SUR
LA SITUATION DU GOUVERNEMENT r
(inédit, 4818.)
«Le présent est gros de Tavenir, » a dit Leibnitz. Cette pensée , si elle est vraie , doit être une vérité générale , constante , perpétuellement applicable , puisque nous ne pouvons guère concevoir une existence sans durée , en d'autres termes, sans présent et sans avenir. Le moment actuel contient toujours en germe le moment futur, qui lui-même recèle celui qui le doit suivre. Le temps n'est ainsi qu'une série d'instants successivement produits et producteurs. Mais dans cette filiation des instants , ou
1 Je n'aurais peut-être pas publié ce morceau, péniblement écrit et qui ne contient plus rien de neuf, s'il ne me rappelait le résultat spontané de mes premières réflexions sur la Révolution et sur mon temps. On voudra bien se souvenir qu'alors aucune des plus célèbres histoires de la Révolution n'avait paru. Ce grand événement n'avait guère été jugé qu'au point de vue des girondins ou à celui des royalistes. L'ouvrage môme de madame de Staël était encore inédit ; ce fut le spectacle ^eul de la société qui me suggéra tout ce qu'on va lire. Cela fut écrit au commencement de la dernière année du premier ministère du duc de Richelieu.
plutôt des faits qui les remplissent, comme dans les races humaines, aucune génération n'est étrangère à celle qui Fa précédée. Le présent participe du passé, et, à son tour, il réagira sur Tavenir.
Les époques , les années, en se succédant , se lèguent donc les unes aux autres certaines ressemblances; mais, dans leur progression que rien n'arrête, elles s'éloignent par degrés du caractère primitif, et si l'on rapproche l'époque récente d'une époque son ancêtre, les traces de parenté ne se laissent pas toujours apercevoir, et les siècles changent peu à peu de physionomie.
Les époques, alternativement effet et cause, forment une grande chaîne dont les anneaux ne peuvent être isolés. Cependant, parmi les siècles, les uns paraissent plus particulièrement appelés à être causes , les autres résultats. Je sais que ces derniers renferment en eux le principe d'un âge nouveau; je sais qu'ils ne donnent jamais du définitif; le résultat final de l'histoire de l'espèce humaine est une grande dette idéale dont l'échéance , qui semble toujours prochaine , est incessamment et indéfiniment ajournée; mais on peut dire qu'à divers intervalles le destin nous donne des à-compte dont la brièveté de notre existence nous fait une loi de nous contenter.
An nombre des siècles préparateurs a sans doute été le siècle dernier ; ce fut le temps d'une grande tentative. Le temps où nous vivons devrait être un effet, et il serait désirable qu'il fut digne d'avoir été un but.
Ce désir n'est pas insensé, cette espérance est plauai-* ble* Je dirais plus» si rinfaiUible convenait aux choses de ce monde. Toutefois, ce que nous espérons peut être plus
oa moins retardé ; de nous dépend la dnf éé du délai ; ainsi Tœuvre des hommes doit être à présent de fabré-^ ger le plus possible ; et tel est le devoir spécial de la philosophie > heui^use si la puissance daignait Fy aider !
Le dernier siècle, tant attaqué, tant loué, héritier des travaux et des lumières de son prédécesseur, s'est trouvé le droit et la fbrce de juger le passé et le siècle même qui lui avait préparé le terrain, en se chargeant de rassembler pour lui les matériaux et de créer les instruments. De là cet esprit de critique qui se porta sur tous les ob« jets : toutes les croyances jfurent citées au tribunal de la raison nouvelle , et sommées de rendre compte d*ellesmètnes. Presqu'aucune ne satisfit son juge inexorable f presque toutes sortirent de ce procès, frappées d'Un arrêt sans appel et marquées du titre infamant de préjugés.
Ces préjugés,' ou, si l'on veut, ces opinions, quoiqu'elles cessassent d'avoir leurs racines dans l'esprit général, étaient reçues et consacrées; la plupart demeuraient réa-> Usées dans les institutions, ou plutôt dans les usages. En attaquant leur valeur morale, la philosophie ne pouvait manquer, pour être conséquente, de porter atteinte aux formes de leur existence positive, et, quoique plus réservée ou plus timide dans ce genre d'agression, elle ébranla peu à peu les préjugés constitués ^ elle mit peu à peu en péril tout cet assemblage fortuit de coutumes et de lois dont on .n'a essayé de faire un système que depuis qu'il a été brisé.
Ces préjugés (il faut me passer ce mot , qui peut se dé* flnbrt opinion reçue sans examen), ces préjugés n'étaient au ftmd que la théorie non raisonnée de certains intérêts très-réels. Ils avalent pour eux la sanction du temps ,
l'autorité de l'habitude, l'avantage d'exister. Ils durent faire une vive et forte résistance; attaqués à titre d'absurdes, ils durent être défendus par l'orgueil, que ce mot blessa. Le pouvoir paraissait jaloux de leur conservation ; ils fuirent donc soutenus par les amis du pouvoir. Il était dur pour bien du monde d'abjurer tant de choses à la fois. Ce qui retient le plus les hommes, c'est leur passé; s'ils avaient plus souvent ou la force, ou la faiblesse d'y renoncer, l'inconstance humaine multiplierait bien plus encore que nous n'en avons l'idée les conversions et les apostasies.
Quoi qu'il en soit , routine, expérience, intérêt , amourpropre, se réunirent pour défendre le domaine des doctrines existantes contre l'invasion des docti*ines novatrîces. La lutte fut vive, mais inégale; les préjugés, qui ne s'attendaient pas à l'attaque, ne se trouvèrent que des armes usées et hors de service. Ils produisirent contre l'esprit philosophique les vieux raisonnements qu'ils auraient pu s'opposer entre eux. Ils arguaient d'eux-mêmes pour se prouver. Gomment auraient-ils pu comprendre seulement les objections de leurs adversaires? il aurait fallu qu'ils pussent se juger, s'élever ainsi au-dessus d'eux-mêmes, c'est-à-dire changer de nature; pour se sauver, il leur aurait fallu se transformer.
Je me hâte, de peur qu'on ne m'accuse de faire l'apologie de la philosophie du dix-huitième siècle. Si les opinions reçues furent défendues avec superstition, elles furent attaquées avec violence. Les agresseurs eurent souvent , il est vrai , l'esprit pour eux ; mais, aveugles comme la révolte, dédaigneux comme le plus fort, impitoyables comme la victoire , ils ne surent rien épargner. Depuis
l'arreur la plus grave jus^'à la plus MVole, tout fut poursuivi à outrance, avec une animosité obstinée et minutieuse. Les plaintes, les rédamations les plus justes, ne furent accueillies que par le mépris, l'ironie, Tinjure* On contestait aux adversaires jusqu'à leur conviction , on leur disputait jusqu'au modeste avantage de la bonne foi dans Terreur; on les accusait d'être crédules, et on leur refusait d'être sincères.
Tout tend à la réalité parmi les hommes. La société, quand des idées sont jetées dans son sein, les rend domi* natrlces. Les puissances intellectuelles ne tardent pas à se mettre au rang des puissances de la terre. Aussi la phiio^ Sophie fut-elle bientôt une autorité; en même temps le pouvoir réel perdit chaque jour de sa force. Effrayé des conquêtes que l'opinion faisait sur lui , il essaya de la combattre, et, lorsque, reconnaissant son infériorité, il tenta de fsdre alliance avec l'opinion victorieuse, cette aU liance fut maladroite et tardive. Le vainqueur déjà n'était plus maître de la victoire. Il ne dominait plus son armée ; ce fut l'armée, et non ses chefs, qui profita et abusa du sttc(^. Aucun pouvoir, aucune force ne tint devant elle. Entraînés par des routes diverses dans un même abîme, le vainqueur et le vaincu périrent, et le monde de la conquête fut livré aux soldats d'Alexandre.
D'autres peindront ces jours de désordre où le meurtre fut décrété aanom de l'humanité, où la barbarie semblait renaître au nom des lumières. On p^it dire que ce temps de notre histoire n'a pas été bien jugé , ni même bien connu. L'erreur, le ressentiment, le regret, les vertus mêmes nuisaient à la libre appréciation d'une époque qui a tout compromis et tout confondu. On n'ose pas
tO PASSÉ FT PRÉSENT.
même en parler de sang-froid ; il n'y aurait pas sûreté d'être vrai en la décrivant. Espérons qu'un jour quelque esprit élevé et clairvoyant saura expliquer l'apparente contradiction d'un siècle civilisé et d'une crise barbare^ montrer que l'une ne dépose pas ccmtre l'autre, et que la raisoti est aux excès de 1 798 comme l'Évangile à la Saiot^ Barthéleâiy . Cette tâche serait longue, elle dépasseridt les limites que nous nous sommes tracées.
Sortie à peine des convulsions de la terreur, longtemps comprimée par l'anarchie, le premier usage que l'opinion parut faire de sa hberté fût de s'en plaindre. Trompée un moment , elle sévit contre les doctrines auxquelles elle devait le droit de parler et presque d'exister. Des souf* lances trop récentes égaraient la raison même. La réaction fut d'autant plus vive que tous les sentimaiti nobles du coeur, la générosité, la pitié, le dévouement, l'indépendance même du caractère , semblaient autoriser un retour à des traditions de servitude. Une expérience trop douloureuse pour avoir été comprise paraissait Un argument irrésistiblei L'esprit d'ailleurs vint au secours do sentiment pour lui fournir des raison^. Alors parurent ces apotogies timides d'abord des siècles passés, des instituti(»u et des croyances détruites ; alors se montrèrent plus hardiment Ces théories singulières où la métaphysi^ que la plus hasardée érigeait les préjugés en systèmes, et supposait une doctrine là où il n'y avait eu que des ha* sards. Alors on prétendit démontrer philosophiquement l'avanteige des idées non philosophiques ; on enseigna l'aveuglement, on démontra l'ignorance; on oublia que Xi' était dénaturer certaines idées que les mettre en argamentS) et les détraire que les dénaturer; on oublia que
SDR LA SITUATION DU GODVBRNEMENT. 74
certaines institutions ne sont guère possibles qu'autant qu'elles «ustent. L'oppression de rintetligeoce n*est pss un tliéorèjQoe à démontrer, mais un fait & salrir.
Contre cette opinion un peu factiee, qui r^^rouvait ji hardiment les efforts récents de Tesprit humain , luttait gans doute une opinion contraire ; mais celle-ci oe semr* blait que la défense de quelques intérêts compromis, Vm(h tre avait pour elle des sentiments offensés , elle avait meilleure grâce , et recrutait habilement toutes les affe^ tions douces ou nobles du cœur; bientôt tHh devint une mode qui , servant du même coup la double prétention à la sensibilité et au dédain, sati^t admirablement la vanité.
Sous prétexte de nq^peler les hommes des vertus générales aux vertus individuelles, on jetait du ridicule et de Todieux sur les idées soupçonnées de philosophie, on décréditait tous les mots qui avaient servi d'intitulé à des U«* vres innocents et à de coupables décrets* L'indépendance des idées fut déclarée suspecte , et concluant de la soumission intellectuelle à la soumission politique, on di^ fendit en principe le pouvoir absolu ; c'était comme pour en provoquer Tapparition* On sait si révocation réussit* Secondé par le mouvement des esprits mêmes qui ne Tat^ tendai^t pas , recueillant les idées semées pour d'autres que pour lui, il se chargea d'appuyer la nouvelle sagesse par la preuve d'exemple. Les écrivains m feveur s'em* pressèrent de lui rendre l'appui qu'il leur apportait, les uns sans le vouloir, les autres en le voulant, je ciois» L'obéissance passive, le dévouement illimité, le despotisme, en un mot, furent plaides de la meilleure foi du monde. La peur et la flatterie ne négligèrent pas une^si
belle occasion de parler comme la bonne foi. Jamais il ne fut plus aisé de plier sans abaissement , de faiblir sans bonté ; l'esclave de l'arbitraire devenait un ami de Tordre; l'absence de toute idée originale ou seulement indépendante était précQuisée sous le nom de bon sens ; on nous enseigna à respecter même l'erreur, à regarder les lumières comme les abus de la pensée. C'est ainsi que, servi en même temps par la foi et par l'hypocrisie, ralliant à lui tous les préjugés les plus divers, domptant les esprits par l'admiration, les cœurs par la lassitude, les caractères par la crainte, le génie du pouvoir absolu, pour élever son trône, amoncela les ruines de l'ancien régime sur les fondements jetés par la révolution.
De là les complications du présent , de là le caractère ambigu et la situation indécise des divers partis.
Le parti contre lequel fut dirigée Ja révolution (et je prends ce dernier mot surtout dans son SQps philosophique), ce parti , dis-je, s'il a récemment inquiété les puissances du monde au point de les forcer à se défendre contre lui , ne peut tenir beaucoup de place dans des considérations toutes générales. Condamné à une extinction plus ou moins prochaine , mais infaillible , il ne retarderait pas d'un moment la marche de la société , s'il était seul et s'il arborait toujours franchement ses couleurs. Lorsqu'il est lui-même , lorsqu'il vient avec une naïveté dont l'habitude ne peut affaiblir le ridicule , redemander tout ce qui n'est plus, institutions, coutumes, modes, langage, tout le passé enfm, il n'obtient qu'un sourire de pitié. Pourquoi même prendre la peine de lui disputer la convenance des regrets ou des éloges qu'il donne à ce qui n'est plus?- Qu'importe que tout valut mieux auti*efois;
on avoue que tout a changé , que Tesprit de la société n'est plus le même; cela suffit. Les réalités sociales ne subsistent que par Tassentim^t ou du moins par la tolérance de tous. Du moment qu'elles ont perdu cet assentiment , il y a une certaine chose qui leur manque , c'est Texistence. On peut se figurer qu'on les fera revivre; on peut croire aux revenants; soit, pourvu qu'on n'oublie pas que les revenants sont des ombres.
Le parti contraire, ou plutôt, comme on l'a éloquemment appelé, la nation nouvelle est tout autrement digne d'être observée. C'est à elle qu'il fout parler, pour elle qu'il faut écrire.
Quel est le caractère général de cette grande portion de la société? L'attachement à ce qui est, à ce qu'elle regarde comme son bien, ou, si l'on veut, comme sa conquête. Ajoutera-t-elie à ce qu'elle a déjà gagné, fera-telle des pas nouveaux dans cette route qu'elle a si péniblement commencée? Ici la société se partage; point de doute que la majorité ne veuille poursuivre son ouvrage; elle n'a point l'orgueil de le supposer parfait; elle se croit toujours à même de le perfectionna; elle est sûre que les générations à venir trouveront encore à faire.
Mais quels sont-ils, ces biens dont elle désire la conservation? Avant tout, des opinions dont quelques-unes ont été déjà réalisées par des institutions politiques. Ces opinions sont fort connues sous le nom d'idées libérales. Mais il y a beaucoup de gens qui choisissent parmi ces idées : nouvelle division dans la société. L'un ne réclame que la tolérance religieuse, l'autre que la liberté d'écrire; j'en sais beaucoup d'assez vains pour ne demander que l'égalité.
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On asotrreiit émnnéré, olassé, défini ees idées ; Je suppose reconnu que, malgré les divers éclectismes, la généralité de la société les adopte et ies professe toutes. Tadmet! aussi, parce que je le pense, que cette croyance est la plus raisonnable, du moins la plus utile qui ait jamais régné sur l'esprit humain. Mais , quelle que soit Texcellenee d'une opinion, de ce qu'elle est vraie, il ne s'ensuit pas que celui qui la professe ait l'esprit juste; le plus souvent, il l'a acceptée sans examen, par intérêt, passion, convenance. Or, une opinion ainsi reçue est un pré^ jugé, pas a^tre chose. Chez les hommes ignorants ou passionnés , une idée libérale peut donc prendre toutes les allures d'un préjugé; c'est-à-dire qu'elle peut être exclusive, obstinée, intolérante, hostile, et c'est en effet ce qui arrive.
Tandis, par exemple, qu'un homme éclairé, qui peut avoir conçu la religion avec une indépendance hasardeuse, trouve dans l'ignorance humaine l'excuse des croyances qui répugnent le plus à sa raison ; le sectaire des idées modernes rejettera et poursuivra avec acharnement toutes les religions spéciales, et ne verra pas qu'une impiété offensive 6te le droit de parler de tolérance. Tandis qu'un esprit méditatif, reconnaissant que la société a le droit de participer à son gouvernement, aura trouvé dans la division du pouvoir la seule combinaison qui sauve un grand pays du despotisme ; un esprit vulgaire verra l'esclavage partout où il y a de Tordre, et la tyrannie partout où il y a de l'autorité. Il serait facile de multiplier les exemples.
