‹ Critiques & études littéraires ou passé et présent (volume 2)Chapitre 5 sur 15 · QUI CONVIENT A LA FRANCE · texte numérisé non relu

QUI CONVIENT A LA FRANCE

Depuis la Restauration , nos affaires intérieures ont exclusivement attiré Tattention publique. La nature et la conduite des différents partis, leurs vœux et leurs efforts , leurs succès et leurs revers ont captivé seuls les esprits , et la politique domestique nous a distraits de la politique étrangère. Il semblait qu*il a'existàt pour la France que la France même, et bien qu'à aucune époque TEurope n'ait été sans influence sur nos destinées , nous avons tenu peu de compte de l'Europe ; c'est à notre gouvernement seul que nous avons su gré du bien, ou demandé raison du mal qui nous était fait. C'est un des caractères de notre nation que la préoccupation d'elle-même. De tout temps nous avons vécu dans une ignorance in-

' Ce fragment est du très-petit nombre des articles politiques que j'ai cru pouvoir conserver. Il ma paru qu'au milieu des pensées et, si l'on veut, des illusions que la probabilité de la guerre d'Espagne, en 1823, inspirait à tout le parti libéral, il contenait quelques idées qui, en tout temps, ont leur vérité et peuvent trouver leur application

souciante de ce qui se passait hors de chez nous. Uascendant que de tout temps nous avons exercé sur le reste du continent par notre littérature, par nos mœurs, et naguère par nos armes, nous rendait indifférents, dédaigneux même envers des peuples imitateurs ou soumis. Dans ces dernières années, cruellement abandonnés par la fortune, nous aurions pensé nous faire injure, et manquer à notre rôle de nation opprimée , si nous eussions considéré de sang-froid et avec impartialité notre position et nocintérèts à regard des diverses puissances étrangères. L'unique attitude d'un peuple outragé nous semblait la haine , son unique intérêt, la vengeance. Nous n'avions pas assez de calme pour faine un choix parmi les nations, pour distinguer celles qui pouvaient être essentiellement et toujours nos ennemies, de celles que de passagères circonstances, qu'un juste ressentiment ou une ambition ulcérée avait un moment armées contre nous, mais que des circonstances permanentes, comme leur économie intérieure ou leur politique naturelle, devaient tôt ou tard rapprocher de la France.

Le temps a marché ; il a désarmé l'orgueil , apaisé les ressentiments, dissipé les préventions. LeS événements, en se développant , ont mis au jour la vraie situation des peuples; et l'attention nationale a franchi les frontières. L'opinl(m publique a reconnu que l'Europe, que le monde est son domaine ; et dès lors elle est devenue plus sévère, plus clairvoyante, plus animée , pour tout ce qui touche la politique étrangère. Depuis quelque temps surtout , le cercle de ses spéculations s'est beaucoup agrandi. Nous avons tous reconnu que les questions intérieures qui nous

absorbent et nous divisent sont des questions eu rois

péennes, qui viennent se confondre et se résumer en une seule, celle de la guerre d'Espagne.

Dans cette question, en effet, il semble que la politique de la France gît tout entière. Du parti que Ton prendra dépend le choix de nos alliances , la direction de notre commerce, la forme même et la durée de nos institution!^. La paix ou la guerre avec l'Espagne appartiennent à deux systèmes divers en tout , opposés dans leur but comme dan4Ptirs moyens. La guerre serait le complément du système généralement suivi , bien qu'avec incertitude et non sans interruption, depuis la restauration de I8f5; la paix serait le signal et le premier pas du système que, selon nous, on aurait dû suivre.

Il faut remonter à quelques idées générales.

Les guerres et les alliances sont déterminées par des motifs divers. Dans les temps ordinaires (et Tusage est d'entendre sous ce nom le siècle qui a précédé la révolution] , ces motifs sont purement accidentels ; Jamais ils ne sont impérieux, essentiels, décisifs du sort des empires et des nations. Sans accuser la frivolité des gouvernements modernes, sans croire qu'une tasse de thé renversée ait, p*la disgrâce de lady Mariborough , amené la paix d'Utrecht, sans admettre pleinement que la vanité de la maîtresse de Louis XV, flattée d'un billet de Marie- Thérèse, ait seule décidé la désastreuse guerre de 1756; il est vrai de dire que les raisons qui , dans les derniers temps de l'ancienne Europe, ont séparé ou rapproché les États, n'ont pas toujours été d'une importance réelle pour les sujets , ni même pour les rois. L'ambition de la couronne, l'ennui d'un prince qui cherche une distraction ^ans la guerre , ou son orgueil qui a besoin de victoires ,

la vanité d'un ministre qui désire attacher son nom à une campagne ou à une paix glorieuse, Foisiveté ou la prévention nationale qui demande un divertissement ou une vengeance; voilà les causes qui, pour Tordinaire, ont fÎBdt prendre ou quitter les armes. Les guerres les plus raisonnables, et qui semblent avoir des motifs sinon fondés , du moins sérieux , sont encore celles qu'un intérêt commercial a fait entreprendre. Les gouvernements ont paru jaloux du bien public, lorsqu'ils ont prodi^ Tor ou le sang des peuples , soit pour la conservation^'une lie perdue à mille lieues en mer, soit pour racquisition de quelque monopole ruineux , soit enfin pour le maintien de quelques lois prohibitives qui dis^pensent Tindustrie de progrès , et enrichissent un petit nombre de fabricants au préjudice de la masse des consommateurs. Quelquefois enfin , et surtout entre les gouvernements absolus , la simple parenté des maisons régnantes , ou de vagues considérations prises dans quelque théorie de la prétendue balance de l'Europe, ont forcé des peuples à s'entre-tuer sans haine, ou à s'embrasser sans amitié. Le caprice, le hasard ou le préjugé ont dicté les actes , noué les relations , créé les Intérêts dont J^'ensemble incohérent constitue le Droit public. Aimi , presque toujours , la politique étrangère est demeurée purement âr* bi traire. Telle a été nommément celle de la France depuis Louis XIV.

Mais dans ces temps extraordinaires où la société se divise contre elle-même, où des opinions nouvelles soulèvent et rallient la multitude, et traînent à leur suite, avec de nouveaux besoins, des intérêts nouveaux ; alors qu'il se prépare ou s'opère des révolutions dans les

croyances , dans les lois , dans le gouvernement des peuples, la politique extérîeure passe sous Tempire d'une règle , et cesse d*être livrée aux accidents et au bon plaisir. Les opérations n'en sont plus déterminées que par un intérêt de conservation, c'est-à-dire par la nécessité. C'est alors au nom et au profit de Tune des opinions belligérantes que se forment ou se rompent les alliances. La guerre alors n'est que l'effet et l'expression de la division des esprits , comme la paix n'est qu'un témoignage de l'accord des principes. La fantaisie des gouvernements , le désir de la gloire , le goût du superflu , l'appât du gain ne sont plus les mobiles de la diplomatie; c'est l'état intérieur, l'état moral des sociétés qui commande leurs relations au dehors. Les gouvernements despotiques, comme les gouvernements limités, ceux qui tiennent pour l'ordre existant, comme ceux qui se sont livrés aux nouveautés, trouvent dans leur propre constitution, dans l'esprit qui les anime , la loi de leur politique extérieure. L'Europe, le monde parfois, n'est plus divisé en nations, mais en partis, et la guerre générale prend les caractères de la guerre civile.

