II
Toates ces causes contribuèrent à la mort de Charles ^^ La royauté, qu'on voulait anéantir, ne pouvait disparaître qu'avec le roi. C'était le moyen d'intimider son parti, de lui enlever un centre et un drapeau. Il y avait une raison, la première de toutes pour de certains pouvoirs, et qu'il faut exprimer dans leur cynique langage : a On ne savait comment s'en débarrasser. » Ajoutez que l'immensité séparait les préjugés du roi de ceux des réformateurs. Entre eux plus d'idées communes. Les Stuarts n'avaient rien pour eux, pas même la nationalité ; jamais on ne les avait vus combattre pour leurs sujets, ni guider les drapeaux de l'armée anglaise ; ils n'avaient fait que la guerre civile. De sa personne, Charles était peu propre à désarmer l'inimitié; , quand on a dit qu'il avait des mœurs sévères, une fierté assez digne et du courage personnel, on a tout dit ; sincérité, générosité, fidélité, sagesse et prévoyance, fermeté et résolution, habileté et discernement, tout lui manquait de ce qui gagne ou l'amour ou la confiance. Les puritains se trouvaient mille raisons pour le haïr, sans une seule des idées qui pouvaient servir à le comprendre. Nul doute que leur fanatisme religieux^ leurs théories gomaristes, ne servissent à légitimer dans leur pensée le parti sanglant qu'on les vit prendre, et qu'ils ne missent en même temps du calcul et de l'orgueil dans cette violation impitoyable de ce que le passé tenait pour sacré ; c'était la dernière idole à renverser. Quelques-uns couraient au régicide avec un enthousiasme de martyr, enthousiasme d'autant plus facile que cette fois le martyr avait le rôle de sacrificateur.
L*audace â*an tel acte en présence de ]a société européenne tout imbue des idées de la royauté féodale est si grande, qu'encore aujourd'hui elle impose à M. Carlyle et lui arrache une certaine admiration. Lui qui fait pro- Yession de repousser les préjugés de la démocratie contem« poraine, il signale, il célèbre dans Tacte des régicides de fC49 une atteinte décisive» un coup de grâce porté aux fictions du passé dans la plus auguste de toutes. C'était une violence nécessaire ou peu s en faut pour délivrer les imaginations du spectre des dynasties. Il fallait bien déchirer ces conventions artificielles comme des toiles d'araignée et inaugurer un gouvernement d'héroïsme et de véracité; il le fallait, et l'écrivain qui ne se montre agité d'aucune des noires passions de notre époque, semble ne voir dans la terrible sentence prononcée par Bradshaw qu'un acte à'anti^cant, d*anti'flunkeyiême S une destruction de ce culte du costume *, qui doit faire place au culte des héros. 11 en parle en vérité comme s'il ne s'agissait (|ue de la réforme de quelque puéril préjugé, que de la violation des unités classiques ou des règles de Tétiquette^ et comme si Ton n'eût fait que brusquer un peu l'abandon de quelqu'une de ces conventions sociales dont le temps suffit pour dévoiler la vanité.
Oq pourrait aisément répondre, tant au nom de la morale que de la politique. Il suffirait d'exposer la vraie théorie de la royauté; mais nous avons affaire, sous la forme de l'humour d'un écrivain original, à la philosophie
1 Ànti'Cant, anti-hypocrisie; anîi'/lunkeyismeyce qui est contraire k l'esprit de valet.
> CloihworsMp,
de rbisloire, pour laquelle il n'y a, comme on sait, de principes que les faits, et nous aimons mieux lui dire: Voilà aujourd'hui deux cent cinq ans que les sectateurs du culte héroïque ont déchiré cette toile d'araignée de la royauté, et dans toute TEurope, en Tan de grâce 1854» qui donc domine, des iconoclastes ou de l'idole? Trouvezvous que les vieilles monarchies se soient dégagées de tout cet apparat de fictions abusives dont vous pensiez que le fanatisme destructeur avait fait justice, et le fantôme a-t-il cessé d'apparattre ? De bonne foi, qui a le plus rapproché les hommes du règne de la vérité? Qui a été le plus près de les délivrer de mensonges oppressifs , ceux qui ont su discerner dans le passé le bien du mal, et transformer les institutions sans les détruire, ou ceux qui frappant à coups aveugles et redoublés, ont prétendu tout briser pour tout refaire, et qui n*ont souvent élevé sur les ruines du passé et jusque sur le pavois démocratique qu*une réaction victorieuse? Le eant^ si fort détesté de M. Garlyle, a-t-il cessé d*étre le roi du monde? Qui ne sait qu'en toute chose les excès de Timpiété ramènent la superstition et Thypocrisie?
Gromwell porta dans le procès de Charles P' peu de scrupules et peu de passion. Il avait plus d'une fois dé* claré qu'il ne souffrirait pas cette terrible voie de fait; il n'était pas assuré que, le terrain une fois déblayé d'un roi, la route lui fàt ouverte jusqu'au souverain pouvoir, déjà sans doute l'objet mystérieux de ses pensées; il hésita donc: il voulait contenter ses passions, mais il ne se conduisait point par ses passions. Ayant un but, il était prudent, et la prudence au milieu d^un parti audacieux
ressemble à riadécision. Après avoir balancé quelque temps ou feint d'être incertain» il vit ou prétendit que le régicide ne pouvait être empêché, et tAcha d'éviter auprès des uns Todieui d'en être l'auteur, sans perdre auprès des autres l'avantage d'en être le complice. Pour compléter la peinture du personnage, il faut le voir, au milieu de ces tragiques résolutions, attentivement occupé de ^es affaires de famille. Ses lettres de cette époque roulent sur un mariage qu'il ménageait pour son filsalné. Dès le 1^ février 1649, ou deux jours après Texécution du roi, il écri« vait à un ami au sujet de cette alliance, et sa correspondance jusqu'au milieu d'avril de Tautre année est consa-^ crée à en débattre les conditions. Le f mai suivant. Ri* chard Cromwell épousa Dorothée Mayor, et s'établit dans sa nouvelle famille, à laquelle son père l'abandonna. «Je vous ai confié mon fils, écrivait-il à Richard Mayor trois mois après ; je vous en prie, donnez-lui des conseils. Je ne lui reproche pas son bonheur, mais je crains qu*il ne s'y laisse noyer. Je voudrais qu'il pensât aux affairîes et les entendit, qu'il lût un peu l'histoire, étudiât les mathéma^ tiques et la cosmographie. Ce sont de bonnes choses, avec la subordination aux choses de Dieu ; cela vaut mieux que la paresse et que des plaisirs tout extérieurs et purement mondains ; ce sont choses bonnes pour le service public, pour lequel tout homme est né. » Mais Richard n!était pas né pour le service public. Toutes les mathématiques et toute la cosmographie du monde n'en auraient pas fait un homme d'État. Il devait mourir cinquantetrois ans plus tard, ayant vu paisiblement la reitaura-
tion et la seconde révolution ; et quand, un siècle après, H. 42.