Ces préjugés existent : ils ne sont pas les moins déraionnables de tous; ils seraient aujourd'hui les plus fu-
nestegy pouTant devoDir lot phis pniMants. On lésa bov* veat eombattus, mais rar^ooent s*y est-on Itoi pris. On s'est ccHutenté ds leur rqpondre par cet axiome : c II faut de la modéralioiu » Que d'âoges de la modératioa dqpnis le oonuneiieenient de ee sièekl
Cet axiome n*a point de sens, prisabsohiment« Ladif" ficnlté est de savoir où j^œr la modération. Par nne suite de Taspire redoutable que les métaphores exercent sur notre e^rit, parce qu'il a été écrit que la Ycrta est au milieu^ m mecko mrtus , on a toujours dierdié le mi^ lieu entre les deux extrêmes, comme s'il n'y avait Januds en toutes choses que deux extrémités, comme si l'on ne pouvait se tromper que de deux manières.
Il est , en effet, des gens qui, ne supposant que deux routes ouvertes à l'esprit humain, ont cru qu'une route intermédiaire était nécessairement celle de la ndson. Ne voyant aujourd'hui que deux partis, celui du passé et celui du j^résent, ils adoptent ainsi la moitié des Idées de diacun, espérant tempérer les unes par les autres, et former une (^inion mixte qui exclut les deux autres, en paraissant les admettre toutes deux, et qui n^ert excusée, comme elles, ni par la puissance des souvaBirs,ni par ceUe de l'esq^ance. A cette neutralité vienn«[it se rattadier toutes ces opinions indécises qui, se prétendant fondées sur l'expéri^M^e, insultent du haut d'une raison médiocre aux croyances des uns , aux coneeptiom des autres, et ^ , échappant à toute discussion, se passent de preuves, puisqu'elles rejettent celles de sentiment comne de l'exal* tation, et celles de rais(mnement comme de la métaphysique , espèce d'empûrkime sceptique qui négocie et eombiA à la t(Âsk avec tous les partis, ^ qui, ks eppostnl les
uns aux autres et les trahissant tour à tour, semble encourager leurs excès, leurs écarts, et croit , en les perpétuant, assurer sa supériorité^ éterniser son empire; satis- M% si , arrêtant d*une main ceux qui voudraient reculer dans le passé, et de Tautre ceux qui s'avancent dans l'avenir, aigrissant ainsi le dépit des premiers et irritant rimpatience des seconds , il parvient à maintenir la société dans une sorte de station pénible et forcée, où, suspendue entre un mouvement rétrograde qu'elle redoute et un mouvement progressif qu'elle désire, elle souffrirait à la fois toute la fatigue de l'effort et tout le malaise de l'immobilité.
Si je sortais un moment de la généralité de vues que je me suis prescrite, combien d'opinions de cette espèce indéterminée se présenteraient à moi I
Je trouverais sous mes yeux tous les partisans de ces doctrines que le beau monde approuve et recommande. Et ceux qui, n'ayant pas le bonheur de croire à la religion, s'épargnent la peine d'examiner, se contentent d'une indifférence prudente et n'en vont pas moins professant la nécessité d'une religion comme une institution mondaine qui fait du bien au peuple ; et ceux qui , incapables de fixer leur pensée sur elle-même , mourront sans avoir cherché l'énigme de leur être moral , et qui, se jouant des nombreux essais tentés par les plus puissants esprits pour se connaître, rient de la métaphysique, parce qu'il leur est commode d'appeler chimère ce qu'ils ne comprennent pas.
Ces hommes, cependant, et ceux qui, dans d'autres ordres d'idées , tiennent un langage analogue, prétendent au privil^e exclusif de la modération. Mais ne nous
trompent-ils pas? Il est vrai qu'ils ne sont pas persécuteurs. Incrédules et indifférents pour la plupart ^ il serait singulier qu'ils se permissent l'intolérance. Cette modération , qui dépend du caractère, est un méftte sans doute, une yertu même; mais c'est une question de savoir si celfe de leur esprit, celle qui consistée tout écouter, mais à ne vouloir rien entendre , est une supériorité. L'impartialité entre les doctrines pourrait bien ne prouver qu'une intelligence incapable de comparer et de choisir. En accordant que , par ce pyrrhonisme irréfléchi , on évite l'erreur, on se résigne en même temps à se passer de la vérité. Et, s'il est excusable de ne pas la connaître , certes il est honteux de ne pas la chercher.
Il y a une grande différence entre l'esprit de parti et ia conviction : être exempt de l'un est un devoir, se passer de l'autre e^t un tort. Le devoir est si difficile , qu'il est une vertu; le tort est si aisé, qu'il devrait être une honte. C'est une obligation pour tout le monde que de n'avoir point ce fanatisme d'opinion qui persécute; il est permis à tous d'avoir cette chaleur de conviction qui cherche à persuader.
Ce n'est pas tout; il arrive quelquefois que l'esprit de parti se rencontre là où la conviction n'existe pas. Il se trouve des gens dont l'indifférence est agissante et qui ne laissent jamais en repos les convictions décidées : tant Il est vrai que la modération pratique dépend beaucoup plus du caractère que de l'esprit!
Où donc serait la véritable modération , celle qui n'exclurait ni la volonté ni la constance? Non pas dans les hommes qui , d'un côté ou d'un autre , haïssent et persécutent, qui soutiennent des opinions à la manière des in-
térétg; ma», eomme die est une qualité, uneclii^po»tktt de Fàroe , dans ceux de toute opiulou qui chereh^roiyt de bonne foi la source de To^Bioii contraire pour Fexcu^ ser en même t&nps que pour la mieux vaincre.
Où sera la raison? Nùù pas certes dans tous les partis, ni dans tous les individus d'un parti ; mais àaos ccM qui, modâré de caraet^e, c'est-à-dire sans passioo; éclairé, c'est-à-dire sans prévestk»!, concevra les scatim^its différents du sien et apercevra jusqu'aux ftmtes ée ceux qui pensent comme Im. Celui-là prc^tera de sa p»^ sîtioB, qudie qu'elle soit, pour cooabattre l'enreur avec zèle, avec force, avec courage ; aecueiUsffit les idée» nouvelles, non parce qu'elles sont nouvelles, mai» parce qu'elles sont boimes, et, reeomiabsantqij^des prép^és peuv^t s'élever dans leur sein, M ne verra pc^nt de dai»ger dans leur dévek^pement , mais seulement dans leurs déviations. Persuadé que la résistance surtout amène ces écarts , et que l'opiNfession est la première cause de Fe»prit de parti, il embrassera la vérité tout entière et ers^ndra toujours que, reconnue à regret ou repoussée avee défiance , elle ne se corrompe et n'appelle à son secours Terreur et la vic^ence.
En effet , chacune des i^es modernes les pkis innocentes peut dégâiérer en un préjugé dangereux; nous l'avons vu, auprès de la tolérance est l'impiété; auprès de l'Indépendance nKN*ale, le mépris des principes; auprès de l'indépendance politique, la révolte; auprès de la liberté de penser, l'impudence de l'esprit. Or, s'il existe mie prévention générale, une défiance hostile qui repousse la vérité pour se préserver du préjugé dangereux, die eneowage celui-ci aux dépens de la prem^re; elle
pirodo^ le mal de pew du bien. Ujm oj^aion e» de^ dv juste amène aussitôt Topinion au delà. Où la f%rw6em^fm commence naît le fanatisme, et le plus sûr moyen d'avoir la licence, c'est de refuser la liberté.
Puisque j'ai prononcé ces mots, je suivrai mon idée. Si, par exemple, à l'époque où nous sommes, un pouvoir établi, voyant la société qu'il dirige renaître au sentiment de ses droits , prenait cette disposition des peuples pour un o1)stacle et non pour un moyen; s'il la combattait au lieu de s'en servir; si, persuadé que l'état naturel du gouvernement et des gouvernés est un état de lutte, il ne savait pas que la force qui commande a plutôt pour auxiliaire que pour antagoniste celle qui obéit; s'il oubliait que cbez un peuple qui n'a plus d'illusion, mais qui raisonne , le gouvernement ne peut être que l'opinion générale en action; enfin si, trop effrayé des abus qu'une nation peut faire de ses droits, U en refusait l'usage ou seulement la garantie, la pi*évention du pouvoir contre le peuple produirait la prévention du peuple contre lui : une fois nées et coexistantes, ces deux erreurs grandiraient et se fortifieraient l'une l'autre, se servant l'une à l'autre de preuve et de prétexte; la défiance enfèinterait la défiance , le soupçon exciterait le soupçon. Rien ne serait mutuellement pardonné, et bientôt les deux forces, poussant cbacune en sens op-^ posé , briseraient le lien qui unit le faisceau de la société* Or, une fois ce lien rompu, ce ne sont plus des idées qui dominent; les opinions générales disparaissent devant les passions individuelles; celles-ci ne triomphent que par la force, elles ne régnent que par la terreur; et la société est remise en question, et les nations périssent
d'autant plus misérables qu'elles ont entrevu la lumière d'un jour plus beau :
« Quœsivit cœlo lucem, ingemuilque reperla. »
DE
(inédit, 4848.)
Il est très-commun d'entendre les hommes d*un avis différent s'accuser réciproquement de mauvaise foi. C'est un reproche que presque tout le monde se permet facilement , quelque hasardé qu'il puisse être. Les uns, en effet y ont une si grande confiance dans leurs lumières, qu'ils n'admettent point chez les autres la possibilité d'être insensibles à ce qui les touche; ils croient si fort en eux-mêmes qu'ils ne souffrent point d'incrédules ; à leurs yeux le dissentiment est toujours un artifice, et ils attribuent la contradiction à la malveillance. Les autres , au contraire, mettent en général si peu de prix aux idées qu'ils regardent toujours une opinion comme le mot d'ordre d'un intérêt ou d'une passion qui se déguise, et se refusent à penser qu'elle puisse être autre chose qu'un moyen de réussir.
Si cependant , au lieu de suspecter si promptement la sincérité des autres, ils s'observaient eux-mêmes, ils verraient que leurs propres opinions sont pour la plupart enracinées dans les habitudes de leur esprit, provien-
nent de cent causes étrangères à toute vue intéressée, telles que Téducation, les liaisons, les lectures, tous les accidents de la vie ; qu'enfin , bien loin que Texistence des intérêts précède toujours celle des opinions, ce sont eux au contraire qui viennent ordinairement se grouper autour d'elles, se ranger à leur suite, et que Te^rit choisit d'abord librement la croyance à laquelle se rattachent plus tard tous les liens de la personnalité.
Il faut donc se tenir en garde contre ceux qui , dans une discussion, commençant par révoquer en doute la conviction de leur adversaire, infirment ainsi d'avance son témoignage pour se dispenser de lui répondre, affaiblissent l'effet de ses raisonnements pour ne pas. être obligés de raisonner eux-mêmes, et, faute de sav(nr coqh battre l'opinion, s'attaquent à la personne. Les argument» ad Iiominem, d'un succès si tentant et si facik, sont kft moins forts de tous. Un esprit éclairé s'^ abstient et, s'en défie; car ils viennent aisément au secourn d'mie mauvaise cause , et, lorsqu'ils sont seuls, ils dénotait à coup sûr un mauvais avocat.
C'est une des manies des gens médiocres que de ne jamais soupçonner qu'il puisse y avoir une oonsci^Mie pour les idées comme pour les sentiments; et c'est par une conséquence de cette manie qu'ils aiment mieux vous imputer un mensonge qu'une arreur, singulier hommage qu'ils rendent à votre jugement, pour se donner le droit d'accuser votre caractère. -
J'avoue que je n'estime pas assez la raison humaine pMu* refusa de croire qu'une sottise puisse être dite en oonseience. Je sais qu'à cet égard l'incrédulité est plus en usage et passe pour moins fondée. Ainsi , tantôt on
invoque contre votre opinion, si Von veut seulement la présenter comme feusse^ la justesse iiabituelie de votre esprit, si Ton prétend la faire passer pour dangereuse, la pureté connue de vos sentiments; tantôt on arguë des fiiiblesses de votre caractère ou des fautes de votre vie contre les maximes que vous voulez établir. Dans l'impuissance d'entamer votre opinion, on sape par une sorte de contre-mine votre autorité personnelle.
Ces deux tactiques, dont l'une est perfide et l'autre offensante, sont de plus assez mauvaises.
Que prouve en effet la première? à quoi mène-t-elle? Au lieu de soutenir à mon adversaire qu'il a trop de 1u^ mières et l'âme trop bien placée pour adopter de bonne foi une proposition erronée ou funeste, en d'autres termes qu'il est homme de trop d'esprit et trop honnête homme pour ne pas être un menteur, je devrais commencer par lui prouver la fausseté ou le danger de sa proposition. Y fussé-je parvenu, je ne serais en droit de rien conclure contre sa sincérité; en effet, plus l'erreur qu'il avance parait grossière, plus il y a à parier qu'il est de bonne foi. C'est ici le cas d'appliquer le Credo quia absurdum; car un sceptique ne se déterminerait pas de préférence pour l'absurde, et un imposteur choisirait mieux ses sophismes. En général, les. opinions extrêmes prouvent l'aveuglement et non la fausseté; l'exagération est l'écueil de toute conviction profonde, comme une foi vive est toujours voisine de la ' superstition. Il me semble même que l'homme le meilleur peut avoir une opinion susceptible de paraître criminelle. Son honnêteté peut devenir une cause d'illusion de plus. Autrement il faudrait toujours traiter un préjugé sur '
8i PASSÉ ET PRÉSENT.
pied d'un meDsonge. L'espèce humaine serait alors trop méprisable. On serait conduit, par exemple, à dire avec Rousseau que tout prêtre intolérant est de mauvaise foi. Et pourtant, dans les temps passés et dans le nôtre encore, un chrétien a pu être exclusif, persécuteur même, sans qu'on doive en inférer autre chose que l'infirmité de son esprit. Le contraste de ses opinions et de ses vertus prouve précisément l'énergie de sa conviction. J'ai confiance aux opinions qui ont coûté cher. N'est-il pas sorti de la bouche de saint Louis des mots terribles contre les hérétiques? et faut-il conclure de ce qu'il les a prononcés qu'il n'était pas reUgieux, ou de ce qu'il était religieux qu'il ne les a pas prononcés? U est plus doux de supposer dans les autres la contradiction que l'imposture. Le fanatisme est préférable à l'hypocrisie, et le martyr d'une wreur à l'apostat. de toutes les» vérités.
La conséquence de ceci n'est point le maintien des préjugés, le respect des superstitions et du fanatisme. Parce que je crois à la puissance de la raison et à la réalité des opinions, je désire qu'on les attaque en elles-mêmes, mais en elles seules. Ma devise serait : Paix aux hommes, et guerre aux idées.
Que dire maintenant de ceux qui cherchent dans la personne ou dans la vie passée de celui qui opine dans la chaire, à la tribune, au barreau, dans un salon, dans un livre, des arguments contre ses assertions? Ressource à la fois odieuse et inutile! Elle est inutile sans doute, car les noms propres, dans toute discussion, ne peuvent être comptés que comme un vain chiffre, une lettre morte. Les idées n'ont de valeur que par elles-mêmes , elles ne doivent point, comme les monnaies, quelque chose de
leur prix au nom et à la face de celui qui les émet; on les juge au poids et an titre. Le commerce de la pensée est un commerce libre où toute marchandise est reçue et appréciée sans distinction d'origine. Le triste travail , d'ailleurs , que d'attaquer ainsi l'homme à défaut de sa cause, que d'aller soigneusement recueillir dans le passé de chacun des motifs de défiance, des prétextes d'incrédulité! La vérité y gagne-t-elleî Quel est, pour ne parler ici que des écrivains, celui qui pourrait appeler toutes ses actions en garantie de ses ouvrages? Dans quelle vie ne trouverait-on pas une faiblesse, un écart,, un oubli?
La conduite de tel homme est moins bonne que ses opinions. Pourquoi en inférer sa mauvaise foi? Sommesnous donc des créatures si fortes, si raisonnables, que l'inconséquence nous soit étrangère? Y a-t-il beaucoup de gens qui agissent aussi bien qu'ils pensent? Je dis plus, celui dont les idées et les actions sont sur la même ligne est ordinairement médiocre en tout. Puisqu'il ne trouve pas dans ses conceptions un modèle supérieur à lui, il n'y a guère pour lui de perfectionnement possible. Car, au milieu de nos fautes et de nos faiblesses, c'est par le sentiment du bien que nous valons encore mieux que nousmêmes; c'est grâce à ce sentiment inextinguible que, même dans nos écarts les moins excusables, notre âme peut retenir encore quelque chose de sa céleste origine.
Prouver à quelqu'un que ses doctrines valent mieux que ses œuvres, c'est donc ne rien prouver contre les premières. Il s'ensuit seulement qu'il y a inconséquence dans sa manière d'être; or, l'inconséquence est un vice originel de l'homme; car, ce semble, il serait parfait s'il était conséquent.