A de pareilles époques, la conduite diplomatique de chaque puissance est d'avance toute tracée. U suffit de connaître à laquelle des opinions en crédit elle appartient, pour prévoir quelle conduite elle doit tenir, comme à la conduite qu'elle suit on peut deviner quelle opinion a droit de la réclamer. Car si l'une est contraire à l'autre, si la politique d'un gouvernement marche dans ua sens inverse de sa propre constitution, ou de l'état moral de la société qu'il représente , cette contradiction décèle ou la plus absurde des méprises, ou la plus perfide des duplicités.

De telles époques ne sont pas inconnues à Thistoire. Ainsi vers le milieu du xvir siècle , lorsque toutes les communions protestantes, représentées par les petits États réformés, prétendirent à repraidre leur rang parmi les puissances de la république européenne , on les vit se coaliser sous la bannière de Findépendance. La foi était l'opinion de ce temps-là ; elle décida de la guerre et de la paix. C'est au nom de la foi, c'est dans l'intérêt commun de la Réforme que du fond du nord descendit dans l'Allemagne le héros de cette grande époque. La guerre de traite ans fut une guerre de croyance, et Gustave-Adolphe mourut pour l'esprit de son siècle.

La France alors donna un exemple de cette politique contradictoire qui compte peu les opinions et commet tout à la force et à l'adresse. Le puissant ministre qui gouvernait le royaume et le roi ne craignit point de soutenir au dehors la Suède et les ligues protestantes, tandis qu'au dedans il comprimait les restes du parti huguenot. Il y avait injustice , il y avait inconséquence dans cette conduite; mais en même temps c'était une faute, et sans aucun doute la monarchie l'a expiée plus tard. Nous n'hésitons pas à dire avec M. de Bonald que Richelieu par cette double marche compromit son propre ouvrage, et que tandis qu'il s'appliquait avec tant d'acharnement à fortifier dans toute sa vigueur le principe monarchique, il fut impmdent de favoriser la cause de l'indépendance, en soutenant les états populaires et les religions populaires * . La conduite de la France au congrès de Westphalie acheva l'erreur de Richelieu, puisque ce fut le

* Voyez l'ouvrage où M. de Bonald compare et préfère le traité de Campo-Formio à celui de Westphalie, t. IV de ses OËuvres y p. 398.

congrès de Weatphalie qui commença Fébranlement de Fanden système européen , en assurant à la démocratie un rang parmi les puissances légitimes , et qui comtkua {Européen révolution générale ^ Il donna en effet , nous le répétons aussi 9 nous, mais à sa gloire, ildonna, dans le Droit des gens, la prmiière charte de la liberté .de penser.

Nul n*en saurait douter, nous s<»nmes témoins d*une semblable époque : phts encore qu*au temps de Ridieiieu et de Gustave , les puissances se classent par opinions , et TËurope a revu la guerre de trente ans. ]>epuis traite années le sort de la révolution française a été livré au jeu des batailles. Depuis trente années, selon Texpression d'un grand ministre, ce sont des opirnom qui s'arment. Elles combattent, les unes pour défendre, les autres po«r conquérir. Là, on veut sauver Taneien régime; ici, fcmder l'ordre nouveau. Point de bataille qui ne bâte ou m retarde le triomphe d'une idée. La guerre n'est que ie jugement de Dieu entre les principes.

Telle est aujonrdui la fmrce des choses, et un smil homme a pu la détourner un moment. Seul il a pu éroquer à lui les forces populaires et substituer les besoins de sa gloire aux nécessités du temps. Seul il a été assez fort pour balancer son siècle. Et cependant il a fallu que dans les deux tiers de sa carrière II ralliât les intérêts de sa renommée aux intérêts généraux ; il a fallu qu'il usurpât les droits de la révolution pour disposer de ses ressources , qu'il mit son pouvoir sous la protection de la cause nationale , qu'il arborât ses aigles sur le drapeau

* Icl.,ibid., p. 399et*03.

tricolore. A mesure que son empire est devenu plus personnel , son empire s'est ébranlé; peu à peu la révolution s'est retirée de lui ; resté seul , il est tombé.

Après lui, les événements ont repris leur cours naturel; les mêmes opinions, les mêmes partis, les mêmes causes se sont retrouvés en présence. Quelle était Topinîon , le parti , la cause de la France? Poser cette question, c'est demander en même temps quelle devait être ia. politique extérieure, d'après le principe que la politique d'un État, comme puissance européenne, est fixée par sa situation intérieure, dont sa constitution doit être l'expression fidèle. Quelle était la situation intérieure, la constitution politique de la France? Était-ce l'ancien régîme ou l'ordre nouveau? La France appartenait-elle à la cause du passé ou à la cause du siècle?

Ainsi nous sommes ramenés à la question fondamentale, dominante et pour ainsi dire unique, qui fait la matière du débat des partis parmi nous; et cette question, dans cette occasion comme dans aucune autre, nous n'avons point prétendu l'éviter.

Au moment de la restauration, comme à celui où nous écrivons, la constitution de la France n'était pas l'ancien régime. Par ce fait seul , la France était donc enchaînée à la cause des idées nouvelles. La famille royale i^ait re^ montée au trône de ses pères, il est vrai, mais avec elle n'était point revenue l'ancienne monarchie. La restauration ne devait pas être , elle n'était pas la victoire de Tancien régime; c*étaient les idées nouvelles, c'étaient les nouveaux intérêts qui avaient obtenu des garanties. Quelque effort qu'on ait fait pour dénaturer l'origine de la Charte, il est vrai que la Charte avait été faite pou^

la révolution : car sans la révolution, on peut affirmer que la Gliarte n'eût pas existé. Qu'on ne dise donc point , que la révolution venait d'être vaincue. Qui l'eût vaincue? Ce n'était point le roi ; il en reconnaissait les droits. Ce n'était pas non plus la coalition ; elle n'avait vaincu que l'empire, et nous venons de le voir, l'empire et la révolution avaient fait divorce. Bien plus, les^ souverains, pour le vaincre, avaient eu recours aux idées et aux sentiments de liberté : l'insurrection de l'Espagne ^ celle de la Prusse , celle de quelques-uns des petits peuples de l'Allemagne appartiennent certainement à la révolution; car elles contiennent, et déjà plus d'un exemple l'a prouvé, le germe de mort du pouvoir absolu. ^

Si la restauration ne fut pas, du moins dans ses caractères apparents, la défaite de la révolution, si la France lui dut de redevenir constitutionnelle, rîen de plus simple que de déterminer la politique naturelle de la France depuis la restauration. En effet, les premiers alliés dun État constitutionnel sont les États constitutionnels comme lui. C'est une vérité que saisirait la raison d'un enfant.