on démolit sa maison de Hursley, on trouva dans les décombres un morceau de métal tout rouillé, que Ton prit d'abord pour un poids romain ; mais les antiquaires furent appelés ; c'était le grand sceau de la république d* Angle* terre.
La république avait en effet été proclamée le 7 février 1 649. Un conseil d'État de quarante et un membres, choisi par le parlement^ exerçait le pouvoir exécutif etCromwell faisait partie de ce conseil, dont Milton était secrétaire; mais Cromwell, prêt à remonter à cheval, trouvait qu'il n'avait rien fait tant que la guerre n'était pas finie. Ce qu*il y a de plus admirable en lui, c'est cette patience héroïque de rambitieuY toujours prêt à jouer sa vie pour préparer ses chances de fortune, jamais entraîné à les brusquer étourdiment pour s'épargner un retard, une fatigue, ou un danger. L'Irlande était presque tout entière insurgée. Il devenait pressant de la soumettre. Cette expédition pénible et hasardeuse ne plaisait pas aux soldats. Cromwell n*hésita pas à en prendre la conduite. On fut obligé de tirer au sort les régiments qui s'embarqueraient et dont quelques-uns résistèrent aux ordres de départ. Encouragée par le succès de ses exigences, Tarrnée devenait indocile. Une doctrine nouvelle y venait en aide à l'esprit de mutinerie. C'est la doctrine desniveleurs, qu'on appellerait aujourd'hui communistes. On peut voir, si Ton veut, chez lesniveleurs, le germe de la secte des quakers; mais alors cette secte pacifique aurait eu de bien turbulents fondateurs. Il fallut^que Fairfox et Cromwell, pour remettre l'ordre dans l'armée, recourussent aux extrêmes rigueurs. 1^ cour martiale fut convoquée ; on fu-
silla les^plus coupables» qoi moururent avec une exaltation pleine de sang-froid et de simplicité. Inflexible sur le devoir militaire, Cromweil menaça des corps entiers de les décimer, et commença d'exécuter sa menace. L'esprit de secte insurgé contre la discipline ne trouvait pas grâce devant Taustère guerrier, et Tinspiration d*en haut n'était plas qu'une vision coupable chez ceux qu'elle portait à lui désobéir. C'est cette faculté de suffire à tout, cette hardiesse à braver l'inconséquence, pour sacrifier l'unité de doctrine à l'unité du plan, qui distingue les grands hommes de l'action des grands hommes de la pensée. Malheureusement cette liberté nécessaire de l'esprit ne s'achète guère qu'au prix de la conscience.
L'expédition d'Irlande est la tache sanglante de la vie de Cromwell. Ses autres cruautés ne sont pas à lui seul. En Irlande, il fut habile, rapide, heureux; mais il Ait impitoyable. Un égorgement suivit chaque victoire. 11 en rend compte dans ses rapports officiels avec une grande tranquillité, comme de mesures nécessaires pour assnrer la paix et pour prévenir une nouvelle effusion du sang. On est réduit à alléguer qu'au début de la révolution, en 1641, les catholiques en avaient inondé l'Irlande. Ce n'est ni une raison, ni une excuse. Il est rare dans les guerres civiles qu'un seul parti soit cruel, et les crimes révolutionnaires peuvent être des représailles sans en être moins odieux, carces représailles ne punissent guère que des innocents. N'en déplaise à M. Carljle,la sévérité naturelle du général en chef ne peut être déchargée d'une forte part dans les cruautés de la campagne d'Irlande, et sans nul doute elle était encore augmentée et comme
endurcie par cette croyance fanatique, par ce prédestinatianisme rigoureux que rien n'oblige à ménager ni les élus, ni les réprouvés, et qui n*a que faire ni de la vertu acquise de la charité, ni de la vertu naturelle de Thumanité. C'est encore là un des traits de Tàme de Cromwell quedoit peindre et condamner rhistoire» car il est l'homme qui, en rendant compte à TOrateur du parlement d* Anp,leterre de ses sanguinaires exploits, termine ainsi une de ses dépêches :
« Monsieur, que peut-on dire de ces choses? Estrce un bras de chair qui a fait ces choses? Est-ce la sagesse, et le conseil, et la force des hommes? C*est le Seigneur^ et lui seul. Dieu maudisse rhomme et sa maison qui ose penser autrement! Monsieur, vous voyez que c'est un ouvrage que Dieu même a conduit. Dieu pénètre le cœur des hommes, et leur persuade de se soumettre à vous. Je vous le dis, une partie considérable de votre armée est plus faite pour Thôpital que pour le champ de bataille. Si réonemi ne savait pas cela, je tiendrais pour impolitique de l'avoir écrit ; mais ils le savent, et cependant ils ne savent plus que devenir.
