du Berrichon ; ceux du nord ont plus de rapport avec le Bourguignon.
Moulins, je l'ai dit, est une jolie ville, mais elle n'a rien qui arrête l'esprit et le regard , rien qui ait exigé beaucoup
d'efforts el de lonss travaux. Les maisons y sont propres a simples, ce qui n'erapùehc pas qu'elles aient quelque élégance el un peu de coquetterie dans leurs atours. A l'extérieur, elles sont peintes, vernies et badigeonnées; à l'intérieur, le confort n'y est pas négligé. Cet aspect riant des rues et de la population est surtout remarquable qr.and on a passé deux jours à Bourges, ce chef-lieu de l'ennui malgré ses magnifiques monuments. Ce qui donne à Moulins sa riante physionomie, c'est sa ceinture de promenades. Des berceaux de tilleuls, des avenues d'ormeaux, des allées de platanes, des jardins pleins d'ombre, puis l'Allier et son pont monumental, et à l'horizon, des montagnes dont les cimes vaporeuses se confondent avec l'azur du ciel.
Quant aux monuments, ils sont en petit nombre. Moulins a perdu ce qui la distinguait dans les siècles passés, ses édifices civils et religieux ; quand on a vu la mal coiffée, la tour de Jacquemart, la cathédrale et le tombeau du duc de Montmorency, il n'y a plus rien d'intéressant à visiter, à moins qu'où n'aille à la bibliothèque publique examiner la fameuse Bible manuscrite de Souvigny, qui est connue de tout le monde savant.
Et cependant le Bourbonnais est plein d'antiquaires el d'archéologues; un éditeur célèbre de Moulins, M. Desroziers, qui a publié V Art en province, ei Y Ancien Bourbonnais , deux ouvrages que tout le monde connaît, a donné l'élan à ses compatriotes. Si vous pénétrez dans une maison il ne sera pas rare de trouver un fouillis de choses curieuses entassées pèle mùie dans une pièce tendue de cuir basané. Des bahuts découpés de trèfles, des dressoirs en cariatides, des porcelaines de Chine, des émaux de Limoges, des faïences de Nevers, puis une foule de riens précieux arrachés aux dévastations du temps et des hommes.
Ce qui m'a frappé à Bourges comme h Nevers, c'est l'absence de toilettes. Peut-être n'ai-je pas été assez heureux
pour les apercevoir au milieu des rues encombrées de campagnards et de campagnardes, parmi ces ouvriers de Fourchambaut ou d'ailleurs qui passaient militairement, défilant devant le président de la république avec leurs bannières et leurs instruments de travail.
Ici, c'est autre chose : la campagne est arrivée à Moulins comme elle était accourue à Bourges et à Nevers; les populations rurales du Bourbonnais portent même à leurs chapeaux des papiers sur lesquels on lit, imprimée en gros caractères, celle simple inscription : Vive T Empereur ! Mais la population citadine se détache tout à fait de ce fond un peu uniforme du tableau. Dès huit heures du matin, Moulins est en grande toilette (je ne parle pas de la toilette officielle de l'entrepreueur des fêtes); toutes les robes de soie de la ville sont sorties de l'armoire ; tous les habits noirs ont été décrochés du porte-manteau ; le gant paille court les rues dèi l'aube. On dirait d'une ville qui sort du bal. Les artisanes se font remarquer par leur mise originale et par leur chapeau de paille bordé de velours noir et coquettement relevé par devant et par derrière. L'habitant du Bourbonnais est glorieux (un terme du pays), cela se voit tout de suite. Vous savez d'ailleurs qu'il y a un vieux proverbe qui dit:
Bourbooichoo, habits de velours, rentre de son.
Toujours est-il que Moulins n'est pas moins pavoisé que Bourges et que Nevers. Les drapeaux, les banderoles, lesgonfanons peinturlurés, les guirlandes, les devises, le feuillage, tout cela nous suit partout. On sort d'un arc de triomphe pour passer sous un autre ; les cris qu'on entendait à Bourges on les entend ici. Les baigneurs et les buveurs d'eau des environs n'ont pas voulu manquer l'occasion d'assister à la fête, et Néris, Bourbon, Vichy, ont expédié à Moulins tout leur personnel de constitutions délicates. Les hôtels sont de plus en plus ina-
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bordables ; en vérité je vous le dis, le voyage du président fera la fortune des hôteliers et des restaurateurs, qui vous répondent brutalement, quand on se récrie contre le prix fabuleux de leurs dîners : Que voulez- vous ! le prince ne passe pas ton* les jours.