Cette vérité obtint cependant peu d'influence dans les conseils; et peut-être dans ces premiers jours faut-il excuser les ministres de l'avoir négligée. Tout alors était difficile, tout était confondu; gouvernement et nation ignoraient leur rôle ; des revers inouïs, des souffrances bumiliantes ne permettaient pas à la nation d'être juste et clairvoyante envers ses récents ennemis ; et le gouvernement ne rencontrait déjà que trop d'embarras et de dangers, sans risquer encore , en quêtant dans les rangs étrangers des amis peu sûrs, de s'attirer des adversaires décidés. Nous étions trop faibles pour trouver des alliés.

trop irrités pour en chercher. Parmi nos voisins d*aillenrs» les seuls qui connussent des institutions comparables aux nôtres , étaient les Pays-Bas et l'Angleterre. Les Pays- Bas, sans liberté réelle et de plus sans pouvoir, ne se présentaient à nous que comme un démembrement de notre territoire; une défiance réciproque était le seul lien entre leur gouvernement et le nôtre. Quant à l'Angleterre, tant de causes puissantes nous séparaient, que les meilleurs amis du pays, que les plus zélés partisans des principes constitutionnels eussent alors déconseillé toute alliance avec le seul gouvernement qui fût conforme à ces principes.

Par une étrange et fatale circonstance, il s'en âdlait que la Grande-Bretagne, malgré sa constitution, nous apparût comme liée à la cause de la liberté. Car pour nous cette cause se rattache à celle de la révolution, que la Grande-Bretagne avait obstinément poursuivie. Les raisons de cette inimitié étaient nombreuses. Souvenonsnous d'abord qu'à la naissance de nos troubles les Anglais avalait une injure à venger. L'ancien r^ime avait commis la faute dans son intérêt, car c'en était une dans l'intérêt monarchique, de seconder l'insurrection américaine : leur gouvernement prit sa revanche par une semblable contradiction, en combattant la révolution française. Tout d'ailleurs dans cette conduite ne fut pas ressentiment ou jalousie. La révolution française tendait à la liberté, et l'exemple de la liberté n'est pas à craindre pour l'Angleterre libre; mais elle visait aussi à l'égalité, et le spectacle de l'égalité pouvait alarmer l'Angleterre aristocratique. La constitution anglaise, avec tout son mérite, est un ancien régime, et, comme tdle, elle redou-

tait une révolution qui déclarait la guerre au passé. Ces inquiétudes cependant étaient fort exagérées. En 8*y livrant, le gouvernement britannique présumait trop peu de lui-même et semblait s*accuser de quelque vice secret qui le rendit accessible à la contagion de Tesprit de réforme. — Et de quoi donc servirait-il d'avoir devancé le reste de l'Europe dans la carrière de la liberté constitutionnelle, si rainé des gouvernements libres devait trembler, comme une monarchie du continent, à Faspect d*un peuple qui renouvelle ses institutions? — Quoi . qu'il en soit, l'alarme fut partagée par 1^. ministère anglais. Il existe un témoignage mémorable de cette malveillante défiance qui saisit alors tout le parti des torys, dans les écrits amers et véhéments du célèbre Edmond Burke. C'est lui qui sonna contre la France le tocsin de l'aristocratie anglaise. Par malheur son opinion fut celle de M. Pitt; c*est dire assez qu'elle domina l'Angleterre. Voilà comment, pendant vingt ans, cette puissance prit à sa solde tous les gouvernements absolus, et soudoya tous les rois contre notre révolution , représentée pour elle soit par la Convention, soit par un seul homme. Elle soutint avec acharnement cette longue guerre en tous lieux, par tous les moyens, sous tous les prétextes, accusant tantôt la liberté française d'aspirer à la monarchie univei'selle, tantôt Tempire français de méditer la révolution du monde.

Deux peuples, qui s'étaient tant combattus et tant calomniés , ne pouvaient ne pas se méconnaître. Pour eux le jour de la paix ne pouvait être celui de la réconciliation ; la haine qui les divisait avait toute la vivacité de l'esprit de parti; et le temps seul devait dissiper les nuages qui les

cachaient l'un à l'autre. Ainsi donc il était d*une part bien difScile de pressentir, dès le principe , tous les avantages d'un rapprochement entre les deux gouvernements; et de l'autre, c'eût été une tentative téméraire et dangereuse pour un ministère qui aurait prévu ces avantages, que d'essayer de les faire comprendre aux deux nations, et de populariser, au delà comme en deçà du Détroit^ une si nouvelle alliance.

Une circonstance particulière ajourna même pour un temps toute possibilité de raccommodement. Lors de la première restauration , tandis que la firoideur hautaine de l'Angleterre vint aigrir encore , pour un peuple généreux , l'amertume de ses maux, un monarque du Nord, par la douceur de ses manières, par la modération de son langage , obtint une sorte de faveur parmi les Français facilement séduits par la puissance unie à la bonne grâce. Au prix de quelques discours qui ne furent pas sans noblesse^ . de quelques actions qui ne furent pas sans générosité; l'empereur Alexandre parut un moment le protecteur de la justice et du malheur, le seul qui connût les devoirs du plus fort. Entre les hauts-alliés qui nous inspiraient une défiance égale, un moment l'opinion de la France inclina vers celui qui devait un jour devenir le plus ardent promoteur de la Sainte-Alliance.

Il faut être juste : cette difficulté n'arrêta pas les plénipotentiaires français au congrès de Vienne en 1814. Nous savons avec certitude que Thomme d*état qui dirigeait alors notre diplomatie , frappé de l'attitude menaçante de la Russie, malgré les douces paroles de son maître, osa n<^gocier entre les puissances de l'ouest de l'Europe jttne alliance dont la France et T Angleterre étaient

l'àme. Malheurrascment les éyénements intérieurs de notre pays éventèrent cette liabile combinaison, et le 20 mars réunit âe nouveau tous les gouvernements contre leur premier ennemi. A la seconde restauration , le ministre qui avait conçu ce projet de défense de rOccident contre rOrienty ne tarda pas à porter la peine de sa prévoyance. Nommé par le roi président du conseil^ toutes ses démarches furent paralysées, toute son influence annulée par le ressoitiment et la contradiction de la Russie, qui ne lui pardonnait point le traité secret de Vienne. Vainement ehereha-t-il à se ménager d'autres appuis : les divisions, les nuances s'étaient efibcées entre les puissances ; il fut impossible de les oj^oser les unes aux autres; un intéré|. trop pressant les unissait, celui de profiter de leur victoire. Le caractère des deux principaux représentants de la Grande-Bretagne ne permit pas d*espérer d'elle une diversion utile. Les lords Gastlereagh et Wellington étaient loin de sentir qu'il eût été habile et certainement honorable pour leur patrie de prendre un rôle à part, et de ne point se confondre parmi les persécuteurs de notre gloire. Au contraire la Russie, conservant la magnanimité du langage, fit espérer des adoucissements aux rigueurs de l'Europe victorieuse, si la conduite de nos affaires passait aux mains d'un ministère qui lui fût moins importun. C'est ainsi qu'à la fois repoussé par un cabinet puissant et par le parti de la contre-révolution, M. de Talleyrand fit place à M. le duc de Richelieu. Le traité du 20 novembre fut le prix de ce changement.

Loin de nous la pensée de jeter quelque ombrage sur les sentiments patriotiques de celui qui souscrivit cette convention douloureuse. Il crut, ep la signant, se sacri-

DE LA POUTIQUE EXTÉRIEURE. m

fier à son pays. On doit même ajouter que Festime personnelle que lui portaient les souverains , put valoir à la France quelques avantages ou du moins lui épargner qudques injures. Mais il n'en est pas moins vrai que Feffet de Tavénement de M. de Richelieu fut de placer notre cabinet sous l'influence de la Russie. Cette influence, qui se prolongea, parut d'abord salutaire. Peut-être, en effet , contribua-t-elle à retenir notre gouvernement hors des voies de la contre-révolution. Peut-être le soutintelle contre les attaques du côté droit, lorsqu'au 5 septembre la guerre eut été franchement déclarée. Peut-être enfin servit-elle à hâter, à faciliter la libération de notre territoire. Mais tout changea au congrès d'Aix-la-Chapelle en 1818.