8« PASSE BT PRÊSBNT.
C'est donc méconnattre sa nature que de le ftti]n[>06er systématique dans ses idées et dans ses actes^ homogène pour ainsi dire dans tout son être moral. Nous dev<ms désirer seulement que nos pensées , nos discours et nos actions soient d'accord, sinon de niveau. D'ordinaire il s'établit entre ces trois manifestaUons de l'existence une certaine hiérarchie^ dont les paisées occupent le sommet, et les actions le dernier degré. La plus ou moins grande distance qui sépare ces deux -extrêmes est la mesure de la valeur morale de chaque individu. Ghes ceux dont Tes^ prit est distingué et l'àme commune, alliance qui devrait être impossible, la distance est immense. Elle est presque nulle chez les hommes médiocres. .
Je ne sais rien de moins utile ni de si déplacé que cette enquête de vie et mœurs dont aujourd'hui l'on fait souvent précéder l'examen des opinions d'un écrivain ou d'un orateur. Et quel .temps choisit-on pour établir cette inquisition? estnse après une succession de circonstances si dissemblables-, après des événements qui se sont con^ tinuellement démentis eux-mêmes, qu'on peut exiger dans les hommes une constance que la suite des in^cidents ordinaires de la vie sufût souvent pour déranger?
J'accorde , quant à moi , une telle latitude à l'inconséquence que je rejette le droit prétendu de chercher dans les écrits passés d'un même individu la réponse à son écrit du moment. Ne peut-on, à des époques différentes, être de bonne foi dans deux opinions contraires ? Des circonstances, des épreuves, des réflexions nouvelles ne peuvent-elles renouveler nos idées? Prétendrait-on nous interdire les conversions? Alors pourquoi écrire, plaider^
professer, préèher? Est-ce qu'on se rendrait la Justice de croire qu'on n'est point en état de persuader? Cda serait hien humble.
Je déclare ici formellenent que j'ai souvent changé d'c^^nion et que j'en changerai eacort : puisse la présente déclaration me valoir ce que de raison.
La oonehislon de tout ceci est que, s'il parait peu convenable d'opposer les actions d'un homme à s?s opinions, il peut être permis de de servir de celles-ci pour redresser cdles-*là, et de s'appuyer sur ses principes pour on exiger de lui les omséquences.
B'un autre côté, on peut sans doute relever nos erreurs wà nos c(Mitradioti(»is, mais il faut au moins les comprendre alhi de leur parler une langue intelligible; il làut entrer dans toutes les infirmités de notre nature^ au lieu de la blesser en la frappant sans égard et sans chdx. Qu'on prenne en pitié, en mépris, tant qu'on voudra, la raison humaine ; mais qu'on hésite à mépriser le cœur humain , et surtout le cœur d'un homme, parce que son esprit n'est pas le nôtre.
D'après ces explications , je ne paose pas avoir encouru le reproche trivial de voir les hf»fnmes sous un jour trop jfo- Yorable. Je me suis interdit à dessein toutes les raisons que j'aurais pu puis^ dans le besoin de notre ^rùpre dignité qui devrait seul nous porter à estimer notre semblable ; mais, en dehors même de ce sentiment, qui pourrait paraître une illusion , sadMHis convenir que les intelligences aussi ont leurs droits, et que les opinions méritent qu'on s'occupe d'elles. On dit le contraire; on veut que les hommes ne soient conduits que par des intérêts ou des passions. Cest là une de ces généralités répétées par les gens du monde
avec cet air de profondeur et de finesse qui semble toujours présenter comme le produit d'une expérience éclairée des maximes banales dont la société a fait, depuis longtemps , les avances au bénéfice de la médiocrité.
Il n*est pas inutile de montrer, toutes les fois que Toccasion s'en présente , combien ces éternels axiomes de rignorance et du babil sont, la plupart du temps , incomplets, faux, inapplicables. Les esprits incapables d'une observation ou d'un raisonnement qui leur soit propre ne manquent jamais d'avoir pour chaque question une de ces formules toutes prêtes. Ils s'imaginent clore par là toute discussion , et poser la borne de la raison dans chacune des routes où marche l'esprit humain. Et , en effet, ils n'iront jamais plus loin; pauvres gens qui ne voient pas que cette limite ne pourra jamais être fixée et que la raison ne saurait être stationnaire , par suite de notre imperfection même.
Ainsi on entend dire continuellement : Tous les hommes sont faux , intéressés , et mille autres choses de ce genre; propositions trop communes pour être vraies. Elles supposent, en effet, dans l'homme une unité qu'il n'a pas ; elles le font plus fort qu'il n'est. Chacune de nos actions résulte de plusieurs motifs qui se combinent ensemble; et voilà pourquoi il est si rare qu'elles soient décisives. Si l'homme était une machine simple mue par une force unique, il sei*ait possible de calculer tous ses mouvements ; l'art de vivre avec les hommes , d'agir sur eux , de les gouverner, viendrait se réduire à la connaissance d'un seul principe. Car, la cause étant connue, les effets seraient facilement prévus.
Mais, bien loin que cette cause soit unique, il y en a
mille qui nous mettent en jeu. Il est même trè^-rare qu*un acte quelconque découle d*un seul principe, encore plus rare que ce principe soit Tintérét. Sommes-nous en effet assez clairvoyants pour n'être jamais séduits? marçhons-nous d*un pas si ferme que nous ne puissions être entraînés? est-il si aisé de se dégager de tous ses scrupules, de tous ses préjugés , de toute illusion, d*en imposer à son imagination , de comprimer son amourpropre , ses ressentiments , ses goûts , pour écouter exclusivement la voix de Fintérét, en prenant ce mot dans son sens propre, c'est-à-dire le besoin des avantages matârids de la société? Gomment abdiquer d'ailleurs sa raison au point de régler uniquement ses opinions d'après l'utilité, abstraction faite de l'évidence? L'avocat le plus vil adopte au moins en partie la cause qu'il plaide; l'écrivain le plus mercenaire pense quelque chose de ce qu'il écrit ; on finit même par croire ce que dicte la peur.
A une époque récente , il s'est développé au milieu de nous un parti qu'on est parvenu à rendre redoutable, et dont la tendance n'allait à rien moins qu'à détruire l'ouvrage du temps, c'est-à-dire à replacer la société sur des bases dont la Révolution a consommé la ruine. Il est certain que la plupart de ceux qui composent ce parti pourraient gagner quelque chose au rétablissement de ce qui n'est plus ; cependant , lorsqu'ils l'ont tenté, l'intérêt n'a point été leur seul mobile : parmi eux, un grand nombre ne sait pas pour la France d'autre moyen de salut ; chez eux l'amour du passé est une superstition. J'en, vois quelques-uns qui , bien que très-désintéressés au retour de l'ancien ordre social , le désirent , l'appellent de tous
90 PASSÉ ET PIÉSENT.
leurs vœux , de tous leurs efforts. Et c^te manière àt voir est une suite de^la nature de leur esprit, de la direction de leurs idées , et non le résultat d'un ealcul : c'est une absurdité toute gratuite.
En fait d'opnion politique, on est habitué à D'a)COorder Fbonneur de l'indépendance et du désif^éressement qu'à celle qui parait hors de l'influence du povnrrâ'; je suis loin d'être aussi exclusif. Parmi ceux qui se soinwl* tent le plus aveuglément à la vok>nlé des paissants, qui courent au-devant de leurs caprices, qui épousait jusqu'aux intérêts de leur amour-propre, beaucoup obéissost à la emiscience. Cette docilité est le lot d'une cei' ta i ne dassed'esprits subalternes par essence.Tout homme qu'un exemple détermine, qu'une citation persuade , fçdt piyrlie de cette classe. Pour celui-là, en effet, toutes les questions se décident par les autorités; le gouvernement est pour lui ce que Pascal appelle un docteur grave.
Ainsi, parmi les sectes ou les partis, quels qu'ils soient, aucun ne peut s'adjuger le privilège du désintéressement, de l'indépendance , de la bonne foi. Ces qualités , loin d'être inhérentes à telle ou telle opinion, appartiennait aux individus. J'ai dH; qu'elles sont plus c(nmnunes qu'on ne le suppose (ordinairement ; j'ajoute qu'elles ne préjugent rien pour ou contre la justesse des vues de cdui qui les possède; car l'erreur peut être proclamée par une voix libre, la vérité se trouver sous une piume vénale.
Les persoifnes et les circcMastanees ne doivent être comptées pour rien. — Les opinions ne sont justiciables que de la raison» — Elles doivent être jugées en ^IcsmémeSé — Telle est la conclusion cte tout ceci. On dte
peut-être' qu'un si long développement n'était pas nécessaire pour une vérité qui paraît simple; mais toute simple, en effet , cette vérité est par sa nature d'un ordre supérieur, par ses conséquences d'une ^ande portée. Elle touche au dogme qui doit aujourd'hui servir de base à toute notre foi politique et morale, au dogme sur lequel devrait être fondée la constitution actuelle de la société , celui de la souveraineté de la pensée.
AVANT l'empire.
La Révolation française ne fut point un accident, mais le résultat nécessaire de tout le siècle passé. On la voit, dès les dernières années du règne de Louis XIV, poindre dans les opinions de quelques philosophes, s'annoncer ensuite dans la littérature, gagner ainsi Fopinion publique, et s'emparer bientôt de la société tout entière. Sa marche, comme Ta dit un écrivain déjà célèbre*, était de substituer partout les idées aux croyances. Ainsi, dans la religion, la foi non raisonnée; dans les lettres, Timitation servile des anciens; dans la politique, l'obéissance passive, furent altérées par l'esprit de critique et de discussion. On a beaucoup parlé des dangers de cet esprit. Il semble cependant qu'il ne pouvait être à craindre pour la vérité.
Soumis à une inquisition sévère, les usages établis, les préjugés reçus , en conservant une puissance de fait ,
' M. VilIemaiD.
ne régnèrent bientôt plus de droit. On continua de s*y conformer par habitude et bienséance; mais on ne s'y soumit plus de cœur et d'âme; on ne cessa point de s'astreindre à de certaines formes en leur refusant un assentiment intime; et, dans ta conversation ou dans les livres, l'esprit ne laissa échapper aucune occasion de protester contre la conduite extérieure. Aucune action ne se fit donc en conscience ; l'homme fut double, et ses démarches presque entièrement indépendantes de sa raison. Il n'attacha, d'une part, aucune conviction à ses actes , de l'autre, aucune importance à ses idées ; et tandis qu'il asservit les uns à des habitudes de convenance, à des intérêts positifs, il condamna les autres à n'être qu'un amusement oiseux et vain. Les contemporains de Voltaire, élevés à une autre école, formés à d'autres opinions que leurs pères, n'en suivirent pas moins les mêmes règles qu'eux dans la pratique; c'est là ce qui explique ce mélange de philosophie et de frivolité qui caractérise la société de ce temps-là , et donne à toute sa manière d'être quelque chose de factice. Voilà comment, avec des idées plus justes sur bien des points, avec une raison plus éclairée, j'ose le dire, que les hommes du siècle de Louis XIV, ceux du xviii* siècle furent moins sérieux et moins vrais.
C'est que les âmes n'étaient pas alors à beaucoup près aussi fortes que les esprits; et cette maladie des siècles civilisés, funeste dans les individus, est mortelle pour les nations.
Le gouvernement de son côté s'obstinait à ne point prendre part au mouvement de l'esprit général. Il maintenait toutes ses habitudes, se dirigeait d'après ses an-
ciens principes y et conserviUt les mêmes institutioDs » qui supposaient les mêmes croyances. Qu'arriva^t-il? On regarda la réalité et la pensée comme deux choses isolées Tune de l'autre; on se dit que si, dans le domaine des idées 9 il ne fallait relever que de la raison, sur le terrain des faits, on ne devait dépendre que de l'intérêt. De là une contradiction perpétuelle entre les lois et les opinions; de là un détachement de toutes choses, excepté de soi-même, fruit d'un scepticisme insouciant qui ne permit qu'à l'égoïsme d'être passionné.
On faisait des fautes sans entraînement , on remplis* sait des devoirs sans vertu. Aucune exagération n'était excusée par aucun enthousiasme; les prêtres étaient in* tolérants sans être croyants , la noblesse faisait la guerre sans tenir à la gloire; le trône n'était pas respecté, mais on l'encensait. La religion était insultée et pratiquée; les philosophes allaient à la cour, et les citoyens obéissaient aux lois sans les aimer ni les connaître. La gloire, la re— l^ion, la patrie, tous ce» sentiments étaient ignorés; de peur des préjugés on se passait de o<mviction. Telle était la France éclairée au commencement de la seconde moi* Ué du dernier siècle.
, Cette disposition appartint d'abord exclusivement à la bonne compagnie. Elle est en effet le chef«d' œuvre de l'art du salon; elle constitue la grâce indispensable, la qualité transcendante de l'homme du monde, l'air dégagé.
Passant bientôt dans les rangs inférieurs, elle devint générale. Alors tout fut rôle joué , personne ne se souda plus de croire ni d'être cru. Cette incrédulité gagna le gouvernement, qui n'igouta plus que peu de foi à sa volonté ^ aucune à ses principes. On sait la répoiise
LA RÊVOLOTION FBANÇAISE. dô
d^lIi homme d^ésprit à ce prélat qui lui demandait s*il avait lu son mandement. « Et vous, monseigneur? » Ce met peint la France de cette époque. Le moment allait arriver où , dans l'indifférence universelle , on ne devait plus trouver personne assez sûr de soi pour commander.
Cette biÉarre situation devait durer jusqu'à ce qu'une voix sincère dît à la société, comme ce* personnage d'une comédie t « Mais qui est-ce donc qu'on trompe id? tout le monde est dans le secret? » Ce rôle était réservé À la génération qui venait de naître. Élevée dans les opiûions do ses pères, la jeunesse participait de l'in* dépendance de leur esprit, mais elle ne pouvait, comme euXj être soumise à cet empire de l'habitude, qui seul .avait maintenu l'ordre existant, ni porter aussi loin cette singulière facilité de penser Une Chose et d'en faire une autre.
Trop impatiente pour vivre en repos, mais ne sachant comment satisfaire un ardent besoin d'activité , elle coU'rut le monde. L'Europe se vit traversée dans tous les sens par de jeunes Français inquiets et brillants. Ils parcoururent la terre , cherchant partout du mouvement et de l'occupation ; ils franchirent même l'Océan , et ce fut l'oisiveté fi^ançaise qui donna des défenseurs à la liberté américaine.
.Les esprits furent enfin conduits à cette conséquence > qu^au lieu de s'élancer au loin , il était possible d'agir Che2 soi et pour soi. Une fols conçue , cette idée fût toutepuissante : les faits n'avaient plus aucune valeur, toute la force était allée du côté de la pensée. Il suffit donc d'une parole pour renverser l'échafaudage des préjugés et des coutumes. Cette parole fut dite; la génération
nouvelle se souleva contre ces formes officielles qui ne cachaient rien de solide , contre ces faussetés convenues , qui n'étaient plus même des mensonges^ puisque personne n'en était dupe. De ce moment la révolution fut mise en action.
On ne saurait faire connaître ici ni le détail des événements , ni les idées dominantes de la nation à cette époque. On peut dire, en général , qu'elles avaient un but fixe 9 mais abstrait, c'était d'obtenir un gouvernement rationnel, la seule chose, en effet, qui soit désirable pour les peuples. La question si vaine et si débattue, quel est le meilleur gouvernement? doit être remplacée par celle-ci : quel est le gouvernement le mieux en harmonie avec la raison humaine, dans un pays et dans un temps donnés? ou^ en d'autres termes, quel est le gouvernement rationnel relatif?
En 1 789 , l'application du raisonnement au fait pouvait seule donner à la nation cette connaissance du possible , cette politique expérimentale dont elle manquait alors. Elle avait plutôt des désirs qu'une volonté positive. Les moyens d'exécution étaient inconnus, indéterminés, et livrés par conséquent à l'arbitraire de l'esprit. Cette incertitude , que le temps seul pouvait fixer , sans exclure aucune chance favorable , multipliait les chances périlleuses.
Toutefois , il fallut bien aller de l'avant ; l'hésitation n'eût rien valu , car le moyen de gagner de l'expérience n'est pas d'attendre , mais d'agir.
La nation ne fut donc pas alors aussi imprudente qu'on l'a répété. Elle fit ce qu'elle avait à faire; elle marcha Hvec sa force dans son espérance. Jamais plus vaste
carrière ne s'ouvrit devant une réunion d'hommes; il s'agissait de créer une nouvelle France.