« Je demande humblement la permission de dire un mol ou deux. Je prie les fidèles de rendre gloire à Dieu. Je souhaite que cela puisse avoir influence sur les cœurs et les esprits de tous ceux qui en ce moment tiennent lieu de gouvernement, et leur inspirer la ferme confiance qu'ils peuvent tous de cœur s'appro- . cher de Dieu, en le glorifiant par la sainteté de leur vie et de leurs entretiens, et que ces inexprimables miséricordes puissent enseigner aux frères dissidents de tous les côtés li s'accorder au moins à prier Dieu. Et quand le père de famille est si bon, pourquoi y aurait-il de telles querelles et de telles animosités parmi les enfants? Et s'il n'est pas admis que ces succès soient comme
les sceaux de Tâpprobation que Dieu donne h votre grand changement de gouvernement, — qui n'est pas plus v6tre que ces victoires ne sont nôtres, — du moins qu'ils disent avec nous, qu'ils disent tous, jusqu'au cœur le plus mal satisfait qu'il y ait parmi eux, que tout, victoires et révolutions, est juste jugement et œuvre puissante de Dieu, qui a renversé le fort de son trône et qui demande compte du sang innocent; que c'est lui qui brise en morceaux les ennemis de son église ; et qu'ils ne soient pas tristes et mécontents, mais qu'ils louent le Seigneur, et qu'ils pensent de nous ce qui leur plaira, et nous serons satisfaits, et nous prierons pour eux, et nous servirons notre Dieu. Et nous espérons que nous chercherons la paix et le bonheur de notre pays. Et que le Seigneur leur donne des cœurs pour faire de même. Vraiment, Monsieur, je suis contraint dans le fond de mes entrailles à vous écrire tout cela. Je vous demande pardon, et je suis, etc.
Quand il revint en Angleterre tout chargé de cei mhé-' ricordes divines, les clairvoyants aperçurent bien qu*il méditait de grands projets, et cependant il cherchait dans les psaumes, avec ceux qu'on appelait les saints^ son devoir et sa destinée, car c'était un soulagement pour lui que de mettre Dieu dans ses affaires et d'appuyer ses passions par ses croyances. Je ne sais si c'est le roi-prophète qui lui renouvela Téternel conseil de Tambition et du courage; mais il quitta encore la politique pour la guerre : il partit avec une armée pour rÉcosse, et ce fut sa plus belle campagne. A Dunbar, il chargeait l'ennemi en s'écriant avec le psalmiste: « Maintenant que le Seigneur se lève^ et ses ennemis seront dispersés.» A Worcester, il livra sa plus grande bataille à la tête de trente mille hommes. On n'avait point alors de plus fortes
602 PASSÉ ET PRÉSENF.
années^ et d'une main yictorieuse il écrivit au parlement: « Les dimensions de cette miséricorde divine dépassent toutes mes pensées. Cest pour quelque chose que je sais une miséricorde, une grâce de couronnement, a crotrnîfi^ mercy. » Que voulait-il-dire? Pensait-il tout haut en parlant ainsi? Était-ce lui, comme le dit un historien, que la divine miséricorde couronnait? Y a-t-il là, comme lèvent Southey, une pointe et une prophétie? Du moins est-il que lorsqu'il revint, Londres reconnut un mattre.
Le gouvernement de la république n'avait été ni sans sagesse ni sans honneur. Une administration attentive, quelques réformes utiles, des succès au dehors auraient pu lui regagner la confiance du pays. 11 ne l'avait pas cependant, et il n'a pas obtenu les suffrages de la postéri'é. Les révolutions déposent presque toujours un principe de faiblesse dans les gouvernements qu'elles créent. La force qui a présidé à leur naissance les menace incess imment, s'ils ne la prennent pour eux-mêmes. On croit vainement que l'utilité, la raison, la justice, la bonne conduite suffisent pour affermir un pouvoir; il y faut encore te temps. Rien ne supplée l'habitude que la peur. Or le conseil d'État et le reste du parlement, le tronçon, le croupion du parlement, qui dirigeaient la république, n'étalent pas redoutés. Mutilés par des coups d'État, frappés d*illégalité dans leurs origines, ils ne parvenaient pas à se donner dans les esprits l'autorité morale d'un gouvernement régulier; leurs antécédents nuisaient à leurs services. La république en elle-même était loin d'avoir l'unanimité, et ses ennemis savaient peu de gré à ses partisans de maintenir l'ordre, insupportable aux fanatiques et aux
niveleurs. Les hommes honnêtes, habiles même, qui,, dans le cours des révolutions, tâchent pour le moment d'établir une administration raisonnable, sont maihcu* reux. Ils essaient à graud'peîne de renouer le fil de la légalité, et il se brise dans leurs mains. Ils parlent d'ordre, de liberté, d'obéissance; ils peuvent même montrer ' du courage et du talent : vains elTorts ! la tradition est rompue» le charme est détruit. Les violents les détestent, les malveillants les insultent, les indifférents les al)andonnent. Tel fut le sort de quelques hommes d'une âme et d'un esprit élevés, qui, des débris d'un gouvernement, essayèrent alors de former un ordre de choses qui préparât la république défmitive. Compromis dans les fautes de la révolution, ils auraient voulu la terminer^ mais aucun parti ne consentait volontiers à être sauvé par eux. Mon-seulement leur ouvrage a été balayé sans résistance, mais leur mémoire n'a pas été épargnée. Les câtes de fer de Gromwell ne parlaient d'eux qu^avec mépris. Lui-même ne put s'empêcher de les outrager en les remplaçant. L'opinion, défiante et dédaigneuse, n'ayant jamais cru à leur durée, ne croyant pas à leur force, ne les respectait pas^ faute de les craindre. La modération relative qui les rendait faibles les rendait ridicules. Après que les indépendants les eurent chassés^ les royalis es se moquèrent d'eux. La restauration, quand elle vint à son tour, ne les traita que de factieux et de régicides. Ou s'attacha à décrier en eux la répubhque. Les constitulionnels n'ont rien tant à cœur dans une monarchie que de ne point passer pour républicains, et ils auraient craint de s'en donner l'apparence en montrant à ceux gui Ta*
vaient été sympathie ou justice. Puis sont venus les historiens avec leurs systèmes ; ils ont doctement prouvé que ce qui était tombé devait tomber, et qu'il était nécessaire que le plus faible fût dévoré par le plus fort. Ainsi a été fermé et scellé sans honneur, sans la moindre épitaphe un peu consolante, le tombeau des hommes d'État de la république d'Angleterre.
