‹ Critiques & études littéraires ou passé et présent (volume 2)Chapitre 1 sur 15 · DIDIER ET C% LIBRAIRES-EDITEURS · texte numérisé non relu

DIDIER ET C% LIBRAIRES-EDITEURS

35, QUAI DBS AUGUSTINS 1857 A

Réserra de toui droite.

Les fragments qui composent ce recueil sont presque tous d'ancienne date; quelques-uns pourraient bien avoir été écrits il y a trente ans , et ils doivent se ressentir de rinexpérience d*un auteur qui n'était pas destiné à jamais devenir fort habile; d'autres plus récents se rapportent cependant à des circonstances qui ne sont plus y à des questions qui ont perdu de leur nouveauté. Le prophète dit au Seigneur : a Ne vous souvenez pas des fautes et des ignorances de ma jeunesse I » D'où vient que je ne suis pas cet exemple et que je semble adresser au public, notre seigneur, la supplication contraire? J'avais obtenu l'oubli, que gagnerai-je à me faire oublier une seconde fois?

Je pourrais m'appuyer de plus d'une autorité. Presque tous les gens de lettres ont publié des mélanges , et je n'ose m'en remettre à l'avenir du soin de recueillir Jes miens. Mais , j'aime mieux l'avouer, ce qui m'attache à ces essais choisis parmi beaucoup d'autres , c'est le passé dont ils sont, je ne veux pas dire un monument, mais tm témoignage. Mon erreur est grande peut-être , il m'a semblé qu'on y retrouverait, sans trop d'ennui, le,^ I. 1

idées et les sentiments d*une époque qui commence à devenir historique. L'auteur appartient à une génération qui s* est cru le droit et presque la mission de résumer toutes les recherches et tous les progrès de la raison humaine sur les questions qui l'intéressent le plus, d'arrêter et d'établir sous leur forme dernière ce qu'on peut appeler les opinion^ du siècle. Quoi qu'on pense de cette prétention ^ on conviendra du moins que cette génération, qui va bientôt quitter peu à peu la scène, a très -activement manifesté l'esprit qui l'animait. Or, quand on veut bien connaître l'esprit d'un temps , il ne faut pas le chercher de préférence daps les hpmmes supérieurs ; en eux domine l'originalité , ils ne sont qu'eux* mêmes. On ne doit pas non plus descendre trop au-dessous d'eux, ni observer seulement la foule irréfléchie qui passe son chemin sans le regarder, et ne s'avoue ni ce qu'elle fait ni ce qu'elle sent. Mais, s'il se rencontre , à une époque instructive , un jeune homme attentif à tout ce qui se passe , à tout ce qui se pense , à tout ce qui s'écrit, curieux > animé, flexible, et cependant ainsi fait qu'il lui faut des croyances pour agir et des raisons pour croire; si, se précipitant avec ardeur dans le mouvement général de la société où le sort l'a placé, il a employé son intelligence à décrire, à mesurer, à propager ce mouvement sans aspirer à le conduire, sans prétendre envers aucune cause à un autre rôle que celui d'un serviteur fidèle, on pourra, ce semble, l'écouter avec un peu de confiance en sa qualité de témoin , donner à ses écrits la valeur d'une déposition , et prendre sa pensée comme une image assez ressemblante de la censée de ses contemporains. Ainsi, je voudrais me per-

suader que les fragments que je publie peuvent servir à faire connaître la France de ma Jeunesse.

Les hommes ont toujours dans leur souvenir paré leurs jeunes années; à mesure qu'on approche du déclin de Tâge, la mémoire devient flatteuse, on dirait qu'elle hérite de l'imagination don^ elle seule garde les vives couleurs. Ce ne sont pas seulement les événements de notre vie individuelle qui, vus à distance, s'embellissent ou s'exagèrent; il en arrive autant quelquefois aux faits d'un intérêt plus général , et il est rare que nous ne regrettions pas la société telle qu'elle s'est montrée à nos premiers regards. On lui prêter volontiers tantôt plus d'agrément, tantôt plus de grandeur qu'elle n'en eut peut-être; il semble que la patrie ait dégénéré uniquement parce qu'on a vieilli. Il faut donc se défier un peu de quiconque nous entretient du passé, car les souvenirs aussi peuvent être des illusions. C'est ce que je me répète toutes les fois que je compare les temps divers que j'ai traversés. Ce n'est pas seulement le spectacle qui change, c'est le spectateur, et Galilée marche pendant que la terre tourne.

Avec quelle rapidité le passé rentre dans la. nuit! A peine de ce côté de l'horizon historique qui fut le levant pour nous voit -on briller encore sur un fond obscur quelques points lumineux, quelques vagues lueurs; l'ombre gagne ou plutôt tout recule dans un lointain . où rien n'apparaît distinctement aux yeux de ceux qui sont venus après nous. Ne pourrait-on pas lever le voile qui leur dérobe ou leur assombrit tout ce que nous voyous si clairement dans notre mémoire? Ne pourraiton pas, un moment encore, remettre le passé en pleine

lumière, ou du moins ramener la pensée de tous au point d'où nous sommes partis, pour qu'elle refit avec nous la route que nous avons parcourue ? Essayons de revenir à nos premiers pas et de retracer le spectacle qui nous a frappés dès que nous avons commencé à ouvrir les yeux de l'esprit.

C'était dans ces jours remplis à la fois de douleur et d'espérance où la France, succombant sans honte dans une lutte inégale, vit s'ouvrir pour elle un champ nouveau, hem*euse, consolée du moins si elle transportait à ses idées la puissance perdue par ses armes. Il me semble que la chute de l'Empire clôt la seconde période de cette longue série d'événements désignée sous le nom de Révolution française , et que la Restauration commence une période mémorable encore et qui parait à peine unie; car après 1830 , du moins dans les premières années, il ne s'est guère développé que les semences jetées en terre durant la Restauration. L'ère de juillet nous trouva tels que nous avaient faits quinze ans d'un utile apprentissage. Mais , pour juger les effets , il faut connaître les causes; il faut remonter à ce solennel moment où la France en deuil reçut comme par force la paix et même la liberté, deux grands biens achetés trop cher pour être d'abord estimés à leur prix. Il me semble que je vois encore l'aspect du monde tel qu'alors et pour la première fois il m' apparut. Je pourrais raconter une à une les sensations qui m'assaillirent , les idées qui s'éveillèrent en moi ; je retrouverais , empreints dans ma mémoire, comme des pas sur la poudre d'un chemin, les vestiges de ma pensée. Et ce que je pensai, des milliers "hommes le pensèrent comme moi. Je me tairais sur

mes souvenirs, s'ils n'étaient ceux d'une génération tout entière. Vous tous qui n'avez guère plus que l'âge du siècle 9 dites, ne vous rappelez- vous pas bien vivement tout ce que vous avez senti, alors que, soumis à la plus rude épreuve , livrés en proie à des émotions bien diverses , combattus entre l'humiliation et l'orgueil , vous entendîtes, au bruit des clairons de l'ennemi, retentir quelques premiers mots de liberté? Ne vous sembla- t-il pas que la France relevait un peu son front courbé par la fortune, en concevant quelque chose de meilleur encore que la gloire?

La situation des esprits à la fin de l'Empire est oubliée. Je ne sais si elle sera jamais fidèlement dépeinte. Il arrive à la mémoire de l'Empereur une réaction qui lui était due, réaction de justice ou plutôt retour d'admiration qui permettrait difficilement à la vérité de se faire jour. Il le fallait ainsi ; pendant d'assez longues années , on a failli envers cette grande mémoire. Nonseulement la France l'a laissé insulter, mais elle s'est exagéré le mal mêlé au bien dans le régime impérial, peut-être pour diminuer dans ce mal sa part de responsabilité propre ; elle a mis une partie de ses torts sur le ' compte de son chef. Mais aujourd'hui , comme pour faire réparation à une gloire un instant méconnue , on lui prête un éclat plus vif et plus pur que l'éclat de la réalité. C'est le sort des grands hommes , de ceux surtout qui ont un génie original et des conceptions gigantesques ; ils s'emparent de l'esprit des peuples par l'imagination. Or, une fois que l'on a pris place dans l'imagination des hommes , c'en est fait; la gloire peut défier le temps.

La succession des années, les rivalités que réserve l'a-

venir,' la critique des historiens ne lui font snbir aucune vicissitude. Il serait aussi peu utile que peu digne de contester une renommée ainsi établie. Il faut la prendre telle qu'elle est et que l'acceptera la postérité. Il y a deux classes d'hommes supérieurs : les uns destinés à un nom salement historique, les autres à un nom poétique. Geux-d, quoi qu'en puisse penser le philosophe, sont hors de toute atteinte, et pour ainsi dijpe au-dessus du jugement humain. Pour eux se reproduit au milieu de nos sodétés mécréantes cette transformation des héros des temps primitifs; ils passent à ce qu'on pourrait appeler l'état fabuleux. On croit en eux , on ne les juge plus. Je doute que pour bien peu d'hommes cette apothéose par la poésie ait commencé aussi vite que pour l'empereur Napoléon.

Mais nous conservons le droit de juger la société française et ce qu'elle devint avec lui. Les dernières années de son règne avaient produit une disposition générale qui ne doit pas faire envie. Le temps de ces rapides et heureuses créations, bases de l'ordre administratif sous lequel nous vivons , était passé. Celles qui souvent encore attestaient la fécondité de cet infatigable esprit ^ offraient quelque chose d'excessif, quelque chose d'ultfa-monarchique, qui, s'il n'offensait le pays, l'étonnait sans le satisfaire , et le trouvait même incrédule et moqueur. La politique, du dehors autorisait une double crainte, celle de l'excès de la victoire conduisant à l'abus de la grandeur, celle de l'inconstance inévitable d'une fortune épuisée jusque dans ses dernières complaisances. L'inquiétude de l'avenir s'alliait à une ignorance

solue de ce qui pouvait en conjurer les périls. La

France attristée ne se détournait pas cependant du gouvernement pour chercher son salut en dehors de lui; elle en était yenue à manquer de l'illusion des souhaits. Son goaTcmement Falarmait et ue l'irritait pas. Elle n'en délirait pas la chute, elle n'en espérait pas la réforme , elle le regardait C(nnme nécessaire et dangereux, et se sentait dans une égale impuissance de lui faire du mal ou du bien , de l'éclairer, de le contenir ou de le renverser ; elle n'avait pas de but. Ni dans les souvenirs de l'ancien régime, ni dans ceux de la Révolution, elle ne trouvait à se former même un mode imaginaire de gouvernement qu'elle pût opposer ou préférer à la réalité. Dès longtemps revenue des théories, elle conservait une aversion vague pour tous les systèmes pris hors des faits, et, quoique froide et peu dévouée, elle se défiait de toutes les oppositions; elle ne croyait plus aux idées, mais aux événements.

Cette disposition des esprits en politique répondait à une disposition analogue sur toutes les choses de l'ordre moral. La philosophie, la littérature, les arts, pour tout dire en un mot, les opinions étaient resserrées dans d'étroites limites : on mettait la sagesse dans la contrainte. Peu de mouvement, point de nouveauté , beaucoup de prudence. On se défiait du raisonnement dans les choses de raisonnement, de l'imagination dans les choses d'imagination. Quelqu'un disait vers ce temps-là à M. Sieyès : Que pensez-vous ? — Je ne pense pas j répondait le vieux métaphysicien dégoûté et intimidé ^ et il disait le mot de tout le monde. L'esprit humain a rarement été moins qu'alors fier de lui-même : c'est un temps où il fallait être soldat ou géomètre.

Cependant l'université existait, et, quoiqu'elle eût sa part de ce découragement intellectuel, il suffisait qu'elle fut par état Youée aux intérêts de l'intelligence pour qu'elle la préparât sans le savoir, sans le vouloir, à des destinées toutes différentes. Siu* toutes les questions il fallait bien nous départir, avec l'instruction littéraire de tous les temps, les idées du nôtre. On nous les donnait avec réserve, avec froideur, mais on nous les donnait. D'ailleurs on a beau faire , la littérature de tous les siècles prise dans son ensemble est libérale ; elle babitue l'esprit à se compter pour beaucoup. C'est assez pour qu'il subsiste un levier qui soulève le monde. Mais, si l'on donnait ainsi à nos facultés des besoins et des habitudes qui pouvaient un jour nous porter à faire d'ellesmêmes un emploi neuf et bardi, on ne songeait pas plus à les exciter qu'à les contenir par des croyances fortes, par des principes décidés. On nous préparait à l'action, à une action quelconque; mais on ne déterminait pas le sens où il faudrait agir. Pour qui n'ambitionnait pas les honneurs de l'École polytechnique, bien comprendre Virgile et Cicéron , entendre un peu Homère et savoir la philosophie de Condillac, tel était le fond de l'éducation. Mais aussi, pour tous les élèves des lycées de l'Empire, la France du passe n'avait pas existé.

