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A L'ACADEMIE FRANÇAISE

(Séance du 7 janyier 4847.)

MESSIEUASy

Vingt ans ne se sont pas écoulés depuis le jour où rAcadémie recevait dans cette enceinte celui dont la place est vide encore au milieu de vous. Son nom était alors dans toutes les bouches; sur lui la France avait les yeux fixés, et, recueillant ses discours comme des leçons, elle Tentourait d'une popularité respectueuse. Par un tel choix, qui devançait les suffrages sept fois répétés de la nation, l'Académie, en rendant témoignage de sa justice, prenait soin de sa propre gloire. Elle ignorait alors qu'il viendrait un temps où son indulgence accorderait la première des récompenses littéraires au seul et facile mérite d'aimer les lettres, où le goût du vrai et du beau, ce sentiment qui est presque un devoir, lui paraîtrait un titre aux honneurs dont elle dispose. C'est aujourd'hui qu'elle doit connaître toute sa perte; auprès de cette pensée qui se réveille dans sa grandeur et dans son amer-

tame, tout autre languirait; c'est la seule qui puisse se faire entendre; la reconnaissance même doit se taire* Une image, plus puissante que toute réalité» revit dans vos esprits et se rend pour ainsi dire présente en ce mo* ment. J'oublie tout ce qui n'est pas elle» et Je veux es<sayer de la peindre telle qu'il me semble que Je la vois; heureux si Je pouvais» fidèle à vos souvenirs» rendre un instant par la parole une ombre de vie à ce qui n*est plus. Je n'hésite donc pas» messieurs; Je ne vous parlerai que de M. Royer-Collard. Mais puis-Je dissimuler que le sujet m'intimide, en même temps qu'il m'attira? Le plaisir de louer me charme ; mais la crainte de ne pas louer dignement accable ma faiblesse. Plus d'une fois» avant ce Jour» on m'a félicité de la tâche qui m'était échue; l'heure est venue de m'en plaindre. Comment tout comprendre et tout dire» et pourtant comment ris* quer de rien omettre? Il s'agit» non plus d'apprécier en passant quelques ouvrages qui sont parfois toute la vie d'un homme de lettres, mais de retracer un ensemble de sentiments et de discours, d'écrits et d'actions» de faits et d'idées, qui s'enchaînent et s'expliquent mutuellement, qui composent une existence sans seconde, et at« testent la supériorité la plus originale que nous ayons connue. Les politiques ont été rarement des philosophes; les philosophes ne sont pas toujours des sages; ni les philosophes, ni les politiques, ni les sages ne sont pour cela des écrivains. M. Royer-Gollard a été un politique» un philosophe» un écrivain» un sage» et de plus un homme plein d'imagination et de passion , d'un esprit hardi et réglé, grave et picfuant, inflexible et mobile» dont le caractère ne se laissait dompter que par la con«

science, et qui maintenait l'unité de sa vie moins peutêtre par la puissance de la raison que par celle de la •vertu. Ce portrait inquiéterait le peintre le plus habile; et quel doit être le fond du tableau? Sur quelle scène faut-il placer un tel personnage? Sur le théâtre où s'est passé le drame infini des soixante dernières années de notre histoire. On ne connaîtrait point M, Royer-CoUard, si Ton n'osait pas le mettre en présence ,de ces événements d'éternelle mémoire, dont il a été le spectateur et le juge, toujours en proie aux émotions de l'action, même lorsqu'il semblait n'y prendre aucune part. Il n'était rien moins que le solitaire indifférent qui dédaigne les affaires humaines, et dont l'esprit s'isole sous cette forme de l'égoîsme qui s'appelle l'abstraction. Il était un'homme de son temps et de son pays , intimement associé à tout ce que la France a senti et souffert, agité jusqu'au plus profond de son âme par toutes les vicissitude» des choses, résistant presque toujours à leur cours, mais emporté dans le mouvement même qu'il eût voulu retenir ou diriger. Non, l'on ne peut séparer M. Royer-Coliard et la révolution française. Il sufQt de l'avoir entendu luimême pour savoir qu'elle revenait incessamment à sa pensée, qu'elle lui apparaissait comme l'histoire vivante, qu'elle lui avait plus appris qu'aucune lecture et qu'aucune méditation. Osons donc les rapprocher dans ce discours, et rappeler des souvenirs qui n'intéressent pas les lettres seules. Aussi bien nous vivons dans un temps où les lettres même ne peuvent éviter la politique. Il n'y a plus de divorce entre les.affaires et les idées. Parmi ceux qui m'entendent, sur les bancs de l'Académie, ne vois-je pas des hommes à qui notre pays a plus d'une