Il n'est cependant pas vrai qu'au moment où Gromwelt revint d'Ecosse, la république chancelât par elle-même, et que sa chute fût inévitable. Il n'y avait ni désordre ni troubles. Grâce à l'absence de Tarmée, les vieilles mœurs de l'Angleterre avaient un peu relevé le pouvoir civil. Blakeavaitillustrésur les mers le nouveau pavillon. Ainsi Brune et Masséna honoraient par leurs armes les derniers jours de ce directoire qui ne valait pas le croupton, et qui finit comme lui. Aucune nécessité ne commandait une révolution. Le parlement pouvait durer; mais il ne pouvait se défendre. Rien ne le condamnait à périr ; mais rien ne pouvait empêcher qu'il ne fût tué. Ce meurtre même n'était pas à la portée de tous. Que Cromwell eût été frappé à Worcester d'une balle écossaise, et il est douteux que la révolution eût été tentée; il est presque certain qu'elle n'eût pas réussi.
Mais dans l'état des opinions et des affaires, Tévéne* ment semblait prévu et certain. Tout équiUbre était rompu , Gromwell était devenu trop fort pour qu'entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire la trêve se prolongeât. Que ferait Gromwell, et comment ferait-il ? Telle tut, dès quMl revint terrible et victorieux, la question posée dans tous les esprits. Un homme qui sait vaincre et
punir, qui a glorifié son nom et sa cause, qui, avant de renverser un gouvernement, i*a mis sur pied, est un formidable sauveur ; i! croit avoir conquis le droit de briser ce qu'il a défendu. Nul doute, en effet, que la république ne dftt Texistence aux armes de Gromwell. Cela donnait une sorte de titre à son usurpation : il semblait disposer de son bien. Jamais invasion de la toute-puissance n'a été, mieux que la sienne, non pas justifiée par la nécessité, mais expliquée par les circonstances. Jamais supériorité plus reconnue n'a rendu la dictature plus naturelle et plus certaine. C'est ce que l'esprit de système appelle la nécessité, parce que les faits deviennent nécessaires quand ils sont accomplis ; mais ces nécessités-là n'ont été souvent que les volontés des grands hommes.
J'attends Tbistorien de la révolution d'Angleferre à la peinture de ce moment delà vie de Cromwell. Rien n'est plus curieux, rien ne peut être à bon droit rendu plus dramatique. Le héros du drame n'avait pas de doute sur un point : il fallait qu'il fût le maître. Mais comment? mais à quel titre? qu'allait-il faire ? Tout cela, je pense, était encore pour lui problématiques. L'indécision est souvent un signe de force. On dit que les grands hommes sont résolus. En effet, quand ils prennent une résolution, elle est invincible ; mais ils savent attendre pour se résoudre, et ne se hâtent point, pour s'épargner, comme les faibles, le tourment de l'incertitude. Tant que l'occasion n'est pas venue, tant que les moyens d'exécution ne peuvent être déterminés, ils savent prolonger une indécision qui a' est que prévoyance, et qui les tient entièrement disponibles pour les événements. Ils ont leur but et n. 43
un seul parti pris, celui de faire pour l'atteindre tout le possible et tout le nécessaire. Ainsi Gromwell, avant de saisir le souverain pouvoir, passa près de dix-neuf mois à Londres, à sonder le terrain, à rassembler des amis, à interroger des indifférents, à dissimuler et à déceler tour à tour quelque grand dessein, le devançant par des indiscrétions qu'il rétractait ensuite, dominé par la passion et délibérant avec perplexité, consultant à la fois les circonstances et la voix intérieure, prenant Tavis des sages et des fous, priant Dieu de Téclairer, avec la confiance que, quoi qu'il Ht, Dieu le conduirait. Ses hésitations n'ôtaient rien à la puissance de sa volonté ni de son esprit. Elles ne proavaient que la fermeté patiente de son ambition et l'obscurité rêveuse de sa pensée.
C'est alors qu'il tint ces conférences singulières où Ton délibéra sur le rétablissement de la royauté. Évidemment le titre même le tenta. Le sens pratique^ la simplicité des mœurs, l'austérité des croyances, rien ne préserve donc les grands ambitieux de cette vanité. Gromwell aussi fut au moment de s'exposer à manquer la réalité du pouvoir pour une apparence, couvrant cette faiblesse d'esprit du prétexte politique, et s'effbrçant d'y voir un sacrifice à l'Angleterre monarchique. Heureusement pour lui, si les légistes étaient pour un roi, les officiers étaient contre. Il se rangea du côté de son armée. C'est elle qu'après un temps de ménagements et de réserve il employa^ suivant son usage^ à peser par la menace sur le parlement. Cette assemblée l'avait accueilli en triomphateur; elle lui avait voté à la manière anglaise de riches récompenses, un domaine décent mille firancs de revenu^ et même assigné
pour habitation la résidence royale de Hampton-Court. Puis, pour éviter le reproche de perpétuer son propre pouvoir, elle en avait fixé l'expiration au 5 novembre 1654. Le terme était trop éloigné, et de plus elle délibérait imprudemment sur la réduction de Tarmée. Enfin, conduite par Henry Vane et ses amis, elle discutait un nouveau plan de représentation qui devait asseoir sur de plus ]arges bases Télection du parlement futur. Aucune de ces mesures n'avait trouvé grâce devant Cromwell. Au mois d*août, il rompit ouvertement. H réunit ses officiers, accusa devant eux le parlement de vues intéressées, d'esprit d'usurpation, et leur fit rédiger une de ces pétitions qui étaient des déclarations de guerre. En même temps, de bibliques exhortations irritèrent les militaires contre les civils, les fanatiques contre les politiques. Le parlement n'opposait que le nom de la république, rintérét de la liberté, l'appel prochain au suffrage national. Ce dernier point était décisif. Cromwell parait n'avoir craint que l'adoption de cette réforme électorale, qui pouvait rendre à l'opinion parlementaire une autorité et une popularité irrésistibles. Il semble que ce fut l'utilité de prévenir sur ce point une délibération suprême qui devint pour lui la nécessité d'agir, et le 19 avril 1653; après avoir pris ses mesures, peut-être en se réservant Jusqu'à la fin la liberté de frapper ou de suspendre le dernier coup, il se décida comme subi* tement, se rendit à la salle des Communes, et fit expulser devant lui, parle colonel anabaptiste Harrisson, les cinquante-trois membres présents de l'assemblée, eu leur adressant des paroles célèbres : grande scène histo-
fique, qui semble avoir été composée par Shakspeare.