Quand la première assemblée nationale eut été convoquée , alors seulement se manifesta la grandeur de l'ouvrage qu'on venait d'entreprendre. On était parti, sachant bien ce qu'on voulait détruire ^ non ce qu'on devait édifier. Lorsqu'il fallut se rendre raison des désirs et des espérances conçues par tout le mondé, établir des théories complètes et applicables, on en vit, pour la première fois, se développer les conséquences; on mesura l'étendue du changement qui allait s'opérer. Beaucoup de ceux même qui l'avaient préparé étaient loin de l'avoir prévu ; adoptant les idées du siècle , à condition de ne jamais les réaliser , ils n'y cherchaient jusqu'alors qu'un moyen de faire briller leur esprit, sans compromettre leurs intérêts. Une doctrine , mise en avant daas la conversation, n'engage à rien. Les privilégiés, il y a trente ans, pouvaient, en conservant les profits de l'aristocratie dans leurs domaines , se donner la bonne grâce de la libéralité dans un salon ; mais lorsque la nation s'est avisée de les prendre au mot, lorsqu'elle a consacré constitutionnellement l'égalité des droits, alors plusieurs ont vu avec regret qu'ils allaient expier un peu chèrement leurs conversations depuis vingt années. La plupart étaient de ces esprits qui acceptent toutes les vérités qu'on veut , jusqu'à la pratique exclusivement , et qui diraient volontiers : « Faites ce que je fais , et non pas ce que je dis. »
Ils réunirent à eux tous ces gens de bonne foi dont le sort est de rester constamment en arrière de leur siècle , tous ceux qu'une timidité excessive met en défiance de I. 9
ta raison humaine et qtd s*attacheot à ce qui est, lors même que ce qui est périt; semblables à ces animaux craintifs que rincendieeffî*âie, et qui, de peur de toir le feu , restent obstinément dans la maison en flammes.
Telle fût la ligue qui se forma contre les idées nouvelles ; mais cette ligue ne réussit qu'à nuire à ce qu'on voulait établir , et elle ne sauva rien , car il n'y avait rien à sauver.
En effet, ces champions du passé cherchaient vaine-^ ment à donner quelque consistance aux choses de l'an-* cien régime. Le sol qu'ils défendaient s'abîmait sous leurs pieds ; les institutions anciennes s'écroulaient au premier choc, comme ces momies d'Egypte, qui conservent une apparence de réalité et tombent en pous-* sière dès qu'on y touche.
On ne saurait trop déplorer les effets de cette résis^ tance imprudente. Elle est excusable sans doute, mais qu'elle a été funeste I
Malheureusement le parti de la révolution, c'est-à-» dire la France, "fit aussi des fautes. L'Inexpérience et la vanité peuvent y réclamer la plus grande part. Chez les hommes de ce parti, comme chez leurs adversaires, l'esprit de l'ancien régime faisait sentir son influence. Ils n'étaient pas exempts de cette légèreté dangereuse que Je reprochais tout à l'heure à leurs pères ; ils avaient de plus qu'eux un enthousiasme honorable, mais cet enthousiasme n'avait point régénéré leur caractère; leur volonté n'était pas au niveau de leurs lumières. D'ailleurs, trompés par la pureté intentionnelle de leurs doctrines, ils ne croyaient pas qu'elles pussent servir à masquer ^es passions intéressées et violentes ; et parce que leurs
opinions étaient favorables au peuple y ils supposaient que le peuple pensait comme eux et que leur raison lui suffisait.
Paimi les fautes qui furent commises, quelques-unes étaient inévitables. On a reprocbé à FAssemblée Nationale d'avoir trop fait ; devait-il en être autrement ? On ne pouvait remuer une pierre de l'édifice sans Tébranler en entier. Il fallut donc improviser tout un ordre de cboses pour le substituer au précédent^ et la facilité avec laquelle cette opération fut faite prouve bien qu'elle n'était pas insensée ; car la volonté générale rend tout possible.
On était sauvé si le nouveau système eût été bien conçu ; son plus grand vice fut d'être intitulé monarcbie» et de receler la république. C'est ainsi qu'il justifia à quelques égards les craintes et les reprocbes des ennenus du siècle y dont la résistance en devint plus opiniâtre. D'ailleurs, les législateurs de la France avaieiït, sans le vouloir, ouvert la porte aux bommes qui défiguraient leurs principes par de fausses conséquences, et ne voyaient dans une révolution qu'une revancbe à prendre par le grand nombre sur le petit. Voilà comment la lutte honorable, ouverte entre la raison et les préjugés, devint un honteux combat entre les intérêts, les vanités et les passions personnelles qui, se créant des buts divers, s'éloignèrent peu à peu du grand but de la révolution , dénaturèrent son vrai caractère, substituèrent la réaction à l'égalité, et les représailles à la justice. Le peuple se vengea, sur la frivolité inoffensive du xviii* siècle, des cruautés féodales, ou fanatiques du xv"; la barbarie acheva l'édifice commencé par la civilisation, comn^ les
Turcs élèvent un monument informe sur les restes d*un beau temple grec.
Que le souvenir de ces tristes temps est pénible I Qu'il est affreux de penser que ce peuple qui nous entoure, ce peuple dont le .sort occupe tant de nobles cœurs et de grands esprits , peut cacher sous un calme apparent tant de facilité par instants à faire ou à souffrir le mal I Cette idée serait désespérante, si la raison ne rappelait en même temps que Tunique moyen de préserver la multitude de sa propre fureur est encore tout simplement de la rendre plus heureuse, et que la prudence conseille ce que commande rhumanité.
La terreur fut très-funeste à la révolution. Elle en arrêta la marche, elle la fit rétrograder; il y a pourtant des gens qui croient qu'elle en était la suite nécessaire : idée fausse et dangereuse. C'est bien la terreur au contraire qui fut un accident. Elle eut pour causes des circonstances qui auraient pu ne pas se rencontrer, et non l'esprit du siècle qui ne pouvait ne pas être.
Quoi qu'il en soit, elle détacha beaucoup de Français de la révolution; elle inspira même à une partie du peuple une singulière défiance de toutes les promesses populaires. Telle devint la haine de quelques-uns pour la démocratie, qu'afin de s'en préserver, ils se seraient volontiers jetés aux bras du despotisme d'un seul. Et il n'a fallu rien moins que la cruelle leçon que nous avons reçue depuis, pour guérir de cette méprise une partie de la France. C'est ainsi que , jusqu'à un certain point , la terreur a nécessité Bonaparte.
Aussi, quelles facilités ce dernier ne trouva-t-il pas dans les dispositions de la France? Tant d'essais malheureux,
d*e^^ances frastrées , de réputations ternies, avaient presque dégoûté les honnêtes gens de Fesprit d'indépendance. Les mots qui expriment les plus belles choses de ce monde, prostitués par Thypocrisie, avaient perdu leur charme et leur empire. Une lassitude profonde, une certaine froideur, qui suit d'ordinaire la perte des illusions, un amour aveugle du repos , avaient brisé l'énergie de la nation. Les individus, d'ailleurs, persécutés, blessés, frappés à mort dans leurs affections personnelles, ne demandaient qu'à sauver celles qui restaient encore intactes, et bornaient leur ambition au libre exercice des vertus privées. Enfin , tandis que la sensibilité rappelait aux émotions douces, l'esprit, fatigué des excès grossiers de 1793 , revenait au goût des arts et des plaisirs polis.
Parmi les auteurs ou les acteurs de nos troubles, les plus méchants et les pfus vertueux étaient morts. Mais i' restait en grand nombre de ces courtisans de tous les pouvoirs, dont la faiblesse ne saurait s'élever jusqu'au crime, et qui ne songeaient alors à conserver qu'eux-mêmes du naufrage de la révolution : espèce indestructible qui ne change point, qui se reproduit sans cesse, qui se retrouve à toutes les époques, sous tous les régimes, et conserve précieusement, comme une tradition sacrée, le culte du plus fort.
Quanta la jeunesse, élevée dans la persécution, elle n'avait pu recevoir de l'aspect dçs affaires publiques que deux impressions, Findignation ou l'effroi. Quoiqu'elle n'eût aucune idée analogue à celles de l'ancien régime, elle considérait cependant avec quelque regret ces temps ! où le plaisir était le premier intérêt de la vie. Elle le de^ ■mandait, ce plaisir, à la société qui ne lui avait off ç
4(fâ PASSfi; £T PRÉSENT.
que le criiaeel la doukiur; ^ cette cUi^positioD , trèse^eusftUe, j(»iile aux défauts de soa éducatkm, la r^idatt singiilièreffieiKt projpi*e à la frivolité» et Be hsii laissait la possibilité d'aucun enthousiasme , hors celui de la gloire militaire, que la frivolité n'exdut pas.
Où done Bonaparte aurait-il trouvé de la rési^anoe? Sans dottte^ s'il se fut {présenté tel que nous Tavons vu depuis» s'il se fiât montré d'abord e(»nme Cromw^ ou Moid^ les vi^VE levains de la répuUlqutô se setaient soulevés contre lui. Mais il apparaissait comme un sauveur» dans tout l'édat de la jeunesse et du talent. Son origlae rassurait l'égalité; la liberté se rappelait les r^^iuhUques fondées par ses victoires. Il promettait ei^eodE^ le cepos et la force : qodle séduction t(Hite- puissante sur un peii^le défini et découragé! Hors quelques esprits qu'un instin/ct pr<^hétique avertissait, quel Français a VH avec inquiétude le vainqueur de l'étiranger recevoir la pourpre consukûre? Qui n'a cru saluer ^ lui le Tlrn^ léon 4e knpuveUe Coi^inthe ?
APRÈS l'empire.
Les individus sont aujourd'hui bi^ peu de chose. Quand des masses sociales cmt été émues par de pands intérêts ou de grandes idées, il n'y a que des questions gteéraks \ résoudre^ et comme la vérité n'est à persomie, tout le
LA RÉVOLUTION FIANÇAISE. 403
monde y p<wt pjpétendre. Cette eofisidération doit réprimer à la fois les excès de la vanité et les scrupules de la Baodestie. La vérité est eerts^nemaskt dajos quelqu'une de ces oj^ions qui divisent la société, elle n*est pas à déccmvrir» elle est trouvée. Quiconque espère Tavrâr recomitte doit la dire.
Il se pourrait même qu'elle dût plutôt se rencontrer dans Fesprit de emx qui ne sont ti&if de ceux à qui r<^sowrité de leur vie » de ceux à qui leur âge ne permet de se cn^ aucune knportanee persooneUe. Il s'a|^ en eâ^ de coiinaitre Vesprit général du s^de ; car c'est là la vérité en matière de politique. Or eet esprit » le cher* <^rart-on dans ceux qui , ayant participé aux événemi»its et joué* un r61e » ont un personnage à soutenir? Non 9 ils diffèrent ttoip de la inultitude , ils sont marqués d'une empreinte particulière. Ils ont pris, pour ainsi dire, des engagements avec les &U3; ils ont un passé. Cherchons le caractère gànéral du t^sips dans ceux qui, n'ayant subi l'éj^uve d'aucunes circimstances spéciides^ ne peuvent avoir que les besoins et les désirs les plus généraux : car leur individualité n'est rien encore. On voit qu'il s'a^ des jeunes gais.
Ce n'est point que Je leur veuille attribuer une importMce exagérée, ni devancer pour eux l'heure où ils agiront pour leur compte. Au contraire, je crois qu'ils mérHenl attention j^récisément parce qu'ils n'ont rien Isit. Ce qu'ils sont, ils le sont avec désintéressement.
Aux diverses haltes de cette grande marche de la ré vokrtkm, c'est en observant la génération qui venait ream^er la société qu'on aurait pu prév(Hr assez sûrement ce qtt'apportoait l'avenir. L'knpatioate jeunesse de 17a9
la première que la philosophie eût élevée, la première génération qui eût reçu les idées nouvelles et qui ne les eût pas. faites, devait être entreprenante avec audace, confiante en elle-même, téméraire, si Ton veut, dans ses tentatives, hrisant sans regret et supprimant sans crainte ; à la lettre , elle ne respectait rien. Sept ou huit ans après , lassée du crime , ennuyée de souffrir, une autre jeunesse devait se préparer d'autres destinées. Dégoûtée du sérieux par Tatroce, désabusée sur l'infaillibilité humaine, elle se souciait peu d'entreprendre sur nouveaux frais la réforme de la société; il en coûtait trop aux bons comme aux méchants, aux fous comme aux sages ; elle ne voulait plus que du plaisir, c'est-à-dire du repos et de l'émotion. Excellente disposition pour accepter le despotisme, qui calme tout en domptant tout et vous émeut avec des batailles.
A ces deux époques, la France aurait dû consommer l'œuvre de la révolution. Ces deux occasions ont étémanquées. En voici une troisième; il faut espérer qu'on ne la manquera pas. Cherchons nos raisons d'espérer dans l'état vrai de l'opinion publique, et cette opinion, cherchons-la dans cette société naissante, la moins apparente encore , mais la plus réelle et la plus forte. Elle est inconnue , mal jugée , dissimulée par le mouvement bruyant des hommes d'affaires qui se croient les seuls représentants de ses intérêts, masquée par cette classe pimpante et parée qui babille dans les salons de Paris et se croit dépositaire de tout l'esprit de la nation. Mais ce n'est là qu'une surface, une société extérieure qui n'est pas la vraie. Ne la consultons pas, là régnent les préjugés invé- 'rés et les idées superficielles. Là le présent est tout, et
jamais on ne s'y est douté que le lendemain ne ressemblait pas toujours à la veille.
Plus la civilisation est avancée , plus la foule grandit et les individus diminuent. La circulation des sentiments et des opinions étant très-rapide, les événements affectent la société tout entière et non pas uniquement une élite privilégiée. Ils sont comme une école dont tout le monde reçoit les leçons, et les masses, chaque jour plus intéressées, plus intelligentes, plus éclairées, substituent leur influence à celle même des grands hommes. Bien plus encore sont-elles appelées à prévaloir sur ces petites fractions sociales qui se croient prédestinées et qui voudraient que le monde tournât pour elles. Cest donc dans le vaste sein de la société générale qu'il faut chercher ce que nous cherchons , pour apprendre à connaître la jeunesse qui pense.
A prendre les choses dans la plus grande généralité, où visait le dernier siècle, à quoi tendait la révolution? A substituer le fond à la forme , Tabstraction à la conven* tion, le rationnel à Tempirique, Texamen à Tautorité : ces expressions sont un peu scientifiques, mais il en faut de telles pour tout embrasser. A des choses qui n'existaient que parce qu'elles avaient existé, on voulait faire succéder des choses qui existeraient parce qu'on les aurait jugées dignes de l'existence^ On prétendait constituer l'ordre social sur des bases telles qu'il n'y eût rien dont on ne pût rendre raison.
Pour en venir là , il fallait que l'esprit nouveau , prenant les allures et les pouvoirs d'un grand inquisiteur, citât tout à son tribunal. Ce procès-là, c'est la révolution même. La raison moderne, investie de son chef d'ur
m PASSÉ ÇT PBÉSENT.
jqridiction UUmitée, prononça snr tout sans délai ni remise, et, juge dédaigneux, condamna sans pitié. Elle ne relevait gne d'elle-même, elle ne datait que d'elle-même. Bien de ce qui l'avait ignorée et précédée ne trouva gr&ee devant elle. Elle relusa d'ei^ouser ce qu'elle contestait , de compiendre ce qu'elle réprouvait ; elle ne reconnut de vertus et de vérités que celles qu'elle enseignait. S' étant faite inquisiteur, rien de plus simple qu'elle fftt persécu* trice.
J^'intoléranee s'aperçoit dans le sein même de la philosophie du xviii* siècle. Entendez-la juger l'histoire, la religion, l'antiquité. Quel dédain superbe ! Il semble que ce ne soient pas des choses humaines et dignes de son intérêt. Tout a été erreur gratuite, stupidité stérile; le passé ne mérite que d'être oublié, lûa révolution met l'intolérance en action; elle ne se contente pas d'abolir, elle veut punir le passé : 89 avait jonché le sol de ruines, 9^ y passe la charrue, l^es cendres de l'ancien régime sont jetées au vent. Ce qWon essaie d'élever en sa place , rapidement conçu, hâtivement construit, ne peut tenir debout. Le sol est nivelé, tout est prêt pour bâtir, çà et là les fondements mêmes sont posés; mais les édifices menacent de crouler le jour qu'ils s'achèvent. Les proportions sont gigantesques, mais le monument n'est ni beau lU soilide; il n'est pas habitable. On peut dire qu'à un certain moment la Franee ne savait au se loger.