Nous ne savions même pas la Révolution, c'est la Restauration qui nous l'apprit. Avec une rapidité singulière la première vue de la Restauration fit comprendre, même à ceux qui l'accueillaient sans vive inimitié, pourquoi l'ancien régime avait dû périr, pourquoi la Révolution s'était faite. La France se reconnut elle-même,

pour ce qu'elle était, pour ui\e nation renouvelée ; les

jeunes générations comprirent le secret de leur temps ; elles sentirent à quelle fin elles étaient au monde, elles ne voulurent pour ancêtres que les hommes de 89. L'Empire n'avait été qu'une halte brillante , nécessaire peut-être pour que la Révolution rajeunit son armée. Voilà plus de trente ans que s'établit dans nos esprits cette idée qui ne devait plus nous quitter.

Cette idée de la Révolution à continuer était d'abord purement politique. Suscitée par les événements, elle répondait à des passions nationales, et pouvait devenir le principe d'.une oppositioi^ active et puissante. Mais par ses conséquences elle devait dépasser la sphère de la politique, et peu à peu engendrer de fécondes controverses sur tous les objets. £n effet, la Révolution, après avoir été originairement le produit d'une certaine manière de penser sur les choses générales , a plus tard enfanté de nouvelles doctrines, de nouvelles théories, un nouveau mouvement de l'esprit humain. Nous tous qui avons pris part aux débats philosophiques des quinze années de la Restauration, ce sont nos' opinions, ou, si l'on veut, nos passions patriotiques, qui nous ont fait tout ce que nous avons été. Elles ont contenu l'inspiration première qui nous a poussés ensuite dans toutes les voies où le talent a conduit la raison.

La politique de la Révolution, même corrigée par l'expérience, trouvait d'abord dans la Restauration un obstacle et une censure redoutable. Pour en triompher, pour ravir à la cause victorieuse ses plus forts arguments et ses plus spécieux prétextes , il fallait que cette politique s'épurât et s'assouplit, qu'en effaçant la rouille des préjugés révolutionnaires, elle achevât de se réconcilier

avec rhumanité, la Justice, la sagesse. On rétorquait contre elle le mal fait en son nom. Elle avait à prouver que le mal n*était pas nécessaire , qu'elle était capable de modération et compatible avec Tordre. C'était un premier mérite pratique qu'elle devait acquérir ou revendiquer, et tout le monde sait par quel long travail la politique libérale s'est peu à peu convertie en une politique de gouvernement.

Ce n'est pas tout. La Restauration n'était pas un fait seulement, mais une doctrine; des publicistes ingénieux ou véhéments lui avaient après coup retrouvé des titres dans leurs officieuses théories , soutenues avec subtilité , avec force, même avec éloquence. M. de Maisâre mettait au service de cette cause la verve d'un esprit brillant et paradoxal , fertile en aperçus originaux , en traits imprévus, possédant l'art des embûches et le talent des surprises, habile à donner une apparence d'élévation à d'assez vulgaires principes, et cachant sous l'éclat des détails et la hardiesse des sentences, une petite philosophie de salon , qui , je crois , n'a pas eu raison une seule fois dans l'espace de ces cinquante années. M. de Bonald, plus grave , plus contenu , critique et moraliste pénétrant quand la passion ou la logique ne l'entratne pas, raisonneur froid et méthodique, qui embarrasse l'esprit sans le convaincre, et argumente avec sévérité sur des principes gratuits et des faits inexacts, passait pour avoir découvert , dans l'intimité de ses méditations, les bases profondes de la plus superficielle des doctrines , l'absolutisme spéculatif. Enfin, un élève, un émule, un adversaire de Rousseau , un écrivain du premier ordre, qui

it concilier avec un art suprême la dialectique et la

passion , esprit excessif et misanthropiquei qui a sondé avec complaisance les plaies les plus tristes de Thomme moral, prétait aux traditions, aux préjugés même, Tau* torité d'une argumentation pathétique , et donnait à TÉglise, contre la philosophie, Tarme d*une hautaine offen* sive. Il fallait donc suivre sur ce terrain ces nouveaux adversaires, démêler leurs sophismes, mettre à nu leurs côtés faihles, leur arracher leurs meilleures raisons, opposer enfin à ces doctrines de circonstance , qui , ayant fait défaut à la vieille monarchie en péril, vençdent un peu tard la réhabiliter en théorie, une philosophie politique plus vraie «ans être moins élevée, et tout à la fois plus pratique et plus profonde*

Gomme ce fut une tactique des partis que de lier, au moins en apparence, les intérêts de la religion à ceux du pouvoir absolu, que de rendre à dessein le christianisme contre-révolutionnaire, il fallut bien que la philosophie politique devint une philosophie religieuse. Et ainsi, de proche en proche , le débat s'étendit au domaine aitier de la philosophie même. Une nouvelle métaphysique dut s'élever, appropriée aux besoins du temps. Excité, xïomme à l'ordinaire, par une nécessité ou par une émotion , l'esprit humain remonta ainsi par degrés dans cette sphère haute et pure où l'émotion devrait disparaître et les nécessités d'un jour faire place à la puissance étemelle de la vérité.

Mais , en dehors de cet ordre d'idées où se plaisent certaines intelligences qui ont , pour ainsi parler, la spécialité de l'universel , l'esprit moderne avait dû se replier sur des questions non moins importantes, non moios difficiles, qu'il avait à résoudre sur nouveaux frais. La con-

tre-révolution faisait au temps son procès, elle accusait ses mœurs y et avec elles ses lois. Elle entreprenait de prouver à la société nouvelle que la société nouvelle avait tort d'exister, et devait s'annuler par scrupule de conscience en confessant que c'était par fraude ou du moins par mégarde qu'elle était venue au monde. Sur ce point s'élevait nécessairement un débat historique. Les mœurs d'ime nation viennent de son passé; les institutions civiles naissent presque d'elles-mêmes, comme les veut l'état effipctif de là société. Obligé à retrouver la raison d'être de la société moderne, on devait donc rechercher de nouveau les origines de ses mœurs et de ses lois , et rapprendre le passé aux champions du passé. Ainsi, pour expliquer ou justifier le présent > on rouvrait tout le champ de l'histoire. Le genre humain est un, et l'histoire des révolutions est celle de l'humanité. C'est un des résultats les plus certains des travaux contemporains que le renouvellement total de la science historique.

Je ne sais point de pensée qui ait fait plus grande fortune que celle-ci : « La littérature est l'expression de la société. » Il était donc impossible de reprendre l'histoire de la société, celle de ses mœurs, de ses lois, de ses idées, sans toucher à Thistoire des lettres. L'histoire des lettres est inséparable de la critique littéraire, qui, sans elle, est abstraite et hypothétique, comme sans la critique l'histoire des lettres est une nomenclature bibliographique, le catalogue d'un musée. D'ailleurs, la politique, la religion, la philosophie, l'histoire, quand elles sont écrites, sont déjà de la littérature. Les auteurs, que des vocations diverses entraînaient vers ces différents sujets, ne pouvaient manquer, à la longue, d'engager dans la

querelle l'art même qu'ils pratiquaient. La comparaison des sociétés ou des époques entre elles ne pouvait être complète sans celle des Iittératui*es. Institutions, lois, cultes, si tout est monument de Fesprit humain, comment ne pas étudier et décrire ce monument plus durable qu'il s'élève à lui-même? Les livres sont la pierre du témoignage qu'il laisse, en passant, toute couverte de caractères ineffaçables ; le génie de quelques hommes y dépose pour tous et s'adresse à tous. Mais la critique seule n'était pas appelée à résoudre les questions d'art et de goût. Une société toute nouvelle dans ses formes et dans ses allures, agitée par de grands événements, émancipée par des lois inouïes avant elle , devait produire à son tour une littérature qui lui fût propre. Comme le flambeau qui éclaire le monde semble apporter l'existence aux objets en ajoutant aux formes les couleurs , ainsi l'imagination prête le relief et l'éclat aux pures idées, formes invisibles de la société, qu'elle rend plus vivante en l'exprimant. L'àme de la société ne s'atteste que par l'éloquence; c'est l'art qui donne vraiment au genre humain la conscience de lui-même. Il s'ignorerait s'il n'écrivait pas.

Ainsi, le mouvement excité par une première impulsion politique se prolongea jusque dans la littérature, qui s'émut la dernière, parce qu'elle touche de moins près aux réalités , parce qu'elle se compose d'inspirations individuelles au moins autant que de sentiments généraux , parce qu'elle n'est pas la première affaire d'une société agissante qui , faisant incessamment descendre l'idéal sur la terre, n'a pas le loisir de remonter de la terre à l'idéal.

Voilà l'esquisse de cette grande lutte intellectuelle qui» I. I

déterminée primitivement par la politique^ devait aboutir encore à une révolution politique. G^est là, non la comédie , mais le drame des quinze ans. Il ne manqua ni de sérieux , ni de vivacité , ni d^attrait. Acteurs et spectateurs , il instruisit tout le monde. Quand se sont formési si ce n^est alors, les plus grands esprits qui nous restent? D*où nous vient le sel de la terre et la lumière du monde? Si jamais on a pu abonder dans le sens de cet optimisme historique qui tient tous les événements pour des nécessités et des progrès, c*est en voyant la chute de la France , la victoire de Fétranger, le triomphe du parti de Tabsolu pouvoir, inaugura une période d'affranchissement, de dignité, de conquête pour Tesprit hunuiin. La Charte de 1814 , qu*on Fattribue à la prudence, à la fai^ blesse ou à la générosité , est un des accidents les plus heureux dont parlera Thistoire. La Restauration a fait mieux qu'elle n'a voulu. Selon ce que dit l'Écriture, elle a recueilli ce qu'elle n'avait pas semé. Comme toutes les puissances destinées à périr, ce qui devait honorer son souvenir est ce qui l'a perdue ; elle n'a pu souffrir l'institution qui faisait son salut et sa gloire , et elle s'est précipitée dans les flots du haut de la digue qu'elle avait élevée pour s'en défendre.

A cette politique, réagissant sur les idées philosophiques, religieuses, sociales, littéraires, appartiennent généralement tous les fragments qu'on va lire. L'avenir, qui nous jugera tous, les acceptera peut-être, non comme un livre bien entendu, mais comme des pièces justificatives d'un ouvrage à faire. En les publiant, je solde, pour ainsi dire, mon compte avec le passé. Non que je pré- ^nde désormais rajeunir mes idées et dévouer le reste de

ma Yie à une antre canse. Cette fécondité ou cette flexibilité d* esprit n'appartient pas à tout le monde. Mais les mêmes pensées peuvent recevoir des formes et des applications nouvelles, et l'on ne doit pas incessamment entretenir les gens de ce qui ne les intéresse plus. J*ai cru seulement qu'en faveur de la cause à laquelle ils ont été consacrés, ces écrits pourraient se foire lire encore des personnes curieuses de savoir ce que nous étions sous cette bonne Restauration :

Qualis eram honw Sub regno Cynarœ.

Cependant, qu'on se rassure, pour venir d'une pensée politique, ces essais en général ne sont point politiques. Je me garderais bien d'aller remuer des cendres éteintes. C'est pourtant, je le sais, dans les improvisations de la polémique qu'il s'est déployé le plus de verve et de talent. Les journaux ont publié de.s chefis-d'œuvre de logique éloquente et d'argumentation passionnée. De grandes idées, des traits admirables ont été jetés en passant dans ces feuilles fugitives, et le génie national ne s'est montré nulle part plus à l'aise. Pour moi, j'ai, comme nous tous, dix fois plus écrit sur les affaires et les bommes de mon temps, pendant mes quinze ans d'opposition, que sur les choses philosophiques et littéraires. C'est assurément ce que j'ai fidt de mieux et ce que je dois abandonner à jamais. La presse politique, plus encore que la tribune, est incapable d'assurer à ses productions la durée; il en est du talent des journalistes comme de l'héroïsme des soldats : il ne donne pas de renommée individuelle , mais une sorte de gloire collective , où chacun de nous se rêvera la par^

qu'il voudra. Mais, quant à nos œuvres, ré^ons-nous, elles seront oubliées.

D'autres résumeront la grande controverse dont je rappelle le souvenir. Je raconte , je ne fais point de système ; non qu'il fut difficile d'extraire un système des recherches de philosophie, des compositions historiques, des travaux de critique littéraire , des essais de politique spéculative et de politique appliquée, auxquels je viens de faire allusion. Boiiions-nous à dire que l'esprit de l'ensemble fut profondément libéral. Il y eut alors comme un effort général de mettre d'accord la science humaine et la révolution française , sans que l'une y perdit son universalité, l'autre sa nationalité ; on voulut que celle-ci, dans tout ce qu'elle eut de nécessaire, c'est-à-dire de primitif et de définitif, fût démontrée conforme aux principes de celle-là, et^ qu'en somme le fait eût raison. Au moment où les révolutions vont éclater, au sein des orages de l'action, la science est nécessairement partiale, se faisant d'ordinaire agressive. Mais, lorsque le but principal est atteint, tout se modère et se rectifie; et la science, revenant à son impartialité naturelle , rétablit toutes les vérités défigurées ou sacrifiées par la brutalité des événements. La science donc, ou la réflexion désintéressée , s'est, au temps de la Restauration, proposé non jjas de devenir neutre et indifférente, mais de poursuivre un but en restant équitable. Elle a fait une tentative assez singulière, celle d'être à la fois dévouée à une cause et à la vérité. Jamais l'esprit philosophique n'avait, avec une conscience aussi claire de son dessein , entrepris de consommer l'alliance du fait et du droit, de l'action et de l'idée, de l'abstraction et de la réalité ; jamais il n'avait ambitionné à ce

PRÉFACE. a

point de réunir tous les caractères d*un pouvoir ensemble spirituel et temporel. A lui désormais les deux glaives , à lui les deux couronnes. Il rend la pareille à Fesprit du moyen âge; il aspire aussi à la domination universelle.