Le Long parlement fut une assemblée remarquable, mais une assemblée révolutionnaire; il eut donc ses jours de violence et n'en sortit pas innocent. Ceux qui le représentèrent dans ses derniers moments, et qui n'en étaient que les débris, avaient pour leur malheur cédé ou participé aux iniquités du temps. C'étaient pourtant en général des républicains honnêtes, ayant pour chefs des hommes d'une distinction incontestable, Vane, Sidney, Harrington, Blake, Scot, Ludlow; mais leur esprit comme leur œuvre avait ce je ne sais quoi de chimérique qui ne réussit guère dans les choses humaines. Ils aimaient la liberté et ils auraient voulu la justice ; ils avaient de Texaltation dans les idées et de la modération dans le caractère ; ils étaient passionnés pour leur cause, inflexibles dans leurs principes, dédaigneux pour leurs adversaires, incapables de les dompter ni de les séduire, suspects ou odieux à tous les partis par leurs qualités autant que par leurs défauts, par le bien comme par le mal qu'ils avaient fait; irrévocablement voués, quoi quMls fissent, à la défaite, au discrédit, à l'oubli, à Tin* justice des contemporains et de Thisoire. Encore atijourd'hui la pitié dédaigneuse de M. Carlyle et la sagesse expérimentée de M. Hallam les condamnent sans merci. Ils ne se présentent à la postérité que protégés par le générei^x patronage de mistress Hutchinson.
Le cardinal de Retz prétendait mépriser Cromwell, {tour avoir dit au président de Bellièvre que Ton ne monte jamais si haut que quand on ne sait où l'on va. Cette parole n'était pas cependant si méprisable, et elle
exprimait d^une maaière piquante ce mélange de calcul et de passion d«s ambitieux de premier ordre, qui, en se proposant constamment de monter le plus haut possible, doivent laisser tout le reste dans le vague, et se tenir prêts pour toutes les occasions, tous les moyens, tous les degrés, toutes les formes de ladomination. Nul doute que de bonne heure Cronrwell n'ait pensé ainsi. L'incertitude de sa destinée n'atteignait en rien la fixité de ses desseins. Comme tous les hommes supérieurs, il combinait ensemble le hasard et le conseil, et c'est une des conditions du succès que de ne l'enchaîner à aucun procédé systématique. Lorsqu'il se trouva maître, mais non pas seul, au milieu des^ ruines de tous les pouvoirs, Cromwell hésita sans doute encore dans son âme sur la forme à donner au sien, et fit à regret le choix qui n'était ni selon son penchant, ni selon sa raison. A cette faiblesse d'imagination et de vanité qui entraîne même les Cromwell, même les Jules César vers la royauté^ venait en aide une pensée juste et fondée sur les faits. Livrée à elle-même, l'Angleterre retournait assez naturellemenf aux choses monarchiques, et, toutes les fois que l'opinion se manifestait librement, l'habitude ainsi que le bon sens ramenaient les esprits vers la constitution du passé, réformée selon l'esprit de la révolution. Ce sentiment général était même assez éclairé pour ne pas lier indissolublement le retour de la monarchie à celui des Stuarts, et il n'aurait pas été impossible de résoudre une partie de la plus haute aristocratie à consommer l'alliance de Tancienne pairie avec une dynastie nouvelle. Cromwell oe cédait donc pas
uniquement à une ambition de parvenu en convoitant la u. 43.
royauté ; mais outre que sou esprit impérieux, sou habitude du coromandement militaire lui rendait difficile de rétablir avec le trône tous les contre-poids, toutes les résistances inséparables en Angleterre du pouvoir royal, il savait que toute sa force résidait dans l'armée, et Tarmée ne voulait pas de roi. Une république guerrière ou le pouvoir absolu d'un chef, avec les apparences de l'égalité démocratique, telles étaient les deux seules formes de gouvernement entre lesquelles se partageaient les saints, les agneaux du Seigneur, ces soldats austères et durs, exaltés comme la mysticité, ombrageux comme la repu blique» impitoyables comme le fanatisme , oppressifs comme la tyrannie. Gromwell obéit à la nécessité. Un conseil d'État fut composé de douze membres en Thonneur des apôtres : huit officiers et quatre légistes. Le lord-général y siégea en treizième comme lord président. Ce conseil choisit une conventicm de cent trente-neuf représentants des trois royaumes et du pays de Galles, et Ton dit au peuple que c'était le parlement.
Mais c'est ici quMl faut apprendre à connaître la nation anglaise, ou du moins à mesurer la puissance des traditions constitutionnelles chez un peuple qui a le bonheur de croire à la liberté par ses souvenirs plus que par ses espérances. L'histoire avoue que le gouvernement de Cromwell fut absolu, et l'histoire ne trompe pas. Peu d'hommes ont été plus obéis. On ajoute que son despotisme habile, inflexible dans ses volontés, modéré dans ses exigences, glorieux au dehors, tint la nation dans une soumission calme qui n'eut pas toutes les amertumes de la servitude, et il y a des traits de vérité dans cette
peinture de son règne. Cependant il faut ajouter, et l'on oublie, que la nation^ en ce qui touche ses droits politiques, ne se soumit pas, ne se soumit jamais : la révolte» la guerre civile lui étaient impossibles ou odieuses ; Tadministration était dure plus que vexatoire : de gré ou de force^ elle obéit à Tad ministration ; mais dans le cercle où elle put exercer ou réclamer ses droits, elle les exerça ou les réclama ; toutes les fois qu'elle put légalement résister, elle résista. Ni les assemblées, ni les élections ne furent illusoires ou serviles. Gomme la vie meui encore les tronçons de certains corps organisés, jusque dans les débris des institutions subsista Tesprit parlementaire. II anima ces restes mutilés. Cromweil réunit jusqu'à trois assemblées différentes ; toutes prirent tôt ou tard les* allures d'une chambre des communes, et il ne put vivre un an de suite avec aucune.