La France, rendue à l'indépendance , venait de se réveiller pour la liberté. L'opinion libérale s'était emparée de la presse; elle s'était montrée puissante dans les collèges électoraux. Elle rendit l'Europe attentive. La Russie, qui n'avait jusqu'alors contrarié les vœux de la contrerévolution , que par crainte de la violence et dans l'intérêt du repos, s'aperçut que la révolution aussi avait se? forces; et pour le pouvoir absolu toute force qui n'est pas la sienne, est un péril. Vers le même temps, il s'était accompli , dans l'esprit de l'empereur Alexandre , un changement qui prépara celui de sa politique. Son imagination religieuse avait achevé de le conduire à l'idée de la sainteté de son propre pouvoir, dont les intérêts étaient devenus les lois éternelles du monde moral ^. Dès lors il se sentit appelé par la Providence à une mission conserva-

^ Voyez la Circulaire adressée par les hautes puissances réunies à Vérone à leurs ministres près les cours de TEurope.

trice des trônes ; il se crut revèta envers les peuples d*iine haute Juridiction spirituelle dont ses huit cent mille cosa* ques seraient leiiras séculier.

Quoique ces idées, ou d'autres semhlableSy qui, sans partir d'une source aussi relevée , tendaient au même but» prévalussent au congrès d'Aix-la-Chapelle, cependant elles eurent peu d'effet sur la conduite intérieure de la France. Au contraire, à son retour, M. de Richelieu abandonna les afhires à des ministres qui se montraient plus sensibles aux vœux nationaux et aux besoins de la liberté, et qui par conséquent s'éloignaient de plus en plus de la politique orientale. Les rôles étaient changés ; naguère on opposait les étrangers au côté droit; désormais ce flit ce parti qui invoqua les étrangers : la femieuse Note secrète ea ftdt foi. Le ministère , cependant , au lieu de se créer un parti en Europe, n'eut d'autre soin que de se justifier auprès de la Sainte- Alliance , en la rassurant sur ses intentions et sur ses actes. U se garda de faire aucune différence entre nos différents alliés et de se prononcer pour un système quelconque de diplomatie. Échappés à l'influence russe, nous ne fûmes point entièrement indépendants , car nous restâmes sur le ton de l'apologie avec tous les cabinets.

Quand , quinze mois après, M. de Richelieu revint au pouvoir, il ne trouva donc point la position extérieure de la France gravement modifiée. Seulement sa présence et surtout les événements qui le ramenaient, nous reportaient davantage du côté des gouvernements absolus. Le système forcément adopté alors rentrait mieux dans les maximes du congrès de Carisbad. Depuis on sait com-

ent la politique intérieure et extérieure s'est de plus en

plus abandonnée anx doctrines et anx intérêts contre lesquels la Charte avait paru donnée.

Cependant tout en déplorant l'impulsion funeste qui emporte depuis un temps tous les gouvernements européens , il serait difficile aujourd'hui de rêver un système de politique ayant quelque consistance, et auquel la France pût s'adosser pour résister à l'entraînement général , si l'événement le plus mémorable n'était venu élever les premiers fondements de la digue qui doit un jour arrêter le torrent : je veux parler de la révolution d'Espagne. Lorsqu'une puissance morale , telle que l'esprit de notre siècle y a paru dans le monde , il peut se rencontrer des moments où» bien que partout présente, elle soit partout la plus faible ; les pouvoirs existants coalisés contre elle la compriment ou la poursuivent impunément; tout semble plier devant eux ; le sol s'aplanit sous leurs pas. Et c'est alors que le spectateur inquiet désespère d'une résistance dont il n'aperçoit ni le germe ni la trace, et se demande comment ces idées qu'il jugeait si énergiques, dont avec tant de confiance il présageait le triomphe , ont cédé sans combat et disparu sans retour; il croit le règne de la force assuré pour jamais, pour longtemps du moins, et, dans sa pensée, lègue à l'avenir les espérances évanouies d'un siècle perdu. Mais encore un peu de temps, et un accident, je ne sais lequel , éloigné , imprévu , inopiné , viendra tout à coup ranimer son courage , et rdever l'obstacle que peu à peu grossiront mille obstacles divers : les accidents ne manquent jamais à la force des choses. Telle a été la révolution d'Espagne; elle est la résistance inattendue où viendra se briser Ja Sainte-Alliance. Comme on voit souvent un bataillon en déroute, s'arrêter et teni

tetme dès qu'il rencontre le plus chétif point d'appui, comme on a yu toute une armée française se reformer autour d'un arbre; c'est autour de la révolution d'Espagne que se réuniront les nations fugitives devant la Sainte- Alliance. Déjà une fois, l'Europe ne le sait-elle plus? c'est au cri de l'Espagne qu'elle redressa la tète; c'est du sein des flammes de Sarragosse que s'éleva le drapeau rouge qui rallia des peuples contre un pouvoir adoré des rois*.

Ces conséquences de la restauration des cortès à Madrid ont été sur-le-champ pressenties dans les cabinets ministériels comme dans les sociétés patriotiques. Aussi voyez conune depuis trois ans toutes les situations se sont nettement dessinées. Les événements de Naples et du Piémont en ont donné la première preuve. Dès que le congrès de Layl^ach a été réuni , on a pu prévoir vers quelle opinion inclinerait chaque gouvernement, et les esprits les plus simples auraient prédit les déterminations des plus profonds diplomates. U était facile d'annoncer que pendant que l'Espagne fraterniserait avec les gouvernements essayés, à son exemple, dans le midi de l'Europe , la Sainte- Alliance les frapperait de l'excommunication politique, et enverrait ses soldats les convertir. Quant à T Angleterre, il était probable que sans adhérer, pour son compte, à l'intervention dans les affaires d'Italie, elle ne s*y opposerait point ouvertement. En effet, la nature de son gouvememe^nt lui interdisait d'y prendre part, car la forme en est constitutionnelle, et Torigine révolutionnaire : et elle ne pouvait s'y opposer ouvertement, car,

' Ces espérances étaient alors communes à tout le parti libéral.

outre que ces révolutions ne lui inspiraient pas confiance, son principal ministre, par les antécédents , le caractère, les maximes, les vœux secrets, avait contracté trop d'engagements avec Taristocratie européenne pour lui rompre en visière. Enfin la France, spectatrice tranquille, devait évidonment éviter de se pronq;icer, déplorer et condamner ces révolutions, sans en presser le châtiment, donner sa nullité pour de la prudence et son irrésolution pour de l'impartialité. La position du dernier ministère ne lui permettait pas d'autre conduite. Appuyé sur un parti contre-révolutionnaire, comment aurait-il pu défendre ou épargner une révolution? Prétendant au titre de constitutionnel, comment aurait-il pu se liguer activement avec le pouvoir absolu ? Il s'appliqua donc à traverser adroitement les congrès comme les deux chambres, sans avoir un avis. Cela le sauva jusqu'au moment où cela le perdit; et après sa chute, il ne put jamais comprendre qu'il fut tombé pour avoir si bien réussi.

