DE LA LITTÉRATUHE FRANÇAISE
Mais Voltaire çst encore un bourgeois de Paris qui étudie Sophocle et Rabelais, un satirique moderne amoureux de l'antique beauté. Nul ne serait plus raisonnable , s'il n'était passionné , comme tous les grands polémiques. L'impartialité nous est facile , à nous , possesseurs des biens que nos pères nous ont conquis. Nous aurait-elle sufû pour conquérir ce que nous tenons d'eux? A peine nous suffit-elle pour le défendre. La philosophie du xviii*' siècle fut l'émancipation dernière de la littérature, qui désormais traite d'égal à égal avec toutes les puissances. Montesquieu rend les gouvernements et Jes lois justiciables de son génie; Rousseau parle à un prince de l'église, debout et la tète haute ; Voltaire a des rois pour correspondants et quelquefois pour flatteurs. Ce spectacle de rayénemeât de la pensée m'impose, je l'avoue, et je ne me trouve pas cette sévérité aujourd'hui commune envers ceux qui nous ont faits ce que nous sommes. Eh ! qu'eût été le siècle dernier sans sa littérature? Que serait la France de Louis XV, si elle n'était la France de Voltaire? Quand notre pays n'est pas grandement gouverné, que devient-il , s'il n'a du moins la grandeur intellectuelle? Puissions-nous l'ignorer toujours 1
Au dernier siècle , l'esprit et le talent avaient gagné l'indépendance, l'égalité, le crédit. On ne parlait que des lettres françaises. Une conquête leur restait à faire, celle du gouvernement. La littérature , c'est-à-dire la pensée écrite, ne pouvait plus avoir qu'une ambition : c'est que le monde reçût ses lois, c'est que les choses se réglassent sur les idées. Voilà ce qui s'est appelé la révolution, le plus singulier et le plus considérable des ouvrages d'es-
prit qui aient jamais paru. Je m'arrête, et je n*ose le juger; n'élevons pas la critique à la hauteur de Thistoire. Les Anglais disent encore avec confiance : Notre heureuse révolution. De la nôtre, nous ne pouvons dire qu'une chose, c'est qu'elle fut grande; nos neveux décideront si elle fut heureuse.
Si l'on rapproche les idées semées dans cette esquisse^ on trouvera que notre histoire littéraire se rapporte à l'histoire de la société française. Au commencement , la littérature est grave, austère, mystérieuse, comme la caste sacrée qui en garde le dépôt. Elle semble clottrée, et descend bientôt dans la tombe de la société féodale et monastique qu'elle représente. L'époque intermédiaire voit se produire les essais naï& du bon sens et de la gaieté nationale, littérature de tiers état, qui ré^nd au temps où ceux qui n'avaient ni l'épée ni la terre tâchaient cependant d'être quelque chose en ce monde. La renaissance vient renouveler les idées et les formes. L'esprit s'éprend du beau dans tous les arts. 11 s'allie avec le goût, la politesse, la dignité. Bientôt il civilise la société par la cour même, et les lettres, à force d'obtenir l'admiration, arrivent à la faveur; la royauté seule est placée assez haut pour les protéger. Admises une fois dans les régions du pouvoir, qu'y feront-elles, si ce n'est de l'opposition? Le xYiii*" siècle a commencé. La littérature, en se faisant appeler la philosophie, annonce à tous qu'elle a conscience de sa mission, et qu'elle aspire à dominer les esprits. La société ne pense plus que par ce qu'elle lit, et l'on commence à croire sérieusement à ce que Ton pense. Enfin un dernier pas est franchi. Les lois, le gouvwnement, la société, tout cela doit être à l'image de la pensée, et la
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révolution s'accomplit. Telle est Fhistoire de notre littérature; c'est aussi celle de notre nation.
Gardons-nous donc, comme on le fait quelquefois, de médire de rintelligence. Sa puissance s'est annoncée par ses œuvres, et elle a tout fait en France. C'est elle qui a commencé l'affranchissement de nos pères. Ce sont les études classiques qui les ont élevés et ennoblis. C'est une littérature éclatante qui a mis des bourgeois au niveau des grands de la terre. C'est la philosophie qui les a fait passer de l'égalité à la puissance; c'est elle enfin qui a changé la face du monde social. Voilà le rôle de l'esprit dans notre histoire. Les événements et les institutions, 1789 et 1830, tout procède de l'esprit qui se fait servir par le talent. Si notre nation l'oubliait un Jour, si les calculs de l'industrie et les jouissances du bien-être pouvaient un jour absorber son activité puissante, si la prédication des intérêts matériels et la réaction contre les idées généreuses devaient enfin prévaloir, nous démentirions notre histoire, et remonterions le cours de nos destinées. Ce serait comme la tentative insensée de nous foire une autre patrie. Cette enceinte est le lieu du monde où les lettres, ces fidèles gardiennes du vrai et du beau, doivent le plus naturellement recevoir l'hommage de la reeonnaissanee publique. Aucune voix ne peut s'élever ici qu'en leur honneur ; et qu'on ne s'étonne pas de m'en-* tendre raconter la légitime puissance de l'esprit , reven* diquer les droits de la raison dans sa liberté native ^ proclamer la souveraineté de la pensée : l'Institut de Franee daigne m'écouter, et je parle au pied de la statue de Deseartes.