LE PREMIER HIDALGO
Charles-Quint est un grand prince. (Ils sortent.)
Au commencement du second acte, Tempereur est dans son jardin. Un assez long temps s*est écoulé depuis son arrivée dans son dernier asile. Il s'occupe avec Turriano d'un automate, auquel ils se sont efforcés d'imprimer un mouvement rapide et divers qui simule la vie. L'empereur est moins serein : sa philosophie, devenue plus amère, se trahit en plaintes sceptiques sur les sciences humaines, en réflexions tristes sur la brièveté de ■la vie et de la fortune. Il regarde ses fleurs ; il respire les parfums exhalés par lès citronniers voisins; il veut aller chercher dans une promenade le calme que lui donnaient naguère un air frais et pur et la vue d'une campagne riante, il sort; mais, tout en déclamant sur le néant des grandeurs et le charme des champs , il dit à Turriano : « Je me sens bien , ma tête est libre , je serais encore capable de faire le jeune homme, je présiderais un con-
Ml. »
Turriano , resté seul , voit arriver Inès , jeune villageoise, qui lui apporte des liens que Charles-Quint a demandés pour ses fleurs. Elle raconte qu^un voyageur est venu le matin s'adresser à elle pour obtenir une entrevue de l'empereur, et qu'elle n'a pu lui refuser de se charger de sa demande. C'est Alonzo d'Ërcilla , c'est un guerrier, c'est un poète; il revient de la conquête du Nouveau-Monde, et il l'a chantée; il voudrait baiser la main de son ancien maître. Turriano permet à Inès de le faire venir. Cependant Charles est de retour; l'air, la verdure, le soleil, tout a trompé son espérance; l'air lui pèse, le ciel le brûle, 1^ vallée de Just est insipide et monotone ; il s'étonne qu'elle ait jamais pu lui plaire. La vallée de Just commence à paraître bien étroite au monarque voyageur, que les Espagnols appellent encore le Chevalier errant. Turriano lui annonce un étranger; l'empereur s'impatiente, et lui reproche avec humeur la facilité avec laquelle il admet tous les importuns. Au nom d'Ercilla, 11 s'apaise; et dès qu'il l'aperçoit, flatté de la visite empressée de l'un des conquérants de l'empire du soleil, il le reçoit avec une bienveillance caressante, il le comble de louanges, il lui demande le récit de ses exploits. Ercilla lui parle de ses vers; les chants du Camoëns l'ont enflammé d'une noble jalousie ; il voudrait donner à la gloire espagnole la seule chose qu'elle puisse envier à la gloire poitugaise, un poème. L'empereur lui fait réciter des vers du Camoëns, et, peu sensible à leur harmonie, il n'y aperçoit que des erreurs politiques, et critique un poète en homme d'État. £i*cilla s'anime à son tour , il ose se citer auprès du Camoëns, et dans un récit brillant il raconte à Charles com-
ment il a conçu, comment ii a composé son poèmci tantôt dans les camps espagnols et sous les flèches dn cacique indien , tantôt sur le sommet embrasé de ces m<Hits du Nouveau-Monde, où le cri du condor se mêle au bruit du tonnerre. De retour en Europe, il y Yient chercher d'autres dangers, une autre gldre; il yeut lier dans te même épopée k conquête du Nouveau-llfonâe aux trkHfn» phes de sa yiellle patrie; il yeut chanter Philij^pe et te yictoire de Saint-Quentin
CHARLES
Vous avez très-mal choisi... Qu'a produit cette bataille de Saint- Qoentin? Philippe a-t-il su marcher sur Paris? Philippe sait-il qu'on n'achève que par la vitesse ce qu'on a conçu dans la lenteur?... Non, Philippe ne le sait pas... Guise ne vient-il pas de reprendre Calais par où la France est vulnérable?... Et qu'importe qu'ensuite le fnaréchal de Termes ait été pris?... Tout se balance... C'est en vain que Pfaîïippe se fal^ue. Qu'il renonce à abaisser la France, puisque Charles-Quint, empereur, ne l'a pas pu; et peut-être moi-même me suis-je abusé...
Je vois trop d'ailleurs ce que Philippe prépare à l'Espagne ; il est patient, il sait se taire, dissimuler, cela est bon^ mais il ne sait ni agir ni parler. Voqs a-t-il dit un mot, à vous, Ercilla?... Philippe étouffera le génie de l'Espagnol ; et quand un prince méconnaît des services tels que les vôtres, bientôt il n'est plus servi que par intérêt ou par crainte... (4 Turriano.) Mais je l'avais prévu, l'orage s'avance, je le sens, il me pénètre, il me brûle, et le ciel est en feu. {Il a lève,) Chevalier, il faut nous quitter. Charles ne peut maintenant donner à un homme tel que vous autre chose que l'assurance de sa haute estime... Mais allez trouver Ferdinand ; malgré moi , il est empereur ; peut-être, mieux que Philippe, saura-t-il apprécier votre zèle et vos mérites. (Le tonnerre gronde.) Au reste, don Alonzo, vous entendez là-haut le maître, le vrai maître, le seul qui tienne compte de tout... Adieu, chevalier.