Le ministère actuel a pris des couleurs plus décidées; les méprises sont désormais impossibles. Quand les gouvernements renoncent aux palliatifs, les peuples renoncent aux transactions. Jamais l'Europe ne s'est divisée d'une manière plus tranchée, plus conséquente, plus systématique; et la politique étrangère, cette science longtemps occulte , est comprise et pénétrée jusque sur les places publiques. Tandis que tous les gouvernements absolus se sont placés d'un côté , professant hautement leurs doctrines, et s'appelant eux-mêmes par leurs noms, les partis libéraux de tous les pays se sont reconnus, et tous les États constitutionnels semblent prêts à s'entendre. La question de la guerre d'Espagne est l'épreuve décisive

qui nous Jugera tous. La Grande-Bretagne enfin, si longtemps méconnue parce qu'elle se méconnaissait ellemême, la Grande-Bretagne a retrouvé ses titres et repris sa mission. La mort soudaine et tragique d*un seul homme semble Tavoir éclairée. On dit que le marquis de Londonderry, averti par une situation extrême et frappante, avait enfin reconnu la longue ^reur de sa politique , et senti la nécessité tout ensemble et Timpossibilité de répudier si tard Théritage de M* Pitt. Soit que la douleur de cette découverte l'ait conduit à la démence , et la démence au suicide ; soit que le désespoir Fait décidé seul à se soustraire par la mort à la nécessité, n'y a-t-il pas pour tous ceux qui gouvernent la terre une leçon triste et grave dans l'étrange fin d'un ministre d'une expérience si imposante, d'un esprit si froid, si opiniâtre, et qui s'immole lui-même, vaincu par l'évidence, également incapable et de lui résister et de la suivre?

La même évidence parait avoir déterminé Jusqu'ici la conduite si remarquable de son successeur» M. Ganning, en se relâctiant des rigueurs du torisme, a obtenu un succès inconnu depuis nombre d'années ; il a réuni tout le parlement et replacé l'Angleterre, qui se traînait sans ardeur et sans dignité dans les voies de la Sainte- Alliance , aç rang où l'appelait son droit d'ancienneté parmi les nations libres.

Quelle est la puissance d'une situation vraie! L'Angle terre s'est déclarée pour l'indépendance de l'Espagne et du Portugal ; et aussitôt les ressentiments, les préventions se sont affaiblies; la Grèce soulevée a mis de l'espoir dans une influence dont elle avait tant souffert ; la France, la vraie France qui n'est pas celle que l'on en croit à Vé-»

roue, a oublié ses injures; les États constitutionDels de r Allemagne ont osé se séparer des hauts alli^ ; tous les pays qui furent libres ou qui yont Tétre, tous les hommes qui aiment la Justice , les lumières , le patriotisme , ont tourné les yeux vers TAngleterre, Tasile et Torgueil de la dyilisation. Puisse-t-elle cette fois enfin répondre franchement à leur confiance I C'est son intérêt comme sa gloire.

Mais lorsque tout se produit au grand Jour et que la théorie des alliances naturelles se découvre ainsi d'ellemême » que penser, nous le demandons, d*un grand État constitutionnel qui fait scission de tous ceux du même genre , pour s'allier aux gouvernements absolus? S'il est vrai que la politique intérieure d'un pays règle sa diplo<* matie, et que sa diplomatie révèle à son tour sa politique intérieure , que penser d'une puissance qui prend sous sa garde la cause de l'arbitraire contre la loi, des abus contre l'ordre, des privilèges contre les droits? Ainsi fait la France en se déclarant ennemie de l'Espagne. On ne manquera pas de dire que la France est une monarchie constitutionnelle , et l'Espagne un régime révolutionnaire» Mais d'abord qu'il serait aisé de prouver qu'aucune légitimité ne manque à la constitution des cortès; qu'elle n'est dépourvue ni de la sanction du temps, puisqu'elle dérive des chartes locales des anciens royaumes dont s'est composée l'Espagne ; ni de Tassentiment royal, puisqu^en d'autres temps le prince l'avait ratifiée ; ni de la consécra-> tion des traités , pubque deux grandes puissances l'ont une fois reconnue; ni de la Justice essentielle, puisqu'elle a été nécessaire I Et puis, d'ailleurs, la question est bien plus simple. Si l'on accorde que l'analogie dans le^ insti-

tutkms soit la meilleure base des alliances , qu'on nous dise quelle organisation politique offre le plus de ressemblance avec la nôtre, de la constitution de FEspagne ou de celle d'aucun des gouyemements de la Sainte-Alliance. La réponse n'est pas douteuse , et elle suffit. Il importe peu que la cbarte de Cadix ait ses imperfections , il imperte peu qu'elle ne soit pas la nôtre; car de quel droit décider que ce qui est bon pour nous le soit pour les Espagnols? C'est assez que la constitution des cortès ressemble plus à notre charte que l'autocratie russe. Ce simple fait crée plus d'intérêts communs entre la Péninsule et nous qu'entre nous et la Russie.

La nature semble l'avoir indiqué d'elle-même, ce système d'alliance que dictaient à la France sa gloire et sa liberté. Placée entre la\ieille Angleterre et l'Espagne nouvelle, notre charte aurait été le lien et la transition de l'aristocratie britannique à la démocratie castillane. Cette triple alliance serait forte et tutélaire ; elle attirerait à elle les Pays-Bas , pour qui les rapports de commerce sont plus puissants que les relations de parenté ; la Bavière, le Wurtemberg, qui se maintiennent difficilement contre un voisinage redoutable; enfin, ceux des Etats d'Allemagne, qui sont affranchis ou aspirent à l'être, tous accoutumés à la protection de la France. Tels seraient les éléments de cette grande confédération de l'Occident, la sauvegarde de la civilisation, le pacte de famille des nations libres.

^ Ce système est simple, et comme il est la conséquence d'un principe évident, le système opposé suppose un principe contraire. Notre principe étant le maintien de la

'Harte, je laisse à dire quel est celui de nos adversaires.

Demandons-nous ce qu'aurait fait, dans les circonstances» le ministère précédent : soigneux de ne se point prononcer , il eût flotté y neutre entre le pouvoir absolu et les pays libres, comme en France, il oscillait entre la contrerévolution et la révolution. Que fait le présent ministère? Non content de dédaigner'^ de braver les puissances constitutionnelles, il va chercher des auxiliaires chez les gouvernements les plus illimités. Bien plus, il les excite, il les provoque, il les compromet. Ce n*est pas assez de leur adhésion, il lui faudrait leur secours. L'Autriche ne lui suffit pas , il implore Tassistance du plus asiatique des rois de TEurope.

Cette conduite est d'un sinistre augure. Mais que du moins ceux qui la suivent ne s'étonnent plus si elle jette l'alarme ; qu'ils ne s'étonnent plus si la guerre qu'ils projettent est impopulaire , car elle semble inconstitutionnelle. Qu'ils y prennent garde, et qu'ils s'arrêtent pendant qu'il en est temps encore; les peuples auxquels ils veulent imposer la guerre pourraient se croire menacés également; et peut-être qu'ils diraient à leur tour : // riy a plus de Pyrénées.