A-t-il réussi? Est-il vrai qu'il ait obtenu un double succès? A-t-il su, en même. temps, expliquer un grand événement bistorique et en légitimer les résultats, démontrer et fonder des institutions, donner le mot d'une époque et d'une société réelles , et cependant conserver dans la spbère du vrai, du beau, de l'absolu, ce détachement de tout ce qui n'est qu'utile et passager, cette élévation désintéressée qui appartient à la science et à l'art lui-même? Pour moi , je le crois. Je ne veux point flatter mon temps; mais il me semble qu'à prendre les choses en masse , ce grand effort de l'intelligence n'a pas échoué. Tout dans son œuvre n'est pas également achevé ; il y a des lacunes, des défaillances , des écarts; si la politique et l'histoire ont réussi , l'art n'a pas en tout égalé la critique ; la métaphysique n'a pas été poussée aussi loin que les autres parties de la philosophie. La science humaine restera toujours bien en deçà de l'idéal qu'elle aspire à réaliser. Enfin , d'autres siècles ont été signalés par de plus frappantes découvertes , par des chefs-d'œuvre plus éclatants; mais alors le génie, agissant dans son entière spontanéité, ignorait les causes secrètes auxquelles il servait d'instrument, le but caché vers lequel il conduisait le monde des choses et des esprits. L'homme marchait devant lui , pour ainsi dire , et n'avait point conscience de l'œuvre dont il était l'intelligent artisan. C'est dans ces moments que l'humanité est inspirée. D'autres fois, la réflexion, prenant la place de ce mer-

veilleux instiiict, a suggéré et Fobfet qu'il fidlfdt at^ teindre et le plan qu'il fallait exé4mter ; rhomme a tooIu tout ee qu'il a fait; mais, dominé par la passion, emprisonné dans une idée exclusive , il n'a pas su lever les yeux au-dessus du sol ou regarder à ses côtés, pour voir le ciel ou embrasser du moins tout l'horizon. U a sacrifié la vérité à l'intérêt, la science à l'action; cherchant un biai relatif, il ne s'est point soudé de ce qui est universel et impérissable. Une préméditation intéressée a coupé les ailes de la pure pensée. De notre temps enfin, l'esprit humain s'est e^orcé d'éviter les deux extrêmes, de combiner les deux manières , et il est parvenu , mieux qu'il ne l'avait fait encore, à maintenir son influence dans le monde des affaires , en exerçant tous ses droits dans le monde des idées. C'est , je crois , en l'envisageant sous ce point de vue qu'il faut juger, en bien comme en mal, le mouvement des intelligences entre 1815 et 1830.

Descaidons de ces généralités à leurs moindres applications, et revenons aux fragments qui vont suivre. Dans l'esprit qui les a dictés , on reconnaîtra ces trds choses : un point de départ tout pohtîque , ou une résolution prise A (Soutenir la cause libérale ; puis un effort continu de la rattacher par des conséquences variées à tout ce qui mérite d'intéresser les hommes; enfin, la ferme espérance de réconcilier les vérités de notre époque avec les vérités de tous les temps. Par là, ces petits écrits appartiennent à un esprit général dont ils ne peuvent nullement s'attribuer le mérite, et je ne voudrais pas qu'en les lisant on fît avec trop d'exactitude la part de l'auteur et celle àe son temps.

J'ai, ainsi que je Fai dit, retranché presque tout ce

qui rappellerait ia politique militante. Quant à la politique générale, ce que J'en ai laissé n*a guère pour but que d'établir la position; c'est un point de départ. Le reste toucbe à l'observation de la soeiété dans ses mœurs et ses opinions, à la critique littéraire, à la biographie oontemporaine. Dans tous ces essais, on retrouyera , Je pense , l'eqprit que j'ai essayé de définir et dont il me reste à retracer le développement.

Appelons-le , pour lui donner un nom, l'esprit libéral ; j'entends l'esprit dont le principe est la liberté de la raison huniaine, principe qui suppose nécessairement qu'aucune tradition n'a une autorité absolue et définitive , et qu'en toute matière un progrès est toujours possible.

La pr^nière forme que cet esprit ait revêtue parmi nous est celle qu'tt reçut du dernier siècle et qui domina dans la Révolution. L'amour de l'humanité, la foi dans la civilisation , la confiance dans la raison , un sens pratique, une grandte clarté d'idées et surtout d'expression, une liaine de la tyrannie qui pouvait aller jusqu'à la licence, une indépendance du passé qui pouvait arriver au cynisme, une ardeur de prosélytisme qui pouvait descendre à l'injustice, un sentiment médiocre de l'antiquité qui donnait au goût littéraire une correction étroite et une élégance un peu factice, une sorte d'iofatuation de soi^» même qui rendait insensible à tout ce qui n'avait pas le eaehet du temps et du pays , une puissance rapide de pro-* pagation, le don de se rendre aisément populaire; tout , dans cette première école libérale, se ressentait de l'asoendant d'un homme de génie sur le xviii* siècle.

Mais Voltaire ne fut pas tout son siècle. Le mouvement qui produiMt et Voltaire, et son école, et son siècle, fût

un mouvement fécond ; il jeta plus d*un gatne dans le sillon que creuse Thumanité. Juge non moins superbe du passé, plus novateur encore, et cependant plus respectueux ; non moins hardi, mais moins prompt dans ses conclusions; méditatif, recueilli, solitaire, plus souvent dominé par Timagination ou la sensibilité, et soumettant parfois à Tune comme à Tautre la raison même , un des maîtres du xviii' siècle a créé une secte au sein de la grande secte qui envahissait tout , une philosophie à côté de la philosophie , une politique en avant de la politique. De là , une école moins pratique , plus spéculative , plus sentimentale, et qu'on pourrait appeler Técole de Rousseau.

Enfin, il y eut, en plein xviii*» siècle, un homme qui obtint plus d'admiration que d'influence , mais qui se distingua, au sein de la famille philosophique, par une brillante individualité. Celui-là n'a point de dédain pour ce qui est, il ne se fait point honneur d'ignorer le passé ; il le néglige si peu, qu'il emploie tout son génie à le comprendre et à l'expliquer. En se montrant çà et là capable de s'élever aux principes absolus , il s'abat constamlùent sur les faits , et s'efforce de pénétrer le sens caché des événements et des institutions ; il se plaît au spectacle des choses humaines ; il le reproduit, mais il le juge, et c'est par un examen approfondi de ce qui est qu'il réussit à entrevoir ce qui doit être ; c'est des faits quç sort pour lui la pensée, comme des ténèbres jaillit la lumière. L'école de Montesquieu est historique.

Dans lé sein de la philosophie du xviii'' siècle, la communauté des principes, le concert des efforts, la conver- ""cnce des directions n'empêchent point de distinguer

trois écoles. Toutes trois marchent à la révolution. Elles peuvent invoqua ces noms immortels, Voltaire, Rousseau, Montesquieu.

l)e notre temps, on a pu retrouver des nuances anal(^ues, et dans l'esprit libéral apercevoir plus d'un esprit. La grande école au sein de laquelle le siècle a été élevé, c'est celle qui a propagé plus puissament, mais plus témérairement qu'aucune autre le mouvement qui emporte les sociétés. Elle subsistait encore il y a trente ans, plutôt contenue que modifiée par les événements , ayant appris de rexpérience à se défier de son pouvoir plus que de ses idées.

La liberté et la raison étaient aussi fidèlement, quoique autrement servies par une autre classe d'esprits éminents que l'empire des circonstances avait écartés davantage du grand courant des sentiments nationaux. Ils unissaient un élément exotique à ces principes dont Paris avait été depuis Voltaire la métropole toute-puissante. Les traditions de la réformation française, proscrite par le despotisme, avaient pu affaiblir chez eux le ressort du patriotisme en fortifiant celui de l'indépendance. Ceux-là possédaient moins l'art de se faire entendre de la foule, mais ils savaient ce qu'elle ignore, et leur curiosité voyageuse avait interrogé l'Europe entière. A la tendance rêveuse et pourtant philosophique, à l'originalité des aperçus, à une manière sérieuse et morale déjuger les choses, . à une élévation qui touchait à l'exaltation, on reconnaissait dans cette école encore française, bien que par moments genevoise, l'influence ou le souvenir de Rousseau. Si le bon sens prompt et pratique brillait d'un côté, de l'autre c'étaient la méditation et le sentiment. Au-dessus

de tous les écrivains de cette noance s'élevait le grand nom de madame de Staël.

Enfin, au cœur de renseignement public, là où Tessor parfois capricieux de Tesprit est sans cesse contenu par Fétude des textes et la responsabilité du professorat, il s'était formé peu à peu^ sagement, gravement, une école tout observatrice, qui, sans faire gloire d'obéir au mouvement de la Révolution, quelquefois même en affichant la prétention contraire, devait avec le temps le rejoindre, et arriver par l'examen de tous les systèmes , par la critique de tous les faits, à ce qu'on pourrait appeler une édition revue des principes de l'esprit libéral. Là on faisait gloire de respecter l*expérience, de n'insulter aucune tradition ; mais on professait non moins haut la liberté absolue du jugement. Cet esprit, qui devait par degrés ' s'associer à l'esprit général, date certainement de M. Royer-Gollard; j*ai dit ailleurs comment il donna à la philosophie une impulsion qu'il n'eût pas voulu suivre jusqu'au bout, mais qu'il protégea toujours. Cette haute critique , M. Guizot la porta dans l'histoire avec une supériorité incomparable; ce fut lui qui, le premier peutêtre , eut une pleine conscience de ce qui manquait à Tes* prit du temps , savoir : l'union d'une direction déterminée avec une étendue égale à la diversité des choses. Ce qu'il fit par l'histoire pour la politique, M. Cousin le fit pour la philosophie, par l'histoire de la philosophie. Jamais avant eux la critique n'avait montré qu'elle pût être à ce point puissante et créatrice.

Serait-ce forcer leà rapprochements que de dire, en comparant ces trois écoles, que dans la première se reconnaît 'influence de Voltaire, dans la seconde celle de Roos-

séau, dans la troisième o«lle de Montesquieu? Quoi qu'il en soit, toutes trois devaient peu à peu se confondre dans le grand mouvement libéral de la Restauration, comme les affluents d'un grand fleuve > qui ne doit avoir sa force irrésistible qu'après qu'il les a tous réunis dans son cours. Ce fut l'ouvrage du temps, ce fut en quelque sorte l'apport de ces générations nouvelles qui, libres des entraves du passé, purent entendre toutes les leçons, accueillir des vérités d'origine différente, rallier dans une foi commune les variations d'une même créance, purifier séparément et fondre ensemble les divers métaux qui composeraient cet airain de Gorinthe dont nous avons à notre tour essayé de former la statue de la Vérité.

Mes amis, mes contemporains, moi-même, nous fûmes *les disciples de toutes Ces écoles. On pourrait raconter comment il est advenu à. chacun de nous de recevoir successivement l'inspiration commune, comment, partis de points différents, nous sommes arrivés au même rendezvous. Ce serait un récit de quelque intérêt, et, comme on dit aujourd'hui , un roman psychologique que de représenter un jeune homme

Ne pensant point encpr, mais cherchant à penser,

qui se sentirait tout d'abord , et uniquement pour avoir respiré l'air de son temps, envahi par les idées de ce coin du monde où les traditions nouvelles s'étaient fidèlement conservées, par exemple, de cette société d'Auteuil, le Port-Royal de la philosophie du xvin® siècle. Puis un jour viendrait où le noble esprit qui sur les bords du Léman émut lord Byron , en face des sites majestueux décrits par l'auteur d'Emile, lui apparaîtrait

en quelque sorte, et par un charme puissant ferait pénétrer dans l'intelligence ces idées qui vont jusqu'au cœur et qui s'y gravent parmi les souvenirs; car il peut y avoir dans la vie des moments qui font presque mentir le mot de Platon : ii (ppov>j(nç ôux ôpSTat. Il faudrait peindre alors quel transport s'empare de l'àme, le jour où elle découvre que nulle incompatibilité ne s'élève entre les joies de l'imagination et les exigences de la raison^ entre les louables émotions et les idées exactes , alors qu'elle découvre que la lumière l'échauffé. Enfin, il faudrait montrer cet appui solide et nouveau que les recherches et les méthodes sévères de la critique appliquée à la philosophie, à l'histoire, à la politique, prêtent à l'esprit inquiet et curieux de la vérité. Du milieu des tempêtes de l'histoire et des orages des systèmes, il est beau de voir s'élever une raison calme qui semble contempler et dominer les flots. Rien ne remplace , et je dirai même rien ne rompt les fortes amitiés des intellig^ces qui ont été ainsi associées par la vérité. Les erreurs et les passions, tout ce qui passe, ne séparent que les personnes; les intelligences restent unies par ce qui ne périt pas.