Dans ce pays les danses sont ce qu'il y a de plus intéressant : j'ai vu danser la}bourrée bourbonichonne pendant que le monde officiel allait au bal. La musette se fait entendre; aussitôt garçons et jeunes filles se rangent sur deux longues lignes parallèles, face à face et les bras pendants, comme une recrue à son premier service. A un signal donné, les filles se laissent prendre la main et embrasser sur les deux joues; alors, la partie s'engage, la ligne des filles s'avance en mesure el la ligne des garçons se retire en cadence ; puis la première recule à son tour et la seconde vient eu avant; puis les uns vont à droite, les autres à gauche, mais dans un sens opposé. Voici qu'on est dos à dos, mais Ton se retrouve bien vite de front pour recommencer l'allée et la venue. Cet exercice dure des heures entières, et malgré les chocs, malgré la fatigue, maigre les coiffures dont les édifices chancellent, il faut aller, el l'on va tant que le cornemusier a de souffie pour enfler sa muselle, a Celte bourrée est la plus surprenante chose du monde, écrivait madame de Sévigné à madame de Grignan, sa fille; des paysans et des paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté, une disposition! Enfin j'en suis folle ; je donne tous les soirs un violon et un tambour de basque à Irès peliis frais, et dans ces prés et ces jolis bocages, c'est une joie que de voir danser les restes des bergers et des bergères du Ligiion. * J'ai vu danser aussi ces bergers et ces bergères, mais un habitant de Moulins a tout à coup gâté le plaisir que je prenais à ce spectacle en me disantque ce n'était pas là la vraie bourrées la classique bourrée d'Auvergne. 11 y a des gens qui seraient bien fâchés de vous laisser une toute petite illusion.
Nous quittons Moulins; ju>qu'à la Palisse le trajet n'a rien
>ffert de remarquable. Les villages qui bordent la grande roule iontpavoisés de drapeaux. A la Palisse, qui a élève deux arcs le triomphe ornés d'aigles, d'initiales et de légendes, le président fait une halle et est complimenté par les autorités. Celle ville de la Palisse est dominée par un château crénelé qui a ippartenu à ce Chabannes de la Palisse mort de maladie et si onnu par lachanson. Soyez donc un grand homme de guerre, : compagnon de Gaston de Nemours, le commandant de ayard et l'ami de François Ier, pour qu'un vaudevilliste anoyraevous décerne, dans un moment de belle humeur, un revêt de niaiserie qui traversera la poslérilé ! Le château de i Palisse appartient aujourd'hui à M. le général marquis de •habannes, le descendant du héros chansonné. A partir de elle petite ville, la route change toul à coup comme une déoration d'opéra ; nous quittons les horizons gracieux mais un eu monotones du Bourbonnais; le paysage s'anime et s'arandit; le chemin tourne sur des précipices, et nous voyons oui aulour de nous les vieilles montagnes étagées les unes ur les autres du Forez.
18 septembre.