Au troisième acte , Charles , encore plus fatigué de la retraite, ne ydt plus d'autre moyen de remédier à Tamui de la solitude que d'en aggrayer te rigueur< Dégoûté de
RÉyC».UTiON DU. THÉÂTRE. 454
la mécanique, il congédie asse^ durement Turriano, en lui annonçant ia résolution où il est de s'enfermer dans une cellule, et de mener la même vie que les religieux. Tout à coup le frère Paul entre, et vient le supplier d'obtenir pour lui la liberté de quitter le courent et la robe de noYice. Cet épisode , dont Tldée est empruntée d'un dialogue de Fénelon, est heureusement développé. Vainement Charles s'elforce^t^il de détourna da son dessein le jeune homme, qu'un impérieux besoin deconnaitfe ap« pelle dans le monde; et lui-même, qui ne conçoit plus qu'on puisse désirer le monde, puisqu'il l'a quitté, s'étonne de la facilité avec laquelle te prieur qui survient donne au jeune Paul l'espoir d'une liberté, que Dieu défend de refuser à ceux que sa grâce û'a point touchés. Ainsi , dit Charles, lorsque Paul s'est retiré ,
Ainsi, pour le guérir, vous l'envoyez au sein des tentations?
LE PRIEUR
Ce triste remède peut seul éteindre des désirs insensés, nourris dans la contrainte.
CHARLES
Il fallait doDiptar cette humeur rebelle.
LB PRIEUR
L'expérienC'O aoqiÉÎse dans le malheur profitera seule à oétte àœe blessée.
CHARLES
11 ne faut rien céder à notre lâcheté.
LE PRIEUR
Jamais à la nôtre , quelquefois à celle de not frères.
CHARLES
Eh bien 1 puisque aussi aisément , prieur, vous consentez à perdra tio religieux, peut-être serez-vous heureux d'en acquérir un autre:
LE PRIEUR
Si sa vocation parait sincère.
CHARLES
£lle Test , mon père.
LE PRIEUR
Et ce religieux, sire?
CHARLES
Est devant vos yeux.
LE PRIEUR
Vous, sirel
CHARLES
Moi-même... Que veut dire ce silence? N'osez-vous ou ne voulezvous pas me parler?
LE PRIEUR
Je prie le ciel de me guider et de m'instruire.
CHARLES
Douteriez-vous , quand j'affirme?
LE PRIEUR
L'homme souvent est sincère dans son erreur.
CHARLES
L'homme, l'homme l... J'ai résolu, je vous -le répète, prieur, de prendre place parmi vos religieux.
LE PRIEUR
Serait-ce un ordre que Votre Majesté signifie?
CHARLES
C'est ma volonté que je déclare.
Et la fin de cette scène remarquable est une sorte de confession , que Charles interrompt souvent par des retours de hauteur, par des souvenirs de royauté. C'est après ces humbles aveux d*un monarque, qui gémît également de son règne et de sa retraite , qui prend Tennui pour du repentir, et croit, en accusant le passé, s'absoudre des mouvements secrets d'un cœur dans lequel le regret du trùne se confond avec le besoin du cloître; que le prieur, réunissant tous ses religieux, leur adresse une touchante exhortation sur la douceur de la vie monastique, sur sa puissance à calmer les orages d'une âme en;
core soulevée par Terreur, et tout écumante de passions. Il dit, et rassemblée se lève et marche vers réglisè, où Charles et le frère Paul entrent ensemble et les derniers. Mais au bout de quelque temps , ce sacrifice mSme ne suffît plus aux agitations d*une conscience d'empereur. Au quatrième acte, son appartement tendu de noir annonce le projet d'une expiation nouvelle. Une plus véhémente indignation contre les choses de ce monde et les jeux de la politique,^ un désir plus pressant d'abaissement et de mortification, semblent s'être emparés de lui. Ses paroles confuses décèlent tour à tour et le mépris de sa grandeur passée, dont il se fait un droit d'insulter à celle de Philippe, et le besoin d'humilier davantage ce front chargé de tant de couronnes, comme pour se venger de la fortune, qui n'a jamais su le contenter. Enfin , on lui annonce l'archevêque de Tolède, qu'il a fait demander, espérant trouver en lui un conseiller plus pénétrant que le bon prieur , peu habitué à traiter avec les scrupules compliqués d*un pénitent couronné.