Cette histoire serait celle de beaucoup d'entre nous. Elle expliquerait la formation de certaines opiïdons, elle développerait la filiation de certains esprits. Elle ferait assister par le souvenir à cette fusion successive de sentiments et d'idées qui vers le dernier tiers de la Restauration finit par réaliser la puissante unité de l'esprit libéral. Si c'était le lieu de citer des noms, des livres, des dates, on écrirait une histoire à la foii^ sérieuse et piquante, et plus elle serait vraie, moins peut-être on y voudrait eroirei

Si maintenant un sceptique chagrin me demandait ce qu'a produit tout ce mouvement si complaisamment décrit, Je n'hésiterais pas, et je répondrais : Il nous a rendus capables de la révolution de 1830, et je croirais assez dire. En effet, il est remarquable que tout ce grand mouvement intellectuel, provenu d'une impulsion politique, a de même abouti à la politique. Aussi ai-je toujours pensé que le meilleur côté de notre temps, c'est la politique ; sa force est là. Là est à mes yeux l'honneur de la France ; et, pour le dire franchement, dès que Je verrai se refroidii* le sentiment politique. Je tremblerai pour mon pays.

Voilà donc le résultat de^quinze années, une révolution irréprochable I Gela est beau sans doute; mais enfin une révolution n'est qu'un moyen, et ceux qui l'ont fsdte sont responsables aussi de ce qu'elle a produit. Je n'écris pas dans un journal, je ne parle pas à la tribune : il ne peut . donc être ici question des affaires de l'État ; mais il y aurait bien un mot à dire des affoires de l'esprit. C'est un difficile sujet qu'un plus prudent n'aborderait pas. Manquons un peu de prudence.

Ce n'est point par la littérature seule que se témoigne l'esprit d'une nation. La religion, la poUtique, les institutions, la guerre, enfin le commerce lui-même, ont, aussi souvent pour le moins que la littérature, manifesté le rôle d'un peuple sur la terre , et fait connaître à tous comment il devait contribuer à l'éducation générale de l'humanité. Vers la naissance du christianisme, à l'époque de la réforme, on vit de grandes missions religieuses remplies même par de petits pays. La politique et la guerre ont été le partage de Rome et de toutes I. a

les nations qa*on lui ose comparer. Les États-Unis d'Amérique ont instruit le monde par leurs institutions; l'Angleterre par les institutions, par la politique, par le commerce et Tindustrie. La navigation fut jadis le prin* cipal moyen échu à l'Espagne pour montrer son génie et , propager son influence.' Aidée par des formes républicaines, elle a fait encore Gênes, Venise, la Hollande. L^ arts ont été la douce part de l' ItaUe ; la guerre et puis la science ont grandi la Prusse. Le génie des sociétés revêt plus d'une forme, parle plus d'un langage. Sans parcou* rir toute la terre et toute l'histoire, venons à la France^ et répétons, ce qui ne se conteste guère, que depuis soixante ans l'œuvre qui lui est assignée est de donner l'exemple d'une révolution sociale qui se constitue en gouvernement. Mais, telle est de nos jours l'empire de la presse, que cette mission, lorsque la France ne l'accomplit point par les événements, elle doit travailler à la remplir par sa littérature. En temps calme, l'activité pacifique étant la seule permise, la France n'a plus de rôle à jouer que dans le domaine de Tintelligence. Navigation , commerce , industrie , sous aucun de ces rapports , elle n'est la première; sous tous ces rapports, elle a plus que des rivales. Quand la France n'est pas révolutionnaire ou guerrière , elle est peu chose dans le monde , si elle ne se montre puissante par l'esprit :

Tu regere ingenio populos.

Remplit-elle aujourd'hui sa mission? exerce-t-eller^odpire intellectuel? Un tel empire ne s'exerce que par des écrits. C'est donc étudier la situation de la France que d'observer sa littérature.

Ici l'on me pardonnerait d'être sévère. L*opinion commune n'est pas favorable à la littérature actuelle; on la goûte sans l'estimer , et il est de mode d'en dire grand mal et de ne pouvoir s'en passer. Mais ce pessimisme critique me semble lui-même un des travers littéraires de notre époque, et, à ne considérer que le talent, je trouve que mon temps prête plus à l'admiration qu'à la censure.

Gardons-nous de confondre, en effet, l'art et la pensée, ou , si l'on veut, la forme et le fond. On aimerait, je le sais, à supposer une éternelle alliance entre la vérité ou la moralité des idées et l'habileté de l'écrivain ou de l'artiste; mais c'est là une illusion honnête à laquelle l'expérience de tous les temps ne permet pas de croire. Il est trop vrai que l'éloquence et le^ poésie ont mille fois consacré avec un merveilleux succès l'erreur ou la passion. Lucrèce est un grand poète apparemment,, et il n'y a rien de pire pour le fond que son poème. Demandez à Platon ce qu'il pense des tragiques d'Athènes, il en parle comme de pestes publiques, et le génie de Sophocle et d'Euripide a flEdt l'admiration de tous les âges. On absoudrait diffîcilement le comique Aristophane, quand même on l'innocenterait de la mort de Socrate, et c!est Platon encore qui dit que les Grâces. mêmes avaient pour temple l'âme d'Aristophane. Supprimons les exemples, ils s'offrent en foule et prouvent qu'ainsi que la peinture fait peu dépendre du choix des sujets le mérite de ses œuvres, l'art d'écrire possède en lui-même *a beauté et sa vérité propres, qu'il peut prêter, parure éclatante et trompeuse, à des idées fausses et à des fictions dangereuses. On le regretterait vainement; l'imagination n'est pas la raison, le

goût n*est pas la conscience, et il y aurait plus de sûreté dans le monde de Tintelligence si le bien-dire était l'attribut exclusif et le signe certain du bien-penser. Les hommes ont beau vouloir approuver ce qu'ils admirent, tantôt c'est l'admiration du talent qui suborne leur omviction, tantôt c'est la manière de penser qui leui* fait ad*^ mirer ce qu'ils aiment à croire. Souvent aussi on critique par hypocrisie, et l'on rougit d'avouer ce qui a su plaire. J'écarte donc bien des jugements rigoureux prononcés contre la littérature contemporaine.

Je m'accuse d'un goût très-vif pour le talent, et je trouve nombreux aujourd'hui ceux qui ont reçu le don de charmer ou d'émouvoir par la parole écrite. Mais, sans imiter cette sévérité banale et intolérante qui ne distingue pas dans ce qu'elle juge, j'avoue qu'en ce moment la mission des écrivains me parait mal remplie; ils sont en faute envers leur temps , ils le flattent et ne le servent pas.

On reproche d'abord à la littérature actuelle d'être mercantile et d'être improvisatrice. Il y a du vrai dans le reproche; seulement il ne retombe pas de tout son poids sur ceux auxquels il s'adresse.

Las de voir que tous les métiers enrichissaient, excepté le métier de l'esprit, il est trop certain que des écrivains ont voulu prendre leur revanche et faire leurs preuves de noblesse financière. £n vérité la tentation était forte. L'industrie, grâce à la grandeur de ses opérations, à l'habileté de ses calculs , peut-être aussi à un certain art de se âdre valoir elle-même aussi bien que sa marchandise, joue un premier rôle dans les sociétés modernes. Elle conduit maintenant à l'honneur. On a pu se de-

PÈÉFACE. 29

mander pourquoi le talent ne mènerait pas à la fortune. Réellement la société est plaisante quand elle reproche à la littérature de se feire industrielle. Qu*est-elle donc elle-même? et la politique n*a-t-elle pas fait exactement conmie la littérature?

On ajoute que la rapidité de la vapeur .est enviée de nos écrivains; en s'appliquant à la presse qui imprime^ elle semble avoir gagné jusqu'à Tesprit qui fait imprimer. Mais de tout temps Timprovisation a tenu une grande place dans les lettres; elle a toujours régné dans la controverse; elle est le seul procédé qui convienne et suffise à la polémique. Rarement aussi^ bien rarement, ce qui était improvisé a été durable; non que le talent manquât, il y a des œuvres du moment qui valent des productions lentement achevées. Gomme dans certaines occasions de la vie la présence d'esprit sans la réflexion fait des merveilles, il y a une présence de talent qui enfante parfois des chefs-d'œuvre. Mais cependant les ouvrages ainsi faits n'offrent pas ordinairement un attrait durable à l'esprit; ils n'ont presque jamais cette forme perfectionnée , ce fini d'exécution qui contente seul un goût difficile, qui place les compositions littéraires au rang des modèles, et les fait admettre comme spécimen approuvés dans l'enseignement de l'art. Difficilement ils peuvent devenir ce qu'on appelle classiques. Si les Lettres Provinciales n'avaient pas été recommandées par le patronage de la meilleure et de la plus puissante école littéraire, si Port-Royal enfin ne les eût protégées après les avoir dictées, je ne sais si elles auraient conservé dans la postérité l'admiration qui leur était due; bien leur a pris que les maîtres du xvii* siècle aient été pour la plupart

jansénistes. L'esprit de parti cette fois , contre sa coutume, a puissamment servi la justice.

Mais en général, tous les improvisateurs littéraires doi-* yent se résigner à voir leurs œuvres périr avant eux ; sauf quelques exceptions heureuses, ils laissent un nom plus connu que leurs écrits. Que dis-je? c'est le sort de ceux mêmes qui font du talent d'exprimer la pensée l'emploi le plus difficile et le plus éclatant, les orateurs. En vain parviennent-ils à la gloire, leurs discours restent peu dans la mémoire des hommes. Ceux de Cicéron lui-même sont les BK)ins lus de ses ouvrages, et les oraisons imaginaires que les grands historiens prêtent à leurs personnages, compositions méditées avec art et calculées pour l'effet littéraire, produisent peut-être plus d'impression à la distance des siècles que les harangues vraies qu'inspirèrent l'émotion et la nécessité, et qui, du haut d'une tribune réelle, dominèrent les frémissements d'une assemblée vivante.

Cet exemple, le plus frappant de tous, peut servir à justifier une appréciation plus indulgente de la littérature, ou^ pour mieux parler, des talents littéraires de ce tempsci. Avant toute autre improvisation, en effet, il faut plac^ celle de la tribune politique. C'est un talent littéraire, en ce sens que les phis rares et les plus précieux dons de l'écrivain y sont nécessaires, hormis l'art d'écrire lui-même, mais avec un surcroît d'autres énergiques qualités de l'âme que ne réclame nullement la' composition d'un ouvrage. Et cependant ces œuvres d'esprit, où il entre tant d'autres choses que de l'esprit, ne sont t)as estimées dans les lettres pour ce qu'elles valent , elles

Igurent à peine, et l'on ne fait pas compte à une épo^

que de ce qui se dépense à la tribone de pensées et d'expressions, d'imagination, de mouvement, de fécondité, d*halrileté dans l'exposition, de vigueur dans les déductions, toutes qualités cependant fort prisées dans les livres. U m'a été donné d'entendre, depuis trente ans, mais surtout depuis seize, des choses qui , je n'en doute pas, égalât ou surpassent en mérite ce qu'aucune assemblée publique a pu entendre. Qui ne croit pourtant que les éloges immodérés dont la presse salue les orateurs qui lui sont chers ne soient des hyp^iiwles de parti? Qui met sérieusement dans won esprit nos grands orateurs au rang des mattres classiques de la pensée? On ne l'ose pas, et pourquoi? C'est une première injustice envers notre temps.

Après l'improvisation de la tribune vient, à une grande distance, l'improvisation du journal. La presse périodique aussi consomme beaucoup d'esprit et ne produit pas de renommée. Dans un pays où tout se discute en public, où l'art d'écrire est devenu Thistrument universel des intérêts et des affaires, combien ne doit-il pas se montrer de talent, et du meilleur, en des occasions où l'on n'ira pas le chercher! Qui pourrait garantir que, sur la rédaction d'un aiticle de loi, le sens des dispositions d'un traité, la direction d'un chemin de fer, il ne se sera pas souvent publié un mémoire comparable pour l'élégance ou la clarté, pour la force ou la méthode , pour la verve ou le raisonnement, à quelque chapitre d'un ouvrage immortel? J'ai lu sur les haras telle brochure qui attes* tait un écrivain.

Tout ce qu'on peut dire contre l'improvisation s'adresse donc en partie aux institutions et aux moeurs, et ne pr/

juge rien contre l'existence et la qualité du talent. La tribune et la presse politique peuvent donner une richesse intellectuelle qui ne compte pas , mais ce n'en est pas moins une richesse intellectuelle. Enûn, de la harangue et du pamphlet si nous passions à la poésie , à la critique, à la philosophie, à l'histoire, nous dresserions aisément à notre siècle un brillant inventaire, en ayant soin de ne pas faire, comme tant d'autres, abstraction des dé&uts pour les livres du passé , abstraction des beautés pour les ouvrages contemporains.

