‹ Critiques et récits littéraires (volume 2)Chapitre 8 sur 27 · RÉCIT DE FILE-TON-NŒUD · texte numérisé non relu

RÉCIT DE FILE-TON-NŒUD

Après avoir vu s'effacer et s'engloutir dans les flois l'immense apparition lumineuse qu'ils avaient prise pour le rivage californien, les passagers reprenaient tristement le chemin des écoutilles, tous avaient un air profondément abattu; quant a File-ton-Nœud, ce n'était pas un garçon à se désoler pour si peu.

— Eh bien! quelle mine vous avez, vous autres! criait-il; tout ça parce que la Californie est ajournée au prochain numéro. Bah! ce qui est différé n'est pas perdu, demain matin nous en verrons une Californie, et une vraie cette fois, sans effet de soleil et autres décorations d'opéra-cornique. Crédié! quelle noce nous forons! les festins de Ballhazar sont enfoncés : moi d'abord, je veux boire de l'or à mes repas; tiens, on met bien de l'or dans l'eau-de-vic de Danlzic, pourquoi n'en mettrait-on pas dans le vin blanc? C'est une idée !

LA TOISON D'oit. \§

Et lançant en l'air son chapeau de paille dans un élan d'enthousiasme, il le reçut sur sa tète sans se déranger.

— Dites donc, capitaine, continua-l-il, et vous, vous no dites pas ce que vous ferez de vos richesses? vieux sournois! Va-t-il en flanquer à fond de cale des lingots! ça sera tout profit pour lui, il n'aura pas à payer les

colis.

— Moi, mon garçon, je ne vais pas chercher de l'or; je mène les passagers, je les ramené! C'est là ma Californie.

— Il est encore bon là le capitaine! dit File-ton- Nœud en s'adressant à la foule des passagers, qui commençait à entourer les deux interlocuteurs : il ne va pas chercher le magot, lui; c'est le magot qui vient le trouver! Qu'est-ce que vous en dites, vieux? conlinua-t- 'I en frappant familièrement sur le ventre d'un gros Péruvien, qui revenait plus triste et plus mortifié que les autres de la déception qu'ils avaient éprouvée.

Le pauvre homme, sans comprendre, répondit par un soupir et un signe de croix; et le capitaine, en joyeux compère, pour relever le moral do son équipage, s'adressa a File-ton-Nœud, dont la verve et les lazzis avaient le privilège d'égayer les assistants.

"■"■Ah çà, mon garçon, tu m'avais promis ce malin de mc raconter les aventures de ton voyage en Icaric.

— Ça, c'est vrai : pour peu que ça vous fasse plaisir , capitaine, on va vous narrer la chose.

— Ça va ! mais il serait à propos de le graisser le goaier d'un verre de rhum.

— Ça n'est pas de refus !

— Ohé! Anchise, vociféra le bonhomme Jack, une ralion de rhum au petit Parisien. j

Les passagers, pittoresquement groupés dans leurs manteaux, s'étaient rapprochés; en quelques secondes, File-ton-Nœud se trouva le centre d'un cercle assez recommandante.

La chaleur était suffocante, le ciel commençait à charger de gros nuages qui dessinaient à l'horizon leurs formes monstrueuses, les voiles pendaient flasques le lon^r des mâts, et le navire glissait doucement sur les flots immobiles comme un cygne endormi.

Le mousse Anchise apporta le verre de rhum, queFikton-Nœud avala d'un trait; puis, lorsqu'il eut rallumée pipe par une large aspiration : Y sommes-nous? demanda-t-il. Je frappe les trois coups. Attention 1

— Pour lors, commença File-tou-Nœud, je ne faisais rien de rien dans ce satané Paris. Vous allez peut-être penser, vous autres, que je suis un faignant, un propre i rien, un loupeur! pas du tout 1 Excepté David, ici présent, qui travaille comme un rhinocéros... faut me voir quand la besogne donne ! Mais, voyez-vous, quoique Piris soit une ruche bien grande, il n'y pas encore déplace

•ogle

i-A toison d'or. 21

pour toutes les mouches à miel! Dans ce pays la gouape est forcée; n'y a pas à dire, mon bel ami, c'est comme ça; un jour on gagne ses quatre francs comme un banquier, et puis le lendemain, vlan ! le patron vous remercie, vous voilà sur le pavé, c'est très-bien...

— C'est dur ! dit le capitaine.

— Le pavé? reprit File- ton-Nœud. Pas du tout ! Il y a des trottoirs superbes, des bitumes de première qualité, où Ton dormirait très à son aise, n'était le sergent de ville qui vous embête considérablement !

