DU 47 MAI
Messieurs,
L'Académie des sciences morales et politiques compte aujourd'hui treize années d'existence : née d'une pensée de la révolution que le^gouvemement de 1830 était seul capable de recueillir, elle sait quelle mission elle a reçue de son fondateur; elle connaît tout le prix du dépôt qu'il lui a confier
Le temps n'est plus où les sciences pouvaient être réunies sous un seul nom et embrassées par une seule intelligence. L'esprit humain est toujours universel, et son savoir le devrait être comme lui ; mais ce souverain aussi est obligé, pour régner, de diviser son empire. Ce n'est que dans les âges antiques que le génie s'égalait au monde et comprenait dans sa propre unité le visible et l'invisible, la nature, l'homme et Dieu. Il semble qu'alors l'intelligence était plus dans son rôle, et prouvait
mieux qu'elle est à la ressemblance de cel^i qui sait tout.
Mais elles durent peu, elles ne se reproduisent pas, ces rares époques où Tuniversalité scientifique est possible ; elle n^est même jamais possible qu'à la condition d'être apparente. C'est dans les temps d'ignorance que se rencontrent les hommes qui n'ignorent aucune chose. A mesure que les connaissances humaines s'étendent et s'organisent, elles surpassent davantage les facultés de l'esprit le plus puissant. Dans l'antiquité même, où elles semblaient mêlées et confondues, leur division a commencé. Après l'ère des sages , après cette période où la sagesse était la science, le prenûer qui, sous le nom d'ammir de la sagesse, constitua une science qui n'a pas cessé de s'appeler ainsi, détacha du tronc commun la plus forte branche, et plaça en dehors des sciences particu* lières cette science générale qui les contemple et qui les juge. La naissance même de la philosophie atteste que déjà le savoir humain débordait l'esprit d'un seul homme, et qu'il fallait choisir pour connaître. Or celui qui fit cette découverte s'appelait Pythagore, et il y a de cela plus de deax mille ans.
Cependant, il faut le reconnaître, dans cette Grèce qui a excellé en tout , dans cette contrée favorisée à qui n'a manqué aucune grandeur , la sagesse s'est maintenue quelque temps voisine de la science universelle. Peu de philosophes y ont paru qui n'aient tenté d'enserrer dans leur pensée la totalité des choses ; un système du monde n'était qu'un Jeu pour ces incomparables esprits. On dit souvent que le raisonnement détruit tout; il construisait (.ans cesse dans les petites et immortelles cités de l'HeN lénie. La sagacité la plus subtile n'y portait aucun dom-
mage à la fécondité de rimagination; Tanalyse était créatrice et la critique inventive. Gomme Socrate , comme ce scalpteur qui devint philosophe, le génie grec parcourait sans effort tout Tespace qui s*étend entre la formé et la pensée, et, donnant à la science toute la puissance d'an art , il effaçait jusqu'à la différence qui sépare la vérité de la poésie.
Ce sont là les temps héroïques de Tesprit humain. Platon a connu toutes les sciences, et Aristote fut obligé d'en créer de nouvelles , afin d'en connaître qui fussent ignorées de Platon. En donnant seulement des titres à ses ouvrages, il a nommé presque toutes nos sciences. Cependant ces deux grands hommes , ces deux souverains génies représentent chacun un côté différent de la connaissance humaine; ils ont chacun leur méthode : l'un couvre l'esprit d'un géomètre des grâces de l'éloquence, l'autre prête à l'esprit d'un naturaliste les formes de la démonstration. Tous deux auraient eu besoin de s'unir pour atteindre à l'universalité. Il fallait à Rome deux consuls pour exercer la monarchie universelle.
Dans la science aussi , la dictature est une tentative qui ne dure pas. Le temps accroît et manifeste sans cesse la nécessité de mesurer les études à la capacité de l'intelligence , à la durée de la vie. Plus les rayons s'étendent, plus ils s'écartent. Ainsi les sciences en se développant se sont isolées, et chacune cependant part de l'esprit humain et arrive à l'infini.