Ce n'est donc pas l'art qui me parait en déclin, ce n'est point par la forme que la littérature périclite; mais le fond m'inquiète , et l'esprit qui peu à peu s'introduit dans le monde littéraire ne me rassure pas. Ici, il est vrai, il ûtudrait s'en prendre moins aux auteurs qu'à ceux qui les jugent, et accuser d'abord le public.

On peut remarquer que les gens qui traitent le plus sévèrement nos écrivains sont de ceux qui donnent au talent et à l'intelligence le moins de place dans les choses humaines. La critique dénigrante se rencontre surtout chez qui ne fait nul cas des livres. C'est depuis qu'on s'est épris de la matière qu'on est le plus exigeant pour l'esprit. On commence par le trouver inutile , puis on nie qu'il existe. Les utilitaires qui nous font aijgourd'hui la loi sont parfaitement convaincus qu'il ne se pense ni ne s'écrit rien qui vaille la peine qu'on y regarde. S'ils trouvaient le manuscrit dont parle La Fontaine, ils préféreraient bien le moindre ducaton , mais je ne sais s'ils accorderaient que le manuscrit fût bon. Voilà les gens qui ont forcé les faiseurs de manuscrits à leur prouver qu'on H)uvait tirer des ducats.

Si donc la littérature est loin d*ètre irréprochable , c'est qu'elle a trop suivi le courant. A quelques années d'une révolution, à la suite de ce premier déchaînement d'idées et de passions qui ne pouvait rien produire de bon ni de vrai, et dont le résultat naturel devait être une période d'humiliation pour la raison humaine, une réaction vient d'éclater, enfantée par la peur et le dégoût, réaction de défiance, d'incrédulité, d'aversion pour tout ce qui peut à la fois ennoblir et égarer l'humanité. La société a jugé à propos d'opposer ses intérêts à ses idées; elle a mis en suspicion tous les prind]^ de croyance et d'action qui l'avaient animée et recommandée à l'histoire. Elle a forcé ceux-là mêmes qui ont l'ambition de la gouverner à dissimuler leur grandeur native pour se faire bienvenir d'elle, à épouser non-seulement la cause des biens matériels, mais celle des sentiments vulgaires, à s'abaisser pour régner. Cette déroute d'une société intimidée, qui fuit devant le fantôme de l'esprit humain pour se retrancher derrière ses intérêts, qui même essaie de relever comme une redoute supplém^taire les préjugés détruits, qui au lieu de pens^ pour mieux croire, feint de croire pour* éviter de penser , qui n'adopte des traditions saintes que comme des garanties de tranquillité, et qui rebâtirait le temple de Salomon pour y mettre en sûreté le veau d'or, c'est un spectacle corrupteur dont peut-être les hommes d'intelligence et d'étude n'ont pas bien compris la sévère leçon; la contagion quelquefois a paru les gagner ou les effrayer ; tous n'ont pas vu quel grave devoir naissait pour eux dans cette dispersion funeste des forces morales de la société.

Les plus sages se sont retirés de la lice pour attendre de meilleurs jours ; mais d'autres, ou plus faibles, ou plus ardents, se sont d'abord abandonnés àTentrainement universel. Que, dans les premières années après 1830, livré aux excès de la pensée, l'esprit humain ait affiché l'insensée prétention de refaire l'essence même de la société , de créer de toutes pièces une morale et une religion, d'abolir la propriété, la famille et le mariage, de retrancher de ce monde la liberté de l'individu, tolérée jusqu'ici par la divine toute-puissance; ces preuves de folie spéculative, ces puérilités menaçantes d'une science superBcielle et d'une philosophie irréfléchie devaient faire à l'esprit humain une obligation de se contenir et de se dominer, c'est-à-dire de reconnaître ses limites et de respecter ses propres lois. Mais plus tard, mais aujourd'hui, à l'aspect de cette panique sociale, produite à la fois par l'émeute des intelligences et par l'émeute des factions, il fiillait se découvrir un autre devoir, celui de résister encore. La résistance, voilà aujourd'hui la mission de l'esprit humain; en veillant sur lui-même, en s'attaehant intimement à la vérité , en s'unissant aux nobles passtons qui peuvent l'animer, il fallait tout à la fois qu'il luttât contre le matérialisme quand il attaque sous les formes de l'anarchie , et quand il se défend par les armes d'une réaction. Mais non, la pensée troublée ou séduite a cédé au temps; elle s'est rendue la complai* santé ou l'interprète de cette inimitié cfaintive de la raison, de cette misologie que raillait Socrate, et, pour suivre la mode> elle a voulu faire des affaires. Se regardant comme une branche du travail national, elle a landé pour ses produits un prix rémunérateur; et.

par vde de conséquence , elle a fait chœur avec le mer^ cantilisme pour prôner à Tenvi rincertitude de la raison et les illusions de Tintelligence. Des artistes ont laissé soupçonner que le talent n*était après tout qu'un moyen neutre de réussir, que la pensée écrite était une denrée dont la production pouvait se régler par Tofûre et la demande, et qui devait être servie au goût des consom*» i)[iateurs. Les uns ont fourni les paroles et les autres la musique à cette Marseillaise de rindustrialisme qui retentit dans tous les rangs de la société.

On trouve des raisons pour tout ^ et la théorie se sou* met en esclave au despotisme des passions humaines. Le fatalisme historique est là tout prêt à justifler, comme des transitions nécessaires, les erreurs de diaque époque, et à faire un progrès de la décadence même. Il vous dira qu'il faut une compensation à tout, il ira chercher dans les Principes de Newton une règle de mé** canique sur Fégalité de la réaction à l'action , découverte fort à propos pour expliquer tous les excès et ajourner sans terme le moment de réquilihre véritphle. Mais enfin, métaphore pour métaphore, c'est une autre idée qu'on devrait emprunter à la mécanique, celle de la résultante des forces. Ainsi que deux forces en s'opposant l'une à l'autre déterminent une direction moyenne, loi merveilleuse qui fait à la fois marcher les planètes dans l'espace et les navires sur les flots , il peut y avoir dans la société moderne, non pas deux limites extrêmes entre lesquelles elle oscillerait éternellement , mais deux forces qui semblent opposées et doivent s'unir en une commune et puissante impulsion. Oui, je le reconnais, l'activité sociale prend deux grandes formes que nous

appellerons rindustrie et la pensée, Tune qui sert plus l'intérêt, l'autre la vérité; l'une qui a plus besoin de l'ordre, l'autre de la liberté. L'une ne doit pas être sacriiiée à l'autre , chacune ne doit pas tour à tour prévaloir et tout emporter. La lutte étemelle n'est pas leur position définitive; mais, en se résistant jusqu'à un certain point, elles peuvent engendrer une force commune, un mouvement commun, le vrai progrès, celui dont profite et se glorifie la société tout entière , celui qui ne s'accomplit pas aux dépens de la dignité ou du bonheur de l'humanité. Pour réaliser un tel progrès, il faut sans doute que le travail de l'homme sur la matière, ce travail qui a pour but, non , comme on l'a dit, de la réhabiliter, mais de l'asservir en la transformant et d'assurer à l'esprit un triomphe de plus , soit prospère et protégé ; mais il faut aussi que le travail de l'esprit pour lui-même, de l'esprit cherchant à s'éclah*er par le vrs^, à s'enchanter par le beau, soit pratiqué et récompensé comme il doit l'être , c'est-à-dire tout autrement que les œuvres destinées au bien-être des hommes. Il faut qu'un certain accord , qu'une mutuelle entante s'établisse entre ceux qui enrichissent et ceux qui illustrent la société, et que l'estime, l'influence, la gloire même ne passent point tout d'un côté. Et ici se révèle dans sa grandeur la mission de quiconque se dévoue , même en un rang obscur, à la cause de l'esprit. Ce n'est pas des travailleurs qu'il faut attendre qu'une juste part soit faite aux écrivains, c'est à ceux-ci, qui sont obligés de tout comprendre, à régler la part de tous, à révéler à l'in- ^strie ses propres destinées, à lui marquer dans l'estime % peuples la place qui lui est due, à revendiquer pour

tout ce qui n'est pas elle une inviolable prérogative. L'intelligence pure ne relève que des lois qu'elle tient de Dieu; mais on n'apprendra ce qu'elle vaut que si elle le sait elle-même. L'amour désintéressé de la vérité, l'enthoasiasme de la beauté dans tous les genres , un sentiment de l'idéal enfm qui est nécessaire dans tous les arts, dans la poésie, dans la philosophie, dans la politique elle-même, voilà ce qui doit perpétuellement animer les hommes du parti de l'intelligence, voilà les intérêts sacrés commis à leurs faibles mains.

J'ai prononcé ce mot le sentiment de tidéal. L'expresûon n'est pas très-usitée , et l'on pourrait bien accuser tout ceci de métaphysique ou de poésie. Ce seraient deux grands crimes dont il m'importe de me défendre.

Il y a sans doute un monde idéal où un esprit métaphysique peut seul porter le regard. Il y a une beauté idéale qui ne se révèle que pai* inspiration à l'âme du grand artiste. Ce n'est pas de cet idéal suprême que je veux parler; il n'apparaît, si l'on ose dire, qu'à des intelligences divinement élues; mais un idéal plus accessible, plus familier pour ainsi parler, ou plutôt le même sous des formes plus saisissables, est ou doit être présent à toutes les intelligences capables de quelque réHexion. C'est celui-là qu'il importe que la littérature ne laisse jamais s'effacer et se perdre, en cessant d'en épurer, d'en aviver l'image dans le miroir de l'intelligence.

Il est difficile de contester que l'effort, ou si l'on veut la tendance de l'esprit humain ait été, depuis Tàge de la Renaissance, de se gouverner par la raison seule; ce fut certainement sa prétention avouée, son entreprise manifeste, depuis la fm du dernier 'siècle. Les ennemis T. - 4

de la philosophie et de la réyolution le Ini ont assez re« proche. A ihesure que Ton renonce à se laisser doucement aller à l'empire absolu des traditions, on tombe dans Tohligation de se faire sur chaque chose que la traditim réglait une règle que dicte la raison. G'est*à-dirè qu'on remplace insensiblement en tout un fait par une idée, œuvre délicate et dangereuse qui ne s'achève pas en un Jour, et dont le cours est souvent interrompu par des déviations y par des réactions , suites nécessaires peut* être de rinibrmité mobile de Tesprit humain. Mais o&* pendant que fairet Le mouvement est donné , il faut le suivre. On est en route, il £eiut marcher. Je sais qu'on se lasse, je sais qu'on s'égare; on trouve qu'il y a plus d'obstacles et de dangers qu'on ne l'avait cru. Alors vient le découragement, on s'arrête, et comme l'immobilité est devenue impossible, on est tenté de retourner ^r ses pas. Il y a des moments dans les voyages, où l'on ne sait plus que deux choses, languir ou revenir. Nous sommes, je le crains un peu, dans un de ces mom^ts-là.

Il faut citer quelques exemples. J'wi prendrai deux, l'un dans l'ordre le plus élevé, l'autre touche à ce qu'il y a de moins sublime, le monde de la vanité.