Les fautes de la révolution ont produit ce singuli^ ef£^, elles ont reudu le passé irrévocable en le faisant un instant r^retter.. Il y a vingt ans, les hommes modelées et raisonnables r^enaient du goût pour ce qu'on avait ^étruit , faute de pouvoir aimer ee qu'on avait mis à te
place. Cette disposition assez naturelle put même tromper des observateurs inattentifs. On dut croire qu'un retour au passé n'était pas impossible , puisque l'opinion s'éloignait de ceux qui l'avaient aboli. On se figura qu'un sentiment composé de pitié pour les victimes, de haine pour les bourreaux, de mépris pour les insensés, était le signal d'un divorce éternel avec la révolution. Mais cette révolution 9 tandis qu'elle était ainsi condamnée dans ses actes ou insultée dans ses auteurs , elle était faite. On pouvait méconnaître la grandeur et la durée de ses résultats, on ne pouvait plus les anéantir. On avait franchi Vônde trréméable. On pouvait encore tendre ses bras au rivage délaissé, on n'y pouvait retourner; on y serait revenu qu'on n'y aurait pu vivre. Les mœurs, les sentiments, les relations sociales, les conditions de la vie civile, tout avait changé , changé pour jamais. On détestait moins l'ancien régime , parce que la mort désarme et que la haine épargne les tombeaux. On pouvait même lui montrer d'autant plus d'indulgence qu'on était assuré qu'il ne renaîtrait pas.
Mais le malheur , en développant quelques émotions honorables et généreuses, avait brisé les âmes. Les excès de nos années sinistres avaient pu ranimer les sentiments de la justice et de l'humanité ; mais ils avaient Intimidé la volonté, humilié la raison. On avait cesi^é de se croire fait pour se gouverner soi-même; on s'était habitué à redouter ce besoin aventureux de penser et d'agir , qui avait poussé tant d'hommes obscurs sur la scène éclatante de la politique. On s'était repris d'un goût légitime pour la vie paisible et régulière, pour les affections de famille, pour les vertus privée», qui paraissaient les seules solides
depuis que les vertus publiques avaient mal tenu leui*s promesses. Cest de ce temps que date l'existence d'une classe d*hommes fort nombreuse, les honnêtes gens mauvais citoyens.
Le gouvernement impérial n'était pas propre à rendre la vie à ces sentiments virils , qui font le citoyen d'un état libre. Il ne plaçait le patriotisme qu'à la frontière. Ce patriotisme intérieur et domestique , qui rend les nations responsables d'elles^nêmes , lui était inutile et inconnu. Peut-être sa chute en â-t-elle été plus prompte ; je ne puis m'empécher de croire que, si la France eût été moins dépouillée de droits politiques, que, s'il lui eût été moins sévèrement interdit de veiller elle-même à son salut, elle aurait tenu plus ferme contre l'Europe entière, et que la liberté aurait pu sauver l'indépendance.
Mais le ciel ne l'a pas voulu ; un autre gouvernement est sorti du sein des événements. Il vaudrait mieux ne pas l'appeler restauration, car il n'a rien restauré ; rien de l'ancien régime n'est debout jusqu'ici. Une dynastie n'est pas une institution, c'est la monarchie qui en est une , et la monarchie de la Charte n'est pas renouvelée de l'ancien régime. C'est yne monarchie nouvelle, commise aux mains d'une race antique. C'est ainsi qu'il faut la concevoir, si l'on veut qu'elle soit forte et durable.
Citons ces mots d'un illustre orateur : a Voilà qu'enfin, » après trente années , une nation nouvelle s'avance et
» se range autour du trône renouvelé comme elle
» Innocente de la révolution dont elle est née, mais qui » n'est point son ouvrage , elle ne se condamne point à » l'admettre ou à la rejeter tout entière; ses résultats » seuls lui appartiennent , dégagés de tout ce qui les a
» rendus irrévocables En elle réside aujourd'hui la
» véritable France ; c'est elle qui a reçu la Charte , c'est
B elle qui la possède Pour elle, les temps qui ont
» précédé notre révolution sont relégués dans l'his- » toire*. »
Voilà la définition donnée avec autorité de cette société fîiture qui nous occupe aussi. Ces paroles l'introduisent comme un personnage nouveau sur le théâtre du monde.
La jeunesse est née de la révolution. Son origine et son éducation lui donnent tous les sentiments, toutes les croyances que la révolution a eu pour but d'installer dans le monde. La jeunesse s'est identifiée avec la révolution, elle ne comprend, elle ne croit, elle ne veut, elle ne sait qu'elle : je veux dire ses principes et ses résultats ; car les actes n'appartiennent qu'à ceux qui les ont faits. Nous sommes pétris et façonnés pour le temps et le pays où nous sommes nés. Les nouveautés qui se sont accoml^es dans les mœurs, dans les relations , dans la famille , dans la vie privée, sont pour nous déjà des traditions. On essaierait en vain de nous faire regretter ce qui fut autre et ce que nous n'avons pas connu. Il y a un état général, une certaine nature de principes et d'idées qui a définitivement triomphé parmi nous. C'est un fond que rien ne pouvait détruire , que les événements n'ont fait que manifester, que des événements différents auraient manifesté de même. L'avenir quel qu'il soit, l'avenir calme ou orageux, montrera et confirmera de plus en plus cette constitution des choses que la révolution a transportée de l'ordre intellectuel dans l'ordre social , et
* M. Royer-Collard , séance de la Chambre des Députés du 27 janvier 4847.
qui produit aujourd'hui ou produira infailliblement Tordre politique qui couvient à cet ordre social.
Gardez-vous donc de demander à ceux qui sont nés d'hier de ressembler à leurs devanciers. N'attendez pas d'une telle génération des préjugés qui sont morts avant elle ; n'exigez pas d'elle des sentiments regrettables^ je le veux y mais surannés. Ne lui reprochez pas d'être ce qu'elle est , et ne la traitez pas comme si elle était autrement. Sachez bien que vos souvenirs sont de la foble pour nous ; ce sont les restaurateurs du passé qui nous semblent d'imprudents novateurs et, peu s'en faut, des rebelles. Vos idées conservatrices sont à nos yeux de dangereux desseins; ce que vous appelez concession , nous l'appelons droit. Ce qui vous parait une exception , nous le tenons pour un principe. En tout genre, le terrain qu'on nous reproche d'avoir envahi, nous le regardons comme un patrimoine : nous héritons d'une ccmquête, voiUi tout.
Que ceux donc qui veulent traiter avec nous apprennent à nous connaître. Us verront que cette roideur hautaine , ce ton présomptueux qu'ils nous reprochent n'est que la confiance dans notre cause, le sentiment d'un droit que nous défendons. Nous nous sentons attaqués, nous crions aux armes I
Et avec nous, il en est que vous ne connaissez pas et dont ia résistance serait plus vive et plus hostile. Quelques-uns de nous ont connu les hommes des précédents régimes , ils ont pénétré dans la sphère sociale où les traditions du passé sont encore en honneur. Ils ont une certaine expérience du monde, ils ont appris à comprendre des préjugés qu'ils ne partagent pas, ils ont senti la
conTenance des ménagements et des égards que se doivent entre elles des convictions opposées. Les habitudes de légèreté , cette insouciance qui est du bel air, cette tolérance qui prend la forme de la politesse a dû adoucir leur âpreté, peut-être même émousser le tranchant de leurs opinions. Mais ceux qui vivent loin du monde, mais ceux que leur condition éloigne de vous , que n'en devez-vous pas attendre? seront-ils plus traitables? espérez-vous mieux les gagner ou les convaincre?
Maintenant, cette disposition des esprits acceptée comme un fait, faut-il s'en alarmer, et recèle-t-elle quelque péril? Nos pères avaient la mission de détruire; la n6tre est de conserver. Agressifs dans leurs bouches, les mêmes principes nous restent , modifiés et convertis en instruments d'ordre et de protection. L'esprit de révolte n'est pas en nous; si quelques-uns semblent en garder les formes et le langage, ce sont des traînards de l'ancienne armée, des imitateurs maladroits qui se trompent d'époque. Que nos adversaires ne s'y méprennent point , qu'ils ne confondent pas l'esprit révolutionnaire et l'esprit né de la révolution; l'un entreprend, l'autre termine. Si quelques-uns dans nos rangs ont de contraires apparences , tenez pour certain qu'ils manquent d'étude et de méditation , et que leur intelligence étroite ou inconséquente les égare hors de la grande voie où nous marchons. Ils ne représentent point la nation nouvelle qui sait écouter parce qu'elle est convaincue , pardonner parce qu'elle est forte, attendre parce qu'elle est jeune. Elle est indomptable, mais elle est calme.
Disons-le pour rassurer les plus prudents, la tendance est au repos; la France en tout veut la paix. Mais ce
nom de la paix il faut bien Fentendre; n'onblicms pas la définition de Cieéron, Pax est tranquilla libertas *. C'est la liberté sûre d^elle-méme, c'est la liberté garantie.
En comprenant la jeunesse , on la trouvera de bonne volonté. Qu'on se garde seulement de la travestir en la méconnaissant, et de la gouverner comme si elle avait les idées qu'elle n'a pas. Mais plus téméraire encore serait la tentative de les lui rendre, de les lui inculquer de force ou d'adresse. Pour la ramener à votre point de départ 9 il faudrait rcMre tout le chemin déjà fait, repasser par des extrémités déjà connues, recommencer les mêmes actes pour une autre cause. Vous sentez-vous d'humeur à rebâtir les châteaux des débris des chaumières? A défaut d'une réaction insensée, on vous proposera peut-être de ne tenir aucun compte de l'état de l'esprit humain, de laisser de ci^té les principes généraux , et ne supposant aux hommes que des instincts avides, d'exalter, d'exciter les intérêts privés, de leur donner pâture et satisfaction, et de négliger le reste. Le reste, c'est tout ce qui honore et ennoblit l'humanité. La politique des intérêts 1 les intérêts matériels! ils n'ont que ces mots à la bouche. Les intérêts matériels de la révolution seront épargnés, on y consent, on s'y résigne; quant à ses intérêts moraux, anathème et proscription. Pour qui donc prend-on la France? Quel moyen de la gagner, de la posséder, que de l'humilier sans cesse I Puisqu'on met de côté les droits comme des chimères, la vérité comme un rêve, puisqu'on ne veut parler ni de raison ni de justice, et que nos hommes
1 Philip. II, 413.
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. i<3
d*Ëtat commencent par faire la satire de la nature humaine pour apprendre à la gouverner, discutons à leur manière. On ne mène les hommes que par les intérêts, dites-vous; Fhomme est avant tout apparemment un être intéressé. Je le nie, et, vous rendant épîgramme pour épigramme, je dis : L*homme est avant tout un être vain. Avez-vous songé à ce ressort puissant, à cet abime profond , la vanité nationale ?
Eenoncez, croyez-moi, à cette idée de dominer les esj^ts en salariant les consciences, et pour commander à Fopinion, d*acheter à un caiiain prix le droit de Tinsulter. Si vous faites sentir aux hommes dont vous garantissez le bien-être que vous les méprisez, vous irrîtez la vanité , et la vanité est vindicative. Il est de la prudence de paraître au moins tenir quelque compte , faire quelque estime de la pensée humaine. Le commandement ne peut être honorable si Tobéissance ne Test pas , et Ton ne règne pas avec sécurité sur ceux qu*on offense en même temps qu*on les paye.
Je sais l'exemple qu'on m*oppose : la France vient d*être possédée par le despotisme. On dit que le dernier maître méprisait Tespèce humaine ; et qui pourtant en a obtenu davantage? L*obéissance a été pour lui singulièrement productive. Maisd*abord est-il possible, est-il désirable de la faire valoir à sa manière? A tout ce qu*on prétend conclure de son exemple, à toutes les maximes qu*on voudrait induire de sa pratique, il y a une première réponse, et cette réponse est un seul mot : Sainte- Hélène.
Puis il a été en tout une exception. Pour des résultats extraordinaires, ses moyens Tétaient aussi. Sans dont»"
il ne négligeait pas les choses positives, il savait traiter avec les passions intéressées. Mais il avait d'antres ressources qui ne sont pas à Fusage de tout le inonde. Compte-t-on pour rien la gloire et la peur?
Soit art, soit génie, il s'était placé très-haut dans la pensée de tous. Une sorte de merveilleux Fentourait. Il était toujours au sommet d'un sentiment quelc(mque , de l'admiration , de la crainte, de la haine, du dévouement. Pour lui, point d'indifférents. Il dépassait tout, il passionnait tout; il était l'idée dominante ou le premier sentiment de chacun. Avec une telle position, quel devait être son pouvoir sur les amours-propres ! que lui manquait-il pour les séduire? Les réputations étsâeùt dans sa main , l'honneur était de lui plaire.
Aucun gouvernement ne peut retrouver les mêmes circonstances, aucun ne saurait se donner le même pouvoir. Tout se tient dsms la politique. U fallait être le vainqueur d'Austeriitz pour exiler l'auteur de Corinne,
On ne saurait donc conclure de ce qu'il a fait à ce qu'on pourrait faire. La complaisance d'hier ne j^éjuge pas celle d'aujourd'hui. On s'étonnera de rencmitrer, parmi ceux que l'on a crus vendus aux caprices du pouvoir , des cœurs incorruptibles. Ne parlons , puisqu'on le veut, que des passons intéressées; le conquérant de l'Europe leur offrait tout; il pouvait les opposer aux exigences de la vanité ; pour les unes et pour les autres , il était en fonds. Ma», aujourd'hui, si l'intérêt et la vanité ne sont pas d'accord , si on les met en lutte , qui des deux l'emportera? La balance peut pencher en faveur de la dernière. Et puis alors, sera-ce une duperie que de qpéeuler sur l'opinton puUiqae? Les placements en popo-
larité sont avantageux; Findépendance est en hausse. Xe paoYOîr n'est ni assez grand, ni assez terriWe pour qu'on n'ose pas se faire uiie existence hcws de la sphère où il domine, et Ton peut, à lui résister, trouver dans l'avenir des dédommagements que les geus bien avisés ne sauraient dédaigner. La politique ne peut donc (toute morale mise à part) s'appuyer sur le mépris des hommes. Tout cet art de la corruption, que- certains beaux esprits vantait, a le défaut d'être intempestif et à peu près impraticable. U finirait par compromettre ceux m^nes qu'il ne dégoûte pas.
Un seul parti reste donc à prendre, c'est de ménager les opinions , sinon par respeet pour l'esprit humain , du moins par égard pour la vanité humsdne. En conséquence , fl faut avoir soi-même des doctrines et se diriger par des principes , non par des expédients et des caprices , feire cesser enfin le trop long divorce entre la théorie de la politique et le métier du gouvernement.
Par un rare bonheur , cette théorie, telle que les meilleurs esprits s'accordent à la concevoir, n'est en opposition avec aucun des intérêts actuels ; l'application n'en peut nuire à personne dans ses prétentions légitimes. Au contraire , elle serait la garantie de toutes les situations sociales, le traité de paix entre toutes les paissions. Pourquoi donc hésiter? Ceux qui ont figuré bien ou mal dans nos troubles l'implorent , les uns comme une ré* compense, les autres comme une amnistie. Ceux qui n'ont point de passé l'invoquent parce qu'elle est vraie. Chose admirable I l'expérience, le repentir, la raison appellent le gouvernement des principes.