fois confié ses destinées? On peut d'ailleurs parler de tout^ lorsqu'on parle avec modération, lorsqu'on est assuré de ne manquer d'admiration pour aucune gloire, d'indignation pour aucun crime , de respect pour aucun malheur. M. Royer-Collard était né près de quarante ans avant la fin du dernier siècle , dans une condition modeste , au sein d'une famille vouée à la vie des champs. Le village où elle résidait offrait le rare spectacle d'une population régénérée presque tout entière par l'enseignement religieux , confirmée dans la foi par l'intelligence. Là des paysans se sentaient x^hrétiens. C'était Tœuvre de cette secte célèbre qui a causé tant d'inquiétude et fait tant d'honneur à l'église de France. Un oncle de M. Boyer- Gollard, un doctrinaire, je crois (ne vous méprenez pas, c'était alors le nom d'une congrégation créée pour Tinstniction du peuple), avait semé dans ce coin de la Champagne les germes féconds des mœurs et des croyances d'un jansénisme modéré. Sous l'empire de ses maximes, une tribu fidèle s'était formée dont les restes subsistent encore. Je rappelle ce fait, parce que, sans aucun doute, les premières impressions de Fenfance, les exemples domestiques , l'éducation de la famille et du village agirent puissamment sur toute la vie de M. Royer-Collard. Dès ses tendres années , il avait appris à connaître , à aimer la dignité, la gravité, le respect, et avec tout cela les mœurs simples. C'étaient autant dechoses qu'il rencontrait chez sa mçre; ajoutons qu'à aucune femme il n'a trouvé autant d'esprit : assurément il devait ressembler à sa mère. Les habitudes de pieuse sévérité au milieu desquelles il fut élevé lui laissèrent une empreinte ineffaçable, fidèlement conservée à travers les agitations de sa vie et n. 2S

316 PASSÉ BT PHËSENT.

de sa pensée. De là le cours natarel de ses études ; de là une vive et persévérante admiration pour cette noble institution de Port-HoyaU dont le nom vivra autant que les lettres françaises. II n'adopta pas les doctrines sub* tiles qui en faisaient une secte, mais les principes généraux qui en faisaient une école. Il sentit plutôt qu'il ne pensa comme Port-Hoyal ; mais il honora tout ce que Port-Eoyal honorait; il méprisa tout ce qu'on y mépri-* sait; il n'aima jamais ceux que haïssait Pascal. Ne vous souvenez-vous pas de l'avoir entendu , la dernière fois qu'il siégeait dans une de vos solennités , applaudir avec émotion à l'éloge éloquent de cette élite immortelle d'honnêtes gens et de bons écrivains ? C'étaient eux y en effet, qui les premiers l'avaient initié à la vie de l'intelligence. Soit qu'il les suivit dans leurs luttes consciencieuses contre un pouvoir persécuteur , soit qu'il remontât dans leurs ouvrages aux sources du vrai , aux principes du goût, il voyait en eux les modèles du caractère, de la raison, du talent. Il leur accordait un rare privilège , il les reconnaissait pour ses maîtres. Il aurait voulu leur resseml|ler; mais il ne pouvait être autre que lui*mème, et il les égala sans les imiter;