A Roanne on trouve un tronçon de chemin de fer qui vous 3ène cahin-caha à Saint-Élienne.Voilà un chemin de fer plein e laisser-aller et de bonhomie, un vrai rail'way de famille. )'abord pas de gare, pas de bureau, pas d'employés. On voit ois ou quatre wagons remorqués par une petite locomotive ui fume comme un cigare allumé. On se place où Ton veul, ton attend pour partir que le train soit complet: « Encore irois places de wagon pour Sainl-Étienne! trois places! trois places! » tel est le cri du conducteur, qui ne manque jamais ajouter : a On va partir à la minute. » Ce cri désespéré reorte la pensée du voyageur vers les beaux jours éclipsés du hicou parisien. Enfin la machine pousse son petit sifflement,
et le convoi se met en marche. Pour peu qu'il rencontrerai , voyageur au bord d'une route, le conducteur est trop polîpoai ne pas s'arrêter. Tous les propriétaires des maisons qui bordent la voie ferrée ont l'avantage de posséder une station , leur porte. Ici on a sa station comme dans le midi on a sa bastide. C'est un luxe. Le convoi fait cent tours de roue, il s'arrête cinq minutes et il repart pour s'arrêter encore. Quand m rencontre une côte (car il y a des montées et des descentes sur ce chemin), les voyageurs descendent de wagon, prennent devants et montent la côte à pied. Si l'on s'est attardé à contempler un point de vue ou à prendre les croquis d'un site <* d'une ruine, on n'a qu'à presser le pas, et on finit toujours par rattraper le convoi. C'est ainsi que de station en station, ck , descente en montée, il ne faut guère plus de six heures pour parcourir l'espace de dix-huit à vingt lieues. | Ce n'est pas moi qui me plaindrai de la lenteur du convoi. Il est impossible de trouver au monde un chemin de fer p!b> pittoresque et qui offre de plus charmants points de vue. Ce chemin de fer, le premier qui ail été établi en France, ne cherche pas, corn mes les voies ferrées qu'on a faites depuis, à (urcer la difficulté : il la tourne ; il n'éventre pas la montagne, il ne saule pas à pieds joints par-dessus la vallée : il vous promène tranquillement au milieu de toutes ces belles choses, vous donnant le temps d'admirer tout ce qui s'offre à vutrt vue. Et quel panorama que ce parcours de Roanne à Saini- Étienne ! Une nature agreste s'il en fut, des ruines, deséla?c« de montagnes à tous les horizons, des crêtes hérissées de rochers, desraamelons verdoyants et silencieux, des forêts de pir> et des allées de saules et de peupliers. Deux natures, deux contrastes frappent le regard : une plaine immense où paissent dotroupeaux de bœufs, une montagne aride avec des rocs pendan t où sautent les chèvres ; une vallée fertile et un sol calciné, U Bélique et la Sologne séparées par un ruisseau. Au milieu dt la roule, on apeçoildu côté des montagnes une cime blcuàin,
]ui se détache comme une pyramide sur un fond de rochers. Nestlé mont Izour, un nom qui ne ferait pas mal au bout d'un vers de romance. Au pied du mont Izour coule le Lignon, cet amoureux ruisseau qui s'égarait jadis en tant de sinuosités à travers le pays de tendre. C'est là, au pied de ce monticule, iu milieu de ces champs plantés de bouquets d'arbres, qu'ont enu cour plénicre les héros et les héroïnes du roman de Y Asrêe; c'est là que d'Urfé conduisait par la main ses bergers enubannés et ses bergères en talons rouges; les brebis qui coûtent cette herbe tendre et illustre ne sont plus aussi blanhcs et aussi peignées que leurs aïeules ; les bergères qui triaient là-bas sous ces saules en robe de sureau et en sabots ic sont plus des princesses déguisées qui ont fui la barbarie l un père. Tout dégénère, hélas !
Au penchant de ce mont Izour, on voit encore aujourd'hui e château qu'habita pendant si longtemps d'Urfé. Il appartient i un ancien pair de France, M. le duc de Cador. Qui m'aurait lit que j'allais retrouver le Lignon et d'Urfé entre ^fabriques e Roanne et les hauts fourneaux de Sainl-Ètienne m'aurait icn étonné. Un peu plus loin nous nous arrêtons à Feurs, un >li village qui a élevé un monument à la mémoire de ce maleureux colonel Combes qui trouva en Afrique une mort si lorieuse. Combes était né à Feurs. Puis nous sautons paressusle Furens, un ruisseau grand comme la main, qui se îéiamorphose en torrent à de certaines époques, et qui, il y deux ans, fit tant de ravages dans toute la contrée. Les eaux u Furens sont renommées pour la trempe de l'acier. Bientôt e ne sont plus des moulons, des bacheleltcs cl des bergers ue nous voyons dans les prairies, mais des usines : Sainllienne n'est pas loin, et, en effet, un quart d'heure ne s'é- ^iile pas sans que nous approchions de la patrie des fabriques, es hauts fourneaux, du charbon de terre et de Jules Janin. Saint-Étienne, c'est Roanne en grand, Roanne perfectionée; les rues y sont plus larges, les maisons plus hautes, la
population plus nombreuse el l'air plus empesté des vapeurs du charbon de terre. Toutes les rues, toutes les places sont bordées de bâtiments noirs et enfumés qu'on dirait détrempés à la suie; dans la plupart de ces hautes maisons percées de quatre rangs de grandes fenêtres et qui ressemblent à des manufactures et à des casernes, vit une population hâve, chétive, qui m'a rappelé la population des plus trisles quartiers de Londres, les quartiers de Saint-Gilles et de Black-Friars. La ville est toujours enveloppée d'une épaisse couche de fumée que les rayons du soleil ont de la peine à percer. Ces bande* rôles de soie, qui flottent au milieu du brouillard par un soleil splendide, ces feuillages, ces fleurs, ces guirlandes sur ces noires murailles, tout cela produit un singulier effet. C'est la joie et la tristesse réunies, une corbeille de mariée sur un corbillard. Cet air triste et sombre est, hélas! le caractère distinctif de toutes les grandes cités industrielles. Sur la chaussée des rues, macadamisées avec de la poussière de charbon, on a semé du sable pour la circonstance ; mais l'ancien vêtement perce en maint endroit sous le nouveau.