La religion, malgré l'immutabilité de ses dogmes, ne peut entièrement échapper aux variations de l'esprit bumain. Son essence éternelle est exposée, en passant dans rentendement des hommes, à s'y envelopper des formes que lui prêtent leur imagination, leur fisdblesse, leur passion. Comme vérité, elle est immuable; comme croyance, elle ne Test pas. Elle n'est pas nécessairement conçue comme elle est, ou bien les hommes seraient infaillibles. Q doit donc distinguer en elle une partie essentielle ou

invariable» ee que la philosophie recherche, une partie aecessoire et changeante, ce que l'histoire raconte. Avec plus ou moins de sagesse et de liberté, Tesprit humain s'efforce, et c'est son devoir, de se rapprocher sans cesse de cette vérité rdigieuse, ou de cette religion vraie qui u'est pas exactement c^e de la pensée populaire, qui n'est pas même to^|ours celle des hommes que le monde dwme au ciel pour ministres. Atteindre ce point de perfection fut dans tous les temps l'ambition des meilleurs parmi les grands esprits. Les temps modernes croyaient en général que cet effort n'avait pas été tout à fait stérile, et qu'au sein des sociétés cultivées^ il s'était depuis un ou deux siècles accompli un progrès dans l'ordre religieux autant que dans l'ordre philosc^hique. Par exemple, il semblait jusqu'ici que la religion des sages du temps de Louis XIV éùàt {dus éclairée (ce qui en définitive signifie plus vraie] que celle des moines du dixième siècle. Les gens sensés croyaient et croient, j'espère, encore que, kurs^ qu'on est chrétien, il faut essayer de l'être dans le sens de eenx qui cherchent à dégager la foi de toute variation historique, de toute addition superstitieuse, et que, lorsqu'on est purement philosophe, il faut tâcher d'être aninrà à l'égard du christianisme des sentiments de Leil>nitz, ou du moins de Kant, ou, pour citer deux noms plus familiers, des sentiments exj^rimés dans quelques pages de Rousseau ou dans les lettres de Turgot sur la tolérance. £n un moi, la raison poursuivait constamment et elle doit continuer à poursuivre une foi religieuse dont elle a l'idée, qui ne doit coûter aux hommes la perte d'aucune e^^anoe et d'aucune vertu, mais qui, de plus en plus, doit s'élever au^essus des fictions passionnées de

Timaginationy to^jours accessible aux séductions des sens. C'est là ce que j'appelle Tidéal religieux. C'est ce qu'<m appelait dès le xvii* siècle une religion éclairée. C'est une manière sérieuse -et pure d'être chrétien; c'est une foi qui tend au vrai et qui dédaigne toutes ces fables, tous ces préjugés, tous ces intérêts de la terre, survenus dans la religion comme les abus dan^ un bon gouvernement. Mais il est arrivé que, pendant qu'on cherchait cet idéal, dépassant bientôt non-seulement la foi raîsonnée, mais le pur rationalisme, l'esprit humain, si rarement maiti*e de lui-même, a tantôt violemment attaqué les bases de toute religion, tantôt paisiblement mis en oubli ses antiques besoins de saintes espérances. L'impiété est venue, l'indifférence a fleuri. C'était un mal; pour y remédier, que fallait-il faire? Persister dans le bien. On ne guérit pas d'un excès par un autre. Aux esprits téméraires ou moqueurs il fallait rappeler sans cesse, rappeler avec force que l'intelligence qui conçoit l'union de la raison et de la foi doit continuellement travailler sur elle-même pour la réaliser. Mais c'est là un idéal; en le poursuivant où a échoué, on s'est égaré. Que fait la littérature? Vous le savez; pour s'épargner des frais d'invention , elte es^ saie dei'archaïsme. Vous la connaissez , cette littérature sacrée de nom, profane de fait, qui de la religion ne semble comprendre que les légendes. On lui psu*lait des abus de l'Église, elle les place au-dessus de ses bienfaits. Ce qu'elle aime de l'institution , c'est l'inquisition et l'ultramontanisme. Les saints qu'elle recommande sont des saints douteux du moyen âge, ou ces saints d'origine claustrale, dont la Sorbonne, il y a cent cinquante ans, irait trouvé mauvais qu'on vint l'entretenir. S'il y a

PRÉFACE. i\

quelque part des liturgies bizarres ou des symboles liasardés, qui n*ont pas ménie été admis par TÉglise , si surtout il se rencontre des croyances excessives, desallé^ gofies outrées, bien dépoui*vues de tout caractère évangélk[ue, bien empreintes du caractère des gros^res imaginati<Mis humaines , c*est là dans le culte de nos pères ce qu'elle révère ou glorifie. Demandez-leur, à ces écrivains d*un goût corrompu et dont Forthodoxie n'est qu'un loùg paradoxe, ce qui vaut mieux pour la religion du traité de l'existence de Dieu de Fénelon ou des fables des Bollandistes, ils n'hésiteront pas; ce sont des gens qui trouvent Fleury suspect et lillemont incrédule. Ils tiennent à mettre le christianisme en guerre avec le bon sem.

Je ne veux voir dans tout cela que de la mauvaise littérature. Mais ne serai-je pas bien compris maintenant si je répète qu'il manque à la nouvelle école de lit^ature religieuse le sentiment de l'idéal chrétien?

Venons à de moins graves sujets. Un prindpe passe pour avoir dominé ce pays-ci , et j'espère même qu'U y domine toujours, qu<H qu'il en semble : c'est l'égalité. On sait apparemment ce que je veux dire. Si on l'avait onUié, qu'on veuille bien relire une. lettre jadis assez fiimeuse de Jean-Jacques Rousseau à Christophe de Beaumont, on me comprendra. L'égalité, depuis un temps déjà long, avait pénétré et dans nos lois et dans nos mœurs. Mais, comme toutes les choses de ce monde, elle ne s'établit pas sans quelque dommage* Dans une sodété démooratique , non -seulement des distinctions jadis éclatantes ou agréables s'dfacent, mais il se manifeste des goûts et des haUtudes qui manquent d'élégance, surtout d'affection d'élégance. L'uniformité

M PRËFÂGE.

d'éducation ne suit pas Fégalité dut droits, mène une instruction pareille n'amène pas des moeurs sembiaUes^ Des préjugés subrersifs ^ des représailles grossières ax> compagnent souv^t une émancipation sociale; il peut enfin se répandre dans les classes nouveUement afGren* ehîes un esprit impatient de toute supériorité et que tour à tour l'ignorance ou l'enyie soulève contre les poutoirs légitimes ou contre le mérite Téritablei IMbis c'est la faute des hommes y ce n'est pas ceUe de l'é^ galité^ c'est^-dire de la justice. Il demeure vrai que l'on peut ccmcevoir une société où^ sems qu'aucune Classification odieuse ou surannée soit maintœue » règne la seule subordination légitime > celle que la loi étaUil entre les magistrats et les individus , cdle que la néson ftmde sur l'inégalité du mérite ou de l'éducation^ Ce n'est point un être chimérique qu'un dtoyai soumis aux lois y respectant à la fois ses drdts et l'autorité, teadant hmnmage de par la raison aux dioses respectables , riant des préjugés puérils , fuyant l'insolaiee , dédaignant l'envie. C'est là le vrai citoyen de la société moderne et d*un pays libre< A le former, à le rendre chaque jour plus commun et plus imitable, devrait kM^essammenl travailler une littérature jiUouse cte répandre la lumière. Tout au rebours, la tttérature a subi une singulim métamorphose; elle s'est £aite aristocratique. F^U^e» les livres, elle affectionne les titres, les armoiries^ le blason; die préconise les mw^ères de oour, Timperti'*. nence, la Irividité. SU dans un roman à la BKiâe il y a un bourgec^s libéral , c'est à coup sûr un sot, probablement un fripon» On y parle doctement de naissance et de ^ "^^ on applique à l'espèce humidne des idées de ^tn^-

PRËFAGB* i3

book. Ce hmH; d*artoto«ratie, sans cesse employé dans les litres du joar« n'y. est plus jamaispris qu'en bonne part. Chose étaraage en vérité I réaction ridicule I Littérature de paryenus !

On n'a pas su rester dans ce milieu si facile à t^r entre un retour fantasque à de vidlies niaiseries et une explosion de passions ou de préjugés niveleurs. On a cessé de fixer le regard sur cet idéal de l'honnête homme et de l'homme sensé que nos pères avaient dans l'ei^rit un certain jour qu'ils s'avisèrent d'une certaine déclaralÂon des dr<^ts«

Ces exemples (on en pourrait donner mille) sufKront pour indiquer ce qui, suivant moi, manque à la littérature du m(nn^t« Ces vains efforts pour refaire de la raison avec des préjugés, de la religion avec des légendes, de la société avec des abus, de la vérité avec de l'erreur, ce n'est pas l'œuvre d'une fav^se doctrine» eomme cdle des publicistes de l'émigration; d'un fanatisme sincère, comme celui des hcmunes de 1815; d'une passion vhidicaUve, comme vous pouviez l'éprouver, vous qui aviez senti le sang d'un père tomber goutte à goutte sur vos têtes à travers les fentes du plancher d'un édiafaud» Mon, c'est lassitude et prétention d'es^ prit, c'est arUôee ou mode d'une littérature qui courtise les plus mesquines faiblesses d'un public blasé* Les écrivains (mi ee»ié de se croire une cause à défendre, un but à attdndre. Us s'appdlent eux-mêmes de purs artistes et se comparent au musicien qui ne veut que plaire avec des sons. Ce qui n'est vrai que de qodques poésies destinées uniquement à produire de douces et vagues sensations , on l'applique a tous les emplois de

la parole écrite, ne fût-ce que pour justifier la prétention si commune au nom tentant de poète. Romancier y m* tique , historien , philosophe , tout le monde Taccepte ou le brigue aujourd'hui , et sous prétexte de poésie la M dans les idées s'éteint ou s'énerve, et la raison £ait place à une sorte d'idolâtrie pour Timagination , qui , malheureusement, s'accorde très-bien avec les calculs de l'intérêt privé , et transforme aisément le goût du Ixaa en amour du beau.

Vous tous que le ciel a doués de la faculté merveilleuse de rendre la pensée émouvante ou pittoresque, vous encore qu*un peu d'étude a formés à l'art, au difficile art d'écrire, souvenez-vous que le talent oblige, et que vous êtes comptables envers l'esprit humain de l'usage des forces qui vous ont été données. Si autour de vous tout s'abaisse , si l'amour du bien-être devient le mobile universel des actions des hommes , si la société tend à ne plus estimer que des vertus économiques ou lu(aratives, ne vous laissez pas entraîner ni séduire ; luttez contre le torrent, et ne vous réduisez pas de gaieté de cœur au métier de donneurs de divertissements ; songez à l'avenir qui, en grande partie, sera ce que vous le ferez ; souvenez-vous de cette noble cause de la dignité humaine que vos devanciers ont mise dans le monde , et dont ils ont , par . d'immortels écrits, propagé autour d'eux, l'intelligence et l'amour. Les œuvres de pure imagination , les fontaisies de l'art ne vous sont pas interdites ; mais que de temps à autre une page, un mot du moins , un mot vienne attester votre fidélité aux grandes pensées qui relèvent l'humanité. Ne vous faites pas une fausse gloire de méditer les arrêts sévères de Platon contre les poètes. Vous

le savez bien, le génie, à suivre ses conseils, ne risque de perdre ni l'éclat, ni la grâce. Son exemple est là pour nous apprendre que le culte de la pensée, que Tamour laborieux de la vérité, ne fait pas tomber une seule fleur de la couronne de l'artiste, et que sur les lèvres des maîtres de la sagesse les abeilles de THymette déposent leur miel le plus doux.

que ce temps de la vie est un âge d'étour^erîe et de légèreté , livré à tous les amusements du monde , à tous les caprices de Vinconséquence, à toutes ces distractions extérieures qui semblent inconciliables avec les sérieuses pensées et les sentiments profonds. En même temps , il n'est pas rare d'entendre représenter les jeunes gens comme enthousiastes du beau, comme obsédés des idées de grandeur indéfinie , de perfection imaginaire , comme agités sans cesse d'un besoin de s'élever au-dessus des frivolités ou des intérêts du présent pour réaliser un avenir que seule garantit l'audace de leurs espérances. Cesd^ux opinions qui paraissent se combattre seraient-elles vraies à la fois? Cela se pourrait, si l'on veut bien ne pas les rendre trop absolues. Il se pourrait que les jeunes gens fussent, les uns légars et futiles, les autres enthousiastes et rêveurs. Il se pourrait même que beaucoup d'entre eux fussent à'ia fois tout cela. Quand il s'agit de l'homme, les of^sés ne sont pas inc(mipatibles, et ce qui se contredit peut être absurde^sans être invraisemblable. Dans la jeunesse surtout, l'union des 'deux natures pourrait n'être pas encore bien faite , l'esprit et le corps se disputant encore chacun leur part, et de la lutte naîtrait l'incohérence. Jouet de ses sens, dupe de son esprit , l'homme a plus d'une raison de n'être pas d'accord avec lui-même. Mais à ses disparates naturelles, l'éducation et la société en ont ajouté bien d'autres.

Comment s'ouvre la jeunesse des hommes? Quelles circonstances la précèdent et l'amènent? A peine délivrés des premiers soins dus à la première enfance, ils entrent au collège. Là , privés de la vue même des jouisf^ances du monde, ils n'en éprouvent, ils n'en conçoivent

m LA JEUNESSE. 49

même pas le besoin; voués à des occupatio»s abstraites, à des travaux qui ne produisent rien de positif ni de durable que leurs, effets sur Tintelligence, les moins appliqués , les plus légers des écoliers sont poussés et retenus constamment dans le monde de la réflexion, dans la sphère des idées. Ils apprennent à penser pour penser, à écrire pour écrire, sans autre but que de savoir penser et écrire. Leur esprit est excité sans cesse , captivé plus de douze heures par jour; c'est trois ou quatre fois autant que Fesprit de là plupart des gens du monde. Ainsi se prend Thabitude d'une contention intellectuelle qui n'est interrompue que par la violence momentanée des exercices et des jeux. La vie d'un écolier un peu attaitif est aux trois quarts une vie spirituelle; il tombe dans une sorte d'ascétisme littéraire. Le collège est un couvent de novices dont il semble que la profession définitive soit de parier et d'écrire sur ce que les autres ont pensé.