La première jeunesse de M. Royer-Coilard, si l'itti en recueillait tous les détails , nous l'expliquerait tout entier* Nous comprendrions mieux en lui ce frappant mélange d'indépendance et de discipline , de témérité et de retenue , de re^ect pour l'ordre et de mépris pour toute autorité qui n'était pas la raison. Nous verrions , au rédt de ses premières années , comment un jour l'esprit dtt temps passé devait s'unir en lui à l'esprit moderne, comment son âme , remplie de toutes les saines traditions ^

devait s^ouviir à toutes les généreuses nouveautés. Dans le xvtr siècle 9 il admirait surtout œ qui fut l'opposition : il ne pouvait manquer à l'opposition du xviii*. Quand il fut d'âge à regarder autour de lui , il vit toutes les institutiotis en déclin. Des croyances et des lois il ne restait plus qu'une ombre. Jamais il ne lui en a coûté de Juger le monde , et la société qu'il avait alors devant les yeux se livrait d'elle-même à son jugement. La pensée de ce temps-là valait mieux que le temps lui-même, et c'est elle seulement qui méritait d'être respectée.

Le Jeune avocat qui , après des études diverses , mais toutes sérieuses et fortes, vint, en 1787, s'essayer à Paris , sous lés yeux de Gerbier , était loin de prévoir à quelles destinées le réservait l'avenir prochain de son pays. Il ne désirait pas , il ne rêvait pas une réforme universelle; mais il éprouvait tous les sentiments qui allaient la rendre inévitable. Il voyait avec impatience les témérités et les faiblesses d'un despotisme itnprévoyant. Son ardeur l'associait à ces résistances parlementaires si étourdiment bravées , si mollement combattues. Il sentait peu à peu s'allumer dans son âme , avec la haine des abus et de l'arbitraire , cet immense enthou* siasme du bien public qui fût le principe du mouvement de 1789. <r C'était là le temps du patriotisme, répétait-il X» dans ses dernières années. » Il disait vrai ; car alors on osait croire ce que l'on pensait , espérer en la puis* sance des idées, les aimer assez pour les réaliser à tout risque. A ces signes se reconnaissent les émotions de l'humanité qui peuvent devenir des révolutions. On partit pour la révolution comme autrefois nos pères pour la croisade. On allait devant soi, vers une terre ignorée, vers

janeisité mystérieuse et sainte; on marchait, prêt à prendre en main, s'il le fallait, le fer et la flamme, pour la délivrance des captifs et pour la gloire de la vérité.

Quand on parle de la révolution, il faut bientôt parler de la philosophie. L'une ramène à l'autre. Ils ont raison, amis ou ennemis , ceux qui remontent dans la nuit des âges pour expliquer le cours des événements par les progrès de la pensée. L'esprit humain dispose à la longue du sort des sociétés. Son royaume est de ce monde.

En France, il faut dater de Descartes la vraie liberté de l'esprit. Son image est là, au milieu de vous, Messieurs, parce qu'il fut le maître de nos maîtres. Or, que leur enseigna-t-il? La foi dans la raison. Cet intrépide génie se dit un jour qu'au-dessus de tous les préjugés, qu'avant comme après toutes les leçons, toutes les traditions, l'homme avait une règle en lui-même, primitive et définitive, une puissance supérieure au doute et même en un certain degré inaccessible à l'erreur, sa propre pensée. A cette souveraine, il soumit toutes les sciences ; devant elle, il fit taire l'expérience et l'école, il abolit, il suspendit du moins toute l'autorité du passé, pour s'en tenir au présent, qui se révèle dans la conscience de l'esprit, pour donner a la raison la tâche formidable de remplacer tout ce qu'elle aurait supprimé, de relever tout ce qu'elle aurait détruit, et, en se retrouvant ellemême, de rétablir la vérité du vrai et la réalité du réel. Ainsi , la lumière semble rendre l'existence à tout ce qu'elle éplaire.