19 septembre.
On attribue la fondation de Lyon au consul Numatias Plancus,qui la peupla de citoyens romains, que les Àllobroges... Je vois d'ici mes honorables confrères de la presse parisienne, entrer ainsi en matière, et rappeler, à propos du passage do Louis-Napoléon, la Gaule Celtique et la Gaule Lyonnaise. Bio: qui n'ai pas l'avantage d'être un savant, je vous parlerai loui simplement de Lyon tel qu'il est aujourd'hui. La seconde citt: de la France s'offre tout d'abord au visiteur avec des rue> noires, droites qui se frayent un chemin au travers de maisons colossales, enduites d'une couche sombre, le pavé est constellé de pointes aiguës comme les souliers d'un Auvergnat. Partout de bâtardes allées, des boutiques obscures, de grande*
portes cintrées munies de barreaux de fer éclairant les ténèbres de magasins que le soleil n'a jamais égayés de ses reflets doré?, et où la lampe s'allume quelquefois dès le milieu du jour. Une population soucieuse, affairée, peu curieuse de la forme. Eldans les rues, pour tout luxe d'équipages, de bruyants baquets, de lourds véhicules roulant des montagnes de ballots. Ajoutez à cela une atmosphère grise, humide, saturée neuf mois de Tannée de ces brouillards tamisiens qui portent la moitié d'old merry England à l'expatriation, et l'autre moitié au suicide : tel est le polyorama qui frappe l'étranger quand il met pour la première fois le pied dans celte grande et industrieuse cité.
Quant au Lyonnais, c'est une sorte de Hollandais probe, actif, économe, laborieux, mais auquel le ciel, dans sa justice distributive, a refusé, en compensation des solides vertus dont il l'a doué, les grâces frivoles de l'affabilité et de la sociabilité. Le Lyonnais ne se pique ni d'être gai ni d'être aimable. Il rit ou il cause quand il en a le temps. Son commerce, son industrie, ses chiffres l'absorbent tout entier. De \h sa physionomie morne et grave. H est austère sans effort, car il n'a pas besoin de luxe, de plaisir, et il n'en soupçonne pas même le goùl. U dîne à deux heures, soupe à neuf et se couche vertueusement comme un marchand du moyen âge. Ses jours, qui ne diiTèreat pas sensiblement de ses nuits, il les passe la plume à l'oreille, dans une façon de rez-de-chaussée ou plutôt de cave, devant son grand livre, le répertoire de ses affaires, le grand tnierèl de sa vie. Non-seulement il blâme le luxe chez autrui, mais il ne l'aime pas pour lui. Les dépenses de l'étalage, qui fleurs soutiennent le crédit, le compromettraient à Lyon. La seule joie que se permette le négociant enrichi consiste à acheter quelque maison de campagne dans les environs de la ville pour y aller passer patriarcalcment le dimanche. Dans la semaine il n'ambitionne guère d'autre divertissement que celui de fumer sa pipe et de humer de la bière.