La génération qui avait immédiatement succédé aux
générations révolutionnaires avait vu tontes les vérités se défigurer et disparaitre, toutes les théories s'engloutir sous le flot des passions. Elle voyait surnager seuls des intérêts créés par les événements. Elle a pu croire qu'ils en étaient le résultat le plus certain et le seul produit durable. L'or et le pouvoir ont pu lui paraître un moment les seules réalités du monde, et prenant en pitié les illusions de l'intelligence enivrée d'elle-même , elle a pu se trouver accessible aux séductions du pouvoir absolu. Nous, au contraire, les spectateurs de sa grandeur et de sa chute , nous devons nous sentir incrédules aux promesses, aux prestiges de l'habileté et de la force. La destinée a détruit ces créations qui semblaient impérissables. Des œuvres d'un bras puissant, il ne reste que des souvenirs. Ce grand fait n'existe plus que dans la pensée , et nous nous retrouvons en présence des questions et des débats qui avaient paru comme jsupprimés par l'Empire. Les Français , il y a vingt ans , avaient vu les fortunes survivre aux idées; nous avons vu, nous, les idées survivre à des royaumes. Notre tendance est donc vers la justice et la vérité. Honneur aux gouvernements qui la suivront I
L*homme n'a que deux moyens de savoir ^ apprendre ou découvrir. Dans Fétat social , il se sert du premier beaucoup plus que du second ; mais s*il est isolé ^ dénué de tout secours étranger , il lui faut tout inventer , même ce que les autres savent. Pascal, sans livres et sans maîtres , eut besoin de génie pour s'élever à des connaissances qu'il suffît du simple bon sens pour acquérir. Il en est de la société comme des individus; à mesure que les générations se multiplient, elles grossissent l'héritage d'idées qu'elles se lèguent les unes aux autres. Gomme deux cercles en raison inverse, le domaine des choses à apprendre s'agrandit de tout ce que perd celui des choses à découvrir. Ainsi, plus le temps et l'esprit humain font de pas , plus augmente la somme des vérités connues; et bien qu'il y ait tous les jours plus de choses à connaître , les hommes sont appelés en plus grand nombre à savoir ; car il est plus aisé d'apprendre que d'inventer, comme il est plus facile d'écouter que de dire. Les vérités, ou , si l'on veut, les erreurs les plus neuves et les plus sublimes, deviennent des traditions; il ne
faut que peu de moments aux hommes d'une époque quelconque, pour parcourir tout le chemin que leurs devanciers ont mis des années à leur frayer : quelques heures de lecture leur révèlent le travail de tout un siècle. ^
Ceci est vrai par rapport à toutes le3 sciences et à la morale elle-même : ce ne sont pas seulement des notions de physique ou de géométrie que Ton se communique par la voie de l'enseignement, on enseigne les sentiments comme les idées ; on réduit en théorie ce qui semble échapper à toute théorie , les émotions de Tâme. Il y a des affections dont on convient , et que les hommes se transmettent et s'imposent les uns aux autres ; et comme il se rencontre de ces esprits qui ne penseraient point de leur temps , si fort heureusement l'on n'eût pensé avant eux, qui n'auraient point d'idées, si d'autres ne les eussent dispensés d'avance des frais de l'invention, il est aussi, du moins dans les vieilles sociétés, de ces âmes stériles qui n'ont que des impressions apprises , des penchants de commande et qui s'émeuvent par tradition.
C'est un fait remarquable , et souvent fâcheux que cet empire de l'esprit humain pris en masse sur les consciences individuelles. Bien des travers, bien des faussetés doivent être attribués à cette tendance des hommes à ériger en généralités les sentiments personnels, et, pour ainsi dire , à déterminer d'avance la formule de chacune de nos affections. Il s'ensuit que la nature, la portée, les symptômes, les avantages, les inconvénients de chaque sentiment sont des choses établies ; c'est une véritable isience qui se compose de résultats constatés, de solu-
tioDS connues, ^d'expériences toutes faites; et comme on peut rapprendre par la lecture ou la conversation , qui est une sorte d'enseignement , on peut aussi , ou plutôt on croit pouvoir connaître un sentiment avant même de l'avoir éprouvé, et calculer avec précision ce qu'il vaut de peine et de plaisir. La vie morale tout entière pourrait ainsi s'écrire d'avance comme une comédie ; aussi , beaucoup de gens, dans le monde, se content^t-ils d'apprendre et de répéter un rôle. Mais de cette connaissance anticipée, il résuite quelquefois que, devinant ce qui l'attend, et persuadé qu'il ne lui peut rien arriver que de prévu, l'homme est peu tenté de vérifier les faits et ne se soucie guère d'impressions qu'il connaît d'avance, rassasié sans avoir goûté, blasé sans avoir joui. Oa a vu dans cet état des nations entières.
Cette disposition n'est pas rare au siècle où nous sommes. Ceux qui en sont atteints, lassés avant le temps, dégoûtés par prévoyance, sont travaillés d'une secrète et vague inquiétude qui ressemble au regret; on dirait qu'ils pleurent les illusions qu'ils n'ont jamais eues. Pleins de dédain pour ce qui est , ils repoussent tout ce que le monde leur ordonne de penser ou de sentir , parce que cet ordre suffit pour leur faire regarder comme factice ce que peut-être, livrés à eux-mêmes, ils eussent senti et pensé tout naturellement. Doués de la faculté de découvrir, et dispensés de le faire par la société , qui s'est empressée de leur donner comme une leçon ce qu'ils auraient voulu reconnaître comme une vérité et constater eux-mêmes, ces esprits appelés à l'indépendance trouvent un tourment dans leur originalité même; ils rejettent avec dépit tout le fardeau des idées
acquises; et tourmentés à la fois du besoin et de Fim* puissance de sentir et de croire , ils aspirent à quelque chose de neuf, d'inconnu , qu'ils vont chercher au milieu des agitations de la foule ou du repos de* la solitude, dans les conciliabules des sociétés secrètes ou dans les déserts du Nouveau-Monde : disposition bizarre, qui, sur les débris des conventions sociales , conduit au mépris des hommes et au mépris de la vie , réunit souvent Finsensibilité et la douleur , donne à Fégoïsme même le ton de l'exaltation, et au dévouement un caractère de personnalité.
Cependant, comme elle repose sur une incrédulité raisonnée, elle entraîne presque toujours, dans celui qu'elle possède, le pouvoir de se juger. Aussi, grâce à cette faculté, qui, devenue moins rare, forme peut-être le trait distinctif du caractère de l'homme de ce siècle, cette disposition d'àme a-t-elle été reproduite dans plus d*un ouvrage par des auteurs qui paraissaient l'avoir ressentie : elle perce même dans des écrits où l'on s'attend peu à la rencontrer; mais elle domine surtout dans les romans.
Le poème diffère du roman , en ce que l'un peint et l'autre décrit. Tandis que le poète ne cherche qu'à rendre le langage, et, pour ainsi dire, l'extérieur des sentiments et des passions, le romancier ne parle des signes visibles que pour remonter à leurs sources , et développer le jeu des ressorts secrets qui nous font agir, parler, sentir même. Le poème peut, il est vrai, supposer souvent l'existence de tous ces faits cachés, mais comme un tableau , comme une statue supposent dans l'artiste la '>nnaissance de l'organisation anatomique des êtres qu'il
retrace. La poésie, ainsi que tous les arts d'imitation, ne reproduit ou ne doit reproduire que les effets; le roman explique les causes. Cependant comme il contient toujours une action plus ou moins développée, et qu'en cela il se rapproche du poème épique ou dramatique, on peut le regarder comme un genre mixte entre les ouvrages qui représentent et ceux qui expliquent ; c'est à la fois un livre d'imagination et de critique.
Aussi est-ce la branche de la littérature qui a le plus fiructifié depuis quelques années : les romans sont peutêtre les livres les plus vrais de l'époque; ce sont assurément les moins comparables. On ne pourrait, je crois, attribuer à aucun autre siècle les romans du nôtre; et si l'on veut y faire attention , l'on verra que le caractère qui y domine, et l'une des causes qui contribueraient le plus à les rendre presque inintelligibles pour d'autres que nous, est précisément cette exaltation de l'âme audessus de laquelle plane une puissance qui la juge sans la calmer, et la raconte sans la combattre.
Cependant tous les romans ne la reproduisent pas au même degré; elle règne surtout dans ceux qui sont destinés à faire connaître non pas tel ou tel caractère, non pas telle ou telle passion, mais ce désordre d'une âme inquiète et rêveuse, qui relègue Werther dans un village obscur de l'Allemagne, ou conduit René dans les forêts des Natchez. Cet état de l'âme est souvent incompleV>ti peu durable ; mais il n'est guère d'être sensibie et pensant à qui il soit entièrement inconnu. Il y a presque toujours dans la jeunesse de l'homme un moment où , pour emprunter l'expression d'un illustre écrivain, un grand ennui smsït le cœur. Cet ennui provient du dégoût ou du I. 11
besoin des passions ; il en éloigne et il y ramène. C'est rincertitude d'une àme qui ne sait ce qu'elle doit sentir, ce qu'elle doit choisir de la religion ou de la gloire y de Tamour ou de la mort.
Cette situation morale dure plus ou moins long-temps; il est rare que la légèreté humaine lui laisse prendre un grand développement, un caractère de permanence. Son premier effet est de nous séparer des autres : or, dans le temps où nous sommes, au sein d'un état social qui sait si bien exciter et satisfaire Tégoïsme, la délicatesse de nos habitudes, le besoin d'une vie facile ne nous permettent pas long-temps d'abandonner le monde, et nous y rappellent sans cesse, quelque esprit d*insurrection qui nous anime contre son autorité. Celui qui d*abord a ressenti trop douloureusement l'oppression de la société pour ne pas la fuir, aime bientôt mieux recommencer à souffrjr que rompre sans retour : il se résigne peu à peu, et bientôt la résignation même unit par lui devenir inutile ; un jour vient où les sujétions sociales ne lui coûtent plus ; soit raison, soit mobilité , il rentre dans les rangs qu'il avait désertés, et s'oubliant lui-même, cesse d'être de ceux qui se révoltent , pour se joindre à ceux qui oppriment. C'est le sort le plus commun : quelques-uns plus forts et moins sensés , chez qui le malaise se tourne en activité, se vengent des hommes et d'eux-mêmes, en tourmentant de toutes leurs forces leur existence et celle de tout ce qui les entoure; d'autres enfin, non moins constants, mais plus faibles, ne pouvant ni se soumettre ni se venger, passent du dégoût au désespoir, et se tuent par désœuvrement.
Parmi les romans destinés à faire connaître des si-
tnations de cette nature, deux sont en première ligne : Werther et René,
Ce qui frappe ie plus dans Werther, c'est la Tanîté; aussi n'est-ce pas seulement contre les idées et les sentiments vulgaires qu'il s'irrite, c'est contre les convenances étaUies, c'est contre cette hiérarchie sociale qui l'a sans cesse blessé. Le monde lui est insupportable , moins parce qu'il l'opprime que parce qu'il l'humilie. Nous n'avons point fait l'éloge de cette disposition d'hostilité et de révolte contre la société, mais nuHe part elle ne se montre avec plus de défeveur que dans Werther. Tout l'ouvrage décèle une insensibilité profonde, une sécheresse de eœur qui domine l'amour même, une aversion de la société qui s'exhale .en amères épigrammes, mais qui ressemble plus à de l'envie qu'à toute autre chose; enfin le seeptidsme railleur d'un ei^rît supérieur et dépravé, qui se refuse à croire de peur d'être dupe, et qui, pour éviter le préjugé , se dispense de la conviction. La civilisation multiplie ces caractères dont la perversité tout întellectodle s'allie avec une assez grande innocence de conduite. Tel est Werther; il souffre et ne touche pas; il meurt et n'est point pleuré.
Considéré indépendamment du talent admirable qui le plaee si haut, René est un ouvrage aussi profond et plus pur. Ces deux romans se ressentent des cfrconstances différentes dans lesquelles ils ont été composés. La conception de Werther, au milieu d'une société paisible et rangée , a quelque chose de séditieux; mais celle de René, qui porte l'évidente empreinte d'une époque de trouble et d'orage, s'excuse et s'explique par la date de sa nais- On peut, jusqu'à un certain point, permettre au
témoin d'un grand bouleversement politique, le découragement et rincrédulité ; en pareil cas , les hommes trèsforts ou très -passionnés peuvent seuls s*y soustraire. René n*est donc point un homme aigri comme Werther; il a peu souffert, il cherche à souffrir; son imagination seule Ta jeté hors des routes battues ; sa vanité n'est point vindicative , elle ne hait point, et l'on sent qu'il garde en lui de quoi reprendre aisément aux jouissances de la vie usuelle et même aux petites joies , aux petites émotions qu'elle prodigue. L'éclat, la gloire du monde, les triomphes d'junour-propre le séduiraient encore. H n'a pris aucun engagement avec lui-même, il reviendrait aisément, il changerait sans peine sa vanité sauvage contre une vanité civilisée ; il deviendrait presque un homme frivole ; car il n'a d'excessif que l'imagination ; c'est, pour emprunter l'expression commune, une tête montée; mais il est faible et mobile ; un rien peut le consoler et le distraire ; on est sûr qu'il ne se tuera pas.
A ces deux ouvrages on pourrait, je crois, comparer un roman de M. Foscolo, les Dernières Lettres de Jacopo Ortis. Ce roman est, pour l'action ou plutôt pour la situation , entièrement calqué sur celui de Werther. En cela , il n'a rien d'original ; mais il se distingue par la pensée morale qui l'a dicté. Le ressentiment que nourrit Werther contre l'ordre social , s'est soulevé dans le cœur d'Ortis contre l'ordre politique. Un traité, dont nous ne voulons point nommer les auteurs, a cédé l'État de Venise à l'Autriche. Le nouveau possesseur est venu ; il était le plus fort, il a trouvé soumission; on se tait, on applaudit ou l'on dénonce , et les citoyens se retirent. Ortis est nn citoyen, et c'est du sein de la retraité, c'est pendant
WERTHER,^ RENÉ, JACOPO ORTIS. i2B
que son nom se lit sur les tables de proscription, que Fauteur nous le représente déposant dans quelques lettres la confidence de ses derniers sentiments.
Mais si la religion ni la morale austère ne peuvent ap* prouver sa fin , il n*est pas odieux un seul moment. La haine qu'il porte à la société a commencé par Findignation ; Tinjustice des hommes envers leurs semblables excuse jusqu'à un certain point l'injustice de l'opprimé envers la Providence; et si Jacopo Ortis finit par s'abandonner à la croyance unique d'un absurde fatalisme, on pardonne cette grande erreur à celui qui a perdu tout à la fois celle qu'il aime et sa patrie : le poignard dont il se frappe a quelques droits à l'amnistie que les siècles ont accordée au poignard de Caton.
Ce trait seul distingue l'ouvrage italien des deux romans que nous avons cités. Ortis est dans une situation assez simple; ses sentiments surprennent peu ; aussi l'ouvrage est-il moins profond que Werther et que René ; mais en revanche il satisfait l'âme; il est moins pénible que Werther, moins vague que René. Le malheur d'Ortis est plus naturel et légitime mieux ses plaintes et sa faute. Il y a dans Wertàer plus d'esprit ^ dans René plus d'imagination , dans Ortis plus de morale.
Se résigner aux conditions de la société, quand même des vices et des travers seraient au nombre de ces conditions, est un devoir de bon sens; se résigner aux crimes et aux abus des gouvernements , est un acte de faiblesse. L'indignation rêveuse de Werther et de René conduit à l'inaction par le découragement; elle n'a jamais produit un bon citoyen. Le courroux philosophique d'un proscrit
ccHume Jaeopo Ortis peut Tentraîner au désespoir et le résoadre à la mort. G^est une faute, sans doute, mais l'exemple de cette faute n'énerve point les âmes, et provoque au contraire ces énei^qnes sympathies qui dcmnent à la patrie des vengeurs.
Que les amis da passé » que les partisans de Tusage se désolent, mais qu'ils se résignent, une inévitable révolution menace notre théâtre. La routine , c'est-à-dire la paresse d'esprit, la prévention, e' est-à-dire Finjustice pur anticipation, luttent encwe et s'efforcent de retarder le moment fatal et décisif; parmi les auteurs , parmi les acteurs et dans le public même , il y a des préjugés qui résistent, mais ils cédercmt; car dans tous il se manifeste un besoin de nouveauté, inconnu de ceux-là même qui réprouvât, et qui se trahit sans s'avouer. Qu'il paraisse une imagination indépendante et féconde , dont la puissance eorresp(mde à ce besoin et qui trouve en ^e-mteie les moyens de le satkMre; et les obstacles, les ornions , les habitudes ne pourront l'arrêter. Gomme elle aura deviné son temps, son temps se déclarera pour
* Cet article, inséré dans le Lycée français, t. V, est, je crois, un des premiers 06 Ton ait conseillé la tentative d'ane réforme théâtrale, sanft traduire Ifv Scblegel, et sans emprunter des idées aux critiques étrangers. J'ai cru aussi qu'on trouverait quelque intérêt dans ce jugement sur un ouvrage digne d'être plus connu , Théâtre, par M. le comte l.-R. de Gaîn-Montaignac' 4 vol. in-S®. ^aris, 1820.
elle. Elle révélera au public ce qu'il cherche sans le savoir, ce qu'il demande sans en convenir, et fera succéder à un vague instinct un enthousiasme motivé. Alors l'exemple une fois donné, tous le suivront; le chemin une fois ouvert, tous s'y précipiteront, et les idées nouvelles en fait d'art dramatique deviendront bientôt des idées reçues. C'est la marche ordinaire : toute invention ne tarde pas à devenir une convention; les découvertes font les sciences , et l'originalité crée des écoles.
