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LES DESTINÉES DE LA SOCIETE FRANÇAISE

Le temps de Richelieu est une des crises de Thistoire de France. Il est donc impossible de Juger Tun sans avoir snrTautre une opinion générale. Cette opinion, difficile à ibrmer, Test peut-être encore plus à exprimer. Tout le monde arôue que l'impartialité est un devoir pour Thistorien , et cette impartialité ne Ta pas sans une parfaite indépendance. Longtemps nos historiens n'ont pas su pour la plupart se défendre d'une certaine eomplaisanee pour le pouvoir, non pas tant d'une complaisance de courtisan, à laquelle cependant ils n'étaient pas tous inaccessibles, mais de celle qui vient de sympathie, de reconnaissance et d'habitude, que de ce préjugé national qui exagérait encore ce qu'il y a de vrai dans la commu-

^ Cet essai et le suivant appartiennent k une autre époque que les fragments qui composent ce recueil. Mais ils sont écrits dans le même esprit, et Ton a pensé que le lecteur y reconnaîtrait les mémca opinions, telles qu'elles doivent se produire sous l'influence d'évén«ments nouveaux. Ce sont les mêmes principes, si ce ne sont plus les mêmes espérances.

nauté d'intérêts et de vues, manifestée par tant de pages de nos annales, entre le peuple et la royauté. On ne peut disconvenir que tantôt par calcul d'ambition, tantôt par un sentiment confus du bien public, tantôt enfin par une généreuse sollicitude pour leurs sujets, les dépositaires du souverain pouvoir n'aient souvent marché dans une voie où ils faisaient gagner aux citoyens en bien-être et en justice ce que leur propre autorité gagnait en étendue et en uniformité. Cette autorité s'est assez constamment trouvée la protectrice, involontaire ou systématique, du plus faible contre d'insupportables oppressions. De là ce sentiment de gratitude ou même de solidarité qui poussait nos historiens^ bourgeois pour la plupart, à tenir sans intérêt le langage de serviteurs du prince. Mais par un contraste naturel, d'autres écrivains, sans se porter pour cela les adversaires de la monarchie , se sont montrés moins touchés de ses avantages que de ses abus. En ceci comme en toutes choses , je ne parle que des écrivains modérés, le reste importe peu. Or, il nous faut bien l'avouer, la France n'a pas été sous le sceptre de ses rois si constamment heureuse qu'il y ait eu besoin de beaucoup de malignité pour trouver à redire à son gouvernement, et pour écrire son histoire dans le sens d'une certaine opposition. 11 y a chez la bourgeoisie française un mélange de soumission et d'indépendance , une humeur prudente et frondeuse, une timidité dans la raison et une hardiesse dans l'esprit qui sont comme les deux faces du caractère national. L'une et l'autre se sont montrées dans notre histoire. Et ceux qui l'ont écrite dans ces derniers temps, moins prévenus pour l'autorité ou plus libres avec elle,

ont éehangé le royalisme contre le patriotisme, en poussant la sympathie pour la France jusqu'aux complaisances de Tadmiration. Malheur à l'historien qui raconte son pays sans Taimer! mais on peut en Taimant ne le pas flatter. La partialité du hon citoyen peut, comme celle du fidèle sujet, altérer la vérité de Thistoire, surtout en obscurcir les enseignements. Il y aurait certainement une grande utilité et une originalité éminente dans la conception d'une histoire de France entreprise avec une entière indépendance. Celui qui s'engagerait à l'exécuter et qui tiendrait parole pourrait quelquefois déplaire au pays ; mais son œuvre n'en serait que plus patriotique.

En considérant dans leurs cours les destinées de notre France , le juste orgueil dont à de certains moments il sentirait son cœur atteint ne le préserverait pas d'une pensée générale singulièrement triste. La France est en Europe une puissance du premier ordre; elle est au premier rang de la civilisation. Ce n'est pas flatterie, il me semble, que de lui reconnaître quelques-uns des caractères d'une grande nation. Cependant l'histoire d'une grande nation ne mérite tout à fait d'être appelée ainsi qu'autant qu'elle la représente se déployant dans la suite des temps avec une certaine unité , marchant avec un peu de constance et de bonheur vers un but déterminé, servant pour sa gloire et pour son bien un des grands intérêts, une des grandes pensées de l'humanité. Il y en a de plusieurs sortes, — le bon gouvernement, -— la domination par la politique, — - la domination par la conquête, — la félicité publique, — enfin la religion, la liberté, les lettres et les arts. Toutes ces choses peuvent se

rencontrer ensemble au tour à tour dans un pays vaste et cîTllisé ; aucune ne doit, autant qu'il est possible, luî demeurer tout à fait étrangère; mais la grandeur d*un pays, la beauté de son histoire n'atteint son phis haut terme que lorsque les siècles semblent avoir conspiré pour conduire le peuple à la réalisation éminente, exemplaire, d'une de ces nobles choses qui méritent d'être poursuivies comme le triomphe d'une bonne cause. Or, disons-le en toute sincérité , on aurait peine à trouver du premier coup quelle a été la mission que la France a reçue ou s'est donnée, et supposé qu'elle se fût successivement ou tout à la fois marqué des buts divers, on démontrerait difficilement qu'elle ait atteint un de ces buts d'une manière assez durable et assez complète pour servir à d'autres de modèle et de guide. Est-ce la faute des événements, du gouvernement, de la nation? Nous l'Ignorons , et nous ne cherchons pas à sortir de notre Ignorance.

Le fait seul nous frappe, et nous voudrions de grand cœur qu^l pût être contesté avec succès ; mais il nous semble que, malgré les efforts de la philosophie de l'his* toire pour assigner à notre patrie ce que la langue pré-* tentieuse du temps appelle un rôle providentiel, on serait fort embarrassé de dire nettement quel est ce rôle , et d'afQrmer surtout qu'il nous ait définitivement bien tourné. Quand on se bornerait à représenter la France comme chargée de réaliser le plus beau type de la monarchie absolue, il n'est que trop évident que cette humble ambition n'a pas été satisfaite. La monarchie de Louis X!Y, si c'était d^elle qu'on voulût parier, a com-

KICHËLIËU. i\\

mencé à décliner avant la mort du monarque. On sait quelles humiliations, je parle faiblement, en ont attristé la décadence, et plus tard, quelles calamités lamentables en ont signalé la chute. On prétend quelquefois, sans doute parce que la royauté se disait très-chrétienne, que le royaume de saint Louis est le dépositaire des intérêts de la religion; mais ce n'est certes pas uno vérité de dogme ni d'histoire. Demandez ce qu'on pense k Rome de la politique royale et des sentiments nationaux touchant TEglise avant François P', et si des écrivains strictement orthodoxes regardent comme la terre classique du catholicisme celle où le gallicanisme et le jansénisme ont germé avant que Voltaire y naquit, et que s'y levât l'aurore de la philosophie de 1789. La valeur de nos légions ne sera point surpassée, et le souvenir de tant de journées immortelles nous autorise apparemment à nous dire une nation guerrière; mais la guerre avec le temps ne vaut que par l'agrandissement qu'elle procure. Elle nous a, sous ce rapport, plus d'une fois bien servis ; mais enfin, aux deux époques où nous avons tendu par elle à la prééminence^ quel a été le résultat suprême ? La vieillesse de Louis XIV prépara par ses revers le règne suivant, et de nos jours le génie des conquêtes a laissé la France plus petite qu'il ne l'avait reçue. Que de fois n'a-t-on pas soutenu que le mandat de notre nation était de changer la face du monde et de tout renouveler, soit par la liberté révolutionnaire^ soit par la liberté constitutionnelle? On sait comment elle y a réussi.

Tous ces faits, il faut les rappeler courageusement, non pour interdire à aucune bonne cause l'espérance , mais

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pour enseigner à toute bonne cause combien il est difficile de vaincre, pour pénétrer la conscience nationale de Tobligation pour un peuple de méditer son expérience, de sonder ses forces avant de rien entreprendre, et de cherclier dans la leçon des événements par quel secret se forme Talliance du droit et de la fortune. Mais ici notre ambition n'est pas si haute ; nous indiquons seulement des problèmes historiques, et voici le nôtre : quelle est^ rhistoire étant donnée, la destination finale de la France? Nous posons ia question et ne songeons pas à la résoudre ; mais pour en montrer la difficulté et retendue, peu d'époques méritent plus d'être étudiées que celle dU ministère de Richelieu : c'est assurément un des grands moments historiques de la France. Tous les éléments du gouvernement et de la société que nous retrouvons un siècle et demi plus tard existaient dès lors, bien qu'inégalement développés, et de leur lutte ou de leur accord est résulté ce qui était alors l'avenir. Nous qui le connaissons à présent, cet avenir^ il nous est facile de nous en faire les prophètes.