Lyon est, comme vous savez, la grande jésuilière de la France. Le clergé, nombreux, influent, discipliné, y exerce un empire immense. Cette domination cléricale accroît la teinte d'ascétisme déjà si prononcée qui s'étend sur toute la ville. Les lieux de plaisir même se ressentent de cette tendance abolitionniste de la forme, de la couleur, de la gaieté, de la dépense et de la majeure partie des joies et des splendeurs terrestres.
L'étranger qui se sent envahi par les vapeurs de la tristesse et de l'ennui, ne sait comment s'y prendre pour combattre celte mal* aria. Le café, ce grand narcotique de l'existence provinciale, n'est pas un topique bien efficace contre Yinfluenw locale. Mornes et enfumés, les cafés lyonnais ressemblent plus aux tavernes anglaises qu'à ces élégants cafés élevés par U génie des limonadiers artistes à la demi-lasse parisienne. Map la gastronomie peut être d'une grande ressource. Lyon, situ, entre les crus de Bourgogne et de l'Ermitage; Lyon qui centralise à son profit les truites du lac de Genève, les écrevisses de Nanlua, les carpes renommées de la Saône, les brochets du Hhftne, les volailles de la Bresse et les bœufs gras du Cbarollais, est la ville gastrosophique et culinaire par excellence; mais les plus célèbres restaurants de Lyon, où l'on fait véritablement la meilleure cuisine du monde, sont installés dans des salles que dédaigneraient nos cuisines à vingt-cinq sous. H faut être dilettante culinaire pour passer, par égard pour le fond, sur cette complète absence de la forme.
Et cependant, il faut le reconnaître en dépit des réflexions qui précèdent, Lyon a non -seulement tous les caractères delà grande ville, mais encore un genre de beauté sévère qui peut émouvoir le touriste et l'artiste. Je ne sais rien de plus saisissant que le double coteau au milieu duquel coule la Saône. Le front ceint d'une épaisse couronne d'édifices, le géant semble tout à la fois protéger et menacer la ville. Qui pourrait se défendre d'une vive admiration à l'aspect de ces hauteurs célèbres, la Croix-Rousse et Fourvières, qui surplombent de
toutes paru la ville basse à demi noyée dans la brume? Quelle plus magnifique situation que celle de la vieille cité romaine couchée au milieu de ce vaste cirque de montagnes, entre le Rhône rapide et la Saône paresseuse, qui l'élreignent de leurs bras humides avant de s'unir dans un suprême embrassement!
J'ai fait, comme tous les visiteurs, mou pèlerinage à Notre- Dame de Fourvières, et sur la terrasse qui domine Lyon et ses leux fleuves, j'ai pu voir, par un ciel pur, un des plus beaux spectacles qu'il soit donné à l'homme de contempler : à l'orient la chaîne des Alpes, dont les cimes apparaissent comme des nuages festonnés ; au nord, le mont Cindre, avec des percées " i permettent h la vue de s'étendre vers la Côte-d'Or ; à l'ocîident, le commencement des chaînes de l'Auvergne ; au midi, te montagnes nuageuses, et dans la plaine, des maisons, des clochers, des villes et des forêts qui sont comme les ombres de ce majestueux tableau.
Lyon n'est pas dépourvu de monuments dignes de fixer l'attention de l'antiquaire, de l'architecte ou simplement te Vhutnble voyageur. L'hôtel de ville, qui, selon l'opinion populaire, est le plus beau d'Europe en ce genre après teiui d'Amsterdam; THôtel-Dieu, gigantesque et superbe édifice, ouvert à toutes les infirmités sans acception de provenance, dont les proportions grandioses et l'aspect monumental défient toute comparaison avec cet amalgame de Wtisses informes qu'on nomme l'Hôtel-Dieu de Paris; plus,e«rs vieilles églises qu'il faut aller chercher, comme en plein moyen âge, dans les empâtements de maisons à travers tes quartiers les plus peuplés et les plus tortueux de la ville : il ne leur manque, pour avoir droit de bourgeoisie dans les portfolio, qu'un peu d'espace et de lumière : tous ces monuments s0ni glacés d'une vénérable patine dont se revêtent ellesmemes au bout de quelques années les constructions modernes s°us l'influence d'un ciel pluvieux et de la houille.