En tout, il faut se défendre de la séduction que TaN liance de la force, du génie et de la fortune exerce sur Timagination des écrivains. Ils croient faire preuve de sagacité politique en se prosternant d'admiration devant Fhabileté heureuse et prouver la grandeur de leur propre intelligence en se rangeant du côté des grands hommes. On dirait qu'ils les égalent en les interprétant. Des esprits doués de Tindépendance même la plus originale, comme celui de M. Garlyle, s'éprennent d'un dévouement superstitieux à la mémoire de ces rares et redoutables personnages, qui vivants ont entraîné leur temps, qui morts fascinent la postérité. Les accidents qui les ont servis, les fautes que leur bonheur a dissimulées, les dégoûts ou les échecs qu'ils ont éprouvés sans périr, la
campUcité des faiblesses ou des hasards qui ont élevé leur fortune, tout disparaît dans Téclat historique de leur renommée, et les défaillances, les impuissances de leur despotisme échappent aux yeux prévenus des historiens infatués de la chimère de Funité dans Thistoire. Il y a, même en Angleterre, une petite école qui tend à l'exagération du cromweilisme, et qui décernerait rinfaillibilité à son héros. On est tenté quelquefois de diviniser ainsi la supériorité naturelle, quand ce ne serait que pour se délasser de ces supériorités conventionnelles qui dominent dans les temps ordinaires. Mais c'est une réaction de Tesprit, un besoin dlmagination, une fantaisie d'opposKion,qui peut tromper le jugemeat, et s'il est absurde de méconnaître la grandeur dans les révolutions, il est puéril de l'exagérer jusqu'à Tidéal, et d'en écrire Thistoire sur le ton du roman. Il faut tout Juger, même ce qu'on admire, et ne jamais, fut-ce dans un livre, sacrifier l'honneur des nations. Ce n'est pas la gloire, ce n'est pas le génie, que Platon proclame la maîtresse des choses mortelles et immortelles, c'est la justice.
Je sais ce qui entraîne un peu hors de la mesure Tadmiration de quelques Anglais pour Cromwell : c'est sa conduite dans la politique étrangère. La révolution avait pris l'Angleterre dans une situation qu'on a pour l'importance au dehors comparée à celle de la Saxe ou de Venise. Depuis Elisabeth, l'Angleterre, dëplorablement gouvernée, était dans une sorte de déclin dont à aucune époque les Sluarts n'ont su la relever. Cromwell libre et maître, et doué du merveilleux pouvoir de hausser sans effort son esprit au niveau de sa position, avertit sur-le-
champ TEurope qu'il y avait dans le monde politique une volonté de plus. Il se fit compter à Tinstant par tous les cabinets éblouis de sa fortune ; sa nouveauté même lui prêta plus de prestige et d'ascendant. Avec la Hollande, avec TEspagne, avec les régences barbaresques^ il se montra résolu, énergique, presque impérieux. Il donna à FAugleterre la Jamaïque dans PAtlantique, et Dunkerque sur le continent. Il protégea en Europe le protestantisme, et plus jeune peut-être, et mieux servi par les circonstances, il eût ambitionné d'en devenir, comme avant lui Gustave-Adolphe, comme après lui Guillaume III, le défenseur armé. Sa politique fut heureuse jusqu*au terme, et c'est par là qu'il a gagné T Angleterre. Ce peuple sensé ne se prendrait pas d'un aveugle et romanesque enthousiasme pour la grandeur qui échoue et pour la gloire qui se perd.
Supprimez par la pensée ce côté du gouvernement de Cromwell, vous le trouverez ramené à des proportions beaucoup plus modestes. Il est très-difficile de devenir ce qu'il était au moment où il s'empara du pouvoir suprême. C'est pour en arriver là qu'il faut les dons supérieurs de Tinteiligence et du caractère; mais une fois cette position atteinte, saisir le pouvoir est peu de chose. Ce n'est qu'un acte de force, et il s'y prit avec un sans-façon et une brusquerie qui ne prouvent pas que ce fut bien malaisé. C*est la manière d'exercer le despotisme qui Juge les usurpateurs, et en cela Cromwell a autant échoué que réussi.
Le capitaine général et commandant en chef des forces de la république^ président du conseil d'Etat, réunit à
White-Hall son prétenio parlement le 4 juillet 1653. Alors pour la première fois il improvisa un de ces longs discours publics qui ont ennuyé et embarrassé les historiens. Ce sont les monologues d'une conversation artificieuse et involontaire, où se montrent et se dissimulent tour à tour la politique et Timagination d'un homme plus maître de ses desseins que de ses idées, plein de calculs et de rêveries, contraint lorsqu'il raisonne, entraîné lorsqu'il prêche, et plus jaloux de se faire croire que comprendre. Ce premier discours du trône a pour objet d'annoncer la fin du gouvernement provisoire et militaire, et une sorte d'acte constitutionnel ou d'instrument d'Etat, destiné à organiser les pouvoirs définitifs. A travers les divagations, les obscurités étudiées^ les allusions bibliques, on aperçoit distinctement trois pensées principales. Il fallait chasser le dernier parlement, car il aurait établi la domination du parti presbytérien. Il fallait inaugurer et il faut maintenir le règne des saints, c'està-dire un gouvernement agréable aux puritains armés; mais l'Angleterre doit cesser d'être sous l'autorité d'un conseil de guerre. Enfin la dernière moitié, qui n'est qu'une homélie pleine de citations de TÉcriture et presque de visions prophétiques, rappelle à tous que l'orateur lui-même est un saint, un homme de Dieu, et le recommande à ce titre, tout en conseillant, à la faveur d'un si orthodoxe langage, la tolérance religieuse. On y lit plus d'une fois en toutes lettres ce mot de tous les grands esprits dès qu'ils touchent à la toute-puissance : impar* tialité.