Pour connaître dans ses origines la France politique* il n'est pas besoin de remonter phis haut que le règne de Charles Y. Ce sage roi , disons ma pensée, ce grand roi offre la meilleure image de ce que devait être le prince dans la vieille société française ; il n'est pas jusqu'à son caractère pacifique qui ne contribue à faire dominer en lui le magistrat sur le seigneur, et à le rendre un repré-

sentant anticipé de ce pouvoir de robe longae qui emploie *" les armées et ne les commande pas , en un mot , de la royauté administrative. Qu'importe au reste qu'il ne fût pas guerrier? Il avait Duguesclin. Son autorité était sortie plus forte des cruelles épreuves de la guerre étrangère et delà guerre civile; sa sagesse et sa fortune imposaient à l'ambition des grands feudataires^ et commençaient pour le peuple quelque chose qui ressemblait au bonheur public ; son despotisme même eût été accueilli par les masses comme une protection. Mais cet élément de liberté, partout présent dans le moyen âge à côté de Télément du pouvoir, les États-généraux, qui revenaient de temps en temps pour soutenir et admonester la royauté, trop faibles pour s* en faire obéir^ étaient assez forts pour s'en faire écouter. Enhardis par les troubles^ ils avaient disparu avec la paix. Charles avait su éluder leur puissance, mais il avait compris leurs conseils. Maître des affaires , il modéra lui-mèmè son pouvoir et se posa des règles, ce qui équivaut à reconnaître des droits. Un roi législateur cesse par le fait d'être absolu. Enfm nous parlons ici d'une de ces royautés tant soit peu bourgeoises (Somme les aime la France, et qu'elle n'estime qu'en les perdant.

Par malheur Charles VI mit la démence sur le trône, et la France fut conquise. Des ambitions rivales se la disputèrent parla trahison. L'audace des partis ne connut plus ni frein^ ni loi, ni patrie. L'oppression étrangère suscita du sein du peuple des vengeurs à la France. A leur tète brille d'un éclat poétique et sacré cette jeune fille

abandonnée lâchement de ceux qu'elle avait sauvés^ car II. 35.

4U PASSÉ ET PBÉSENT.

. la gloire de Jeanne d'Arc est la honte de Charles VIL Personnifié par elle en quelque sorte, le sentiment de la nationalité devint plus vif et plus distinct sous la pression de la conquête* C'est alors que» pour parler le langage des philosophes, il y eut conscience de la nationalité^ et que, comme dirait Hegel, la France commença à être pour soi. Charles le Victorieux ne ressemble guère à Charles V. Par ses apparences, il est de Técole des rois chevaliers. L'absolutisine sous les dehors frivoles d'une magnanimité de théâtre est le genre de ces sortes de princes. Heureusement, malgré ses prétentions guerrières, il se trouva un médiocre capitaine, et la paix une fois gagnée, le goût du pouvoir en fit un administrateur. Les événements avaient conspiré pour rendre absolue cette autorité, instrument nécessaire de la délivrance du pays. Malgré la maxime de la féodalité , qui reconnaissait à tous ses membres le droit de consentir les impôts, la noblesse y avait renoncé comme à une formalité gênante dans un pays en proie à Tennemi. ce Le roy Charles septiesme, dit Comines, fust le premier... qui gaigna ce point d^imposer tailles à son plaisir, sans le consentement des estats de son royaulme... et à cecy consentirent les seigneurs de France pour certaines pensions qui leur fuirent promises pour les deniers qu'on levoit en leurs terres. » On ne demanda point au tiers-état son avis, et pour un temps Tusage concentra dans les mains du prince une puissance toujours moins odieuse au pays, dans son excès même, que la féodalité qui Tavait restreinte et menacée. Les ministres bourgeois de Charles VU préparèrent le règne de Louis XI, qui dauphin les combattit, et

roi les imita. Tout ensemble plus guerrier et moins chevaleresque que son père, il fut plus populaire et plus redouté. Les rois qui n*ont point de cour sont rarement haïs; leur pouvoir sans appareil, fût-il terrible, n'offense pas. La familiarité de leurs mqeurs rachète la rigueur de . leurs actes, et les petits leur tiennent compte de la haine des grands. Ainsi Louis XI est parvenu à gagner jusqu'aux historiens, et à couvrir ses perfidies et ses cruautés par le caractère démocratique de sa personne et de son administration. L'ordre était pour cet esprit pénétrant et ambitieux un moyen de pouvoir, et se rencontrait en même temps un bienfait pour la nation. 11 n'est pas le seul de nos rois qui, en travaillant à se rendre maître^ ait paru à la multitude un libérateur.

Sous ses successeurs, l'esprit de conquête pénétra dans le gouvernement. La politique de la guerre sans politique, la renaissance, plus brillante que sérieuse, d'une douteuse chevalerie , cette ardeur de gloire sans raison et de bravoure sans but, ce préjugé militaire qui voit toute la patrie dans le drapeau, commencèrent à se développer sous la protection et pour le service de la couronne* Une sorte de domesticité héroïque remplaça pour une partie de la noblesse l'iDdocilité féodale. L'âme généreuse de Louis XI 1 rachète même ses fautes; mais le règne de la maison de Valois a été, avant le règne de Louis XY, la plus triste époque des cinq derniers siècles. Il est difficile de trouver entre 1515 et 1589 des années où une sincère et judicieuse pensée de bien public ait avec un peu de suite prévalu dans les conseils du prince. À des guerres malheureuses succédèrent bientôt des

guerres civiles. Toutes les garanties d'ordre, de pouvoir ou d'indépendance devinrent Tinstrument des factions. Le parti du roi lui-même fut une faction. Ce xvi' siècKey qui n*a peut-être pas de supérieur dans les fastes de Tesprit humain , fut une ère de souffrances et de crimes. Alors que la lumière du génie moderne dominait enfin de ' son éclat les teintes incertaines d*un long crépuscule, ce ne fut pas la moindre misère d'une société qui, par de nouvelles idées, s'éveillait à de nouveaux besoins, que de se sentir plus malheureuse ou plus opprimée dans le moment où elle concevait mieux ses droits au bonheur et à la justice.

Les guerres civiles , qui sont quelquefois une rude , mais bonne école, lui apprirent et lui servirent peu, sauf qu'elles faillirent lui enseigner à ne compter sur rien, ni sur personne, ni sur elle-même. Roi, clergé, noblesse, parlement^ tiers-état, communes, que valait tout cela, qui n'empêchait ni le massacre de Vassy, ni la Saint- Barthélémy^ ni les barricades, ni le siège de Paris? Dirat-on du peuple quœsivit cœlo lucem, parce que la religion servit de bannière aux discordes civiles? Mais la religion était le catholicisme ou le protestantisme. Or en France l'apparition de la réforme n'a fait nul bien à l'Eglise. Elle n'a servi qu'à la passionner et à l'aigrir; elle lui a appris tantôt à se liguer, tantôt à lutter avec la royauté , non dans un intérêt public, mais dans un intérêt de domination. Le clergé eut sa cause, son drapeau, sa politique; il. devint un parti, grand et irréparable malheur , et qui n'a pas faiblement contribué au déclin de son influence* Quant à la réforme, peu de pays peut-être semblaient

au début mieux préparés que la France à raccueillir^ comme révolutioD ecclésiastique du moins, sinon comme transformation religieuse. La cour de Rome n'y jouissait d'aucune faveur. Les abus de TÉglise , sans être plus criants qu'ailleurs, étaient continuellement en butte aux traits du peuple moqueur par excellence. Ce n'était pas sans doute assez que de pareils mobiles pour susciter le triomphe du protestantisme. Toutefois ils servirent par^ tout puissamment au mouvement spirituel qui lui donna naissance, et parmi nous^ dans la haute noblesse, dans une partie distinguée du clergé, dans la bourgeoisie lettrée, Tesprit protestant était tout prêt ; mais dès ce tempslà^ pour faire une révolution, il fallait le roi et Paris. Si le frère avait valu la sœur, si François I«r avait eu le cœur et la tête de Marguerite de Valois, sou exemple eût risqué d'être irrésistible. Je ne vois pas pourquoi il n'aurait pas eu rascendant de Henri YIII. Après lui, après qu'il eut au contraire ouvert la carrière de l'intolérance, il était trop tard. Catherine de Médicis pouvait bien se résigner assez lestement à prier Dieu en français, mais les partis étaient pris, les engagements liaient les consciences et les vanités, plus fortes encore que les consciences. Paris d'ailleurs, Paris turbulent et dominateur, comme au temps du roi Jean et de Charles VI, avait fait son choix en se donnant aux Guise. La ville de la Saint-Barthélémy et du massacre des Carmes voulait un roi catholique. La réforme prise au point de vue politique n'était donc qu'un élément de désordre. Si elle n'eût pénétré en France, le clergé phis tiède fût resté plus sage. Elle isolait d'ailleurs, elle retirait pour ainsi dire du grand courant

national les plus fermes esprits et les plus énergiques caractères. Son parti, quelque intérêt qu'il inspire par la justice de sa cause, n'en était pas moins un parti. Il réunissait peut-être les hommes les plus propres par leur nature* s'ils étaient restés libres^ à servir TÉtat avec indépendance, à résister au pouvoir en le soutenant; mais absorbés par leur foi et leur cause, la réforme les 6tait à la France. Ils formaient une nation dans la nation.

Comme Charles V, comme Charles Vil après les revers et les déchirements de la France conquise, le grand prince, éternel honneur de la maison de Bourbon, apparut aux peuples en vainqueur, en libérateur, en pacificateur. L'invasion étrangère, la guerre civile, l'anarchie, la tyrannie, le pillage, le massacre, tous les maux publics semblèrent fuir à tire-d'aile devant lui dans cette heureuse année de 1589 qui précéda de deux siècles une année plus mémorable encore. Henri IV, plus guerrier que les rois chevaliers, plus grand que les rois bourgeois, plus politique que les honnêtes et plus honnête que les politiques, avait connu toutes les fortunes et montré toutes les qualités qui font les grands hommes. La royauté arrivait dans ses habiles mains encore éprouvée, encore re» commandée pour ainsi dire aux yeux de la nation comme l'arbitre des partis, la sauvegarde de Tordre, le symbole du droit commun.