Vous, Garranza {dit-il à V archevêque) j le inonde et la cour vous sont connus : vous saurez m'interroger sur les pièges que la grandeur tend aux rois... Garranza, il est malaisé de se convertir et d'incliner son cœur... Mais à Madrid, que dit-on?
CARRANZA.
Le retour du roi y est attendu.
CHARLES
Et jusqu'à ce fortuné retour, toutes les pensées sont vers la Flandre. . . Monsieur Tarcbevéque, nous sommes seuls, déposez toute crainte... Comment règne Philippe?
CARRANZA.
On obéit au moindre signe de sa volonté.
CHARLES
L'Inquisition ne le fait-elle pas trembler autant qu'il fait tremble' sa cour?
GÀRRANZA.
Il montre un grand respect pour la religion et pour le Saint-Office.
Et, lorsqu^après d'autres questions toutes relatives à la politique, il apprend que, pour obtenir la paix avec le pape, il faut que le duc d*Albe se rende à Romet qu'il aille aux pieds du Saint-Père demander pardon pour le roi d*Espagne, il interrompt le prélat, et s*éerie :
Le pardon de ce que Paul a été Tagresseur... honte l...
(À l'archevêque, qui promène autour de lui des regards de surprise.) Cet appareil vous étonne, Garranza? bientôt vous en saurez la causd... Ht tie fut bien coupable, et vous m'aiderez dans les réparation» qoe je TOUX offrir... Mais je souffre... prétez-moi votre appui. {Larche^ véque soutient l'empereur et l'aide à s' asseoir.) Vous voyez mon état..* Il est misérable... Que les noms de chef, de mettre, de roi sont ridlcoles, appliqués à un être qui change , qui vieillit et qoi OMurt 1... O Garranza l qu'est-ce que Tbomme?
Et c'est, après cette brusque transition de la politique à la religion qu'il fait, avec beaucoup d'éloquence, l'histoire de sa conversion. Dans ce moment le prieur entre ; l'empereur lui demande de réunir sur-le-champ tous les frères dans le chœur.
IiB VHIBUR.
L'ordre d'une communauté permet-il , sire , qae pour flaUei' le déiir inquiet d'un seul homme... ?
CHARLES
D'un seul homme! (Avec humeur.) II est toujours instant de prier pour soi , et surtout pour autrui.
Le prieur obéit ; la porte du fond s'ouvre et laisse voir l'église, où , sur la demande de Charles-Quint , on eélèlire avec pompe cette étrange et funèbre cérémonie, dans laquelle une âme exaltée et blasée tout ensemble ei^érait
trouver 9 avec une émotion inconnue qui rompît son ennui, une expiation sans exemple qui calmât ses terreurs. Vain projet I Celui qui descend vivant dans le cercueil n'y trouve pas le repos.
Après cet essai de la mqrt, l'empereur, dont le trouble augmente, et dont la raison s*a^iblit, est saisi d'une fièvre menaçante. La maladie s'aggrave de moments en moments ; une grande agitation règne dans le monastère : on annonce que Charles, qui sent sa un prochaine, et qui vient de remplir tous ses devoirs de chrétien , désire contempler de ses derniers regards et le ciel et l'église. On l'apporte en effet dans le lieu de la scène, dont une fenêtre donne sur la campagne, et dont la porte s'ouvre sur la chapelle du couvent. On voit autour de son lit l'archevêque de Tolède, le prieur à la tête de ses religieux; Turriano, qui , vingt fois repoussé , n'a point quitté celui dont il avait juré de partager la retraite ; le frère Paul , dont les fers viennent enfin d'être brisés; don Gomez , le vieux chevalier de Saint-Jacques , qui ne veut pas que i empereur Charles - Quint achève sa vie entouré seulement de moines , sans un soldat pour incliner son épée devant lui. Cependant, livré à toutes les puissances qui s'emparent de l'âme d'un mourant, et viennent réclamer, pour ainsi dire, leur part d'une vie qu'elles ont maîtrisée tour à tour, Charles confesse ses fautes, il en commande la réparation dans ce monde, il en implore le pardon dans l'autre. La fièvre redouble; il délire, ou plutôt tous ses souvenirs, se pressant en foule, se disputent son esprit. Au milieu des prières des religieux placés dans le chœur, il s'écrie :
Abdiquer 1 . . . abdiquer I . . .
LE PRIEUR
Sire, pouvez-vous suivre les prières? répondez à ma voix. CHARLES , après un long silence!
Mon père, je le sens, je touche à mon heure dernière... (À V archevêque.) Donnez-moi votre main. {Il fait signe à Paul de s'approcher.) Renoncez au monde , Paul , votre salut est À Saint- Just. (À don Gomez.) La croix que vous portez doit vous être un signe d'humilité et non •d'orgueil:.. Ma force s'éteint... mes yeux se troublent... Demeurez en moi , aimable Sauveur, afin que je demeure en vous. *