Je sais qu'un tel changement est redouté de tous ceux auxquels il est commode de ne point toucher à leurs opinions et de les conserver telles qu'elles sont , comme une provision faite pour la vie et qu'il est inutile d'augmenter. Il se rencontre dans la république des lettres des esprits, comme dans la société, des hommes, dont l'ambition et l'activité sont bornées, et qui, satisfaits du fonds d'idées que leur ont acquis un peu de travail et d'industrie, n'ont plus d'autre envie que d'en jouir en paix, sans songer à sortir de cette médiocrité qui leur paraît dans son genre aussi précieuse pour la raison que pouvait l'être pour le bonheur celle qu'Horace a chantée. Ce sont, que l'on me pardonne l'expression, des esprits retirés qui ne produisent et n'acquièrent plus. Mais ils ont cela de remarquable , qu'ils ne peuvent souffrir que d'autres fassent fortune. Lorsqu'une intelligence active et puissante, étendant au loin ses spéculations, ajoute à ses ressources naturelles des trésors acquis, ils lui reprochent la richesse d'imagination comme du superflu, et l'abondance des pensées comme du faste. Ils s'unissent pour la i*etenir dans ce rang modeste, dans cette situation sans éclat que la nature leur a imposée
comme leur condition , et qu'ils se flattent d'avoir préférée par choix, donnant ainsi pour une preuve de leur sagesse la marque de leur impuissance.
On peut voir s'il n'en est pas ainsi, s'il n'est pas vrai que, toutes les fois qu'il naît un écrivain créateur, les écrivains ordinaires se hâtent, en blâmant son essor, d'en accuser l'audace et d'en rabaisser la difQculté. a II est trop aisé, s'écrient-ils, lorsqu'on s'affranchit ainsi de toutes les règles , de se distinguer de la foule. La merveille et le vrat mérite, c'est de porter avec grâce la chaîne dont nous nous sommes chargés; c'est de fournir avec succès la carrière étroite où nous nous sommes renfermés. Mais que si nous voulions secouer les entraves du goût, dépasser les bornes de la raison, nous atteindrions sans peine une égale renommée , et nous produirions d'aussi grands effets. »
Ayez-en donc , madame , et voyons cette affaire ,
disait la brillante Gélimène à la prude Arsinoé, qui lui reprochait ses succès ; et c'est aussi la seule réponse que le génie puisse faire à cette pruderie de l'esprit , qui lui reproche ses conquêtes, et qui feint de dédaigner ce qu'eue envie.
Les plaintes, les censures , les mépris ne peuvent rien contre les grands talents : ils se font jour à travers les nuages du préjugé ; la prévention elle-onéme est forcée de les reconnaître , et s'incline éblouie de leur lumière. Ils commencent par rencontrer des critiques, et produisent bientôt des imitateurs; ils violent une règle établie, et presque aussitôt, par leur exemple, ils en consacrent une nouvelle. Naguère on les repoussait comme des novateurs,
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tout à rheure on va les suivre comme des modèles. La même servilité d'esprit , qui les a combattus dès leurs premiers pas , se traloera dans peu sur leurs traces , et c'est en leur nom qu'elle proscrira les essais nouveaux et les tentatives à venir. La supériorité intellectuelle, qu'on la nomme talent, raison, génie, comme on le voudra, exerce sur les hommes un empire si naturel et si Intime, que, dans quelque sphère qu'elle se montre, elle assemble en peu de temps à sa suite des sujets ou des adeptes, des admirateurs ou des copistes. Ses conceptions ne tardent pas à faire loi, et son autorité demeure en vigueur, jusqu'à ce qu'une autorité nouvelle se fonde à un titre égal et nouveau. En général, ce qu'on a appelé les vicissitudes des choses humaines n'est que le renouvellement successif du pouvoir dans tous les ordres ; ou bien encore, le progrès des idées parmi les hommes.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet; mais je me fie au lecteur , et il m'en saura gré. Qu'il me sufQse d'avoir indiqué le fait général, dont je ne veux aujourd'hui lui donner la preuve que dans une application particulière. Je veux me placer dans un champ fort étroit, celui du théâtre. C'est là l'empire dont j'entreprends de signaler les vicissitudes ; c'est le seul dont je prétende être le Montesquieu, et que je dénonce de nouveau comme menacé d'une révolution prochaine. J'exhorte dùûc tous les amis de la stabilité à se réunir pour conserver ce qui existe, car je les avertis qu'ils sont en péril. L'ancien régime du royaume dramatique est ébranlé, l'esprit révolutionnaire y fermente. L'insurrection approche. Intérêts moraux, intérêts matériels , tout est compromis , je les ^ préviens : car les auteurs de la vieille école ne peuvent se
RÉVOLUTION DU THÉÂTRE. m
dissimuler que le jour où leurs principes sur Tart seraient abandonnés , la révolution qui s'opérerait dans la théorie se ferait ressentir à la recette; et que^ si Topinion dramatique changeait de direction et de favoris, le caissier du Théâtre-Français pourrait bien changer de créanciers.
Il faut prouver mes prédictions : c'est à cela seul que je me crois astreint, et non à discuter s'il est bon que la révolution se fasse ou ne se fasse pas. Sans examiner si elle est juste, je vois qu'elle est nécessaire, c'est assez; je n'ai pas besoin de m'en inquiéter davantage ; car j'ai d'ailleurs la certitude que, fort différente en cela de quelques autres révolutions, elle respectera tous les droits acquis et ne nuira qu'aux abus. Les grandes légitimités, comme celles de Corneille ou de Racine, demeureront intactes, et la spoliation n'atteindra que quelques usurpateurs dont je veux taire les noms ; car on doit des égards au malheur, même lorsqu'il est mérité ; je ne veux point me faire délateur, et je n'ai pas envie de dresser moi-même d'avance des tables de proscription.
Maintenant ma conscience est tranquille, je puis développer sans scrupule les symptômes de la crise qui s'annonce ; et, s'il arrive des malheurs, j'espère que, suivant une méthode assez usitée, on ne m'accusera pas de les avoir provoqués, pour les avoir prévus.
Le signe principal du mouvement qui se prépare est, à mon sens, le dégoût marqué du public pour tous les ouvrages conçus et exécutés dans les règles. Il semble que tous les anciens moyens de l'émouvoir aient perdu leur efficacité. En vain cherche-t-on à les renouveler en les d^isant avec soin, en les engageant dans de nouvdles combinaisons; il les reconnaît et s'ennuie. En vain
change-t-on les noms, les costumes, les décorations; il retrouve les mêmes situations dans d'autres lieux: et les mêmes personnages «sous d'autres habits. Bien ne le trompe^ rien n'échappe à sa pénétration ni à son dédain. Il y a même de certains effets de théâtre tellement usés qu'il a fallu y renoncer tout à fait, témoin les suicides des jeunes princesses et les récits des confidents. Évidemment il faut inventer pour remuer ce public difficile et blasé : on ne peut plus fermer les yeux sur cette triste nécessité; et si l'on ne veut pas s'exposer à le voir, par une grande et volontaire insurrection, consommer à lui seul la révolution qu'on redoute, et, désertant audacieusement la vieille constitution du Théâtre-Français, aller chercher, à quelque extrémité de Paris , un empire illégitime, mais mieux approprié à ses besoins nouveaux , l'empire du mélodrame , il faut que les grands esprits osent entreprendre eux-mêmes cette révolution qu'autrement ils seraient contraints à subir ; il faut qu'ils s'étudient à former habilement une intime alliance entre la tradition sacrée qui domine la scène classique et l'esprit nouveau qui menace de l'envahir. Craignons le mélodrame comme un pouvoir de fait; efforçons-nous de maintenir, s'il se peut, le fait là où est le droit, et de prévenir une désunion aussi fatale à l'ordre qu'à la liberté, c'est-à-dire, pour rentrer dans le langage du sujet, au bon goût qu'à l'imagination.
Qu'a-t-on besoin d'attendre *de nouvelles preuves du danger que je signale? A-t-on oublié ce qui s'est passé depuis plusieurs années? L'ingrat public n'a tenu aucun compte durable à la plupart des auteurs de la dignité du langage, de la rigoureuse observation des bienséances de
notre scène et des unités matérielles. Dès le premier abord, il les a rejetées, ou s'est contenté de leur accorder un succès court et modique. Si Ton recherche quels sont les ouvrages qui ont obtenu un notable succès, et parmi ceux-ci quels sont les passages qui leur ont particulièrement attiré la faveur du parterre , on trouvera , j'en ai peur, ^ue ce sont précisément les pièces qui sortaient jusqu'à un certain point du genre ordinaire des tragédies françaises, et dans celles-là les scènes ou les personnages qui se recommandaient par quelque chose d'étrange ou d'inusité. Mettons à part, je le répète, les ouvrages de génie, parce que dans ceux-ci les formes classiques n'ont pas été subies , mais choisies et presque inventées par l'auteur même; mais rappelons-nous ces tragédies régulières, qui ont eu dans leur temps un succès complet et quelquefois une véritable vogue ; qu'il y en a peu qui soient aujourd'hui goûtées et applaudies I qu'il y en a peu qui, si elles étaient aujourd'hui données pour la première fois, produisissent un effet général et profond I On a remarqué que les reprises réussissent faiblement, et l'on s'est étonné de voir la renommée de certains ouvrages vantés autrefois pâlir et disparaître à cette nouvelle épreuve. Ne serait-ce pas une suite de cette aversion du public actuel pour les combinaisons surannées de nos tragédies, qui ressemblent pour la plupart à des variations du même air? Je ne sais pas beaucoup de nos ouvrages secondaires qui jouissent à présent de quelque faveur, à moins qu'un grand acteur, qui lui-même est une exception à toutes les règles , et dont le talent est à lui seul une innovation éclatante, ne leur ait donné ce dont il est si richement doué, l'originalité et le naturel. Talma l. 12
est la représentation vivante de ce qui manque au plus grand nombre de nos tragédies. Même dans celles qui passent pour bonnes, il y a quelque chose d'énervé qui ne prend plus sur les esprits. La répétition des mêmes moyens y toujours suivis des mêmes effets, leur donne à toutes une fastidieuse ressemblance; et de là, les deux grands défauts de notre scène, le factice et le commun. A mesure que le nombre des ouvrages grossit, que les copies s'accumulent sur les copies et s'éloignent des modèles, l'insipidité fait des progrès, et l'ennui présent s'augmente de tout l'ennui passé. Lorsqu'après un long intervalle on' remet au théâtre des pièces qui, lors de leur première apparition , n'étaient encore que des secondes ou des troisièmes copies, comme elles ont été depuis imitées à plusieurs reprises, le public, qui confond les temps, qui n'a point la complaisance ou la justice de se reporter à l'époque où elles ont été composées, les relègue au rang de celles qui leur ont succédé, et dont il est déjà las, sans songer que, précisément parce qu'elles sont moins récentes, elles sont un peu plus neuves que les tragédies contemporaines.
Si des reprises nous passons aux nouveautés , que sont devenues tant de tragédies arrangées suivant toutes les convenances de la scène qui sont les mêmes pour toutes , et contre les convenances du sujet qui sont différentes pour chacune, ces tragédies si conformes aux règles et si infidèles à la vérité , dénuées d'invention dans les ressorts , de vie dans les caractères , de couleur dans le style , et qui cependant ne blessent ni la bienséance ni le bon goût , qui sont même conduites avec art , pensées avec justesse, écrites avec élégance? Depuis le
RÉVOLUnON DU THEATRE. 135
commencement de ce siècle, trois ouvrages seulement ont obtenu et mérité un accueil distingué , les Templiers , les Fépres siciliennes et Marie Stuari. A ^elle cause attribuer Phonorable exception que le public a faite en leur faveur, sinon à ce qu'elles présentent elles-mêmes d'exceptions aux usages de notre théâtre ? Le fait n'est pas contestable à l'égard de Marie Stuart, Ce qu'on admire de vérité tant dans le caractère que dans l'action des personnages , est déjà une dérogation à toutes les lois qui régiss^t notre scène; et malgré le talent que je me plais à reconnaître dans l'auteur de Marie Stuart y c'est sans contredit, et lui-même il le déclare , à la force et à la vérité native de la conception originale qu'il doit une grande partie de son succès. Quant aux Templiers ^ cette pièce , quoique timidement faite , a certainement marqué par tout ce qu'elle a offert d'inaccoutumé sur notre théâtre ; et peut-être serait-il aisé de montrer que les défauts reprochés à ce bel ouvrage ont leur source dans la soumission trop scrupuleuse de l'auteur au despotique des règles, soumission qui ne lui a pas permis d'entrer franchement dans son sujet, ni de reproduire tout entier l'événement qu'il voulait peindre. Quoi qu'il en soit , ce qui a ravi nos suffrages c'est l'idée heureuse et neuve de nous attacher par l'intérêt d'une situation pur^nent historique ; car la situation l'est tout à fait , si les mœurs et le langage ne le sont pas.
Une semblable observation , et plus frappante encore , s'applique aux Vêpres siciliennes. Si l'on n'y trouvait que cette facilité de style, cette chaleur de sentiment, cette verve d'une poésie facile, ce langage entraînant et pur, et dont l'auteur se sert, pour emprunter l'expression de
Fénelon, comme dun vêtement; certes, le mérite serait grand encore : aujourd'hui surtout que dans le style rélégance est si commune et Timagination si rare. Ce serait toujours un cliarme que d'entendre de beaux vers y et il serait toujours permis de dire que les Muses de Sicile n avaient encore rien chanté de si grand *. Mais il faut reconnaître dans les Vêpres un mérite plus sérieux, des beautés plus fortes, des traits et des physionomies presque entières d'une vérité peu commune dans nos tragédies, des événements présentés avec ce caractère imprévu et brusque que le liasard donne toiyours aux réalités, et que les poètes tragiques donnent si rarement à leurs fictions. Je citerai le personnage de Montfort, le plus complet, le plus naturel et par conséquent le plus critiqué de tous ceux de la pièce : Finconséquence de sa conduite , ses fougues de colère et de générosité, de violence et de tendresse, sa paresse dans le pouvoir , son sommeil dans le péril , son imprévoyance qu'expliquent à la fois son courage et sa vanité sont autant de brillantes fautes qui signalaient alors les guerriers de notre pays, et dont on assure que la tradition n'est pas encore perdue. On peut citer encore plusieurs des actions de Procida , telles que le meurtre inopiné de Gaston , et surtout cette admirable scène de conjurés, qui, déjà si vive et si éloquente en ellemême, a cela de remarquable qu'elle a lieu dans le palais même de ceux contre qui l'on complote, circonstance singulière, comme il s'en trouve des milliers dans l'histoire, et particulièrement dans ces œuvres bizarres et irrégulières qu'on appelle des conspirations. En revanche,
^ Sicelides Muss , etc.
si noDS Youlions relever les défauts de l'ouvrage, nous pourrions les imputer en grande partie à la réserve excessive de Fauteur , qui n'a pas non plus osé pousser ses idées jusqu'au bout , ni se fier à son imagination et à l'histoire plus qu'aux leçons de l'art et aux règles de la scène. Ainsi , il ne s'est pas senti la hardiesse de faire de Lorédan le mari d'Amélie ; ce qui eût , dans le sujet et le pays donnés, rendu bien plus directe et bien plus terrible la jalousie entre le vainqueur et le vaincu , entre un conquérant français et un mari italien.
On peut examiner ainsi tel ouvrage qu'on voudra de ceux qui ont été récemm^t représentés ; on reconnaîtra, je crois, que, soit que blasés par la jouissance continue des beautés régulières , nous ayons contracté le besoin d'émotions plus vives et moins communes, soit qu'au contraire cette révolution qui s'est opérée, qui s'opère encore dans nos idées et dans nos mœurs, en nous faisant considérer les choses humaines sous un nouveau point de vue, nous rende nécessaire un nouveau système dramatique qui nous les représente comme nous les voyons, il est de fait que les anciennes formes de nos tragédies ne nous suffisent plus, et que le poignard de la Melpc^ mène française est émoussé. La préférence même que nous accordons à de certains ouvrages , à de certaines scènes qui n'attiraient autrefois qu'une médiocre attention , qui étaient à peine comprises , notre répugnance pour ces intrigues d'amour , pour tous ces moyens de théâtre qui déparent même quelques-uns de nos chefsd'œuvre, notre froideur peut-être excessive aux tragédies que la passion seule anime, l'enthousiasme que nous inspire tout acteur qui donne à son jeu du naturel et de
la proftmdeur so»t autant d'indices àe la direction que Vivent prendre désormais les portes dramatiques , s'ils veul^t marquer dans leur tempe et durer après eux. Certes, je ne leur conseille , je ne leur demande point l'extrême lib^é des théâtres étrangers, ce mépris de toute vraisemblance, qui nuit à la clarté et à l'effet de l'acticm tïiéÂtrale comme au développement et à la vivacité des sentiments. Je ne leur (Kmseille , je ne leur demande pas cette imitation servile de la réalité, qui ne craint point d'allier dans le même ouvrage, de rapprocher dans la même scène la pompe et la grossièreté, les bouff(mnmés et les déclamations. Mais je conseille et demande cette lil>erté intelligente qui ne se fait point scarupule d'étendre les clauses de la ccmvention sur laquelle repose tout art dramatique, qui transpwte sur le théâtre les hcMumes tels qu'ils sont avec leurs faiblesses , leurs incohérences et leurs in^alités, qui ne mutile pas enfin les événements , et leur cons^ve , non pas une minutieuse fidélité dans les détails , mais la vérité histofique, c'est-à-dire ce caractère d'effets composés ù& la volonté et des circonstances, du eonsdl et du hasard, caractère bien connu de quiconque a considéré les affaires de ce monde ailleurs que dans les livres. Voilà le genre de beautés que je souhaite à nos tragédies futures, et qui, pour se r^contrer rarement chez nos grands maîtres, ne leur sont pourtant pas inconnues ; voilà le genre d'altération qu'il est désirable, qu'il est instant de faire éprouver à la régularité forcée de la tragédie classique. C'est dans la marche de l'intrigue , c'est dans la peinture des individus et dans le ^n du dialogue qu'il faut innovar plutôt que dans la
constniction, en quelque sorte matérielle, de la tragédie. Les changements trop fréquents de décorations , la multitude excessive des personnages et la prolongation démesurée de Faction, sont autant de violences faites à Fillusion théâtrale , déjà si peu respectée ; et Ton ne doit recourir à ces moyens d'exception qu'avec une extrême réserve , et lorsque la nature du sujet l'exige impérieusement.