On peut dire que le gouvernement de Henri lY était libéral; mais il n'a fondé qu'une seule liberté, la liberté

de conscience, donné qu'une seule charle, Pédit de Nantes. Son esprit, son temps, sa vie passée, lui en faisaient une loi. Aucune liberté d'ailleurs ne s'établit si Ton n'a combattu pour elle, et c'est pour celle-là que le xvi* siècle avait combattu. Henri n'a touché à aucune autre institution fondamentale, il s* est borné à user supérieurement du pouvoir tel qu'il le trouvait , exerçant dans sa plénitude la souveraineté administrative, assurant la prospérité publique^ créant la politique de la France. Ses successeurs ont pu développer son œuvre, aucun n'y a ajouté de fondation nouvelle. Quant à la sienne propre, quant à la liberté de conscience, Richelieu Ta désarmée, Louis XIV Ta supprimée.

Mai si Ton jette les yeux sur l'état des affaires à la mort de Henri^ on reconnaîtra que l'ordre établi perdait en le perdant son unique garantie. Rien n'était assuré dans le sein du gouvernement. Point de force régulière bien assise, hormis cette autorité royale, instrument puissant que les partis allaient se disputer. De la royauté elle-même était vrai l'adage: « Tant vaut 1 homme , tant* vaut la chose. B Et combien de temps encore il devait rester vrai! La guerre était presque déclarée à la maison d'Autriche , ou du moins la succession du duché de Juliers mettait aux prises sa politique et celle de la France ; déjà un corps d'armée avait passé la frontière, que le gouvernement d'un roi mineur en était encore à chercher sa force et ses desseins. La nation, accoutumée à s'en fier au génie de son roi, détachée de toutes les passions par rexpérience des guerres civiles, ne croyait en aucun parti, non plus qu'en elle-même. Point d^opinion publique, car

ce n'est pas une opinion publique que le désir vague d*une administration équitable et tutélaire, accru par Teffroi de l'avoir pour longtemps perdue avec le prioce qui en réalisait Téclatant modèle. Unanime dans les masses, ce sentiment d'inquiétude ne rencontrait d'exception que dans les ordres privilégiés. Le premier des deux, le clergé, est celui qui réprouvait le moius. Jamais les ménagements ni même les concessions accordées à TEglise n'avaient pu effacer dans le fils de Jeanne d'Albret les caractères sinon de Thérétique, au moins du libérateur de Tbérésie. Il avait beau se confesser aux jésuites, rÉglise ne pouvait le regarder comme sien, et en effet il n'appartenait à personne, f^e clergé^ constitué à Tétat de parti tant que la réforme était debout, ne pouvait songer qu'à lui-même ni rêver autre cbose qu*un dédommagement ou une revanche. Jaloux de ses immunités domanialeSy il ne se connaissait avec la puissance publique d'autre relation que le privilège d'y contribuer par dos dons volontaires, non par des taxes obligatoires. Sou seul devoir politique était celui - là. Deux choses en sus lui tenaient au cœur : faire recevoir en France les décrets du concile de Trente, et restreindre les usurpations, ou pour mieux dire les droits des calvinistes. Évidemment il n'y avait là que des intérêts particuliers. La noblesse se divisait en deux classes, les grands et les gentilshommes. Les premiers remplaçaient pour le temps les puissants feudataires d'un autre siècle^ Parmi eux, les uns par une origine prineière et le titre de leurs domaines, les autres par de grandes charges, des gouvernements et des places fortes, occupaient une position indépendante qui deve-

nait un pouvoir dans l'État, quand le pouvoir central était faible. C'est ainsi que Mayenne, Nevers, Guise, Bouillon, se posaient en rivaux de Tautorité royale, et que Montmorency , Lesdiguières, Espernon, marchaient presque leurs égaux. Les princes du sang, recrutés encore par la bâtardise, formaient une classe non moins redoutable, plus puissante par son prestige, plus dépendante par ses apanages. Pas plus chez les Gaston et les Condé que chez les Soissons et les Vendôme, la pensée d'une obligation envers la France comme devoir officiel, lien de famille ou sentiment patriotique, ne dominait Tintérèt, Torgueil, l'avarice et Tambition, droits naturels de la grandeur. La crainte ou Tespérance les ramenaient seules par moments sous Tétendard royal, et ils se conduisaient par des calculs qu'il n'est permis d'avouer que dans les relations diplomatiques des gouvernements. Un droit des gens qui ne condamnait que la violation des engagements pris, était la seule règle qu'ils voulussent bien reconnaître, à la condition de ne pas Tobserver. Prise dans son ensemble, (oute cette haute aristocratie^ dénuée d'intérêt public, ne représentait absolument qu'elle-même. Pour elle, les pouvoirs et les partis^ les lois, les opinions, les griefs, n'étaient que des armes à employer ou à briser, selon le temps. Bien ne semblait sacré, ni le nom du roi^ ni celui de la France. La conspiration avec l'étranger paraissait une ressource permise. Spéculer sur la mort de Louis XllI, même sur un changement dans Tordre de succession, ne passait pas pour sacrilège. Les plus voisins de la royauté n'étaient pas ceux

qui la respectaient le plus. Une telle aristocratie était II 36

in PASSÉ £T niÉSENT.

ime force eontre TÊtal, non une des institiitiotis de l*Étot.

Les gentilshommes n^échappaient point e&ttèrement à la contagion de pareils exemples. L'imitation les tentait comme un privilège de race et un retour de féodalité. D'andens rapports de vasselage ou de service volontaire les enchaînaient quelquefois à de plus grands qu'eux, et dominaient alws leurs devoirs de si:yets et de Français. Ils faisaient de cette fidélité hiérarchique rexeose de la rébelUon^ comme aussi beaucoup de nohies s'aidaient de Tobéissanee due au prince pour nmipre les liens particuliers d'hommage ou de reconnaissance, et ne plus se dcmner d'autre maître que celui de TÉtat. Ccmime, après tout, le roi était le seigneur des seigneurs, la noMesse en général tenait le parti du roi, du moins l'épée à la main. Se battre vaillamment, quelle que fût la cause, était nan inremier 'devoir; remplir ee devoir envers le prince ou la patrie ne venait qu'après ; mais en dehors du cerde de rhcmneur militaire expirait le patriotisme et presque tout le royalisme de la noblesse. Hors des camps , elle ne se connaissait plus d*obligation qu'envers elle-même^ d'inté» rets publics que les privilèges de son rang. Les décrets de la souveraineté étalent pesés par die dans la balance de ses prétentions. Tous les services rendus à TÉtat en dehors d'elle lui semblaient abusifs ou méprisables. Toutes les réformes administratives la trouvaient froide, hostile ou dédaigneuse. L'État était son obligé; il devait lui savoir gré de ce qu'elle faisait pour lui en servant le roi.

Mais il se rencontre dans son sein des hommes qu'une

RiCHËUEU. 4Sid

iQtellijiejice supérieure, une aptitude spéciale» une ambition éclairée rallie autour de la royauté, considérée non plus comme une dignité seigneuriale, mais comme un pouvoir du gouvernement* Pour ceux-là, dont Sully est le plus illustre exemple, le privilège de la naissance se transforme en une éligibilité spéciale aux emplois publies. Quelquesuns des courtisans deviennent fonctionnaires j ou même s'arrêtent en route et se contentent du premier métier ; ce n'est alors qu'une transformation dernière du lien féodal. Ceux-là seuls qui ont conçu dans le titre de serviteur du roi celui de serviteur de TÉtat donnent à la noblesse Texemple que^ pour son salut et son honneur, elle aurait dû suivre, et qui, largement compris, l'aurait conduite peut-être à convertir une stérile distinction de caste en une magistrature aristocratique. Toutefois, dans le cercle même des fonctions publiques, la grande part demeurait encore au tiers-état ou à ces nobles de roture qui lui servaient de chefs et passaient des tribunaux dans Tadministration. Le maniement des affaires semblait réservé de préférence aux bourgeois capables, dont THÔpital est le grand homme et Colbert le grand ministre.

La judicature était Tarlstocratie du peuple. La dignité des mœurs, la gravité des habitudes, la fidélité aux traditions donnaient aux parlements un imposant caractère. Dans leur sein régnait en général, à défaut de l'esprit de justice, ce respect des formes qui souvent en tient lieu. Sous cette enveloppe quelquefois trompeuse vivait un certain sentiment du droit. Ce droit était d'ordinaire le leur , qui se trouvait par occasion protéger celui des autres. Ainsi le privilège^ si cher au Parlement; de rendre

exclusivement la justice, devenait pour le citoyen le droit de n*être pas distrait de ses juges naturels, et ceux-ci, en soutenant leur prérogative, défendaient indirectement les justiciables. Placez le Parlement dans une autre sphère, entendez-le délibérer sur la chose publique : toutes les fois que quelque usurpation lui paraîtra blesser un de ses privilèges, les remontrances viendront en aide au bon droit ; mais si son privilège est un abus, si par orgueil ou préjugé il se croit intéressé au maintien de quelque désordre consacré,.de quelque inégalité traditionnelle, la résistance sera la même, et le mal comme le bien trouvera sur les fleurs de lis de consciencieux défenseurs. Un conflit fréquent opposera Tindépendance routinière du magistrat et Tesprit réformateur de Tadministration. Bien des progrès en seront compromis ou ne s'obtiendront que par la victoire de l'arbitraire. A mesure que Tautorité sera plus maîtresse, le peuple aura plus de bienêtre, plus d'égalité et moins de garanties. 11 s'habituera de plus en plus à jouer à qui perd gagne dans la victoire des ministres sur ses défenseurs attitrés ; il s'intéressera de moins en moins à des résistances qu'il comprendra peu, et la concentration graduelle de tous les pouvoirs en un seul ressemblera pour lui à la domination du bien public.