Les villes, <lit Descartes, disposées par la fortune, n'égalent pas ces places réguKêres quun ingénieur trace à sa fantaisie dans une plaine. Les peuples qui n'ont fait leurs

lois qjï à mesure que la nécessité les y a contraints^ ne sauraient être si bien policés que ceux qui dès le commencement se sont assemblés» De odénie) les sciences des 6vres ne sont pas si approchantes de la vérité que les simples rai-sonnemenis. Il n*y a point, ajoute-t-ii, d apparence q«*on

fassedessdn de renverser un État pour le redresser ; mais

je ne pouvais mieux faire 911e d entreprendre une bonne

fois..,.* d ajuster toutes mes opinions au niveau de la rai* son^, — Une telle philosophie, Messieurs, n'est-elle pas le prélude» et comme le symbole intellectuel de la révolution française? Cet oubli dédaigneux du passé, ce mépris systématique de l'enseignement et de Thistoire, cette confiance ingénue et réfléchie dans la raison seule, ne Yoilà-t-il pas les caractères de ceux qui , un siècle et demi après Descartes , devaient entreprendre la réforme de la société tout entière ? Cette tradition qu'il faut abolir, n'estce pas la routine des institutions établies? Cette science d'école qu'il faut ef&cer^ n'est-ce pas l'anden régime? Cette cité régulière qu'il faut tracer dans la plaine à la Jantaisie de Cingénieur, n'est-ce pas la France? Les Des* cartes de la politique, plus hardis que leur maître, tentent de renverser tÊtat pour le redresser. Comme on l'a dit de Christophe Colomb, ils cherchent un nouveau monde sur ta foi dun raisonnement^. Devant cet océan à traverser, ils n'hésitent pas, ils croient en eux. Que leur faut-il pour le franchir et toucher au rivage de rinc<»inu ?

Je ne demande aux dieux qu'un vent qui m'y conduise.

Le ciel était chargé d'orages, et bientôt on entendit mugir le vent propice. C'était la révolution qui se levait.

^ Discours de la Méthode , 11.

' Turgot, œuvres complètes, tom, 11, Pensées et Fragments.

ÎÎS.

Mais si la raison, dans ses iabmrieux progrès, amène de tels changements, ee n'est pas elle seule qui les ac-^ complit. Il faut qu'elle t^pelle à son aide la volonté, et avec elle toutes leii passions humaines. A la suite de la volonté et des passions, marche la force: la force, cet instrument nécessaire et redoutable de tous les événements de ce monde; la force, arme et fléau du droit. L'univers sait quel fut le rôle de ce terrible agent dans la révolution française.

J*ai nommé , Messieurs, la raison et la force. Bisons, dès ce moment , que toute la vie de M. Royer-GoUard fût une protestation de la raison contre la force. Ainsi, voulant toujours la liberté, il combattit souvent la révolution, et, dans son effort persévérant de réconcilier le droit et le fait, on le vit parfbis associer les contraires et entreprendre contre le possible. Mais ces rapprochements difficiles, ces combats intérieurs étaient inconnus aux Jours heureux de 1789. C'est avec une sereine confiance, qu'au sdn de cette ardente jeunesse du tiers-état, qui voulait être la nation, l'obscur avocat de la Cité se jeta dans le mouvement du 14 Juillet. Après un discours remarqué des électeurs qui votaient avec lui , il fut envoyé à la commune de Paris, et fit partie de cette première municipalité dont la mémoire a droit au plus douloureux res^ pect. La révolution délibérait aux états-généraux , elle agissait à l'hôtel de ville. Pendant toute la durée de nos troubles, l'assemblée communale et l'assemblée législative furent deux pouvoirs rivaux , qui, tour à tour scjoondés, dépassés , opprimés l'un par l'autre , offrirent dans leurs déchirements intérieurs l'image concentrée de toutes les crises de la société. M. Boyer-Collard demeura à l'hôtel

DISCOURS DE hÉCEPTlON A L'ACADÉMIE. 334

de ville dépuis le 14 juillet jusqu'au lo août, jour sinistre qui devait emporter du même coup la municipalité légale et la monarchie constitutionnelle. Fidèle à la cause que défendaient à la fois l'héroïsme de La Fayette et la sagesse de Bailly, il les suivit dans la lutte contre des ty« rannies diverses, dont l'une devait jeter La Fayette dans les fers et l'autre traîner BaiUy sur l'échafiaud.