Le croirait-on? l'austère ville de Lyon a un jardin d'hiver, un fort beau jardin, ma foi! qui fleurit et prospère pendant que le nôtre se couvre de ronces et de papiers timbrés. Ce jardin est une serre monumentale élevée sur la rive gauche do Rhône, dans ce quartier des Brotteaux qui est la Chaussée d'Anlin de Lyon. Cette immense salle est recouverte d'un vaste dôme soutenu par des portiques que relient la liane et le volubilis, toute la souple et gracieuse famille des plantes grimpantes. De nombreuses allées tournantes, semées d'un sable fin et doux, déroulent leurs courbes à travers des massifs où le magnolia, l'azalée, le rhododendron, l'oranger, le palmier, le grenadier, dressent leurs tètes au milieu d'un peuple de fleurs non moins admirées quoique moins altières.
îi septembre.
Grenoble avait un double intérêt pour Louis-Napoléon : c'était la première ville qu'il ne connût point encore, parmi toutes celles qu'il visitait depuis son départ de Paris, et c'est Grenoble qui fut en quelque sorte la préface de celte courte épopée impériale de 1815, dont Waterloo devait être le dénoûmenl. Débarqué de nie d'Elbe, Napoléon arrive à l'entrée de la nuit sons les murs de Grenoble, il en trouve les portes fermées ; le colonel qui commandait dans la place n'ayant pas les clefs, que le lieutenant général avait fait porter chez lui, le peuple enfonce les portes en dedans et en dehors. L'empereur se rend à cheval à l'hôtel des Trois-Dauphins au milieu des acclamations. A peine commençait-il à se reposer de ses longues courses à travers les montagnes, qu'un tumulte épouvantable se fit entendre. C'étaient les portes de la ville que les habitants venaient lui offrir, disaient-ils, à défaut des clefs qu'on n'avait pu lui présenter.
Grenoble est assise au milieu d'un cirque de montagnes, dans un bassin couvert de prairies et arrosé par une foule de
courants d'eau vive ombragés d'arbres. Je ne sais pas s'il existe en Italie et en Suisse, ces classiques contrées du paysage, un spectacle plus pittoresque que celte vallée de Grésivaudanqui s'étend entre deux chaînes de montagnes dont les sommets perdus dans les nuages sont couverts d'une neige éternelle. Au pied des petites montagnes dont les flancs sont parsemés de bois et de pâturages, et qui sembleraient hautes si elles n'étaient dominées par la grande chaîne des Alpes, la vigne grimpe dans les pommiers et les poiriers: par ici, des coteaux géants aux cimes dénudées et noirâtres ; par là, une vallée délicieuse arrosée par l'Isère et qui contraste singulièrement avec l'âpreté des rives du Drac. Si l'on monte jusqu'à l'un de ces deux forts appelés le Rabot et la Bastille qui dominent la ville, on peut d'un seul coup d œil contempler plus décent lieues d'étendue. Les hautes Alpes profilent à l'horizon leurs arêtes échancrées, et, pour peu que le temps soit clair et le soleil éclatant, on distingue à plus de cent vingt kilomètres de dislance la majestueuse cime du mont Blanc.
Cette vieille ville de Grenoble, flanquée de murailles neuves, est bien bâtie. Au-dessus des maisons aux toits plats et recouverts en tuiles creuses, se dressent quelques curieux édifices: le palais de justice, qui date de Louis XI, le clocher de Saint- André, une tour carrée élevée au quatorzième siècle par les dauphins, et l'hôtel de la préfecture, bâti par Lesdiguièrcs elqui fui la résidence du célèbre connétable.