La nation, c'est le tiers - état : c'était déjà vrai ; seulement , abandonné ou insulté par les autres ordres, accablé des charges publiques , sécompensé par de rares intervalles de calme et de prospérité, il n'espérait rien des droits particuliers et ne se connaissait pas de droits généraux. La coïncidence de certains intérêts de la cou-

ronne avec les siens était toute sa grande charte. Cela suffisait pour qu*en général la nation fût royaliste; mais elle Tétait surtout contre le clergé et la noblesse. Il y avait bien dans son sein un levain d'opposition lettrée, compatible avec la monarchie , quoique tirant à la républiqjie; mais rien, sincérité, droiture, patriotisme, ne suffisait pour compenser ce qui manquait à Tesprit public de la bourgeoisie opposante. La tradition « la résolution , Texpérience , la consistance , une tranquille audace sans laquelle les peuples ne sauraient é(re libres, voilà ce qu*on eût cherché vainement chez ces ancêtres des libéraux modernes. Les plus savants inventaient des chimères. Les plus prudents invoquaient un passé presque aussi chimérique ; leur commune faiblesse les ramenait tôt ou tard à la royauté, car c'était encore ce qu'il y avait de plus national et de plus novateur. On pouvait la craindre ; mais on en pouvait espérer. On la voulait forte pour qu'elle contînt les grands^ et capable d'opprimer les petits, afin qu'elle eût le moyen de les protéger.

Il existait bien une vieille institution, ou du moins un recours possible à une vieille institution, — lesétats-généraux. Depuis Charles V, ces assemblées avaient été réunies environ vingt fois. C'était en moyenne près d'une fois en douze ans. On avait toujours beaucoup attendu et peu profité de leur présence. Après quelques nobles discours et d'excellentes délibérations, elles se retiraient laissant la couronne prendre de leurs avis ce qui lui plaisait. Quand par hasard leurs idées étaient converties en lois, c'était donc à la couronne qu'en revenait l'honneur.

Cependant le nom des états-généraux subsistait toujours II. 36.

dans les esprits comme une espérance. On sait que la régence de Louis XIII convoqua les états-généraux en 1614. Il faut nous y arrêter* Richelieu y commença le métier politique, et ce sont les derniers de Tancienne monarchie; ceux qui vinrent cent soixante-quinze ans après Font renversée.

U est curieux d'étudier rassemblée de 1614. D'elle, tout aussi bien que de tant d'autres choses, on peut dire qu'elle aurait pu empêcher la révolution française; mais elle n'y songeait guère, et, si nous écoutons le premier des trois ordres et son orateur, qui n'est pas moins qu'Armand Duplessis de Richelieu, évêque de Luçon, que trouyerons-nous dans sa harangue? La réthorique du temps, longues périodes , oiseuse redondance, style figuré sans trop de mauvais goût pourtant. Le début n'est pa$ heureux. La session des états y est comparée aux saturnales de Rome, comparaison si malvenue, que l'orateur est presque aussitôt obligé de signaler plus de différences que de ressemblances. Puis de ce fâcheux rapprochement il arrive à la politique. Le point le plus soigneusement traité est la convenance, même la nécessité d'appeler les ecclésiastiques aux grands emplois du gouvernement. C'est là un des intérêts généraux qui touchent le plus le clergé, et son interprète ne parait pas s'être fait prier pour y insister. On dirait qu'il écrit la préface de son histoire. Vient ensuite l'acceptation des actes du concile de Trente, plus une certaine restitution de biens d'Église

RICHELIEU. k%7

donnés aux protestants du Béarn par la mère de Henri lY. Cela dit, le clergé marche au secours de la noblesse dans la guerre qu'elle déclare à la vénalité des offices de judicature. Le feu roi Pavait consacrée en obligeant les magistrats à racheter par une taxe annuelle la transmissibilité de leurs charges. C'était traiter celles-ci en patrimoine de main-morte. La propriété et l'hérédité étaient alors la forme qu'affectaient tous les droits, et celui de rendre la justice ayant originairement fait partie du domaine féodal, le posséder patrimonialement à son tour, c'était pour la bourgeoisie parlementaire un avènement au privilège. Chose étrange^ la vénalité des charges était ainsi une conquête de Tégalité. La noblesse voyait avec Jalousie cette investiture d'un nouveau genre, qui lui fermait, disait-elle^ Feutrée des cours souveraines. Elle avait donc fait de l'hérédité des offices et de l'impôt qui la consacrait son principal grief^ et le clergé épousa sa cause. Le tiers-état, embarrassé de soutenir la sienne, se vengeait en dénonçant les motifs réels que les ordres privilégiés couvraient du prétexte spécieux du bien public, et les forçait par revanche à réclamer avec lui contre l'abus des pensions, rendant ainsi guerre pour guerre à la noblesse de cour. La querelle avait amené des paroles violentes et des scènes orageuses, a Ils verront la différence qu'il y a d'eux à nous, disait l'orateur de la noblesse. S) — a C'est l'inaptitude et non la vénalité qui exclut les nobles des charges, » répondait l'orateur du tiers^^ Puis, comme une autre fois il s'était permis de prétendre que les trois ordres étaient frères et que le sien était le cadet : (< Ordre inférieur, répliquait le premier, composé

des villes et des champs, ces derniers quasi tous hommagiers et justiciables des deux premiers ordres.... Ils yeuleut se comparer à nous, j'ai honte de vous dire eu quels termes ! » Il fallut que le clergé s'entremit, que le roi intervint. On calma les esprits avec des promesses sur les offices et sur les pensions ; mais les promesses n'ont jamais été tenues, et Richelieu, qui avait attaqué la vénalité des charges dans sa harangue, n'a pas manqué de la défendre dans son testament.

Le Tiers d'ailleurs se distingua, selon l'usage, par un sentiment plus éclairé des intérêts de TËtat et des hesoins du pays. Ses cahiers contiennent une série de vœux ou plutôt un code de principes de législation et d'administration qui se lisent avec surprise et qui sont à peine réalisés depuis 1789. Fidèle à ses traditions de race, il commença par proclamer sa vieille alliance avec la royauté, en demandant qu'elle fût déclarée souveraine de droit national, indépendante de toute puissance sur la terre. La France frémissait encore d'horreur au souvenir de l'assassinat du roi. Elle croyait que les passions régicides s'alimentaient des fausses doctrines de suprématie spirituelle empruntées par une partie du clergé à la cour de Rome. Pour prévenir à jamais les actes, on voulait faire condamner la doctrine. Le clergé s'eiîorçait de sauver la doctrine en détestant les actes, et la noblesse rendait au clergé l'appui qu'elle en avait reçu. La question fut portée devant le. roi, qui se jugea trop défendu,* et pria ses sujets de le laisser pourvoir lui-même aux intérêts de sa puissance. Le Tiers maintint sa délibération sur ses registres, et ne sollicita dans ses doléances publi-

ques, dignes de celles des états de 1660, que ces mesures d*égalité^ d*unité, d'affranchissement, toujours réclamées, syournées toujours. Toutes ses demandes rédigées en articles furent renvoyées à une commission du conseil, et elles y seraient encore, s'il n'était survenu deux événements, le ministère de Richelieu et la révolution fran*. çaise.

Ainsi, comme ordre national, le Tiers n'avait aucune autorité; les états-généraux eux-m^mes n'étaient pas un pouvoir. Vainement Tidée d'une réforme, cette idée plus que séculaire, était-elle dans tous les esprits; elle ne ser* vait qu*à les remplir de tristesse et quelquefois d'humiliation. Ces griefs longtemps comprimés n'engendrèrent jamais dans les masses cette énergie qui entreprend et qui persévère, ce courage de vouloir la justice^ qui fait le salut d'une nation lorsqu'elle défend $es droits, et son péril quand il faut les^ conquérir. La France, dénuée de ces prérogatives héréditaires qui assurent aux peuples une position défensive, s'abstint longtemps de la témérité de l'agression ; mais il pouvait venir un jour où ces ajournements indéfinis, ces mécomptes successifs, cette conviction incessamment renouvelée d'impuissance et d'abaissement, cette lutte timide et opiniâtre contre le dédain des oppresseurs, ces incomplets soulagements péniblement obtenus, non de la justice, mais de la faiblesse ou des calculs du pouvoir, ce spectacle corrupteur d'un régime où le privilège n'existait qu'au profit de l'or, gueil, où la puissance était sans règle et la politique sans principes, enfanteraient à la longue dans le cœur ulcéré des peuples ces sentiments de haine, de défiance et de

i30 PASSÉ ET PRESENT.

mépris qui amènent à leur suite tous les vices et toutes les fautes de Tesprit révolutionnaire.