Mais moins engagé dans l'action, plus libre d'observer et de se recueillir, il avait de bonne heure commencé à douter de ses espérances. Son amour jaloux de la justice, sa clairvoyance toujours en garde contre riilusion ou le sophisme, son indépendance rebdle à toute imitation comme à tout entralnemnit , une défiance innée du vainqueur, tout le portait à de sombres pressentiments. On lui a quelquefois entendu dire : a La nuit du 4 août me » transporta d'admiration; mais elle me fit réfléchir, d Ce dévouement rapide qui improvisait sans distinction des changements généreux ou insensés, qui sacrifiait ensemble des inégalités odieuses et de nobles souvenirs , qui traitait avec le même dédain le privilège et la gloire, cet abandon de tout le passé loi fit craindre que dans la con» damnation des vices d'une société vieillie, ne fussent enveloppées les condltiom permanentes de tout ordre social. Il prévit que trop souvent la justice et l!humanité manqueraient à la plus belle entreprise qu'eussent jamais formée l'humanité et la justice. De ce moment peut-être, de cette première réflexion, date ce jugement inquiet et bientôt sévère sur une révolution qu'il ne cessa pourtant de regarder comme nécessaire. Il en honora tenyours les principes, il en détesta souvent les actes, il en devait un jour défendre les résultats.

Mais quand Tordre éphémère de 1791 eut disparu, alors que les volontés et les passions , déchaînées sous l'empire des doctrines absolues , eurent rompu toutes les barrières, à Taspect de la tyrannie croissante, M. Royer- GoUard ne se renferma pas dans les douloureuses pensées d'une indignation oisive. Député par des sections de Paris, il vint, peu de jours avant le 31 mai, à la barre de la Convention, réclamer d'elle sa propre inviolabilité, prêter secours aux minorités en péril , et prononcer ces paroles où Ton croit reconnaître sa voix : « Nous ne con- » naissons dans la Convention que la Convention elle- » même.... Sondez d'une main ferme la profondeur de » nos maux , apportez-y le remède. Que le sceptre san- » glant de l'anarchie soit brisé ^ »

Ces jours furent les derniers d'une résistance, non pas efficace, mais possible. Pour les hommes qui ne s'abaissèrent pas à penser comme le plus fort, la proscription fut de droit. Le pouvoir mit sur sa poitrine la tète de la Gorgone; il avoua la terreur qu'il inspirait.. • Quel temps, Messieurs 1 Heureux cent fois alors ceux qui mouraient en combattant pour la patrie I

La proscription cessa pour M. Royer-Collard avec la terreur, et peu après il fut appelé au sein de la représentation nationale. Le département de la Marne l'élut au conseil des Cinq-cents, formant avec lui les premiers nœuds d'une fidèle alliance. On sait quelles luttes intestines signalèrent le règne de la constitution de l'an IIL La France lassée ne demandait plus que du repos; frémissant encore des excès qui l'avaient désolée, elle se

' Moniteur universel , Séances du 18 et du 23 mai 1793,

laissait glisser sur la pente d'une réaction naturdle , et songeait plus à calmer la révolution qu'à la défendre. Avec M. Royer-Collardy des hommes nouveaux étaient entrés dans les conseils, les uns méditant déjà la monarchie, les autres ne voulant que la Justice et l'humanité. Parmi ceux-ci, il rencontra Camille Jordan. Alors commença cette tendre amitié qui devait à jamais les unir. Placés en face des redoutables vétérans de la Convention, les nouveaux élus engagèrent une lutte inégale. Le temps n'était pas venu de savoir comment se conciliait les nécessités du gouvernement avec les conditions de la liberté. Des débris de la Convention sortit, comme une dernière flamme d'un incendie qui s'éteint, la violence d*un coup d'état, effort suprême d'un parti qui s'en allait mourir. Le 18 fructidor mutila les deux .conseils; l'élection de M. Royer-Collard fiit annulée. A ce nouveau triomphe de la force, il reconnut son ennemie, il la maudit encore une f(ris , et désespéra de voir la révolution soustraite à son empire.

