LA NOUVELLE ANNÉE, OU
QUESTIONS d'un RÊVEUR.
a Salut, nouvelle année; salut, fille du soleil ou du temps I Du soleil I tu nais de ses amours immortels avec la terre qui te produit en se jouant autour de Fastre qu'elle adore. Du temps I tu sors de son sein, et tu y rentres , il t'engendre et t'engloutit ; car le vieux Saturne ne s'est point lassé de* dévorer ses enfants. Ainsi , jeune et douteuse déesse, ainsi t'aurait doublement figurée l'imagination de l'antiquité, tandis que la raison moderne se borne à te concevoir sous deux formes; elle te regarde comme un phénomène que manifeste l'ordre physique, un temps du mouvement céleste ; elle te regarde comme une mesure abstraite que l'esprit impose à la durée, un temps de l'existence intérieure. Qu'en faut-il penser, nouvelle année? Es-tu réelle, n'es- tu qu'une idée?...
» Mais qu'ai -je besoin de te concevoir, quand je suis destiné à te sentir? Quelle que tu sois, ta mesure vraie ou arbitraire ne doit-elle pas se remplir, se combler pour "^oi de sensations, d'émotions, de pensées innombrables?
LA NOIÏVELLE ANNÉE. 205
Ne dois-tu pas prodiguer aux hommes la vie, la vie véritable qui n*est point la durée, la vie, cette suite changeante de transformations dans la persistance d'une même unité? Que mMmporte de comprendre, puisque le sentiment m'absorbe tout entier? Ai-je des moments assez purs de bonheur ou de malheur pour être libre de m'inquiéter seulement de la vérité? Puis -je considérer la trame, tandis que ses vives couleurs, tandis que ses tableaux variés captivent mes regards? Préoccupé, désolé, enchanté par des apparitions sans cesse renaissantes, me reste-t-il des yeux pour le fond obscur sur lequel elles se dessinent? Puis-je imposer silence à mes sens, à mon imagination, à mes passions, pour contempler dans ce monde ce qui ne tombe que sous Fexamen de la raison?
» O temps , j'ignore ce que tu es , mais je me soucie de ce que tu me fais. Nouvelle année, je ne m'enquiers plus de toi, mais de ce que tu me donnes... La prévoyance des événements fortuits est moins trompeuse que la recherche des faits éternels. L'avenir, en s'approchant, dévoilera ses mystères ; ceux du présent durent toujours. Bientôt je n'ignorerai plus ce qui doit arriver, j'ignorerai toute ma vie ce qui est : ce monde ne sera jamais pour moi qu'une décoration changeante sur un théâtre inconnu... »
Ainsi révais-je ou pensais-je la première nuit de cette année, et (je n'ai pas besoin de le dire) les ténèbres. qui entouraient mes yeux avaient pénétré dans mon esprit. C'était un de ces moments douteux où l'intelligence, encore appesantie par un sommeil récent, laisse les rênes flottantes aux mains, de l'imagination, alors que nos idées nous semblent plus profondes, parce qu'elles spnt
en effet moins claires, plus colorées , quoique moins di»* tinctes; elles se croisent , elles se lient dans notre esprit avec une facilité qui nous charme, car nous ne les Jugeons pas. Il n*y a plus rien d'ignoré , plus rien d'inaccessible, parce que notre raison assoupie a cessé de voir ses limites et ses abîmes ; nous nous enfonçons dans le vague sans scrupule et sans soupçon ; nous nous complaisons dans un égarement qui nous parait une découverte. Rien ne nous semble obscur, sans doute parce que tout l'est, et que l'esprit a déposé ou suspendu la triste puissance de distinguer ce qui lui manque, de mesurer ses lacunes, de savoir ses ignorances.
Cependant peu à peu mon intelligence s'éclairait; bientôt, d'une rêverie métaphysique , Je tombai dans la méditation pure et simple. Guidé par mes dernières idées. Je continuai à porter ma prévoyance sur les chances de l'année qui vient de nattre, et Je l'interrogeai.
«Que nous réserves-tu î lui dis -Je. Que feras-tu de tant d'intérêts, de tant de desseins, de tant d'êtres que te lègue l'année qui s'échappe? Suivras-tu sa voie, achèveras-tu ce qu'elle a commencé? ou bien la craie blanche te marquera-t-elle dans les fastes de l'humanité? Nous apportes-tu châtiment ou récompense? Dois-tu, torrent impétueux et terrible , ensevehr dans tes flots écumants l'esquif frêle et pavoisé de la monarchie européenne? Fleuve paisible et lent, dois-tu n'emporter à la surfigice de tes eaux que la plume légère qui trace les questions que Je t'adresse? Un grand projet agite les puissants du vieux monde : ils voudraient le ramener à son enfance, et, dans les langes qui l'ont si longtemps retenu, garrotter
nouveau monde au berceau. Le siècle a été par eux ac-