Pour lors, quand j'étais dans cette situation gênée, comme j'ai pas mal de ficelles à mon arc, je me livrais à toute espèce d'exercices, il n'y a pas de soté métiers, comme dit l'autre, je cirais donc les bottes du bourgeois, j'abaissais le marche-pied des voitures; je plaçais un morceau de drap sur le tranchant des roues quand les duchesses descendaient de fiacre, et j'appelais les gardes nationaux mon général! ça les flattait, ces hommes! Tout ra me faisait bien vivoter pendant le chômage, mais jamais un sou devant moi. L'Ambigu absorbait tout. Crédit- ! comme Delaitre était beau dans le Sonneur de Saint- Paul, et Albert dans Abeilard ! comme il disait à Tbéodorine , une bien belle femme aussi : Voire oncle Fulbert est un monstre! et il est de fait, entre nous, que ce Fulbert était une franche canaille ; on ne se conduit pas comme ça en société... Enfin, c'est pour \ous dire que j'étais malheureux comme les pierres, et

que quelquefpis je n'avais pas un arlequin à me mettre sous la dent. Voilà qu'un jour, je rencontre Da\ul. Qu'est-ce que tu fais? que je lui dis. ^-Rien, qu'il me répond, l'ouvrage ne donne plus. — C'est les \ritto$, que je lui riposte, qui ne veulent pas faire travailler l'ouvrier. David me répond : Mon petit, les riches oiu leur débine tout comme nous; d'ailleurs, ce qu'ils onte>t à eux. Ainsi, à bas les pattes; la misère ne vient pas de là. elle vient de ce que la chose de la société est mal emmanchée pour le quart-d'heurc, suite des tremblements qui** sont opérés dans la boutique. Il faut du temps, et beaucoup, pour faire aller le tourne-broche à la satisfaction de tout le monde; enfin, un tas de raisonnements tous plus philosophiques et plus embêtants les uns que b autres. — J'admets ta raison, que je lui réplique, mai* c'est dur tout de môme de crever de faim ! — On ne meurt pas de faim, qu'il me dit, on s'associe; avec l'association, on peut faire de grandes choses ! — L'association ! qui1/»1 m'écrie. Je connais ça, le phalanstère! des petites baraques bien alignées, où l'on mène une vie de satrape a\ec un œil au bout de la queue! Ça me va ! nous aurons une queue de six pieds; fichtre! dans notre état ça nous^ra un peu utile pour toiser! — Tais ton bec ! qu'il m'ap^ trophe, je pars demain pour l'Icarie; veux-tu venir au* moi? — C'est-y bien loin? — Dam ! qu'il me répond»':3 n'est pas ici, mais nous fonderons une ville de travailla ! Société choisie ! tenue soignée et de bon genre. — Ça va»

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que je lui dis; moi, d'abord, je monte un ihéalre iearien, plialanstérien, loul ce qu'on voudra, et j'engage Frédéric quand nous serons riche*! Le lendemain, nous parlions puiir le llavre en chemin de fer, trajel direct!

Au Havre, on nous empile sur la Belle-Amélie, capitaine Mouton ! un vieux marsouin, un dur-à-cuire, qui se lichait de nous depuis le malin jusqu'au soir, il nous traitait dîmes, de crétins, d'imbécilles; il nous rabâchait que nous crèverions de faim dans le pays où nous allions, attendu que ce n'était pas même un pays, vu qu'il n'avait jamais aperçu son nom sur la carte. Moi, je ne comprenais pas trop ce que cela voulait dire, parce qu'à celte époque-là je ne connaissais que les cartes de restaurateurs pour en avoir entendu parler par des modernes pendant que j'astiquais leur chaussure, et je me demandais ce qu'il y avait d'étonnant que l'Icarie ne fui pas sur la carte du gargoticr. Enfin, ce Mouton enragé me tannait énormément parce que je me faisais une idée de l lwie... Mais passons!

Nous arrivons à New-York . — Je demande à David *]uiesl un savant, où l'on est quand on est à New-York, il me répond qu'on est en Amérique, ça me paraît un pou fort de café, mais enfin... Vive la France! Beau port! une forôt de mats! des polissons de bateaux à vapeur (jui sautent comme des carpes dans la poêle à frile, c'est très-gentil! Nous visitons la ville... nous allons au Jar- Jm-des-Plaptes f figurez-vous qu'il n'y a pas une seule

b&e féroce dans ce jardin-là ! et ils appellent ça unJardin-des-Plantes !... Enfin, c'est leur idée; mais voilâ-til pas qu'au moment de partir pour l'Icane, mon salan* David ne veut plus démarrer? Le cœur était pris, un sentiment quoi ! une bétise. Nous sommes tous mortels...