Telle est donc la triste succession de sentiments qui se manifeste dans tous les moments historiques où la France semblerait faire effort pour réformer son gouvernement. D'abord Fespérance, spes liberkttis hotuêtm , comme dit Gui Coquille. On attend presque toujours beaucoup des états-généraux; mais cette espérance est concentrée dans une élite bourgeoise d'hommes de loi et d'hommes de lettres, La nation^ qui ne sait rien, n'attend rien» et par là même ne prête aucune force ; puis, après d'éloquentes plaintes, et même d'assez fières remontranceSf on se jette dans les bras de la royauté, qu'on tâche de toucher ou de séduire. Le roi, sans acquiescer à rien, opère quelques réformes qui, en supprimant quelques désordres, le rendent plus absolu. Le gou« Ycrnement, un peu plus régulier, n'en sort pas au fond mieux constitué; mais on a gagné du temps, et tout s'oublie dans la commune imprévoyance. Le découragement se tourne en indifférence moqueuse sur un fonds de rancunes amèrement comprimées. Rien n'est plus navrant, à mon sens, que cette perpétuelle histoire politique de la société française ; tous nos malheurs s*y peuvent lire par avance. Aux états mêmes de 1614, prenez le discours de Robert Miron, orateur du Tiers (et la comparaison n'est pas à la gloire de Richelieu), vous y verrez l'énergique description de toutes les plaies du royaume ; puis vou£ entendrez cet appel : a Qui pourvoira donc à ces désordres; 3ire? Il faut que ce soit vous : c'est un coup de majesté... Roidissez-vous généreusement contre toutes

ofpttuUm»; c'e«t le phis sftr moyen de retenir tant de têtes arec une seule tète, et de ranger doucement sons un joug commun d'obéissanee eette multitude inquiète, désunie et turbulente... Si Votre Majesté n'y pounroiti il est à craindre que le désespoir ne fasse connoitre au pauYte peuple que le soldat n*est autre qu'un paysan poirtant les armes; que quand le vigneron aura pris Tarque* buse, d'enclume qu'il est il ne devienne marteau. »

Yoilà ee qu'on prévoyait au xtii* siècle; mais plus d'un Jour de répit derait être accordé à la société française avant la crise inévitable. Il y a toujours dans les afiaires de ce monde des tempéraments qui adoucissent le mal et en retardent les effets. Rien n'est absolu ni subit, et la Franee.avait des jours de repos, de bonbeur même et d'éclat à traverser avant d'arriver au fatal dénoûment. Vers répoque que nous étudions, Tesprit de société pre« nant Tessor compensait un peu les faiblesses et les erreurs de Tesprit politique. A défaut des pouvoirs constitués , une force naissante, celle de l'opinion publique, si ce mot n'est pas un anacbronisme, se développait par les livres et la conversation. Des mœurs plus douces, des lumières plus générales, des caractères moins énergiques, tout ce qui ^gnale les derniers progrès de la civilisation modifiait lentement Faction du gouvernement. Le pouvoir et les classes instruites commençaient à vivre dans une commune atmosphère morale , où les idées, remontant sans cesse, gagnaient péniblement les hauteurs, et venaient éclairer Tinlérieur des conseils de la couronne. Les serviteurs de rÉtat, grandis par leurs œuvres, issus de toutes les origines, libres des préjugés d'ordre ou de profession,

se formaient un esprit mixte dont Timpartialité n'était dominée que par une foi absolue dans Tautorité ro3'ale. Tout ce qui pouvait lui résister leur devenait suspect. Ils ménageaient le clergé, la noblesse, la magistrature^ mais ils s'en défiaient, et, pour les affaiblir, cliercbaient Yolontiersleur point d'appui dans le peuple, en répétant que sa force était celle de TÉtat. Bienveillants pour tous les intérêts qui imploraient protection, ils aspiraient à se faire un mérite de la félicité publique, et tendaient à composer une sorte d'aristocratie de fonctionnaires, la seule que la France ait jamais acceptée, et celle qui devait survivre à toutes les autres.

Le roi en était le cbef. Tout en se disant par habitude le premier gentilhomme de son royaume, il devenait le roi des bourgeois. Mais au milieu de la confusion qui régnait dans le gouvernement , au milieu de l'incertitude des droits et des devoirs, son titre ne suffisait pas à sa puissance ; la machine ne marchait pas d'elle-même. Il fallait une volonté pour imprimer le mouvement ; or cette volonté manquait dans les premières années de la régence de Marie de Médicis. C'est une de ces époques de notre histoire qui paraissent incompréhensibles. On en peut citer d'autres, par exemple la seconde moitié de la Fronde. Quand il y a des troubles , il y a des partis; quand il y a des partis, il devrait y avoir des opinions. De 1610 à 1624, il y a des partis et des troubles^ mais il n'y a point d'opinions. Impossible dédire nettement quelle idée, quel intérêt général représentait la reine-mère ou le prince de Condé, Mayenne ou Bouillon, Luynes ou Concini. Les protestants eux-mêmes, qui du moins avaient un droit pré-

lUCHELli:U. 433

cieuxàdéfenare, n'écoutant que l'impatienceou l'ambition de leurs chefs, voyaient une menace dans la malveillance de leurs ennemis, et devançaient l'oppression par la révolte. Les abondantes ressources accumulées par le dernier règne tentaient comme un butin toutes les convoitises. Les factions ne prenaient les armes que pour se mettre en crédit. La reine voulait gouverner son fils plntAt (]\\e Ir royaume : ]e roi sVffovçait do lui écbHpf>Pi" par Imincur ou par jalousie [>rns (pir p:>r amour «lu pouvoir. Le favori de Tune luttait contre le lavoi i <le Taulre, tandis ([ue les ehefs des partis aristoerallipu s eoalisaieut tous les mécontents contre le plus fort des deux. Une histoire raisonnée de ce temps est impossible. Tout y est livré au hasard des caractères ou des passions individuelles. C'est un de ces temps dont le spectacle encouragerait le scepticisme politique, et ferait croire que le drame historique est tout composé d'épisodes.

Richelieu n'était qu'un simple gentilhomme, mais il ne dépendait d'aucun g rnd seigneur. Sa famille était de la maison du feu roi, < '.i par faveur l'avait fait évoque. Son évêché, des plus modestes, ne suffisait pas à son activité. Son aptitude et son goût l'appelaient au maniement des affaires publiques. Rien ne prouve qu'il ait de bonne heure pensé à les diriger. Son ambition ne semble pas d'abord s'élever au-dessus des honneurs du conseil d'État. Cependant, après qu'il eut été Torateur du clergé, l'espérance dut lui venir, et la faveur de la régente, de quelque manière qu'il Tait gagnée, dut enhardir ses vues. Par l'intérêt de sa position comme par la nature de son esprit, il devait s'attacher entre tous les partis à celui de II. 37

434 PASSÉ ET Présent

Tautorité royale. Il eut ce mérite, qui commençait à devenir plus commun, d'apercevoir la juste prééminence du droit de TÉtat sur tous les autres droits ; mais il eut un autre don plus rare, celui de discerner le bien de l'État avec le jugement le plus sûr, de Tembrasser avec la passi4>u la plus forte, de Taceomplir avec une activité infatigable, et ufie. invincible fermeté. Ses qualités pratiques nous p|^ai&S6n|; ^périéures aux lumières mêmes de soït esprit,stol| i(|f%ctère dépasse, son génie, ce qui vaut mieux que le cot)traire|)our un bomme d Etstt ; ntlàis à Son début il ne savait riei;i^de tout cela. Jamais il ne jjarait s'être observé ayee beaucoup de fîiïessse. .11 allait devant lui , Sanss'.arceter.pour se juger. Il était attiré vers le jyouvOir stfpréme s|tn%plui^ de conscience que laiguille vers le pôle . Dans son premier ministèi^e, il n'avait été e(u^trn bon fôtxctioqDaire public qui sert bien, mais qui se ménage. \\ ne se fit colifiaître^ il ^le se connut lui-même que lorsqu'il fut premier ministre. Içj^ou^nous trouvons sur le terrain ,^e M. de Carné, et nous renvoyons à lui. Son adùiiration pour Richelieu est judiciei e. Elle ne fait point

i taire sa conscience / eli€(ne lui dissimule pas, quiMqa'il les

laisse entrevo^jr plutôt qu'il né les montre Jes côtés faibles

I dte cette brillante manière de gouverner. 11 n'ignore pas

^u'il jpiouvait y avoir dès lors de meilleurs moyens d'opérer

I les transforn^atiousipplitiques d'une société. Sa raison

I nous parait ^se .garder mieux de toute exagération que

I celle même de M.Thierry ^ Ce grand historien, qui voit

* C'est dans ses Étude» sur les fondateurs de l'unité française qite

M. de Carné a bien jugé Richelieu. Au moment où je réimprime cet

I essai, dans lequel je me sépare sur quelques points de M; Thierry,-

HiCHbLiËu. m

dans Richelieu riiomme nécessaire, déclare sans hésitation ni regret que, sauf des détails, rien ne pouvait se faire que ce quMl a fait. Mais l'admiration arrive à Tenthousiasme, si Ton passe aux historiens plus systématiquement démocratiq.ues. L'habile auteur d'une intéressante histoire de France, M. Henri Martin, raconte, avec ou peu s'en faut la passion d'un légendaire pour son saint, les miracles du grand cardinal. Ce n*est plus une administration, c'est une t^iission. Ou connaît les dogmes et les formules de la philosophie sociale. Nous demanderons, en cette occasion comme en toutes, à user des uns comme des autres avec une extrême sohriété. Pénétré deTesprit des temps modernes y admirateur très-froid des anciennes formes de la société, invariable partisan de la révolution qui en a changé la face, nous ne nous croyons pas le moins du monde condamné à l'approbation des moyens par lesquels cette révolution s'est d'abord préparée, puis accomplie. Ses précurseurs, ses instruments, ses auteurs, ne nous imposent par aucun titre à Tinfaillibilité. Nous sommes plus disposé à la défendre qu*à]a louer. Pour nous le fait réel n*est pas toujours le seul possible ; le possible n'est pas le nécessaire ; le nécessaire n'est pas le bon ni le juste, et sans beaucoup attendre des choses humaines, nous en exigeons toujours plus

la mort nous enlève celui que j'aime à nommer encore un grand hislorien. Je sais quMLavait lu ce petit écrit avec quelque tristesse, sa bienveillance le défendait d'un sentiment plus sévère. Je me console par la pensée que ma dissidence n'affaiblit en rien mon admiration pour un écrivain de premier ordre, et qui n'a eu, dans la littérature française, ni devancier ni modèle.

qu'elles ne donnent. Nous faisons cet honneur à la liberté des individus de réclamer toujours d'elle plus qu'elle n*a fait.