Mais tandis que notre intelligence, toujours en haleine, s'y développe et s'y assouplit, notre cœur, qui n'a rien à faire, est bien moins avancé qu'elle. Les passions sont rares au collège; les sentiments de l'âme y sont rarement excités; ou y est peu encouragé à en montrer quand on en éprouve. Maîtres et camarades n'aiment que l'égalité d'humeur, une disposition uniforme, une sérénité constante. Le mieux est d'y parler et d'y agir toujours de même avec tout le monde ; c'est à ce prix qu'on est un bon élève et un bon enfant. Les caprices de Timagination n'y sont pas plus encouragés que les émotions de l'âme. Les choses mêmes qui dans les livres seraient de nature à nous toucher, on nous habitue à les apprécier surtout avec notre esprit. Des événements dramatiques, nous examinons s'ils T. ô

gont bien racontés; des sentiments touchants , s'ils sont bien rendus ; des. leçons morales , si elles sont bien dites. L'expression nous importe beaucoup plus que le sens, et ce qu'on cherche à former en nous, c'est moins la conscience que le goût. J'ai longtemps traduit Sénèque sans rechercher s'il avait raison ; j'étais plus touché de ses antithèses que de ses maximes, et si l'on m'eût demandé ce qu'il faut pensef de sa morale, j'aurais répcmdu : Le style en est trop haché. Au collège, nous ne recueillons les préceptes qu'à titre de lieux communs, pour en faire usage quand nous composerons en rhétorique.

Ces habitudes ne sont pas celles de la maison paternelle. Là, l'éducation marche à peu près en sens inyerse. Les premières études y sont presque toujours tournées au profit de l'instruction morale. Dès qu'on y lit les vies de Piutarque, on s'intéresse aux hommes et aux choses. Les enfants commencent par se passionner pour les héros et pour les peuples. Combien n'en voit-on pas demander à leurs parents lequel avait plus de courage d'Alexandre ou de César, et déclarer nettement qu'ils préfèrent les Spartiates aux Athéniens? Mais, avec le temps, on s'habitue à considérer l'historien plus que le héros. Quand on avance dans ses études, les récits les plus instructif, les plus attachants , deviennent des thèmes pour la critique ; les parallèles ne sont plus que des occasions d'écrire des phrases brillantes. On apprend la manière de louer convenablement Aristide ou Thémlstocle, et non de juger lequel est le plus louable. C'était là une de ces grandes questions qu'un enfant traitait avec sa mère, quand elle commençait à lui parler dé la Grèce. On ne lui en dit plus rien, quand il est tout près d'être un homme.

Cependant le temps passe > la Jeunesse co^rive, et Ton ne sait ri^i du vrai de la vie. On jette les yeux sur ce monde où Ton est au moment d'entrer; on ne le connaît pas; intérêts et passions, tout est nouveau, tout est obs* eor* Il faudra bientôt faire ou sentir ce que Jusque-là on n*a su que lire, conter ou peindre. La rhétorique, on l'en doute d'avance, n'est point la science du monde , et l'art d'écrire correctement est pour la conduite le moindre des arts. £t cependant où puiser ailleurs que dans ce qu'on sait la notion de ce qu'on ignore? Que faire, sinon se rappeler tout ce qu'on a lu, comparer les exemples que fournit l'histoire, les maximes qu'enseigne la philosophie? Il fieiut absolument de tout cela se composer , tant bien qjoaè mal, un système et comme une expérience anticipée* n faut se mettre en voyage avec cette carte qu'on s'est faite d'un pays qu'on n'a point vu. Mais ordinairement c'est une carte détachée du monde connu des anciens, avec une foule de terrœ Uicognitœ, et leur géographie n'est pas la nôtre.

Les livres de morale donnent les principes dans une simplicité qui plaît, dégagés de toutes circonstances particulières, de toute difficulté qui les obscurcisse, de tout ce qui peut en rendre l'application douteuse ou malaisée. On vous dit , par exemple , qu'il faut savoir se vaincre, c'est-à-dire qu'il faut faire triompher un sentiment sur un autre ; mais entre des sentiments divers et mêlés, lequel choisir, auquel donner la préférence? Faut-il vaincre le désir au profit de la crainte, l'orgueil dans l'intérêt de la faiblesse, la mollesse pour satisfaire à la colère? Ne faut-il pas craindre d'être patient par Indolence, généreux par vanité, prudent par timidité, courageux par

vengeance? Tout est compliqué dans ce qu'on éprouve; et ce n'est pas la morale des livres, c'est le discernemaot naturel dans la conscience qui nous enseigne le chemin qu'il faut suivre. Les préceptes sont vagues de leur nature ; absolus et abstraits, ils ne peuvent servir de règles pratiques, si le bon sens ne les juge et ne les concilie; or, le bon sens ne se forme que par l'expérience; il lui fout du temps.

L'bistoire aussi ne nous présente les héros que conmie la philosophie ses maximes. Dégagés de mille circonstances personnelles, ramenés à leurs traits généraux, placés dans le vide , ils nous apparaissent sous un Jour infidèle ; il semble que pour les imiter il suffise de le vouloir, et qu'il soit aisé d'égaler ce qu'il est si facile de concevoir et de peindre. On ne se représente pas exactement sous quel fardeau de préjugés, de faiblesses, de passions, dans quel dédale d'objections , de tentati<ms et de résistances, ils ont dû se mouvoir et marcher. Eux aussi, ils sont une pure abstraction, comme la sagesse philosophique. Essayez donc de vous conduire dans le monde sans autre appui que les conseils de celle-ci, et avec la prétention de pratiquer les vertus historiques I

Ce serait là une morale toute d'imagination; elle pourrait se soutenir par l'enthousiasme, si l'enthousiasme pouvait durer. Qu'elle séduise, cela se* comprend; elle vient d'une haute origine, elle semble destinée à réaliser une beauté, une perfection qui convient à des esprits encore tout pleins des images poétiques de l'antiquité. Si donc au sortir du collège nous nous mettons à réfléchir sur le but de la vie, sur les principes de la conduite, si nous ne nous contentons pas de marcher au hasard et de suivre

le vent de nos impressions passagères, si enfin nous sommes assez sérieux pour nous poser une règle, le souvenir de nos études ne nous permet de lui donner qu'un nom, c'est la vertu ; et comme on nous a dit qu'il faut une faiblesse au cœur de l'homme, auprès de la vertu nous mettons la gloire, et nous nous croyons quittes envers l'humanité. Par malheur^ le monde a peu à fah*e de la gloire ni de la vertu. Pour lui , ces deux mots sont remplacés par d'autres moins brillants , une bonne conduite et l'estime des honnêtes gens.

Bans les sociétés actuelles, d'innombrables liens gênent l'action des grandes qualités. Ces liens, tout faibles qu'ils sont, tirent de leur nombre une certaine force; celui qui voudrait les briser pour ne suivre que l'instinct d'une àme exaltée pourrait bien ressembler au géant Gulliver, quand il prétend se lever, et se sent invinciblement retenu par les fils déliés que des pygmées ont attachés à chacun âe ses cheveux. Bans les sciences physiques , il arrive souv^t que, sans beaucoup examiner en eux-mêmes les ph^omènes, on se borne à les mesurer, et par suite à les prévoir au moyen seulement du calcul. On les sépare Alors de toutes les circonstances particulières , de toutes leurs limitations matérielles, et on en traduit l'expression dans une langue infiniment simple , qui semble donner des résultats plus exacts. Mais cette précision est trop grande pour être fidèle. Ainsi la vitesse calculée de la chute des corps n'est pas conforme à la vitesse observée. C'est que dans le calcul on fait abstraction de la résistance que l'air oppose à la pesanteur. De même quand on cal* cule les lois morales du monde, on peut simplifier trop {a vie, on omet les résistances et les frottements , ou oublie

54 PASSÉ ET tRÉSÉKt.

qttô dfttM c«tte ftdence aussi 11 né fiittt nttMï à là théorie que par Tobservation.

Comment demander aux jeunes gens de se plier à asla? Us aiment mieux supposer les choses que les observer. Habitués à n*en croire que les conceptions de Tesprit , ils se préoccupent de lois imaginaires, ils he Veulent trott^ ver ici-bas que de hautes vertus à étalet , que de nobled ccunbats à rendre. Us se croient uniquement nés pont ce qui est grand , et , ne rencontrant rien de grand à ftiire f ils s* étonnent et se découragent. Toutes les SilUations où le sort commun nous place sont hérissées d'ôbligattons assez mesquines, mais cependant imposantes,* la société exige des ménagements, commande des égat*ds. Bien n'est simple, et même sur les scènes les plus élevées^ dans t'or^ dre politique , par exemple, peu de positions sont asse« hautes pour être indépendantes. Il est rare que Tftme n'y puisse prendre conseil que d'elle-même} c*est un privilège dévolu seulement à quelques êtres supérieui*s. U n'appartient qu'aux Alexandre de coupei* le nœud gor*dien.

Il en coûte d'abord de se ranger à la condition ordinaire. On tient pour commun à tous le droit de se distin^ guer de tous. On le réclame avec confiance, on s'hidigne contre rmjustlce qui le refuse à qui veut en user. On attaque, on nie, comme des opinions de convention, toutes les nécessités de l'existence sociale. Si l'on se soumet pro^ visoirement dans la pratique , car on est rai*ement asse^ fort pour agir comme on pense , on proteste au fond du eœurj le sentiment résiste à défaut de l'action j il s'in-» snrge moi'alement contre la société qui ne s'en doute Scu* leraent pas. En vain vtt^t-on jusqu'à la braver en pa*

I» LA JElJKfiSffi. m

tolMf4iàé9ÊihAWl^éBkmpàBmtàttFtgm^ à ûh qu^cm dit| elle tient les opinions extraorcUnâires pour des Jeux d'oipilt^ les protestations contre ses usages pour des ehimèreSy et ne conçoit rien à ce ton de révolté qu'on tR*eiid avee elle^ n*ayant aucune consdmiee qu'die soit epprest^te. Elle ne sait pas quel effort on a fait pour lui rompre en vii^re^ quel poids on croit avoir soulevé, quel poiivi^ on pense avoir bravé* Ckimmunément die tie songe pas nitaie à i'éj[M*imer d*au8iid iïdbles rebelles. Ne soup-* çttuimt jtauns une coftviotion profbnde , elle n'oppose po^t de résietanoe sérieuse ; elle continue sans répoB^« Pour nous, ses préjugés nous apparaissent oomme des «h* nentfty nous nous évertuons à les coinbattre. MAte» sein- Uaiskee à des ombres, ils ne se défeplcari; pobst. Ils rappellent ee géant de T Arioste qui reçoit gaionent les eoups redoidilés d*un eiievaiier itfmé de toutes i^èces , et qui, lorsqu'on le croit abattu, va ramasser sa tête en éclatant de rire.

Le poète dit que le chevalier était fort impatienté. Au^ tant nous en arrive ; cette indifférence opiniâtre de la so- <iiété noi» dépite; nous tenons à tout , elle a Tair de ne K souder de rien. Lassés bientôt d'une lutte inutile, d'une activité sans fruit, nous quittons l'attaque pour la défensive , et nous voilà en neutralité armée contre les idées reçues. Il faut cependant s'aceonunoder peu à peu d'une irttiuttion qui se prolonge. L'action de l'oison géitMe est lenle^ insen^ble, mais toute-puissante* La so- Mté nous disdpline à la longue , nous entrcms dans ses rangs ; alignés par elle, nous ne songeons plus à en sortir, et Voilà eomme tout le monde se ressemble.

Ces jpreknières erreurs de la Jeunesse me paratss^t ex-

piiquer tous ses torts. Peut-être oe la reodraient-^lles pas incapable d'un noble effort, d'un beau dévouement. Elles pourraient satisfaire à quelqu'une de ces circonstances ou l'enthousiasme est à sa place. On serait trop heureux si l'on pouvait se tirer de tout avec de l'héroïsme. Ce qu'il faut dans le monde, c'est une patience toujours présente» c'est ime tenue de caractère qui dépense son énergie en détail et ne la prodigue jamais, c'est une persévérance sans éclat que rien ne rebute ni ne lasse, c'est la force de résister aux contrariétés, de surmonter les mnbarras , de ménager à la fois ses intérêts et les convenances ; c'est le courage des petites choses.

Au début de la vie on fait trop ou trop peu. Trop , parce qu'on s'exagèse des riens et qu'on veut déployer toutes les puissances de son âme dans de médiocres occasions ; plus souvent trop peu , parce qu'on dédaigne les circonstances usuelles et qu'on les juge indignes de cette force surabondante qui ne trouve pas d'emploi , de ces qualités brillantes qu'on s'attribue et dont on ne sait que faire. Ainsi l'on s'accoutume à prendre en mépris la vie commune. On en néglige les soins, les devoirs même, comme inférieurs à ce qu'on vaut, et l'orgueil conduit à mille faiblesses. On néglige des vertus qui ne seraient pas admirées ; l'on reste en deçà du bien praticable pour avoir recherché le bien idéal. Il ne faut pas, en effet, trop mépriser ce monde si l'on veut valoir autant que lui; autrement on fmit par s'abandonner aux frivolités dont il est rempli. Satisfait de cette activité stérile qu'il autorise, on abandonne le gouvernement de son àme. On vit au hasard , attendant le jour, qui ne vient pas , où le champ s'ouvrira pour un noble essor. Au

milieu des distractions et quelquefois des fautes, Tàge fuit, les belles années se perdent, la vie se gaspille sans qu'on renonce à la p^sée de Thonorer mieux, sans qu'on dépose cette espérance d'un beau jour lointain qui viendra tout racheter ; car l'espérance dure alitant que la jeunesse.