A cet endroit de son récit, File-ton-Nœud reçut™ forme d'interruption, un coup de pied que luiadmini>tra son ami David placé derrière lui. , — Oh! s'écria l'intrépide narrateur, comme j'aurais paré la botte si j'avais eu ma queue de six pieds et IViI au bout ! Nous nous embrassons en pleurant commHa fontaine des Innocents. Il reste, et moi je pars sur un gredin de vapeur où la tristesse m'empoigne, que j'en serais devenu idiot sans mon idée, le phalanstère que croyais trouver en Icarie... Enfin, nous débarquons dans un pays, que les naturels appellent le Texas, sa»* qu'on ait jamais pu savoir pourquoi. Un frère du |*i> (label vient h nous, qui nous dit : Mes amours, Tlnrir est à deux pas, tournons à gauche, et toujours tout droit; nous marchons, nous marchons, que les jambes me rentraient dans l'estomac. Enfin, un beau matin, nous arrivons dans une grande plaine, le guide s'arrête et dit : k main aux dames, voilà l'Icarie! Je ne vois rien. Ah! c\< ça l'Icarie, très-bien. Arrive un vieux bonhomme, celui qui remplaçait le père Cabet. Comment que ça va? qu'il nous dit. — Pas mal, et vous-mAme? — Donnez-voii; donc la peine de vous asseoir. Vous devez avoir faim?-

Un peu. — Alors on nous sert un plat de pommade de pomme de terre. Je mange comme quatre, je bois de l'eau claire, et je vas trouver le chef de Ja communauté. — Vous n'y êtes pas, que je lui dis, vous vous êtes complètement blousé, mon vieux ; c'est pas ça le phalanstère, pas ça du tout.

— Le phalanstère, qu'il me répond en ouvrant de grands yeux, le phalanstère, petit malheureux, qui l'a jamais parlé d'un phalanstère?

—Vous ne connaissez pas ça? Travail attrayant ! courtes séances ! amours à la papillonne !

— Horreur I

— J'ai vu, moi, un phalanstérien de naissance, un plialanstérien sans le savoir, qui m'a converti sans s'en douter! Travail attrayant! courtes séances! et il les faisait bonnes! C'était un agent de change chez qui je remontais la charpente de l'écurie. Et tout en travaillant, je le contemplais dans son enfilade de chambres à coucher. Il *e levait à huit heures, et tout de suite, sans se faire tirer l'oreille, il se mettait au travail : il se frisait, se bichonnait, se pommadait; il faisait travailler ses bras, quoi ! A neuf heures, il lisait ses lettres, ses journaux, — travail de cabinet. A dix heures, c'étaient les mâchoires ; un rude travail , il déjeunait. Après ça, il se promenait sur le boulevard; histoire de faire travailler ses jambes... Puis, il montait en tilbury et allait à la Bourse travaillera gagner

de l'argent; en revenant, il recevait en catimini mademoi-

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selle Carabine. Note* qu'il avait sa légitima, mai* c'était pour occuper la papillonne. Le soir, il trouvait ohc.r moyen d'aller travailler la musique à l'Opéra . un rude pioeheur, celui-là! Mais, travail attrayant! courtes séances ! de sorte que, converti par cet exemple , je m'écriai un jour : 0 honnête homme, je jure d'être pbalanstérien !

A ce moment un éclair déchira la nue et fut suni d'un coup de tonnerre dans le lointain.

— Abrège, mon garçon, dit le capitaine.

— Trois minutes, et c'est fini!... Je n'eus pas plu* raconté la chose au bonhomme, que voilà qu'il se met a m'agonir ; c'est fameux que je me dis ; nous ne cassent pas longtemps nos croûtes ensemble. Ah ! tu crois que j* vais rester plus longtemps dans la baraque de monastère! Merci! Je vends ma tocante, et, ni vu ni connu, je file mon nœud sans demander mon reste. Me voit» dans des pays où le diable n'y connaissait goutte; jeu* nourrissais de cricris , de glands de chêne. Pas un ehsi. je ne savais où j'étais, ma parole d'honneur. J'anr* donné dix sous pour rencontrer un sauvage; mai* 1,1 sauvage est un animal très-rare qu'on ne voit plus qu'au Café des Aveugles. Je vas toujours de l'avant; un Uuu jour je tombe sur un être humain : c'était un serpent » sonnettes , ainsi nommé , comme dit l'autre , parce que ses piqûres font venir des cloches. Cré coquin! j'ai m eu peur! Enfin, pour achever la chose, je parviens»

joindre une caravane. Ah ! il y a un Dieu ! que je m'écriè. Je m'offre comme domestique, on m'accepte, et, insensiblement, j'arrive à Mazaltan, où je retrouve David qui m emmène avec lui en Californie, à cette fln de ramasser des cailloux d'or pour enfoncer tous les Rothschild de la rue Laffitte. Et voilà!...