Des deux parties de l'œuvre de Richelieu, la partie extérieure nous semble au-dessus de l'autre. Depuis uu siècle, la puissance de la maison d'Autriche était lo grand danger tout à la fois de la France et de l'Europe. En Espagne, en Italie, en Allemagne, en Belgique, la politique envahissante et compressive des successeurs de Charles-Quint menaçait ensemble Tindépendance des gouvernements et la liberté des nations. Le plan général de résistance à celte tentative de monarchie universelle avait été tracé d'une manière admirable par Henri IV, prêt à marcher sur le Rhin, au moment où le fer trancha sa vie. Il en fit la confidence à Jeannin, qui lui-même le redit à Richelieu, et celui-ci Ta parfaitement exposé dans les premières phges de ses Mémoires. Ce programme politique pouvait être suivi avec énergie et confiance, pourvu qu'on eût soin de ne concevoir ni ne montrer au profit de la France la contre-partie du système autrichien. Peut-être n'y a-t-il pas eu uu moment depuis deux siècles où la même conduite n'ait été opportune et sûre, à la triple condition de ménager l'alliance ou la neutralité de l'Angleterre , de respecter l'indépendance des parties est et nord des Pays-Bas , de renoncer à tout agrandissement territorial en Italie. Ces trois points réservés, la France de tout temps aurait pu, en défendant la liberté de tous, c'est-à-dire Téquilibrede

TEurope, grandir son influence et même courir fortune de s'accroître sur sa frontière sans coaliser le monde contre elle. Jugée sur cette mesure, Ja politique de Richelieu, non celle de Louis XIV, sortirait triomphante de l'examen. Elle nous semble mériter, au point de vue de la civilisation moderne, tous les éloges qu'elle a reçus. On sait en effet qu'elle allait jusqu'à prêter l'appui d'unie monarchie à des républiques, d'une puissance catholique à des États protestants. Sans trop s'effrayer de ces conséquences qui troublaient de faibles esprits, il soutint le système européen qui devait prévaloir à ce congrès de Westphalie, encore anathématisé de nos jours par des écrivains chers à l'Église. On peut lui reprocher dans l'exécution quelques-unes de ces complications de vues, de ces arrière-pensées de défiance qui embarrassent l'action et l'affaiblissent. 11 poursuivit trop d'intérêts à la fois, craignit par instants de trop s'engager, ne proportionna pas toujours les moyens au but, n'alla pas toujours jusqu'au bout de son idée. Le héros qui du fond du Nord fit une si glorieuse apparition sur la scène du monde, l'homme à qui échut l'incomparable honneur d'être dans la meilleure des causes aussi grand que jamais homme le fut en aucune cause, Gustave-Adolphe méritait peutêtre une confiance plus absolue et une coopération plus puissante. Quoique Richelieu ait fait le tour de force d'avoir plus de cent "cinquante mille hommes sous les drapeaux, il eut trop d'armées et les eut trop faibles. 11 divisa trop son action, et, faisant abus de son universalité, il ne sut pas toujours sacrifier les accessoires au

principal. Longtemps malheureux dans le choix de ses

généraux, il s'obstina dans la confiance que lui arrachait le dévouement à sa personne. Pour justifier ses prétentions militaires, il donna des flottes et des armées à commander à des gens d'église, et Turenne et Gondé ne Tinrent pas à temps pour égaler sous lui la grandeur de la guerre à la grandeur de la politique. Cependant c'est de bonheur plus que de sagesse qu'il manqua dans cette partie de son gouvernement. Il fit à peu près tout le possible. L'esprit vraiment militaire, celui qui pour l'honneur et la bravoure élève le bourgeois au rang du gentilhomme, le paysan au niveau du bourgeois, se développa sous son influence d'une manière inconnue jusqu'à lui. Je le répète^ comme représentant la France dans les cabinets de l'Europe et sur les champs de bataille, Richelieu n'a mérité que la reconnaissance du pays et l'admiration de la postérité.

A l'intérieur, nous avouerons que l'honneur tant prôné d'avoir, comme on dit, détruit les restes de la féodalité n'éblouit pas nos yeux au point de nous cacher tout le reste. L'idée sans doute était juste ; l'abaissement des grands était la condition de la force de la couronne et de l'État, et la force de la couronne et de l'Etat, nécessaire pour soutenir la France en Europe, était désirable pour ce qu'on appelerait aujourd'hui la démocratie. Les progrès du pouvoir central étaient les progrès de l'égalité ; mais l'égalité touchait peu Richelieu. Ce n'était pas dans une pensée de justice et de perfectionnement qu'il étendait autour de lui ce niveau qu'on lui sait tant gré aujourd'hui d'avoir rendu si redoutable. Le vieil apologue de Tai-quin l'Ancien était au fond de cette politique. Richelieu aimait

l'État et non le peuple ; je ne méconnais pas ce qu'il y a de puissant, de noble même et d*élevé dans cette sorte de passion. Le roi, c'est presque TÉtat ; TÉtat, c'est presque la patrie. Mais tout despotisme qui n'est pas de bas étage peut s'élever jusque-là.

Pour émanciper l'autorité suprême, il employa les ressources infinies de son habileté et de son caractère, moins à fonder des établissements qu'à vaincre des résistances. Ne cherchant qu'à secouer toute contrainte, il détruisait et ne remplaçait pas. Par exemple, un des premiers obstacles qu'il rencontra, ce fut l'organisation du protestantisme , étrange en effet, et qui surtout nous parait telle aujourd'hui. C'était bien un État dans l'État, et ce qui est plus fort un État libre. Les huguenots, gouvernés intérieurement par des corps délibérants ^ avaient pour se maintenir des généraux, des armées et des places fortes. Cette position redoutable, Richelieu hésita longtemps à l'attaquer. C'était chercher la guerre civile au milieu de la guerre étrangère^ et se priver résorlûment de bons soldats et de meilleurs capitaines. Quoique la turbulence et l'intrigue eussent entraîné les réformés dans quelques rébellions, peut-être un chef de gouvernement encore plus libre d'esprit aurait-il su les regagner en faisant taire leurs ennemis, rendre disponibles pour ses desseins les héritiers des Lanoue et des Coligny, consacrer tout entier au service de l'État un duc de Rohan, chez qui le patriotisme luttait contre l'esprit de secte, et le seul de tous ses égaux qui offrit alors des traces de grandeur. La déraison indocile des protestants,, la déraison provoquante des catholiques, Torgueil plus

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personnel que politique de prendre la Rochelle, entraînèrent Richelieu hors de ses première voies. Il entreprit de désarmer rhérésie. Il consuma des forces et du temps à réduire la citadelle où s'était retranchée la liberté de conscience. Qu'en résulta-t-il?Une disparate, un désordre fut effacé du champ de l'unité française ; mais un droit sacré, le seul reconnu jusque-là, perdit sa garantie. Les fruits de soixante ans de guerre civile furent compromis on livrés sans défense à la toute-puissance du bon plaisir. La criminelle pensée d'imposer la foi par la force rentra avec l'espérance dans TÉglise et bientôt dans rÉtat. Voilà un des progrès, voilà une des conquêtes que l'esprit des temps modernes dut au génie de Richelieu. La Rruyère le loue naïvement d'avoir « entamé un ouvrage , continué ensuite et achevé , l'extinction de l'hérésie. »

' Delà brèche de La Rochelle, il put commander d'autres ruines. Rien des forteresses, monuments de la féodalité, furent rasées jusqu'au sol ou reprises par le roi. J'en crois volontiers M. Martin, les peuples virent avec joie tomber ces créneaux détestés d'âge en âge : aucune sympathie ne peut attacher un cœur français aux débris de ces châteaux qui n'avaient protégé que leurs maîtres. Mais déblayer un terrain, ce n'est pas le rendre fertile. De ce sol ainsi remuée de ces monts déboisés, peuvent sortir des maux inconnus. L'inondation peut venir où les obstacles ont disparu. On s'écrie en triomphant: d Plus de résistance ! » Oui, plus de résistance, mais au mal comme au bien, à l'abus comme au droit. Le centre seul fortifié au milieu d'une plaine immense, voilà la

France que rêvait Richelieu. C'est Tunité dans Toppression. Certes ils n'avaient en général ni vertu ni génie ceux qui essayèrent de l'arrèler dans sa course, pas plus Marillac que Montmorency, pas plus Chalais que Cinq- Mars, et leur caue, à tout prendre, élait une mauvaise cause ; mais ce serait abuser de Tinterprétation historique que de voir dans les rigueurs qui les ont frappés autre chose que les moyens d'intimidation d'un pouvoir ombrageux, que de chercher un système dans les rudes expédients du plus fort. Louis XITl était insensible et cruel. Richelieu, menacé dans sa personne, convaincu de sa politique, allier, impérieux, inexorable par calcul plus que par méchanceté, faisait le vide devant lui par toutes voies. Ï/État est une abstraction, et les abstractions n'ont ni entrailles ni scrupules. C'est encore une autre abstraction que cette théorie du progrès, cette idée de Tégalité par Pabsolutisme qui vient après deux siècles prêter des apologies à des rigueurs qui n'ont atieinl, dit-on, que les oppresseurs du peuple. Que m'importe que la hache ait frappé par élection des héritiers de noble race? je tiens peu à l'égalité devant le bourreau. Ce n'est pas au reste la rigueur du châtiment qui doit le plus indigner, c'est l'insolent mépris de toute garantie de justice. On se fit gloire, en frappant des ennemis, d'humilier du même coup la cour des pairs et le parlement. On mît du prix à fouler aux pieds les principes et les coutumes, pour inaugurer solennellement le droit absolu de la raison d'Etat : chose bien pressante en effet dans un pays où naguère, sur quatre rois de suite, trois avaient sans difficulté fait assassiner leurs sujets. Ainsi, tout en se

régularisant, en s'élevant au rang d'un pouvoir de protection universelle , la royauté se réservait pour elle seule les sanglants privilèges de la cruauté féodale. En cela du moins, on en conviendra, elle ne réagissfait pas contre le moyen âge. Du temps de Montesquieu, ces idées de progrès social, supérieures aux idées vulgaires de justice et d'humanité, n'étaient point encore inventées, et il disait tout simplement de Richelieu : a Quand cet homme n*aurait pas eu le despotisme dans le cœur, il l'aurait eu dans la tète. » C'est cela même qu'on réhabilite aujourd'hui.