En ce moment, les touristes se rabattent de la Grande - Chartreuse sur Grenoble. Je les vois défiler depuis ce malin av*c leur ceinture de cuir, leurs gros souliers et leurs longs bâtons ferrés. Ils ont tous l'air rayonnant et satisfait d'hommes Hui viennent de braver les plus rudes fatigues. Cette Grandedarlrcuse est une des plus anciennes hôtelleries de l'Europe : ccstlàque, depuis huit cents ans, viennent se recuedlir et prier en silence ces âmes timides, maladives, blessées, mortes au roonde, qui ne demandent plus à la terre qu'un asile d'un
jour pour attendre la mort. Maisouire ces pensionnaires pour rélernilé, le vaste édifice reçoit aussi, comme chacun sait, des voyageurs moins las du monde que fatigués des pierres du chemin, plus altérés de soif que de mortifications, el qui, pendant quelques heures de loisir, accourent amuser leur insouciante curiosité d'un douhle spectacle: ils viennent voir combien, dans ces solitudes reculées, la nature est luxuriante et vivace au pied des cimes arides où elle semble mourir, cl comment Thomme séparé de ses semblables, s'éteint et meurt tout en ayant Pair de continuer à vivre.
23 septembre.
Nous voici à notre première étape, au pays du soleil. Le midi commence à Valence. J'en atteste les dictionnaires géographiques et ces maisons dont nous voyons reluire pour la première fois les lonsd'ocre sur la route que nous venons de parcourir. Valence est une ville bossue, tortueuse, étriquée, et cependant charmante. Dans ces rues étroites et hérissées de cailloux, on voit des hommes qui causent en manches de chemise sur le pas de leurs portes, des femmes qui se parlent d'une maison à Paulre avec un sans façon qui rappelle le village. Puis ce sont des éclats de voix, des gestes, un accent !... Tous eus gens-là sont d'une gaieté ultra-française; un homme do nord dirait peut-être qu'ils manquent de tenue. Ah ! la belle chose, en effet, que celte tenue septentrionale importée en France par les lycanlhropes d'Angleterre! Valence est entourée de ruines qui furent autrefois des murailles : une vieille ceinture sur une robe neuve. Sa situation est ravissante. iNous n'avons plus les Alpes en face de nous, comme à Grenoble, mais des coteaux chargés d'arbres et de verdure. Aux pieds de la ville coule le Rhône, bordé de chaque côté par un rideau de peupliers. Du haut de la place Championne!, au milieu de laquelle se dresse la statue du jeune général de la Repu-
ET KÈUTS LITTÉRAIRES.
blique, on découvre la tour de Crussol, une ruine qui a servi de prison d'Etat et de maison de réclusion, puis l'Etoile, qui fut la maison de plaisance de Diane de Poitiers, laquelle ajoutait quelquefois à son titre de duchesse de Valenlinois celui de dame de l'Etoile. Voici les coteaux de Saint-Pcrray, célèbres sur la carte des restaurateurs. Heureux pays, où la gastronomie coudoie l'histoire! Puis à l'horizon, les hautes montagnes du Vivarais, dont les cimes s'illuminent d'une teinte d'or à chaque coucher de soleil. Hier soir, tout Valence se promenait iur le Courss pour respirer l'air vif des montagnes ; les Valentinoises, ces sentinelles avancées du midi vers le nord, donnent tout de suite au voyageur une haute idée du beau sexe méridional.
J'ai rencontré ici un officier d'artillerie qui m'a pilote à travers la ville. Dans notre excursion nous avons traversé le quartier de l'Arsenal. Si la pudeur s'exilait de la terre, ce n'est pas dans ce quartier qu'on viendrait la chercher. Ce ne sont de toutes parts que des maisons aux fenêtres ouvertes. De la rue on aperçoit des hommes qui fument et boivent, ailablés avec des femmes, lesquelles boivent et fnrnent également. Ce spectacle peu attrayant m'a rappelé le Riddeck d'Angers, ce grand étal de la chair humaine.
Valencea quelques vieux monuments curieux. L'église Saint- ApoVmaire, dont le rez-de-chaussée pourrait bien être une construction romaine; au second pilier de la nef est accolé un assez beau buste de Pie VI sculpté par Canova. On sait qu'après l'assassinat, à Rome, du général Huphot, le directoire fit enlever et conduire à Valence Pie VI, qui y mourut au bout de deux mois. Sous le buste est gravée une inscription dont voici k sens: <* Son cœur est en France, son corps est à Rome, son nom est partout. » Tout à côté de cette église s'élève un petit édifice à quatre faces égales, dont les massifs sont vcrmiculés et semés d'animaux fantastiques. La corniche attire surtout l'aUemion par le fini de ses détails. Une toiture terminée en
pointe couronne cet édifice qu'on appelle le Pendentif de Valence, et qui est destiné, m'a-t-on dit, à conserver les dépouilles mortelles d'une famille valcntinoise, la famille Mistral.