DE

11 y a quelques jours que, dans ce recueilli on a tant soit peu médit de Tindustne. On Ta traitée de complice du luxe; on a imputé à ses progrès cette mollesse des mœurs et des caractères qui rend les peuples incapables de liberté. Est-il vrai? faut-il croire que les sociétés ne puissent mener de front tous les genres de perfectionnement? faut-il croire qu'elles ne puissent rendre leur existence plus facile et plus agréable, sans devenir insensibles à ce qui la relève et Fennoblit, ni multiplier leurs plaisirs, sans perdre de leurs droits? faut-il croire que quand un peuple devient grand producteur, il s'expose à la servitude?

J'ai le bonheur d'en douter, et je pense que ceux qui

^ J'insère cet article comme un témoignage de Talliance qui , sous la Restauration, unissait Tindustrie et le libéralisme. L'expérience a montré depuis lors ce qu'on pourrait objecter à cet article, qui, d'ailleurs , suppose déjà les craintes qu'il est destiné à calmer en partie.

' Les Tablettes universelles.

DE LTODUSTRIE ET DE LA UBERTÉ. m

le prétendent se méprennent sur la liberté. Les grands exemples de ces caractères indomptés qui repoussent tous les fireins, ne signalent, il est vrai, que l'histoire des peuples pauvres et durs. Un esprit qui aime la force, parce qu'il en a, une imagination vive, féconde et dégoûtée, doit se complaire dans le spectacle des vertus sauvagesT du premier âge des sociétés. On voit Rome pauvre conquérir le monde, les Scythes pauvres braver Alexandre, les Calédoniens pauvres défier les légions d'Agricola. On voit toutes les villes célèbres de Fantiquité, d*abord frugales et libres, puis fastueuses et esclaves. En voilà plus qu'il ne faut, quand on juge de l'histoire comme d'un drame, qui n'a d'autres ressorts que les caractères et les passions, pour déclarer la guerre aux progrès de l'industrie, puis à celui des arts et des sciences qui la secondent, puis à l'adoucissement des mœurs, enfin à la civilisation tout entière. Il y a quelque vérité dans cette manière de voir la société; mais surtout il y a de l'éloquence; c'en est assez pour séduire le talent.

Gomment, d'ailleurs, n'être pas frappé des circonstances qui nous environnent? Nous périssons par l'affaiblissement des caractères, par la délicatesse des mœurs, par cet excessif besoin d'une vie douce et commode, qui conduit à l'égoïsme, à la servilité, ou tout au mohis à l'insouciance. L'indépendance personnelle est très-rare, le sentiment de la résistance n'est nulle part; tout le monde veut, avant tout, gagner et jouir. Aussi, voyez comme le gouvernement en profite , et comme le caractère national le seconde en sens inverse de l'opinion publique! — J'admets tous ces faits, mais je n'en tire pas la même conséquence.

Un esprit altier et borné, le mépris de la fatigue et de la misère, la confiance dans la force et dans Tépée, le besoin de Tindépendance et de la vengeance, Tamour du sol et de la famille, tels sont les traits qui distinguent la pbysionomie de quelques peuples primitifs. Us ne savent supporter ni conquérants, ni maîtres ; en ce sens ils sont libres. Mais cette liberté n*est pas difficile; leurs besoins sont peu nombreux, leurs intérêts peu compliqués, leurs focultés peu développées; une telle simplicité suppose nécessairement une raison très-limitée et une moralité trèsimparfaite ; cbez eux , Thumanité est loin d*avoir acquis toute sa valeur. Aussi, ces peuples si purs ne manquentils pas de lois injustes, d'institutions oppressives, de coutumes féroces ou grossières. Une passion d'indépendance qui ressemble à Finstinct des bétes faroucbes, et qu'on appellera, si l'on veut, fierté de caractère, telle est, au vrai, toute la liberté des barbares.

Les peuples que célèbre l'histoire ancienne étaient plus civilisés. Quelques-uns furent doués d'un beau génie; leur renommée honore l'espèce humaine. Mais comme chez eux aussi l'ordre social et la morale publique étaient beaucoup moins avancés que parmi nous, on s'y trouvait, pour ainsi dire, libre à meilleur marché. D'abord, les deux tiers, et souvent plus, des habitants du pays, étaient des esclaves, c'est-à-dire hors de la société; et l'on n'en disait pas moins que le pays était libre, et cette fiction tyrannique fait encore illusion aux publicistes modernes I Je ne reviendrai pas sur les traces d'un illustre écrivains qui a si bien montré que les anciens ne connaissaient pas

< M. Benjamin Constant.

rindépendance de la vie privée et domestique. Les préjugésy les coutumes et les lois dévouaient toute leur exi^ tence à la patrie, c'est-à-dire au gouvernement. Ce besoin de vivre comme l'on veut, ce besoin si favorable au bonheur comme au perfectionnement intellectuel et moral, ce besoin maintenant si cher et si commun, était, chez eux y sans cesse contrarié par les institutions; peut-être même leur manquait-il ce qu'il faut pour le ressentir. Aussi n'ont-ils connu de la liberté que la liberté politique , en la réduisant encore au principe de la délibération publique sur les affaires publiques. Lors donc qu'on traite de leur liberté et de la nôtre, on peut bien se servir du même mot, mais on ne parle pas de la même chose.

La liberté des modernes est tout autrement compliquée. Comme nous avons plus d'intérêts, d'idées, de facultés , et plus communément, nous ayons plus de droits personnels ; et pour nous satisfaire , les lois et la constitution même de la société ont bien plus de ménagements à garder envers les individus. Nos droits ne nous sont pas assurés tous par le code politique seulement, ils le sont par les lois civiles, les usages , les mœurs. Pour que nous nous sentions en pleine jouissance de tout ce qui nous est dû, il faut que toutes ces choses soient d'accord pour àous garantir la sécurité, la propriété de nos biens, de notre personne, de notre conscience, de nos facultés, et même de notre temps. On peut sentir plus qu'on ne peut compter les conditions auxquelles est libre le citoyen des États modernes.

Quelque nombreuses que soient ces conditions, il faut convenir que, dans beaucoup de contrées, elles sont

remplies , en grande partie , malgré les vices des constitutions politiques. Khabitant d*un pays civilisé jouit , aujourd'hui, d*une foule de franchises qui eussent étonné un Grec ou un Romain. Comme l'idée ne peut venir à personne d*y porter atteinte, comme le pouvoir ne saurait l'entreprendre sans délire, nous sommes envers lui dispensés de toute reconnaissance. Par une autorité obscure, mais irrésistible, la société force le pouvoir à lui faire droit. En vain, des préjugés oppressifis aveuglent plusieurs gouvernements : il y a une tolérance dans les esprits, une liberté dans les mœurs auxquelles eux-mêmes se soumettent. Us peuvent bien persécuter quelques individus, proscrire quelques doctrines, la masse leur échappe ; ses opinions, ses croyances, et une grande partie de ses intérêts sont hors de leur portée ; et , malgré tous leurs efforts, ils réussissent plus encore à se faire haïr qu'à se faire redouter.