On ne sait pas assez combien la pratique violente et impunie de l'iniquité, maintenue séculairement dans le pouvoir, employée même par des gouvernements habiles et dans un intérêt public, tolérée par les préjugés des superstitieux adorateurs de l'autorité^ justifiée, vantée par les ingénieux apologistes de la force et du succès^ pervertit profondément le sens moral des nations^ enhardit au mal les partis et les pouvoirs à venir, corrompt d'avance jusqu'aux révolutions futures. Ce n'est que dans les villes où il y a eu des Saint-Barthélémy qu'il y a des 2 septembre.

Je crois d'ailleurs contestable que les excès de tyrannie aient beaucoup servi à l'œuvre générale de l'anéantissemeut de la féodalité. La crainte put produire Tohéissance; mais la crainte est passagère, et ne gagne pas les institutions. Richelieu fut à peine descendu dans la tombe que la noblesse se retrouva avec le même esprit et recourut aux mêmes moyens de résistance. La régence d'Anne d'Autriche rencontra les mêmes obstacles que celle de

fttCHELlEtl. 443

Marie de Médicis. Les complots de raristocratie tie furent ni moins audacieux, ni plus motivés; les pfinces eurent aussi peu de scrupule à conspirer avec l'étranger. Si Riehelieu se fût montré moins rigoureux, je le demande, que se serait-il (mssé de plus dans la fronde? Ce sont Ses mesures d' administration génét'ale, seules digues d'être comptées dans les prdgrès de la cause démocratiqtie, c'est Tinflueiiee des officiers publics croissant etl liombrë et en Capacité, c'est le mouvement universel des iiKÈuri^ et des idéei^, c'est Tirrésistible agrandissement de la bourgeoisie par la puissance de Tespfit de société^ qui purent abtéger la froiide, eu modérer les actes, contribuer à en prévenir le retour. La Souplesse et la patienee de Mazarin, Fégal de Àicheiicu datis la politique étrangère< secondèrent heureusement le cours naturel deâ ehoses, et il laissa aptes lui une France plus soumise et plus calme Que ne la lui avait léguée l'habileté agitée et la fermeté implacable de soii prédécesseur et de soil maître. Mazarin ne parle pas à Pimagination. Il ne parait pas en dominateur sur le théâtre de Thistoire. Le maiique de dignité personnelle, cette familiarité italienne ({ui ne fait pas valoir les grandes qualités de Tesprit^ l'ont placé peut-être à un rang inférieur à celui que lui devrait la justice de l'opinion nationale.

Ces réflexions sur le gouvernement d'un grand homme ne tendent nullement à diminuer Fadmiration due à certaines qualités du caractère et de l'esprit, mais à fait* e

apprécier avec une plus sévère impartialité les services qu'il a pu rendre à son pays. Il fut, je le veux, un des fondateurs de Tunité nationale ; mais cette unité, résultat certain des événements , ne pouvait manquer de se réaliser dans ce qu'elle avait de plus précieux, et Ton reste libre déjuger des moyens qui Font accomplie, comme de la portée qui lui a été donnée. C'est une grande chose f|i.ip l'unité ; mais il n'en faut pas exagérer le mérite. En polili^iuo cotmne vu [►Inlosophie, runilô osl uiuî des idées dont on p<nil le plus abuser; on politique comme eu philosopliio, la passion de l'unité peut conduire «uix principes outrés, aux systèmes exclusifs, eu un mot à l'absolu. Nous conviendrons sans peine qu'après l'époque de la renaissance il était grand temps de délivrer le monde des gouvernements du moyen âge. Néanmoins ces gouvernements renfermaient dans leur confusion féconde des principes divers qu'il ne fallait pas abolir tous ensemble ni sacrifier à un seul. Des éléments multiples y produisaient des antagonismes qui ne pouvaient subsister : était-ce une raison pour faire disparaître à la fois toutes les résistances, pour supprimer à la fois toutes les limitations? ou plutôt sur les débris des anciennes barrières, n'en fallait-il pas élever de nouvelles? Il n'y avait pas seulement dans la constitution laissée par le moyen Âge une royauté et une féodalité; il y avait un principe (]e représentation nationale, attesté de loin en loin par le retour irrégulier des Etats-généraux et soutenu par leurs nobles délibérations; il y avait l'indépendance de la justice, la permanence et l'universalité de son action; il y avait la tradition et la pratique des libertés provin-

RICHELIEU. 4io

ciales; il y avait la franchise municipule; il y avait cnûn un sentiment historique du droit qui, sans cesse outragé^ renaissait sans cesse et protestait contre l'oppression. Que sont devenues toutes ces choses sous la main de Richelieu? En prétextant de les soustraire à riuduence d'une aristocratie Justement impopulaire , la royauté tendit au pouvoir uniforme , et attaqua tout en même temps que Taristocratie. Si pour être affranchie de plusieurs, la sov'.icté avHÎt besoin (Vôtio ijsm'ivîc à im mmjI, i;i tcllo clait la nécessité du temps, la oéli'lue (|ui >oudra : il n'y a pas de quoi se vantcT. Mais non ; il railait, comme tonjours, penser à deux cho^es que j'appi lierai par leui nom, et qui sont Tordre et In liberté; il fallait pourvoir au présent et à l'avenir. L'ordre tout seul dans un État est une situation sans avenir. On dira que cette double pensée était alors impossible. Cependant nous avons peu d'Etatsgénéraux où elle ne se fut fait jour, où elle ne se retrouve fortement consignée dans les cabiers de Tordre populaire. Ces Etats-généraux ont-ils jamais manqué de se revendiquer eux-mêmes, de réclamer énergiquement leur retour périodique? Et plus d'une fois les parlements, au milieu de leurs incohérentes prétentions, n'ont-ils pas formellement requis , contre Tarbitraire de la cour, des garanties qu'il faut bien nommer constitutionnelles? Six ans après la mort de Richelieu, le parlement de Paris ne commença-t-il pas la fronde par un arrêt de réformatîon qui ressemble à une pétition de droit? Convenez-en, des deux côtés d'une révolution nécessaire, les rois et les ministres, les Richelieu et les Louis XIV, n'en jont vu

qu'un seul, et comme il arrive toujours^ d'une vue i\. 38

446 PAâSÉ ET PRÉSENT.

partielle ils ont tiré utle idée exclusive, celle qui allait à leur ambition. De là une œuvre étroite et viagère. Je conçois assurément qu'on les excuse ; mais est-il besoin de les louer de cela et de leur retf*ouver après coup des arguments rétrospectifs poutjti>tirier, que dis-je? pour sanctifier jusqu'aux excès de leur système ou de leul* caractère ? Otl établit savamment qu'il eût été chiitïérique, impossible de faii-e davantage au xvïi« siècle, et que là nation ne pouvait rien obtenir qu'à la condition da dest^otisme. S*il est vrai, c'est la douleur dans Tâmë^ c'est la rougeur au front qu'un Français doit reconnaître qu'en France la société en péHl est sans force, qu'elle ne peut attendre que d'un pouvoir officiel et illimité les réforiiies dont elle a conçu le besoin et là pensée, et qu'elle doit encore se tenir heureuse et reconnaissante lorsqu'elle voit ses intérêts Sauvés aux dépens de ses droits, lorsqu'elle êebange le désordre contre la servitude. H me faudrslit cent predves plus éclatantes que le jour pour m'arracher un tel ateu. Je résiste à celte thèse du fatalisme politique : les nations ne peuvent rien pour elles-mêmes.

Les panégyristes de la force des choses sont les apologistes des faits accomplis. Ces égoïstes pleins de génie qu'on admire au timon de l'État et qui prêtent au peuple leur grandeur passagère iVaient la route au pouvoir sans génie et à Tordre sans grandeur. Rien plus que l'aveugle admiration qu'on leur décerne n'est propre à fausser les idées, à énerver le caractère d'une nation, à la soulager du sentiment de sa responsabilité, à la conduire au mépris d'elle-même, à la rendre du même coup incapable du gouvernement et de la liberté. Honorez les homme)

supérieurs, louez leurs vastes desseins, leur conduite habile, leur indomptable force d'âme; mats choisissez dans leurs œuvres, et ne prenez pas les limites de leur génie pour les limites du possible. Richelieu nous a délivrés, dite s-vous, des factions aristocratiques? Soit; mais comment et à quel prix? Enfin que ne vous en délivriez-vous vous-mêmes? Cela vous eut coûté plus cher assurément, mais vous y auriez gagné davantage. Vous ne pouviez, dites-vous ; je le crois, et e*est cela. mème que j'accuse. Cette impuissance et ce sentiment d'impuissance sont le mal que prolongent et qu'aggravent les Richelieu et leurs panégyristes. Hyperbole pour hyperbole, j'aime encore mieux le mot de Montesquieu? c Les plus méchants citoyens de France- furent Richelieu et Louvois. d Je sais ce qu on va dire : Montesquieu était aristocrate. Non ; il était Ubéral.