Il est vrai qu'elles décroissent ensemUe. Avec le temps cet enthousiasme, resté oisif dans Tàme, s'affaiblit et s'éteint; l'homme refroidi se résigne à cette existence provisoire, à ses défauts, à ses misères, qu'il ne relève plus par aucune illusion sur lui-même et sur l'avenir; heureux si, revenant à la vérité qui calme, il revient à la raison qui fait le bien de simg-froid. Mais je n'ose le suivre dans la route de la vie, ma vue ne s'étend pas si loin devant moi.

Je ne voulais qu'appeler l'indulgence sur les fautes de la jeunesse. On les pardonnera plus aisément si Ton remarque, qu'elles sont accompagnées souvent, amenées même quelquefois par une idée excessive et chimérique de la vertu. Il faut excuser des enfants qui sortit, pour ainsi dire, de la société des Grecs et des Romains, s'ils demandent aux temps modernes un peu de grandeur. Entre eux et le monde, le malentendu est naturel. Ils risquent d'être en dissonance avec ce qui les entoure* Ne se trouvera-t-il pas quelque bonne âme pour leur répéter ce qu'on disait à cet acteur célèbre qui le premier a r&* produit parmi nous toute la beauté du costume antique? Le jour qu'il descendit sur le théâtre avec la toge romaine , ses amis l'entourèrent avec inquiétude : a Prendsy. garde, lui disaient-ils, tu as l'air d'une statue, o

Cette ilhision que Thistoire fait à la jeunesse sur les

choses soeiales, les romans retendent à d'autres ob-* Jets. Ils représentent la vie dans. un singulto état d'abstraction. Des événements étranges y sont donnés comme vraisemblables , les exceptions comme fréquentes , les singularités comme faciles* On y exagère souvent les maux et les revers, mais on y peint en beau la liberté de vouloir et d'agir. Les sentiments y 6x«*cent un empire illimité; Timagination y gouverne la conduite. Je ne redierche pas s'il serait bon d'écouter toujours le sentiment et l'imagination; je dis seulement que cela n'est pas aisé, et que les choses sont arrangées de façon dans la nature et dans la société qu'il ne suffit pas de le vouloir pour mener la vie romanesque. C'est une fiction à laquelle la réalité résiste de toutes parts. Il faudrait un bouleversement dans l'ordre établi pour que la plupart des romans fussent possibles. Je ne leur fUs ici qu'un reproche , c'est de nous tromper.

Le goût de la guerre vient de la même source que le goût des romans : c'est à beaucoup d'égards une vie romanesque que la vie militaire. Là, le joug des petites contraintes est brisé; on est délivré d'une foule de bienséances ou de ménagements. Une résolution forte » celle du sacrifice de la vie , peut s'y renouveler à tous les instants. L'âme est jetée hors des sentiments médiocres; elle peut faire emploi de toute son énergie. Et encore il y a bien des moments soustraits à l'hérmsme. Tout ne se borne pas aux émotions du champ de bataille; chaque jour a des difficultés qui ne sont pas empor^ tées d'enthousiasme comme une redoute. La marche, la nourriture, la santé exigent mille efforts, impo- "Ht mille soins qui n'exaltent point l'imagination. U

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tant une feimelé de tons les instants, phis diffldle et moins récompensée que ces accès d'intrépidité d'une âme sensible à la gloire. On admire les soldats à la tranchée ; on oublie ceux qui meurent sur un chemin , dans un fossé. Yauvenargues dit de belles choses là-dessus , lors^^ qu'il propose pour exemple au philosophe stoïcien une sentinelle en temps de guerre par une nuit glacée.

Dans les temps de troubles civils , ces temps éminemment historiques , où les barrières sociales rompues ou renversées laissent le champ libre aux passions extraor* dinMres, une âme encore forte de Jeunesse et d'espérance devrait au moins ne relever que d'elle-même et ^^dopper librement les ressources que Dieu lui donna. Ce sont là, il le semble, des circonstances où tout est permis, même les vertus héroïques. Et, sans doute, pendant la Révolution, il s'est manifesté bien des oou<* rages inattendus. Des caractères formés dans la molle Inaction du rè^e de Louis XV se sont découvert de grandes ressources d'énergie et de dévouement. Tel qui n'avait pas la foi du confesseur s'est trouvé la fermeté du martyr. Mais alors même qui pourrait affirmer que la magnanimité ait toujours eu sa liberté d'action? Les motifs secondaires , les obligations domestiques , les oon* sidérationt de fomille se mêlent, en dépit qu'on en ait, aux inspirations du patriotisme , aux passions ]((ubliques. Un secret qu'il faut taire , une personne qu'il faut sauver, une réputation à ménager, une faute à dissimuler, que de circonstances peuvent entraver les grands élans de l'Ame ! On n'est pas toujours maître de se dévouer, et ne meurt pas qui veut.

Mtis écartons les hypothèses et les exceptions; ne

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cherchons pas des remèdes pour les cas rares, revenons aux chances ordinaires de la vie. La destinée de.tout le monde est la nôtre , et c*est elle seule qui nous donne à réfléchir. C'est contre ce dégoût du train commun des choses que nous voudrions prémunir la jeunesse ; c*est contre cette erreur dédaigneuse qui Tentralne à regarder l'existence de tous les jours comme un vain remplissage, indigne d'effort et d'attentiop. De là naissent bien des écarts, des dés<Nrdres même, encouragés ou du moins palliés par l'amour même du bien. On se crmt excusé par ce culte intérieur de la beauté morale auquel l'imagination ne renonce pas , et l'on abandimne sa vie aux , suggestions de la faiblesse et de l'oiûveté. On pense que des vertus de droit sup]^éc»t des vertus de fait. L'exaltati<m de l'esprit engendre quelquefois l'indiffér^ice du cœur, et peut se^ concilier avec l'insensibilité de l'égoïsme.

Gléon avait dès ses premières années dpnné de grandes espérances; élevé avec soin, même avec éclat, il semblait prêt à les réaliser. Entré dans le monde fort jeune, prévenu de l'idée qu'une haute destinée l'attendait, il £e figura que ses obligations n'étaient pas celles des autres, et que ses vertus devaient avoir un caractère de grandeur et de rareté. Il oinoblit donc toutes ses pensées ; il se fit upe» morale élevée, mais abstraite, et se plaça par la pensée dans une sphère intellectuelle où la vertu ne devait être servie que par le génie. C'est les yeux fixés sur ce monde imaginaire qu'il fit sjss premiers pas dans la société. A peine daignait-il quelquefois abiUsser ses regards sur les soins et les efforts vulgaires de ses semblables, tout cela lui paraissait trqp aisé; et,, quoique

sa vie fût à peu près pareille à la leur, e* était par des motifs d*un autre ordre qu*il se décidait , il avait des raisons différentes pour faire les mêmes choses. Jusquelà cependant il n*en résultait rien qu'une roideur mystérieuse dans ses manières, et son dédain se cachait derrière un silence dont on faisait un mérite à sa jeunesse.

Mais son imagination toujours active succombait par intervalles. On ne peut éternellement se passionner pour des rêveries. Las de cette sorte de tension intellectuelle , il sentit que ses propres conceptions ne lui suffisaient plus. Son cœur, agité de besoins nouveaux , cherchait au dehors de plus réelles émotions. Il fut amoureux.

Toutes ses pensées antérieures lui parurent aussitôt des songes ; il crut avoir trouvé la vérité. Celle qu*il aimait réalisait pour lui toutes ses idées confuses de beauté et de perfection. L'amour qui pénétrait dans son àme par Timagination devint le centre où aboutissaient, comme autant de rayons, tant de nobles désirs, tant de vagues espérances. Il lui parut que le beau idéal avait une existence ; la promesse de Platon était accomplie , Fobjet du merveilleux amour était trouvé.

Charmé, enorgueilli, il sentit le besoin d'élever tout son être à la hauteur de son amour. Tout lui parut accessible, puisqu'il avait été capable d'aimer ainsi. II n'est point de succès qu'il ne se promît , qu'il ne réclamât comme à lui , puisqu'il aimait. L'image gravée dans son cœur devenait pour lui ce que la muse est pour le poète. Quelque carrière qu'il choisît, il se figurait que la palme lui était assurée ; il mesurait et ses talents et ses vertus sur cette grandeur particulière à un sentimen exclusif et passionné. Il se sentait comme une ^iiî89$n€ I. <î

illimitée qui ne redoutait aucune tentative; mais il ne tentait rien.

Dans cette inaction volontaire , persuadé qu'il sortirait du repos quand il voudrait , indifférent aux heures perdues Jusqu'au Jour où il Jugerait à propos d'agir enfin , il se contentait de pouvoir; et, peu impatient d'entreprendre, il regardait à peine autour de lui. Sa vie était comme une extase étemelle. Mais un sentiment non partagé accable à la fin le cœur qu'il soutenait d'abord. II faut sortir d'ivresse , il faut éprouver la réalité de tant de confuses espérances, il faut du moins se montrer digne de celle qu'on aime. Gléon songea enfin à quitter les langueurs d'une supériorité oisive, et réclama de lui-même l'effet des promesses de son amour ou de son orgueil.

Autrefois il eût fait la guerre; dans ce temps-ci il n'y a d'autre exploit possible que le travail d'esprit. Il commença donc quelques études, il fit quelques efforts, mais il ne savait trop dans quel but; en cela aussi il lui manquait de la détermination et du positif. L'esprit ne suffit pas même pour écrire, il faut une volonté arrêtée. Il hésita, il tâtonna; mais, incapable de persistance, il s'arrêta bientôt. Soutenu uniquement par une présomption vague, il faiblit. Cette force irrésistible n'était qu'une orgueilleuse impuissance. L'amour, en se mêlant à toutes ses pensées , avait tout exagéré pour lui. Courage , vertu , génie , tout cela n'était que de l'amour, et sa vanité s'y était facilement méprise. Étonné et découragé, il accusa cet amour sans espoir; il ne se dit plus qu'il fallait agir pour être aimé , mais être aimé pour agir. Il se trompa, car l'amour heureux, comme tous les bonheurs du monde, doit être paresseux et stérile. Il

fallut l^en s'avouer enfin qu'une contemplation rêveuse ne produit rien que de vain comme elle , et que la cond^ tion de la vertu aussi bien que du génie^ c'est la patience dans Faction. Or, c'est à quoi Cléon était parfaitement inhabile. Ne sachant ni se fixer ni se contraindre, il avait comme perdu la faculté de concentrer ses forces. U entreprit peu et n'accomplit rien. Il lui restait un parti à prendre 9 celui de faire comme tout le monde* Mais, soit amour^propre > soit faiblesse, il ne sut point rentrer dans la voie étroite, épineuse et courte que la société nous a ti'acée. Il continua de se croire une exception , malheur grave pour qui n'est pas une supériorité. Il s'obstina à négliger l'opinion , à décliner le commun jugement ; il fit sentir à qui l'approchait un dédain que ne justifiait aucun succès brillant. Son ton était sec, son langage amer. U se jouait de tous les sentiments naturels, raillait toutes les croyances , prenait pitié de tous les scrupules, insultait à toutes les idées reçues. Rien n'échappait à son ironie, rien ne la faisait excuser. U semblait défier la malveillance qui répondit à l'appel. U s'en troubla peu, et redoubla de mépris. Puis, après tant d'illusions qui pouvaient venir d'un cœur noble et bon, il s'endurcit par souffrance et se dessécha par calcul. Il n'eut bientôt de sensible que l'amour-propre ; et, ne prétendant qu'à la possibilité du succès , non au succès luimême , il lui fallut s'entendre contester cette dernière et futile prétention. C'était le seul Reproche qui le touchât, et qui pût lui inspirer parfois des regrets sur lui-même; car il ne cessa pas de tout imputer à la société, rien à sa nature. H devint sur tout le reste insouciant, il disait, lui, désespéré. En définitive, il s'ennuya; pour n'avoir

pas su être bon, il ne fut pas heureux. Haï, quoique mal connu; souffrant , quoique insensible, il traversa le monde en le blessant; il froissa les autres sans parvenir au triste honneur de les humilier; il mourut jeune, mais cependant ayant assez vécu pour décevoir jusqu'à la dernière espérance et tarir d'avance jusqu'au dernier regret.

Une telle destinée n'est possible que de nos jours. Que ceux qui commencent la vie y réfléchissent ; qu'ils s'attachent , avant de se décider, à bien connaître ce que leurs forces , ce que leur temps comportent. Ne vous obstinez pas à poursuivre un je ne sais tjuoi plus grand que vous-même ou que votre époque; ou, si vous voulez absolument chercher quelque chose de grand , sachez quoi.

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