Le moyen âge parut un moment ramener les génies encyclopédiques. Quand on aime mieux recueillir que produire, apprendre que découvrir, et que l'on remplace l'idée par la tradition, on peut simuler par l'universt^ité
de la mémoire runiversalité de la science. Mais l'originalité s'affaisse sous le fardeau de l'érudition. Heureusement il survint un jour un ignorant (je demande grâce pour cet audacieux langage), un ignorant qui agrandit les mathématiques, inventa une physique, créa une physiologie , et régénéra la philosophie pour jamais. Bescartes ne savait bien que penser , et ses pensées devenaient des sciences. Par la seule force de la méditation , il a mis la raison à la place de Tautonté , c'est-à-dire le droit à la place du fait, ce qui est Tœuvre et le caractère de toute légitime révolution. Après lui, Leibnitz put être impunément un érudit, et comme lui cependant un inventeur. L'heureux rival de Descartes et de Newton ne perdit rien de sa profondeur ingénieuse à tout lire, à toqt apprendre. Il porta, sans en être accablé, le poids d'un savoir tout germanique, et le plomb qu'il mit dans sa ceinture ne ralentit point sa course. Il renouvela tout ce qu'il apprît. Mais de tels exemples ne se répètent guère. On a beaucoup dit au dernier siècle que Voltaire était universel : on voulait dire, non qu'il savait tout, mais qu'il avait de Fesprit sur tout; il a ajouté à Tinfluence de la pensée humaine plutôt qu'à sa grandeur; la société plus que la science s'est aperçue de son passage, et c'est un des hommes de génie qui ont le plus contribué au sens commun.
Mais tandis que les sciences se multiplient et s'isolent , ne doit-on pas craindre pour l'esprit généralisateur qui les coordonne et les domine ? N'ont-elles pas besoin d'une certaine centralisation , symbole pour les grands États de l'unité nationale, et pour elles de l'identité de l'esprît humain? Nul doute qu'une séparation trop absolue
ne paisse affaiblir en elles ce caractère philosophique qui fait leur autorité. La recherche exclusive des faits risque d'engendrer la manie des détails. Dans le champ de Fexpérience, une curiosité minutieuse peut être utile, mais on ne doit rien négliger, pas plus le grand que le petit. Il est permis de gratter la terre pour ramasser un grain de mil y mais il ne faut pas rejeter les perles^ si par malheur on en trouve. Les observations particulières ont pour valeur principale de servir de preuves ou d'occasions à ces inductions d'un ordre supérieur qui sont comme les instincts divins de la raison. Entraînées à la poursuite des faits détachés, si les sciences ne se résument pas, elles se dissipent, et elles doivent tendre incessamment à Tunité qu'elles sont assurées de ne jamais atteindre.
C'est lorsque aucun esprit n'est capable de les concentrer toutes en lui-même, comme des feux épars , comme des traits lumineux au foyer d'un puissant objectif, que les Académies acquièrent leur plus grand prix et manifestent toute leur utilité. Rallier les savants, c'est rapprocher les seiences , et substituer au moins l'unité d'une institution à celle de la pensée. Les Académies rétablissent en quelque manière l'universalité perdue, et dédommagent de l'absence de ces hommes qui semblaient la porter en eux-mêmes. Ainsi qu'aujourd'hui l'unité de l'État, représentée jadis par celle de l'autorité absolue, se retrouve dans une combinaison de pouvoirs qui délibèrent pour s'entendre et se concilient en s'opposant, les sociétés savantes transportent dans le monde intellectuel le régime délibératif , et, par de réguliers débats et des efforts concertés , rendent aux connaissances humaines l'ensemble et l'harmonie. Moins entraînant que celui des
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individus, leur empire est plus durable, et leur direction plus sûre. Elles n'allument point les flambeaux qui éclairent rbumaBité ; mais elles veillent à ce quMls ne s'éteignent pas , et se les transmettent de mains en mains , comme les coureurs antiques dont parle le poète. L'Institut de France est la constitution de cette république des lettres qui exista d'elle-même en tout temps , mais qui n'a été organisée que du nôtre , république nécessairement aristocratique, mais qui ne peut être oppressive; car sa puissance n'est réelle qu'autant qu'elle est acceptée.
Toutes les Académies ont pour fonction d'atteindre , par la science ou l'art , à la vérité. La vérité pose voilée devant la science, comme Dieu se cache à l'homme en se révélant à lui. La connaissance du monde de la nature ou la contemplation de ce que Dieu a fait dans l'ordre des choses sensibles , tel est l'objet de l'Académie des sciences. La connaissance du monde de l'intelligence ou de ce que Dieu a fait dans l'ordre moral , tel est l'objet de l'Académie qui m'entend. La connaissance de ce que l'homme a fait sur la terre et dans le temps, tel est l'objet de l'Académie des inscriptions. Mais dans l'ordre matériel, moral, historique , soit qu'il faille exprimer les phénomènes , les idées ou les actions , il y a quelque chose d'aussi nécessaire et de plus difficile peut-être que la science, c'est l'art. L'art est notre part de création ; il réalise la pensée et la fait sortir de la région de l'invisible; il la manifeste à Fâme, tantôt par le langage, tantôt par le son ou par la forme. De là ces deux Académies où des talents divers s'associent pour chercher et maintenir en commun les règles du talent même. La science et l'art,