C'est par cette puissance de l'esprit général et des mœurs publiques, que le citoyen des temps modernes est exempté des résistances farouches du barbare et des contraintes de la loi politique, telle que la concevait l'antiquité. 11 n'est pas forcé de prendre tant de peine pour jouir du l)ODheur et d'une assez grande indépendance. C'est pour cela qu'il parait plus complaisant et plus indolent , moins disposé du moins à sortir de son repos, à s'armer, à braver le péril et le travail pour conquérir sur le pouvoir ce que le pouvoir lui refiise. Et en effet , le calcul ne serait pas raisonnable : mêmcsous un gouvernement arbitraire ou absurde , la civilisation lui assure nlus de biens que n'en connut jamais ni le barbare, ni le

')ublicain de l'antiquité. Il est , en général , beaucoup

plus maltare de sa fortune et de son travail; il peut plus librement cultiver son esprit , et .s*adonner à son propre perfectionnement. Avec toute la mauvaise volonté du monde, nos monarchies absolues, dans leur action générale 9 atteignent de moins près Tindividu que ne le faisaient les anciennes démocraties.

Mais en même temps que la civilisation multiplie les conditions de la liberté , elle en rend le désir plus commun, et elle varie les moyens de le satîsfoire. Je ne parle ici que de Tordre matériel : toutes les fois que Tindustrie orée un nouveau produit, ou que, par un procédé nouveau, elle diminue la rareté d*un produit connu, elle crée de nouveaux goûts ou des besoins nouveaux. Ces besoins forment de nouveaux droits , ou du moins de nouvelles applications des droits essentiels du citoyen. Tous les droits sollicitent des garanties; les garanties des droits sont les libertés.

Ain^ donc, à mesure que les facultés d*un peuple se développent, et que ses intérêts se compliquent, ses exigences se multiplient, aussi bien que les difficultés du gouvemem^t. Plus celui-ci a de soins à prendre, d* espérances à contenter, plus il a d'occasions d'offenser. Les progrès des arts industriels ont donc ce double effet de produire plus de points de contact entre le pouvoir et la société, et par conséquent des sujets d'irritation réciproque, comme de développer, dans les individus, plus de moyens de tenir tête à l'autorité ou d'éluder son action : car la richesse est aussi un pouvoir.

Je citerai un exemple récent et âimilier pour tout le monde. Un nouveau mode d'éclairage a été inventé; le goût s'en est répandu ; de là une nouvelle production et

une consommation nouvelle, c'est-à-dire deux ordres d'intérêts nouveaux. Plusieurs compagnies se sont formées pour la fabrication et la distribution de la nouvelle lunaière. L'une d'elles a vu dernièrement supprimer , par ordonnance royale, son principal établissement, autorisé depuis un an. Pense-t-on que cette mesure , qui doit lui porter un notable préjudice, n'ait pas fait sentir plus vivement aux capitalistes fondateurs de la compagnie et aux agents qu'elle employait, aux ouvriers qu'elle salariait, aux particuliers qu'elle fournissait, les inconvénients d'uqe législation incertaine et d'une administration arbitraire? Voilà sans aucun doute un certain nombre de citoyens éclairés sur un abus par la perte qu'ils éprouvent, et plus disposés maintenant à exiger de l'autorité de la régularité et de la prévoyance. Voilà donc quelques libéraux de plus. Qui nous les donne? le gaz bydrogène.

Et bientôt ce n'est pas seulement la justice administrative, la liberté civile que rendent nécessaires la ricbesse et la production croissantes : elles ne tardent pas à réclamer la liberté politique. Plus les intérêts particuliers sont nombreux et étendus, plus ils sont en mesure de se faire protéger. Là, par exemple, où l'industrie a fait de grands pas grâce à la division du travail et à celle des capitaux, la loi ne peut pas , sans fortement mécontenter, établir ou maintenir les corporations et les maîtrises; là où le eommerce extérieur est d'une grande importance , les ministres ne peuvent, sans soulever les esprits, entreprendre une guerre qui lui ferme des déboucbés. Alors donc l'industrie et le commerce éprouvent le besoin que leur intérêt soit consulté dans les déterminations du gouvernement. Et

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comme les gouyernements absolus prennent rarement ce soin y les gouvernements absolus sont bientôt discrédités. De là y à la nécessité pour la nation d*ëtre représentée dans le gouvernement, et de voir publiquement délibéra sur ses affaii*es, il n*y a.qu*un pas. C'est en d*autres termes exiger que Tintérét général soit la règle de la politique; et Ton voit que Tintérêt général se fortifie et se manifeste par le développement des intérêts particuliers.

La richesse, d'ailleurs, ou seulement l'aisance universelle, propage la liberté d'esprit. Lorsque la vie devient agréable et facile, que chacun n'est plus absorbé parle soin de veUler à sa fortune, à son entretien , à sa conservation , le loisir conduirait à l'oisiveté et l'oisiveté à l'ennui , si les esprits ne trouvaient quelque occupation vaste et élevée. L'attention se porte naturellement sur les affaires publiques. Aussi voit-on rarement un grand essor de la richesse nationale sans un grand essor de l'opinion.

Les voyageurs racontent que ce qui les frappe le plus en Angleterre , c'est la facilité avec laquelle s'accomplissent toutes choses. Les plus grandes affaires, celles de l'État comme celles du commerce, s'expédient avec célérité : il semble qu'elles soient soumises à un moteur aussi rapide et aussi puissant que celui qui anime toute l'industrie britannique ; on dirait que tout se fait à la vapeur. Les hommes les plus occupés paraissent toujours avoir du temps de reste ; les ministres voyagent ou vont à la campagne ; les négociants ne passent que quelques heures dans leur cabinet; les avocats plaident les procès encourant ; les jugements se rendent en un clin d'œil ; les

travaux manaeli de |*agricalture ou des fiRbriques lemblent ne fotigaer personne. Les Anglais seuls ont une expression pour qualifier une existence douce » saine et commode; point de doute que la xne confortable ne senre à l*esprit public. Lorsque Ton a toutes ses aises, on tomberait en langueur, si Ton ne chercbait dans la politi-* que une ocimpation excitante. Moins distrait par les be^ soins personnels, on porte dans la vie publique la sollicitude et l'activité. Si donc un gouvernement redoute la vie publique, s'il repousse toute intervention de la société dans ses affaires, qu'il redoute les progrès des arts, de l'industrie et de la richesse. A l'égal de tout ce qui affranchit et enhardit la pensée, il doit fuir et repousser tout ce qui favorise ce qu'on appelle ai]jourd'hui la prospérité matéridle. Un pouvoir impopulaire doit éviter avec soin que le peuple soit heureux par lui-^mème; car le bonheur même devient une source de méconten-* tement.

Les preuves sont sous nos yeux. Ne voyons-nous pas avec quelle crainte et qud dépit le parti du privilège et de l'oppression contemple l'accroissement de l'industrie Muçaise depuis dn demi-siècle, et surtout depuis vingtcinq ans ? Son instinct l'avertit que ces progrès kii sont funestes , et que , selon l'expression de Bonaparte, le débat du siècle est la guerre des métiers contre les créneaux. Aussi observez son aversion pour tous les perfectionne^ mentsi Qui n'a rencontré vingt fois de ces hobereaux de province, ennemis déclarés des machines, des diligences, des grandes routes et des canaux? qui ne connaît les déclamations de M. de Bonald contre l'économie politique it la richesse industrielle? fit, en vérité, ils ont raison.

le plud ïïdat moyen d'abrutir un peuple i c*est de l'appauvrir.