Des considérations semblables paraissent avoir firappé et conduit même plus loin que moi l'auteur d'un ouvrage qiii a donné lieu aux précédentes réflexions , et qui me semble mériter tout l'intérêt des lecteurs éclairés. M. le comte de Gain-Montaignac , dont l'amitié et les lettres déplorent encore la perte prématurée, avait reçu profondément la grande impression qu'ont dû laisser dans toutes les âmes élevées et sensibles les événements de notre âge. Cette impression avait réagi sur toutes ses opîni(ms comme sur toutes ses facultés : à ses yeux , tous les objets, les choses réelles comme les ouvrages de l'art, avaient pris un nouvel aspect. Il était un de ces hommes qui , placés Jiux époques de passage où la société et l'esprit humain s^siblent se renouveler, appartiennent à l'âge qui s'enfuit en même temps qu'à l'âge qui s'avance , et s'agitent entre un passé qui les retient encore et un avenir qui les entraîne. Cette situation d'esprit n'est point rai'C de nos jours ; et si les événements lui laissaient le temps de s'observer et de s'exprimer elle-même, j'ai l'idée que nous lui devrions toute une littérature foriement caractérisée , très-différente de celle des gens de lettres de profession, et qui serait beaucoup mieux ooitendue dans le monde que dans tes aoadânîes.
C'est à cette littérature qu'appartient le théâtre de M. de Gain. Si le cadre et la forme de ses drames sont empruntés de TAngleterre et de F Allemagne , toutefois on sent y en les lisant , que la pensée qui Ta déterminé pour ce genre y Ta contraint en quelque sorte de le choisir» et résultait encore plus de sa nature que de son goût. Il n'a pas adopté son système dramatique par une fantaisie littéraire, mais comme le seul qui lui permît de représenter^ les choses ainsi .qu'il les avait vues, et les hommes tels qu'il les avait observés. Je vais le laisser parler lui-même^ il rendra mieux que je ne le pourrais faire sa pensée et la mienne : o Familiarisés avec des révolutions terribles, sans » cesse renaissantes, qui de françaises deviennent euro- » péennes, et près de3quelles les guerres civiles dont Cor- D neille fut le témoin ne sont que des jeux d'enfants, quelle D émotion et quelle étude irions-nous chercher au théâtre » tel qu'il existe? que peuvent maintenant nous appren- » dre des poèmes écrits dans un langage conventionnel, » nous offrant des personnages qui portent plus souvent » un masque habilement colorié qu'une figure vivante?... » Nous avons besoin désormais d'un art plus simple, plu^ D près de la nature et de la vérité. On ne pourra plus com- » mander notre intérêt qu'en nous montrant les hommes » qui ont influé sur lesort des peuples, tels qu'ils ont été » en effet, en les faisant agir et parler comme nous sentons n qu'ils ont dû agir et parler. Il faudra nous montrer à D découvert les petites causes des grands événements , la » variété prodigieuse des physionomies, le mélange de » bon et de mauvais qui se trouve dans tous les hommes, » l'inconséquence des caractères les plus décidés, et quel- ]» quefois aussi la suite des plusMvoles dans de certaines
» occasions; enfin, la nature humaine en son vrai point D de vue, en sachant faire un choix propre à frapper, à » émouvoir, à instruire, ce qui, toujours et partout, est » l'art du poète et son vrai but. Ne cessons jamais d'ad- » mirer Corneille et Racine comme de beaux génies qu'il » ne faut point prétendre égaler ; mais en relisant tou- D jours leurs poèmes immortels, si nous voulons encore
> une scène, convenons que le système tragique dans le- A quel ils ont excellé a perdu de sa force et ne se prête
D plus à nos besoins Le principe constitutif d'un art
B est immuable sans doute; mais les formes extérieures, B qui servent à l'application de ce principe, varient sans B cesse selon les temps et les lieux, b
On sent que les tragédies de M. le comte de Gain ne peuvent être appréciées avec justice, si l'on ne consent à se placer dans le système dramatique qu'il avait choisi. Il s'était soumis à deux responsabilités indépendantes Tune de l'autre , celle de sa théorie et celle de ses œuvres : de là deux questions que nous tiendrons distinctes; et s'il devient nécessaii*e d'ouvrir une discussion réglée , nous prions les contradicteurs de vouloir bien s'inscrire séparément contre son discours préliminaire et contre ses tragédies.
a Vieillis par une longue et dure expérience, il nous est B devenu impossible d'être intéressés par des ouvrages B qui ne reposeraient que sur un idéal convenu ; et le lan- B gage magnifiquement vague de la tragédie en vers, sa
> froide pompe et ses narrations épiques ont usé en France B tout leur effet. » Ces mots solit le résumé des principes de M. de Gain sur l'art du théâtre. Nous nous contentons de les rappeler, sans les appuyer ni les contre-
dire, et en faisant seulement nos réserves en faveur de la poésie 9 qui nous parait très -digne de rester la langue de la tragédie, pourvu qu'elle daigne varier ses tons.
Voilà donc les lecteurs et les critiques bien avertis : ils savent qu'ils ont affaire à des tragédies historiques , à des tragédies en prose, et dont Fauteur a beaucoup moins pris pour modèle le dialogue de Phèdre ou de Zaïre que le dialogue d'Eucrate et de Sylla. Lors même qu'elles seraient moins recommandables par leur mérite dramatique, il faudrait toujours y remarquer un sentiment de la vérité morale, qui n'exagère ni le mal ni le bien dans les personnages historiques ou supposés, qui tient compte à chacun de ses intentions et de ses motifs, qui n'accuse point les opinions des fautes des hommes, ni le cœur des hommes du vice des opinions , qui sait enfin reconnaître que , comme toutes les causes ont leur part de vérité, tous les caractères ont leur part de vertu. Ce discernement, cette Justice a manqué à bien des écrivains distingués, quelquefois à des littératures et à des époques tout entières. Et cependant elle est presque aussi nécessaire dans la composition des ouvrages d'esprit que dans la pratique de la vie ; rien ne la remplace pour ceux qui la connaissent ; il n'y a point pour eux d'intelligence possible avec ces esprits incomplets qui ne voient qu'à moitié, qui ne pénètrent qu'à demi, avec ces esprits étroits qui méconnaissent toujours. La prévention corrompt en effet les plus rares qualités : par elle , la richesse d'imagination , la vigueur de raisonnement ne sont plus que des moyens de parer l'imposture, d'aiguiser le mensonge, d'armer enfin de spécieux pré- ^xtes tous ces pr^ugés du vulgaire qui deviennent in-
domptables dès qu'ils se croient autorisés. Aujourd'hui surtout que des changements de tout genre ^ si multipliés et si divers, nous ont fait un devoir en même temps qu'un besoin de Fimpartialité, il faut dire à ceux qui exk sont dépourvus : a Gardez-vous d'^itreprendre de retracer la conduite et les sentiments des hommes; vous ne les verriez point tels qu'il faut nous les montrer. Vos pein* tures seraient forcées ou inexactes; vous falsifieriez vos modèles. Gardez-vous surtout de la peinture d'histoire : incapables de vous transporter dans les temps et dann les lieux ) vous ne sauriez comprendre ni reproduire des mœurs, des opinions, un langage qui ne sont point les vôtres; vous représenteriez ce qui n'est pas, ce qui ne fut jamais. Vous perpétueriez ces contre-sens trop longtemps soufferts sur notre scène; vos personnages seraient infidèles à leur nom, ils mentiraient à leur pays, ils contredh*aient leur siècle , et l'art de l'imitation par excellence deviendrait dans vos mains l'art du travestissement. »
M. de Gain n'a point mérité ces reproches : il s'est attaché à présenter tous les objets sous leurs véritables couleurs; il s'est fait une loi de conserver à toutes les opinions comme à tous les sentiments leur bonne foi, souvent même leur innocence , quelquefois leur charme. Je prendrai pour exemple une de ses pièces, dont le sujet est tel que ses propres affections et les principes de sa ' vie entière auraient pu facilement obscurcir de quelques préventions sa clairvoyante équité : ce sujet est la mort de Charles P'. Ne croyez pas qu'il ait eu la maladresse d'accumuler aveuglément sur ce prince tous les genres de supériorités et de vertus, pour ne jeter sur ses adver-
saires et ses juges qu'un vemîs uniforme d'envie, de haine et de bratalité. Il n a point imaginé que Tintérèt de son héros malheureux lui donnât le droit de refuser à ses persécuteurs toute grandeur et tout enthousiasme. Cet ouvrage, comme tous ceux du recueil, est écrit dans un grand esprit 'de justice; et si quelquefois Fauteur s'est mépris sur la vérité, c'est peutrêtre pour avoir trop compliqué les ressorts qui font agir ses personnages , et non pour les avoir, au gré d'une observation superficielle, façonnés sur les modèles convenus que nos auteurs copient éternellement, et qui n'ont jamais eu d'originaux. Le théâtre de M. de Gain se compose de ti'ois ouvrages : Charles-Quint à Saint-Just, Charles /*' et la Conjuration des adolescents; le plus remarquable est sans, contredit le premier. Le sujet, dont la conception est heureuse et neuve , était particulièrement favorable au talent de l'auteur, plus habile, ce me semble, à lire dans le cœur des hommes qu'à représenter leurs actions , à leur prêter des sentiments qu'à leur supposer une conduite. Il semble en effet que, trop occupé de l'impossibilité de donner jamais ses pièces à la scène, il ait cherché presque uniquement dans la tragédie une occasion d'exposer et de développer d'une manière saillante une observation sur un caractère ou sur une situation historiques, et qu'il ait plus songé à la rendre frappante pour la réflexion que sensible aux regards. Telle doit cependant être la pensée d'une tragédie ; il faut qu'elle soit visible , pour ainsi dire , qu'elle puisse se personnifier entièrement, qu'elle perde sa forme abstraite, pour devenir tour à tour Œdipe ou Phèdre , Eoxane ou Vendôme.
Nous nous attacherons donc de préférence à la tragédie de Charles-Quint y comme devant donner une idée Juste et favorable à la fois de la manière de M. de Gain. On y yerra comment, en profitant d*une simple donnée historique, il a su s'en rendre maître, deviner ce que les auteurs nous taisent d'après ce qu'ils nous racontent; et, par une induction ingénieuse etiéconde , recréer tout un ordre de faits qui, supposés pour la plupart, ont presque tous l'air de la vérité. Quels sont en effet les fondements de sa pièce? quelques lignes de Strada et un dialogue de Fénelon.
On sait qu'après les fatigues et les prospérités d'un long règne, lassé d'une des vies les plus agitées et les plus glorieuses que monarque ait menée, le rival et le vainqueur de François !•', l'ennemi et le protecteur de la réforme naissante, l'effroi et l'appui du trône pontifical, celui dont les drapeaux avaient flotté dans trois parties du monde, l'empereur Charles -Quint, abandonnant le sceptre des Césars aux mains de son frère, et déposant sur la tète de son fils la couronne d'Espagne, des Pays- Bas et des Indes, alla ensevelir sa vieillesse , sa gloire , son génie, et peut-être ses remords, dans le monastère de Saint-Just, habité par les Hiéronymites , et situé sur les frontières de Castille et de Portugal. Tout est mystère dans ce singulier événement : les motifs de la résolution de Pempereur, les particularités de sa retraite ont donné lieu à des conjectures opposées, à des récits contradictoires, toujours étranges, souvent merveilleux. M. de Gain a su profiter de cette obscurité pour établir un système, dans lequel il a fait habilement rentrer quelques-uns des détails anecdotiques que des traditions di- I. is
verses ont eonserrés ; et, sans sMnquiéter des objeetionSy il a entrepris de représenter à sa manière , et dans un même tableau, Feutrée, le séjour et la mort de Charles- Quint à Saint-Just. Un tel sujet, qui, eomme on le voit, embrasse plus d'une année, ne comportait pas une action très-animée; mais précisément parce qu'il se réduit à l'histoire des sentiments d'un homme extraordinaire dans une position extraordinaire, il offrait une riche matière au talent de l'observation. Charles-Quint, du reste, n'est pas une tragédie dans le sens ordinaire du mot, puisqu'il y manque une intrigue; c'est, dans une forme damatique, le développement d'un fait moral.
La pièce est précédée d'un prologue, qui se passe dans la vallée de Just d'IEstramadure, près du monastère des Hiéronymites. A côté de leur église s'élève un pavillon nouvellement bâti, et qui domine la vallée. L'architecte qui a dirigé la construction de ce pavillon, destiné à servir de retraite au plus puissant monarque des deux mondes, annonce sa prochaine arrivée à un vieil hidalgo, qui n'ose croire que ce soit là le séjour du général sous lequel il a si longtemps servi. Cependant les habitants de la vallée arrivent en foule; ils précèdent Tempereur qui paraît bientôt, suivi de ses deux sœurs, les reines douairières de France et de Hongrie. Tous les Espagnols s'agenouillent; il les relève avec empressement, en se flattant qu'il fait un acte d'humilité. Les religieux sortent du couvent pour le recevoir ; et en leur présence , avec un sentiment sincère sans doute, et qu'il croit profond et religieux, il implore la miséricorde céleste. Presqu'en même temps, il aperçoit Thidalgo, le reconnaît pour un vieu^ guerrier, et le nomme chevalier de Saint-Jacques.
S'approchait enauite de ses sœurs, il leur montre le liea de sa retraite, le beau paysage qui s'étend sous ses yeux ; et, après quelques mots de tendresse et de piétii, aprèi avoir brièvement recommandé à ceux qui furent set su'* Jeto la fidélité à leur ancien {>ieu et à leur nouveau mal^ trCy il monte les degrés du portail, et /abandonrw à cehd cftà donne le repos et tes empires.
Le premier acte se passe dans la salle principale de Tappartement de Charles, à Saint- Just. Il est seul : ce sont ses premiers moments de retraite et de tranquillité. Le» fleurs de son jardin, la vue de ta fenêtre, le chant éloigné des religieux, tout le calme et lui platt; son olsi*veté même est un bonheur totit nouveau ; et c'est confusément, qu'à travers sa joie, qui semble désintéressée, il laisse percer la joie moins pure de se voir délivré d'un roi de France, dont la rivalité lui pèse, et d'un fils dont l'ambition l'inquiète. Les religieux, leur prieur, Tuniano, ce mécanicien qui, selon l'histoire, partagea sa retraite, tous se ressentent de la douce disposition de son àme. Pour la dernière fois il veut réunir à sa table les hidalgos du voisinage, et, en attendant, il sort avec le prieur pour visiter l'établissement. Pendant ce temps, un jeune novice, le frère Paul, reste seul; et jeté dans \m^ cloître par la volonté de ses parents, il maudit ce séjour, où d'autres se réfugient, et regrette, sans le connaître, ce monde que d'autres abandonnent. Bientôt toute la noblesse du canton se présente, et, en attendant l'em^* reur, admire la simplicité de l'asile choisi par le premier des grands d'Espagne. Charles reparait; il les accueille et les complimente avec cette bienveillance altière que donne la vie du trône; il les interroge avec cet intérêt aifeeté
d*un homme qui ii*a pas oublié que ses questions sont des faveurs, et pour qui les réponses ne sont guère que des révérences. La porte s*ouvre; on annonce que le repas est prêt; l'empereur sort le premier, en s'appuyant sur don Gomez, le chevaliende Saint-Jacques. Tous suivent alors sans distinction de rang.
UN HIDALGO, à son voisin avant de sortir.
Auriez-vous cru, seigneur, qu'il fût si facile de paraître et de demeurer devant un roi?