La convention à laquelle Cromwell semblait tout aban-
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donner n'était sévère ni pour lui ni pour son usurpation; mais elle était une assemblée anglaise, elle prenait fort au sérieux ses droits délibératifs. Elle se jeta avec ardeur dans les réformes. Elle en commença qui inquiétèrent des intérêts puissants, la cour de chancellerie, les légistes, le clergé, et, comme dans Tordre politique elle s'était bornée àî étendre un peu le conseil exécutif, Gromwell resta le plus fort et profita des inimitiés qu'elle avait excitées pour se délivrer d'elle. Un jour que peu de membres étaient présents, il fit proposer et voter la dissolution volontaire de l'assemblée. L'Orateur la prononça et se rendit avec les votants auprès de Gromwell pour lui faire approuver cette abdication parlementaire et accepter le titre de lord protecteur. Cromwell parut surpris, ému^ et ne céda qu'aux conseils et aux remontrances. L'expulsion du parlement croupion avait été un acte de violence ; la dissolution du parlement des saints fut un tour d'adresse.
L'instrument d'État voté par une minorité obtint bientôt jusqu'à quatre-vingts adhésions, et Cromwell, entouré de son état-major^ fit proclamer en présence des juges et des magistrats de la Cité cette charte d'un nouveau genre portant établissement d'un régime parlementaire où le protecteur, son conseil et une assemblée élective représentaient les trois pouvoirs de la monarchie. Ainsi tandis qu'en fait il ne pouvait supporter la résistance ou la dissidence d'un corps délibérant, il se sentait contraint de revenir dans tout programme organique aux idées anglaises d'un gouvernement divisé et délibératif. Si d'ailleurs, par cette constitution nouvelle, il acceptait
des limitations qu'il ne devait pas endurer longtemps, il élevait et le titre, et la sphère, et le caractère de son autorité. Au nom près, il devenait roi.
' Et de ce jour il agit en roi. La fidélité à sa personne devint une vertu légale et publique; le complot contre sa personne devint haute trahison. Souvent menacé de renversement et d'assassinat, bien défendu par la vigilance de Tespionnage et la promptitude de la répression, il sut cependant n'être pas persécuteur. Peu à peu il prit envers rétranger Tattitude de la souveraineté; TEurope apprit à le connaître, et crut de loin l'apercevoir sur un trône. Peu s'en fallut qu'il ne fît la même illusion au premier parlement qu'il réunit (septembre 1654). Ce fut cependant encore par une harangue improvisée dans le ■ton de sa correspondance et de sa conversation qu'il ouvrit cette session si tôt abrégée. Son discours fut bien accueilli; mais tel était Tlndomptable esprit parlementaire qui domine ce peuple, que la chambre commença par mettre en question la charte octroyée ou imposée en vertu de laquelle elle était élue. Elle affirma ses droits de par sa propre autorité et fit revivre en principe l'autonomie de la république. Surpris et irrité, Cromwell ferma aux membres les portes de leur palais et les convoqua chez lui. Il se plaignit, il protesta, il exigea une mutuelle confiance, et leur fit signer individuellement une adhésion à sa manière de gouverner. Cent environ sur quatre cents refusèrent leur signature, et s'exclurent ainsi du parlement. Ceux qui restèrent avaient plié, ils ne s'étaient pas rendus. Quand on leur demanda de déclarer la première magistrature héréditaire, ils la voulu*
reDt élective. Quand on réclama pour le protecteur un v^ définitif en certaines matières, ils le refusèrent. Enfin^ ils résistèrent dans une question de subsides, et Cromwell répondit par une dissolution. Ainsi le parlement^ qu*il avait violenté et mutilé, lui demeurait insupportable. Cet homme ne pouvait ni supprimer, ni souffrir la première des libertés nationales, la discussion. Resté seul et maître absolu, il vit renaître à chaque pas les conspirations, et partagea TAngleterre entre douze majors-généraux comme entre des proconsuls. Ainsi tout le royaume fut enveloppé dans le réseau d'une administration militaire. Il crut alors pouvoir convoquer lin parlement, et ne prévit plus d'opposition. Pour plus de sûreté^ usant du pouvoir exorbitant de vérifier les élections, il exclut près de cent membres sous Todieux prétexte d'indignité, et adressa encore à rassemblée un de ces discours pleins d'art et de confusion, où Ton peut étudier curieusement les mystères naturels et les ruses méditées de cet inconcevable esprit. Il sembla pour un temps avoir enfin une assemblée à sa dévotion. Celle-ci toléra Texclusion de ses propres membres, prit des mesures pour la sûreté du lord protecteur, sans cesse menacée; elle censura bien par un vote Tadministration des majors-généraux, mais il parut que Cromwell luimême n'était pas fâché de les affaiblir. Elle vota le rétablissement d'une chambre des lords, elle lui offrit le droit de la choisir, et enfin la royauté. Jamais Crom\^ell ne passa par répreuve d'une indécision plus cruelle, indécision sur la conduite, car sur le fond ni son opinion, ni sa passion n'était douteuse. C'est alors qu'il se livra u. 44
plus que jamais à ce genre d'éloquence embarrassée, à cette hypocrisie oratoire qui était la forme de son talent et le langage de sa politique. Il passa un mois à essayer de ramener à sa pensée tous les dissidents qui ne refusaient au despotisme que la couronne; mais ces dissidents étaient les chefs de l'armée. Ne pouvant vaincre leur opposition, il n'osa la braver. Dans une séance royale à Westminster-Hall, il accepta la nouvelle constitution, moins la royauté, et de ce jour son autorité déclina. Tout le monde sut que son ambition dépassait son audace. Aussi, à la session suivante, le même parlement qui l'avait voulu couronner refusat-il de reconnaître la chambre des pairs qu'il avait formée. Cromvvell revit avec effroi, avec colère, se relever le fantôme delà république, et il se rendit dans la salle des séances pour prononcer une dernière hitrangiie et signifier au parlement sa dissolution. Il finit par ces mots : «Que Dieu juge entre moi et vous! x> Dieu avait jugé en effet. Depuis un temps, les complots se renouvelaient, et ses craintes étaient encore supérieures à ses périls. Il vivait dans la défiance, dans les précautions humiliantes, dans un trouble continuel. Des malheurs domestiques attristaient son âme; de dangereuses infirmités accablaient sa vieillesse, et moins de six mois après qu'il avait ainsi déclaré solennellement son impossibilité de gouverner avec une assemblée libre, il rendait le dernier soupir, après avoir prophétisé qu'il ne mourrait pas.