Quelques-uns avaient déjà tout près de lui projeté une réaction complète, et cherché du regard la royauté dans l'exil. M. Royer-Collard (il tenait à le dire), au 18 fruc* tldor, n'était pas royaliste. Mais en l'accusant de l'être, on le porta à le devenir. On le proscrivait pour une opinion qu'il n'avait pas; elle le tenta, dès qu'il souffrit pour elle. Les lois avaient péri ; il lui semblait que chacun reprenait sa liberté naturelle , et c'est dans l'amertume d'un ressentiment légitime qu'il se prit à rechercher quelles étaient en France les conditions fondamentales de l'ordre. A ce problème, ce n'était pas une solution paradoxale que la monarchie. Mais où prendre le monarque?

334 PASSÉ BT PRÉSENT.

On n'invente paft les roia; on les trouve, non pas dans la théorie, inals dans Thistoire. Quand la gloire et la fbrce ne les donnent pas, c*est le temps qui marque de certaines races, qui les fait royales, qui les élève en les isolant. Même en 1797, dès qu'on voulait la royauté, il était difficile de ne la point chercher hors de la république. Entre elle et nous cependant, que d'insurmontables obstacles, rémigration , la contre-révolution, l'étranger I M. Aoyer- GoUard se demanda si l'on ne pourrait pas abstraire tous ces obstacles, n'emprunter à cette dynastie sans royaume qu'une idée, celle de l'hérédité royale, et en faire un droit. Cet effort d'abstraction ne l'effraya pas; c'était le tour naturel'de son esprit. Sachant que le mal n'était pas nécessaire, il s'efforçait de ne le pas croire inévitable. C'est ainsi qu'il voulut séparer la royauté de son dangereux cortège, et la rappeler comme un principe et non comme un parti.

Je touche ici à une question si délicate que J'en veux parler plus à l'aise. Disons ce qu'était dans l'esprit de M. Royer-Collard le principe de la légitimité.

Les grandes révolutions mettent tout Tordre légal au néant» S'il les fallait caractériser par un mot , je dirais qu'elles substituent les idées aux traditions. Dès qu'elles ont brisé le frein des conventions établies, toute autorité tombe, et alors commence l'état révolutionnaire, transition périlleuse pour les peuples, mais qui n'ouvre pas nécessairement le règne du désordre et du crime. Il me semble que l'état révolutionnaire rappelle dans la vie des sociétés ce que les situations romanesques sont dans celle des individus. On sait qu'il peut se rencontrer de rares Journées où, sous l'empire de sentiments exaltés, il nait

DISCOURS m RÉCEPTION A L'ACADÉMIE. 335

pour nous des néoattités et même deB devoirs en dehors des conditions liabitaelles qui règlent notre existenœ. Jamais plus qu'alors , le mal n'est près de nous , l'appui des règles sodales nous manque, il ne &ut plus compter que sur les nobles instincts de notre nature; l'âme suc* combe si elle n'est inspirée. Le bien extrême peut seul nous sauver de l'extrême hial , et nous nous perdons si Dieu ne nous élève jusqu'au dévouement.

Les révolutions sont les moments romanesques de l'his» toire. Quand , affranchies du joug «des coutumes et des croyances, les nations ne se guident plus que par l'enthousiasme, elles marchent sur une pente rapide» dles côtoient l'abîme, et elles n'éviteront pas de devenir cou* pables si elles ne se montrent grandes. C'est le temps des crimes inouïs, si ce n'est celui des vertus extraordinaires. La société n'a contre les derniers égarements d'autres-r»* cours que l'héroïsme.