Telle est en effet la vraie doctrine comme rintérêt véritable du parti qui nous menace, du gouvernement qu'il voudrait nous donner» du gouvernement qu'il promet au Portugal et à l'Espagne , du gouvernement enfin de la Sainte-Alliance. Pour l'établir ou pour durer , ils ont besoin que la société demeure stationnaire, immobile » ou pltîtôt qu'elle recule et s'abaisse. Dans les sciences intellectuelles comme dans les arts mécaniques, dans les procédés du commerce comme dans les transactions civiles , dans l'administration comme dans les finances, il n*y a point d'amélioration qui ne leur porte ombrage; car toute nouveauté est contagieuse. Quelle réforme, par exemple, semble plus dans les intérêts du pouvoir que l'égalité et l'exactitude dans la perception de l'impAt? Eh bien y ils se garderaient de l'introduire là où elle est inconnue : car cela pourrait donner des idées de justice, qui ont leur danger ; cela pourrait accréditer la doctrine pernicieuse que l'intérêt du public est la règle du gouver*^ nement. Pour eux point de préjugé qui ne doive être respecté comme conservateur; point d'usage qui ne soit utile 9 point d'abus qui ne soit tutélaire. U est dapgereux non-seulement que le peuple soit plus éclairé , nonseulement qu'il sache lire et écrire, mais qu'il soit mieux vêtu, mieux logé, mieux nourri et à misilljeur marché; car cela pourrait lui donner des idées de perfectibilités II y a péril à seconder par de nouvelles routes la circulation des denrées , par des dessèchements ou des irrigations Ici salubrité des villes ; car le peuple pourrait en rendre grâce au progrès des lumières. Il faut s'abstenir de toute ré

forme dans le régime physique et moral des prisons y ou dans la tenue de& hôpitaux ; car le peuple pourrait croire aux bienfaits de la philanthropie. En changeant une coutume , en altérant une institution , on court risque d'en ébranler d'autres par contre-coup , de condamner implicitement la sagesse de nos pères, de décrier le passé, enfin de reconnaitre à quelqu'un un droit quelconque; et cela est de mauvais exemple. Je ne sais si die se l'avoue, mais voilà où doit être conduite , pour être conséquente, la politique de la Sainte-Alliance. Voilà la condition où se sont placés ses hommes d'état. Ils ont porté au siècle le défi d'avancer, ils se sont condamnés à le mettre aux fers. Sisyphes audacieux, ils ont entrepris le travail infernal de tenir immobile, sur le penchant de la colline , le rocher qu'entraîne une pente rapide Mais la pierre in"

solente, comme dit Homère, menace toujours leurs têtes et peut les écraser dans sa chute.

Les congrès savent leur danger, et leur inquiétude se trahit par leurs efforts. Us sont poursuivis de la pensée que l'avenir des peuples n'est pas le leur, et cependant ils s'obstinent à perpétuer un présent périssable, ils tâchent d'ajourner un péril qu'ils accroissent en le retardant. Car peut-être, pour conserver ce qui reste du passé, s'exposent-ils à être emportés avec ce qui doit tomber. Trop faibles pour prendre les devants, mais trop vains pour se résigner, ils résistent sans mesure comme sans confiance, ils luttent sans prudence et cependant sans espoir. A tout prix , ils veulent s'assurer un délai , un répit; ils placent en viager tout leur pouvoir, a Dites à » vos libéraux qu'ils en ont pour vingt ans avant d'avoir » leur tour, » dit souvent l'ambassadeur de la grande

puissance européenne. Vingt ansi voilà dope tout Tavenir que se promet la présomption ministérielle , tout ce que se prédit à lui-même le charlatanisme diplomatique! Vingt ans! ,voilà donc toute la durée réservée à cette mystique autocratie qui exerce apostoliquement le pouvoir absolu! et c*est pour ce règne passager que Ton s* acharne de gaieté de cœur à contrarier en tout lieu le vœu public et le progrès social! c'est avec cette courte perspective que Ton met gamisaire chez les peuples et la civilisation en interdit!

L'Europe a passé par des oppressions diverses. Celle de l'Empire a eu son temps et sa gloire. Il a fini par rallier les nations contre lui, et l'insurrection européenne l'a renversé. Sans doute il comprimait la pensée, il abaissait les courages, et n'exaltait que les vertus des camps. Sans doute encore, il a violé par fois les intérêts des peuples et infligé au conunerce de coûteuses privations. Mais enfin, pour prix du blocus qu'il attirait sur les peuples soumis à ses décrets, pour prix des sacrifices qu'il exigeait d'eux et de l'uniformité politique qu'il leur imposait, il leur apportait l'organisation, l'ordre des finances, la justiceadministrative, souvent l'égalité devant la loi. En dédonunagement du commerce maritime, il encourageait l'industrie, traçait des chemins, creusait des canaux, favorisait de tous ses moyens l'accroissement de la production et de la richesse. Il avait à cœur la force des peuples, car il y puisait la sienne. C'est précisément parce qu'il abusait de la prospérité publique qu'il en secondait le vaste essor. Sous lui , l'espèce humaine voyait quelquesunes de ses plus précieuses ûicultés étouffées ou détournées au profit du pouvoir : mais elle n'était pas dévouée

à Tinaction, à la décadence , à Tabrutissanent; son maître lui faisait du moins cet honneur , qu'en Topprimant il ne dédaignait pas de la séduire , et qu'il avait presque autant besoin d'en être admiré que d'en être servi. Et cependant , faute de liberté, les nations ne lui ont pas su gré de ses présents , et c'est ce qui explique conunent sa chute a pu être populaire, comme le régime actuel expli- ^e à son tour pourquoi elle ne l'est plus. Une oligarchie de cabinets a succédé, qui semble ne l'avoir détrôné que pour substituer au despotisme de l'innovation le despotisme de la routine. C'est un nouveau système d'uniformité oppressive étendu comme un vaste réseau sur toute l'Europe. C'est un autre système continental plus prohibitif encore et plus funeste, également dirigé contre le progrès des lumières et contre la prospérité intérieure. C'est une tyrannie sans grandeur, un machiavélisme sans habileté, un bonapartisme sans gloire. Les congrès sont devenus des commissions d'enquête contre les peuples ; l'esprit de conquête et d'invasion a été converti en un moyoi de police ou de répression. On décrète une guerre comme un châtiment. Ce qui ne s'était jamais vu peutêtre, des gouvernements que la félicité publique met en péril, ont formé une ligue déf<rasive contre leurs sujets respectifs; et l'Europe entière est traitée ea pays conquis.

Nous donc qui échappons encore, pour notre compte, à cette immense usurpation, nous dont le gouvernement n'a pas, jusqu'ici , déchiré son titre en reniant notre constitution, profitons de ce qui nous reste; n'ayons inquiétude ni scrupule d'aucun des progrès , d'aucun des per* fectionnements qui signalent la société française* Tous doivent nous être précieux, parce que tous sont suspects

à la Sainte-Alliance et au parti qui, parmi nous, la représente. Honorons les découvertes des sciences , les créations de Tindustrie ; elles profiteront à notre avenir constitutionnel; soyons laborieux pour devenir citoyens , et riches pour être libres.

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