J'ai vu aussi dans la Grande- Rue un des plus curieux morceaux de l'architecture du quinzième siècle. C'est une vaste
maison parfaitement conservée.Sur|la façade, l'artisleasemé des sculptures, des figures en ronde bosse, des statues grotesques, des détails charmants. Malheureusement, quatre énormes tètes dans le style des triions de Versailles, et ajoutées probablement au dix-septième siècle, fout disparate. J'ai demande à ud | monsieur décoré qui passait dans la rue comment on appelait cet édifice: il m'a répondu que ce n'était pas un édifice, et que cela se nommait, dans le pays, Maison des Têtes, puis il a passé son chemin. Je me suis adressé à un autre habitant qui m'a dit textuellement ces paroles : ci C'était la demeure de nos rois du temps de Marc Aurèle. » Je suis forcé de m'en tenir à ces deux explications fort incomplètes : le Yalentinois esl trop amoureux du soleil et du far niente pour avoir le temps d'être archéologue.
24 septembre.
Nous quittons Valence. Le bateau tire des bordées d'une rive à l'autre rive. Tout ce paysage des bords du Rhône esl magnifique, surtout lorsqu'on arrive à ce pont Saint-Esprit, si étonnant par sa hardiesse, son élévation, sa longueur, et qui résiste depuis plus de cinq siècles à l'impétuosité du plus impétueux des fleuves. A quatre heures, Avignon apparaît en amphithéâtre sur la rive gauche du Rhône, ses remparts bordés de créneaux, flanqués de tours carrées de distance en distance sont couronnés d'une multitude infinie de tètes. Sur les toits plats des maisons, sur la promenade qui se déroule, — serpent gigantesque, — du pied de la ville au sommet, on ne toii que des points noirs. C'est la foule.
La situation d'Avignon est ravissante. Quand on monlc sur La plaie-forme de la baule ville, on voit à ses pieds celle superbe forteresse de Saint-André qui domine Villeneuve; puis, une plaine immense de terres labourables, de prairies, de vignes, de jardins, de ebamps d'oliviers et de mûriers. Le Rhône, divisé en plusieurs bras tortueux, forme une quantité d'îies semées d'arbres de la plus belle verdure. La plaine environne la ville entièrement. C'est une sorte de cirque de cinq lieux d'étendue borné par des montagnes, dont la plus célèbre est le mont Ventoux, ce dernier contre-fort des Alpes. Vu le soir, ee spectacle est au-dessus de toute description. Les vapeurs du Rhône se répandent comme des nuages et enveloppent toute la plaine, qui semble une baie gigantesque entourée à tous les bouts de l'horizon d'énormes vaisseaux à l'ancre.
Quand on redescend dans la pittoresque capitale de l'ancien comlat, on aime à parcourir ses rues sombres et étroites, aux maisons quasi orientales qui tournent le dos au passant, n'entrouvenl pour lui ni fenêtres ni jalousies, et se barricadent
dans les étages inférieurs derrière d'énormes grilles rebondies dont r aspect effrayerait les voleurs et les Almavivas les plus
déterminés. 11 n'est pas une seule de ces maisons jaunâtres qui ne semble cacher dans ses muettes profondeurs une énigme, un mystère. L'imagination du poète peut se donner carrière. Rien ne Pempèche de voir derrière ces inaccessibles murailles une Rosine qui aspire à prendre sa volée, un alchimiste ou un millionnaire tremblant pour son trésor. Au soin curieux et défiant que la vieille cité pontificale prend de se fortifier, de se grillager, de se séquestrer, à voir ces énormes barreaux et ces pointes aiguës qui défendent toutes les fenêtres, on dirait d'une ville habitée par des nababs ou des Bartholos féroces.
Au reste, Avignon tout entier n'a pas celle physionomie. Le quartier marchand et la grande place centrale rachèlenl par la gaieté et la vie ce qui leur manque d'ombre et de silence
monacal. Chaque jour, hélas! Avignon se civilise. Il sedé-