En ce moment , un craquement terrible se fit entendre au-dessus du navire.

—Place à la manœuvre! En bas les passagers! cria le capitaine, dont les yeux inquiets suivaient depuis quelques instants la marche des nuages.

Le ton du capitaine annonçait un danger prochain et avait glacé d'effroi l'équipage.

— Il paraît, dit File-ton-Nœud, que nous allons danser ta chaloupe orageuse...

En un inslant le pont fut vide ; les matelots fermèrent les écoutilles.

La mer grossissait, les nuages s'amoncelaient en grondant, et roulaient si près des flots, qu'on eût dit deux océans prêts à lutter. Le vent qui soufflait du sud-ouest, tourna subitement au nord, et la Moiwttc, prise par le tr&vers, faillit chavirer.

— Serrez les voiles! cria Jack aux matelots qui montent aux vergues, et il s'élança lui-même à la barre.

Son ordre ne put être exécuté. Une horrible rafale prit une seconde fois la Mouette par le flanc, et brisa ses deut mais qui tombèrent lourdement avec un bruit sourd, en

engloutissant dans les flots ou broyant sur le tillac ta malheureux matelots occupés à serrer les voiles. Cette catastrophe avait été prompte comme la foudre. Désespéré, furieux et les joues inondées d'une sueur froide, le capitaine poussait des imprécations terribles et s'efforçait d'amarrer la barre pour saisir une hache et débarrasser le pont, lorsque, par toutes lesécoutilles, surgirent, des cris effrayants, les passagers de la Mouette.

— Perdus! perdus! criaient-ils dans toutes les langues.

Les mâts, qui pendaient à bâbord et frappaient comme deux béliers la coque du bâtiment, venaient J' déterminer une voie d'eau ; le Ilot montait dans l'entrepont; mais les malheureux qui fuj aient la mort couraient d'un déluge à un autre. Toutes les cataractes du ciel venaient de s'ouvrir à la fois; la foudre éclatait; éclairs précipités enveloppaient le brick d'un cercle d>' feu... Au milieu de cette foule, que la violence des secousses aussi bien que la foi, précipitait à genoux sork" plancher ruisselant et incliné du navire, Tom et David, armés de haches, s'efforçaient de déblayer le pont dedébris de la mâture, quand tout-à-coup une lame énorme, une montagne d'eau soulevée par l'ouragan balau le pont dans toute sa largeur!

A cette vue, une immense clameur avait surmonté u» instant le bruit de l'ouragan; mais, un moment aprfc. quand le brick se releva, toute voix humaiue seiai*

LÀ toison d'or. 39

éteinte. Sur le tillac désert , deux hommes survivaient seuls : l'un tenait dans ses mains raidies le manche d une hache dont le fer avait presque traversé d'outre en outre un des madriers du pont; l'autre était, pour ainsi dire, enroulé autour du tronçon qui marquait encore la place du mât de misaine. Ils revinrent à eux, leurs yeux se rencontrèrent, et, a\ee un cri d'une expression indicible, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

— Tom !

— David ! . . .

— Noussommes condamnés, dit Tom... Mais au moins je ne mourrai pas sans avoir serré la main d'un honnête

homme !

— Et mon petit! dit David en essuyant avec sa manche l'eau de mer et les larmes qui l'aveuglaient. Mon pau\re File-ton-Nœud !

A ce mot, une voix glapissante et bien connue répondit du fond de l'abîme :

~ Présent!

David et Tom y malgré les mouvements du navire, se précipitèrent au bastingage et virent le jeune Parisien qui triait de l'eau, et, jouant des pieds et des mains, se servait du mat brisé qui pendait dans les flots, comme d'une édifie. En un instant, il sauta sur le pont avec la prestesse d'un baigneur sortant du canal Saint-Martin.

Les trois .unis se tinrent longtemps embrassés.

— J'ai bu un coup, dit File-ton-Nœud, et la limonade

n'est pas sucrée. Mais, me voilà!... Maintenant, celte vieille carcasse n'en a pas pour longtemps. Bon pied, bon œil, et tachons de déguerpir.

— Par quel moyen?

— Un radeau 1 comme dans le Naufrage de la Méduse! Ah \ saperlotte! nous avons la chaloupe!

Leau remplissait déjà l'cntre-pont. A mesure que le brick enfonçait, les mouvements devenaient moins sensibles. En un clin d'œil, la chaloupe fut à la mer. Les deux Parisiens s'y précipitèrent, et Tom, qui retenait l'amarre, allait les suivre, quand un dernier coup de mer arracha la corde do ses mains et entraîna la chaloupe loin du navire avec la rapidité d'une flèche.

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