Hors de l'ordre commun , les individus et les nations peuvent donc réaliser ce que l'humanité offre de plus beau, ralliance de la passion et de la vertu. Mais cette union est difficile et passagère. Bientèt tout s'altère, les cœurs se troublent et se dépravent , les misères de notre nature reparaissent, et le mal domine le bien et l'efface. L'en<* thousiasme confine au désordre. Il est trop vrai, l'homme dans sa faiblesse ne saurait longtemps s'appuyer uniquem«at sur lui*mème. La pure vérité le gouvernerait toute seule , s'il n'était qu'intelligence et raison ; mais il faut des symboles à son imagination ; contre sa volonté il dut des barrières ; le soutien des traditions sociales est néces* saire à sa mobilité. Telle est l'origine de toutes les institutions qui doivent être les formes visibles du bien« Ces

actions conservatrices qui semblent quelquefois bizarres, arbitraires, se maintiennent parce qu'elles sont utiles, et ne disparaissent pas impunément, si elles ne sont rem« placées par des garanties meilleures. Portons envie aux nations pour qui le temps n*a consacré que le droit véritable. Chez elles le sentiment du Juste vit sous la protection de lois siéculaires, et Tantiquité sied bien à la vérité.

A la fin du xv!!!** siècle, M. Royer-Gollard imagina de rendre à la société ce qui lui manquait, du droit et de la tradition; il voulut retrouver même de Tantiquité, et sans tenir compte des difficultés et des périls , il remonta hardiment jusqu'à cette dernière des conventions, jusqu'à cette fiction suprême de Tordre, la royauté héréditaire. Le passé lui en paraissait un élément essentiel; il la demanda au passé, et crut ainsi recouyrer la plus haute garantie du sentiment qu'il voulait à tout prix rétablir parmi nous, le sentiment de l'inviolable. Tel était pour lui le sens profond, mais nullement mystique, du principe de la légitimité; c'est en ce sens qu'il a osé la louer en termes magnifiques, le jour où il disait : a Elle rend sen- D sible à tous, dans une image Immortelle, le droit , ce 0 noble apanage de l'espèce humaine, le droit sans lequel x> il n'y a rien sur la terte qu'une vie sans dignité et une » mort sans espérance ^ »

11 commençait à entrevoir toutes ces idées, lorsque, déterminé par une rencontre fortuite, il consentit à correspondre avec la dynastie exilée. Son dessein était moins de disposer le pays pour elle que de la préparer au pays. Aussi mit-il à son concours deux conditions :

' Chambre des députés j séance du 47 mai 48SO.

la première, qu'il n'aurait nul rapport avec l'étranger; la seconde» que son nom serait connu d'un seul prince, celui qui devait donner la Charte de 1 8 1 4. Cette correspondance, bientôt plus secrète au dehors que dans la France même , ne finit qu'aux premiers Jours de l'empire. Tant qu'elle dura, M. Royer-Collard s'abstint de la vie publique ; il ne fut rien que le conseiller sincère et désintéresté du roi possible de l'avenir.

Mais pendant qu'il méditait sur la nécessité de la monarchie, comme pour justifier et confondre à la fois sa prévoyance, un trône s'était élevé, et le génie d'un homme avait devancé la marche du temps. Avide de stabilité, de calme et de puissance, la nation était fière de s'abandonner à lui. Sans doute alors la réaction vers l'ordre *put passer la mesure; la défiance avait atteint, dans ce qu'ils offraient de plus élevé et de plus hasardeux, les principes de la révolution; les fautes indisposaient contre les idées ; la force du pouvoir paraissait le premier intérêt du peuple. Mais ce qui excusait cet entraînement vers l'autorité absolue, ce qui l'ennoblissait en quelque sorte, c'était, appelons les choses par leur nom , c'était l'amour de la gloire. Il y a des époques où une nation entière peut, comme un seul homme, être saisie de cette belle et aventureuse passion. Du moins alors ne sacrifle-t-elle la dignité du citoyen qu'à la grandeur de l'État ; elle ne vend point sa liberté -k vil prix , elle en veut ce que le génie seul lui en peut donner. C'est, Je le crois, un dangereux échange, rillusion est funeste , et la compensation trompeuse. Gardons-nous à jamais de la même erreur; mais souhaitons-en la généreuse excuse à toute nation qui se refiroidit sur ses

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