Grom^ell régna cinq ans. L'Angh terre sous lui ne fut agitée par aucune guerre civile ; elle se fit respecter au dehors. Il la gouverna avec rudesfe, mais sans violence;
il la maintint en repos, et ne persécuta ni les partis ni les croyances : de là Tadmiratlon historique que l'Europe porte à son gouvernement; mais il ne fonda rien, et pourtant il voulut fonder. Il essaya plus d'une fois d'organiser un gouvernement régulier et définitif : il échoua toutes les fois. Il voulut être roi ; mais il ne put ou n'osa. 11 recourut successivement, avec habileté et bonheur, à tous les expédients de Tabsolutisme ; il fut condamné aux tristes soins d'une police inquiète, < t réussit à sauver sa vie, mais non son repos. Quant à Topinion publique, jamais il ne la gagna au point de pouvoir s'abandonner à elle. Il répondit à ses résistances par des coups d'autorité ; mais il ne parvint pas plus à dompter qu'à satisf lire Tesprit de liberté. Il opprima sa nation, il ne la corrompit pas. Le despote réussit^ mais non le despotisir.e.
Notre intention n'était dnns-ces pages ni de le peindre tout entier, ni de juger son histoire ; nous ne voulions qu'indiquer quelques traits de l'homme et tirer une seule conclusion. Que Cromwell fût un sectaire au lieu d'un politique, c'est ce que nous ne pouvions admettre, et nos opinions, si libérales qu'elles puissent être, ne nous por*tent à renverser le piédestal d'aucun grand homme; mais nous sommes encore moins d'humeur à l'exhausser au point d'en faire un autel. M. de Lamartine, en qui les premières idées du contre-révolutionnaire subsistent chez le panégyriste des vainqueurs des girondins, et M. Carlyle, qui professe avec tant de verve et d'esprit l'idolâtrie polythéiste qu'il appelle le culte des héros, ne pouvaient nous entraîner chacun dans son sens, et nous
soutenons ici, comme en bien d'autres choses^ une idée de juste-milieu. Cromwell, par ses qualités les plus éminentes, mais les moins singulières, est de Tespèee de ces grands hommes pour lesquels l'histoire se monte au ton de la poésie, quoique pour lui elle ne doive pas s*élever au-dessus de la prose éloquente. La qualité et les procédés de son ambition^ sa vocation pour le commandement, pour l'organisation, pour la guerre, son obstination, sa patience, son activité, son art de ménager et de conduire les opinions contemporaines, de faire servir ses penchants et ses idées les plus involontaires au succès même de ses desseins, tout cela le met au rang de ceux que les hommes reconnaissent pour leurs maîtres. D'autres traits plus individuels, ses mœurs, ses croyances, son langage, un certain vague dans les idées, une certaine indécision devant les grandes choses, un esprit exalté et artificieux, mille singularités le rendent curieux à observer et à peindre ; mais tout cela le diminue un peu pour la raison. Si Jules César est pris pour le type de ces hommes rares qu'aucun n'a surpassés, on pourra comparer, non égaler Gromwell à César, quoiqu'il ait eu de ses qualités et commis de ses fautes. Enfin, ce qui le foit appeler sectaire a pu lui servir souvent comme moyen d'influence, mais lui donne je ne sais quoi d'incohérent et d'outré qui touche au haut comique, et le fait descendre des régions de l'idéal : c'est un héros du drame romantique.
L'histoire d'un grand homme ne dépend pas toute de lui : ce qu^il maîtrise des événements est souvent peu de chose auprès de ce qu'il en subit; mais Cromwell fut heureux, ce qui veut dire que les événements le servirent
bien, et il se servit bien des événemeuts. il motiva et mérita sa fortune au moins par ses travaux et ses périls. En eela il ne fut pas un usurpateur. C'est ce qui Thonore, et ce qui bonore son temps et sa nation. La servitude est d'autant moins humiliante^ qu'elle a coûté plus cher à celui qui l'impose. S'il releva son pouvoir en le conquérant par d^héroîques efforts, si les circonstances se prêtèrent à son avènement au point d'en faire une chose toute naturelle, sa tyrannie ne devint inévitable qu'en raison de sa supériorité même. Jamais la nation ne la chercha, ne l'appela, et ne s'enorgueillit d^avoir trouvé un mattre. Moins habile ou moins heureux, il n'aurait pas asservi son pays; aucun des résuUats de la révolution d'Angleterre n'avait besoin de lui ; elle ne lui dut rien qu'un intervalle assez éclatant. Il fut un incident très-commun dans les troubles civils; qu'un guerrier victorieux s'y rencontre, il est rare qu'il ne domine pas. Mais l'intervention de Crom^ell ne fut ni une nécessité ni un bienfait^ et si ce n'est qu'il lui a donné la Jamaïque, J'ignore quel bien permanent il a fait à son pays. C'est le faible des historiens que de vouloir toujours chercher dans les grands hommes un de ceux-là dont Dieu a dit : a Je t'appellerai Cyrus. » Tout est permis, tout est voulu par la Providence ; mais nul ne la représente, et il faut se résigner à croire que la valeur des individus est, comme on dit, un hasard de la naissance, c'est-à-dire que l'ordre politique, à la différence de l'ordre des cieux^ est l'empire de la liberté humaine. Les contemporains Jugèrent de Cromweli ainsi, lorsqu'en subissant son influence, en admirant son génie, en redoutant sa force, ils n'accepté-
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rent jamais son despotisme, et. par la résistance de Topinion, le tinrent constamment en échec et le condamnèrent à rimpuissance d'opprimer en paix. Jamais il ne parvint à suborner Tesprit de liberté, à dénaturer le caractère national. L'Angleterre dominée, mais non déchue, resta au fond la même, et conserva dans son sein ce sentiment de la bonne vieille cause qui ne devait pas périr. Voilà ce que ne saurait jamais oublier Thistorien de Cromwell. On doit du respect aux grands hommes; on en doit plus encore aux nations.