Bien peu d'années avant la mort de Richelieu, dans un pays voisin, tourmenté lui aussi du besoin d'une va^te réformation, un ministre habile et intrépide tramait avec un roi fier et imprévoyant un plan nouveau d'autorité, le système absolu, comme ils l'appelaient fthe thorough schemejf et en même temps il venait du peuple une assemblée pleine de conviction et de hardiesse, qui entreprenait, par les seules forces de ses délibérations, de réformer le gouvernement et de s'en saisir en cas de résistance. Elle aussi, elle eut à traverser des confits terribles et sanglants ; il y eut aussi des guerres civiles et de cruelles exécutions; la mesure aussi fut passée, et le succès atteint et manqué plus d'une fois. Il fallut ainsi environ quarante ans de troubles et de

luttes pour que les deux pays arrivassent à rétablissement stable que Tun cherchait dans le développement de Fautorité royale, l'autre dans celui du pouvoir parlementaire; Tun dans la forme de gouvernement que les événements ont brisée, Tautre dans celle que le temps a consacrée... On poursuivra, si Ton veut, le parallèle* Pour moi^ aujourd'hui comme aux Jours de ma jeunesse, j'aime encore mieux le Long Parlement que le grand ministre. Enfin je ebangerais peu de chose à ce jugement du cardinal de Betz : cr Le cardinal de Richelieu fit, pour ainsi parler, un fonds de toutes les mauvaises intentions et de toutes les ignorances des* deux derniers siècles, pour s'en' servir selon ses intérêts. Il les déguisa en maximes utiles et nécessaires pour établir l'autorité royale, et la fortune secondant ses desseins par le désarmement du parti protestant en France, par les victoires des Suédois, par là faiblesse de l'Empire, par l'incapacité de l'Espagne, il forma dans la plus légitime des monarchies la plus scandaleuse et la plus dangereuse tyrannie qui ait peut-être jamais asservi un État. x>

vn.

Les écrivains qui depuis ces trente dernières années ont, à la lueur de la révolution française, éclairé notre histoire d'un jour si vif et si nouveau, appuient sur une distinction jusle et féconde entre l'ordre politique et l'ordre social. Depuis le commencement de la monarchie peut-être, certainement depuis le xii* siècle, c'est surtout le dernier qui s'est, disent-ils, développé par l'effet des

événements, et qui a marché d'un progrès continu jusqu'à Tère de 1789. Les efTorts moins heureux pour fonder un ordre politique stahle, cohérent et perfectible, les tentatives d'instituer un gouvernement complet qui concentrât et limitât ses forces, qui put se déployer avec grandeur et se réformer sans se briser, n'ont été, suivant leurs récits, que d'intéressants ou dangereux épisodes, des conceptions prématurées qu'inspirait la méditation chimérique ou le ressentiment passionné, et, quelque sympathie qu'on porte à certains hommes ou à certaines institutions, il faut condamner sans merci , tout au plus plaindre sans les grandir , ceux qui par de précoces entreprises ont risqué de compromettre ou d'entraver la véritable œuvre nationale , .c'est-à-dire la formation d'une matière sociale similaire et malléable dans toutes ses parties. La guerre, la législation, la littérature, l'esprit des cours, des villes, des campagnes, tout a tendu à une seule chose : l'égalité. Ce n'est qu'après avoir obtenu ce résultat du vaste et durable concours de toutes ses forces, que la société, sûre d'elle « même, pouvait entreprendre de se constituer politiquement selon sa raison, et de garantir sa liberté par un gouvernement de son choix. Ce n'est qu'à un certain jour de maturité que la révolution de 1789. a été possible et nécessaire. Ceux en effet dont j'interprète ici les idées ne repoussent pas pour leur compte la politique constitutionnelle, seulement ils en reculent le triomphe des premiers jours de notre histoire aux derniers du xvin*' siècle. 11 consentent pour nos pères à une longue

et oppressive minorité, pourvu que l'émancipation se soit

faite de nos jours. Or il reste à savoir si ces distinctions sont bien prudentes, si ce partage entre les époques est ratifié par les événements, si une émancipation tant retardée peut un jour devenir subitement heureuse et praticable. A juger d'après les faits, on en pourrait douter.

Qu'au nom de la philosophie deThistoireoude la politique pratique ou fasse un choix parmi les choses justes et raisonnables, parmi les progrès utiles que peut désirer une nation; que Ton distingue ce qui dans un temps avait le plus de chances de se réaliser et ce qui en avait le moins; que voyant les circonstances ici favoral)les^ là contraires à des vœux également légitimes, on montre comment parmi» ces vœux les uns devaient s^accomplir avec éclat et les autres tristement échouer, la tâche est permise assurément, encore que mé^liocrement difficile à remplir après Tévénement : car rien n'est aisé comme d'établir que ce qui est arrivé devait arriver et même ne pouvait arriver autrement. Mais cet optimisme des faits accomplis renonce à juger les choses pour les expliquer, et court risque d'asservir aune prédestination ex poit facto tout le train des affaires humaines. On oublie que ni les hommes ni les événements ne sont donnés avant que les uns aient agi, avant que les autres aient eu lieu. Préalablement à tout acte, hommes et événements, tout est libre encore ; ce qui a été devient nécessaire, pour avoir été seulement, non pas avant d'être. Le probable même est encore loiii du nécessaire. H y avait fort à parier que Charles IX ou Henri III se conduiraient comme ils on fait, mais rien n'empêchait absolument

qu*ils fassent autres, puisque des L'Hôpital et des Henri IV étaient au monde. On ne saurait exonérer les hommes de toute responsabilité, pour cette raison qu^ils étaient faits d'une certaine manière , et les personnages historiques^ bien plus les masses elles-mêmes, rois et sujets, petits et grands, sont justiciables de l'histoire. Il y a un caractère national apparemment, il y a un esprit national. L'un et l'autre se sont foi^més librement, quoique sous le poids des circonstances; Tun et Vautre sont en grande paitie responsables du bonheur, delà gloire et de la liberté des nations.

Pour faire de notre histoire deux parts, Tune qui se termine avec le dernier siècle, Tépopée de Tégalité sociale^ l'autre qui commence en 1 789, le drame de la liberté constitutionnelle, il faudrait au moins être sûr. que les faits cadrent avec cette division. Il faudrait, entre autres choses, que la révolution de 1789 n'eût pas été ellemême une révolution sociale. Or c'est ce que la brochure de Sieyès, cet oracle de la philosophie démocratique, ne saurait laisser indécis, et peut-être même doit-on confesser que, de la révolution française, Toeuvre sociale est encore la seule qui ait réussi. Des habiles se trouveraient au besoin pour nous enseigner, les uns, qu'elle devait seule réussir^ les autres, qu'elle en est encore au premier pas que bien d'autres doivent suivre. Or celte doctrine est précisément celle de nos historiens transportée dans les temps actuels. Il leur a plu de séparer dans le passé Tégalité et la liberté^ et d'écarter la seconde comme intempestive et impraticable. Qu'auront-ils à répondre aux historiens qui voudraient continuer

cette séparation dans l*avenir? N'ont-ils pas défini le fond permanent de la situation nationale en telle sorte qu'ils ne soient plus libres ensuite de le changer à volonté, et peuvent-ils s'assurer de n'avoir pas mis des preuves, des arguments et des formules au service de Tabsolutisme socialiste? Les événements peuvent trop souvent la reproduire, cette distinction fatale dont ils font la loi de notre histoire. Les Louis XIV et les Richelieu ne sont pas les seuls qui pourraient voir tout le génie de la France dans un nivellement administratif, et de généreux historiens se trouveraient comme à leur insu les précurseurs et les garants des sophistes des jours d'abaissement. Concluons qu'au-dessus des faits plane une raison libre ; au-dessus de rhistoire, une morale de l'histoire. L'impartialité n'est pas l'optimisme, la science des causes n'est pas le fatalisme, car la cause des causes en ce monde est la volonté de l'homme; les nations ne sont d'ordinaire que ce qu'elles ont voulu, et n'obtiennent que cequ-'elles ont mérité.

•♦♦»»JCff-

Cromwell est un des personnages de Tbistoire qui prêtent le plus à Tinte rprétatlon. C'est une nature complexe qui semble à la première vue un assemblage de disparates^ et dont Teiamen diffîcile peut conduire Tesprit à des jugements aussi contradictoires qu'elle le paraît elle-même. On ne peut donc s'étonner que des écrivains d'ailleurs éminents hasardent sur son compte des opinions douteuses ou incomplètes et qui provoquent Tobjection. 11 a été dans sa destinée d'occuper le talent et )a pen'sée, non-seulement de nos habiles historiens, mais de nos poètes les plus renommés. Qu'est devenu le temps où nous cherchions à savoir si M. Hugo l'avait peint fidèlement? M. de Lamartine n'en a pas fait le héros d'une tragédie; mais, il a esquissé une biographie du Protecteur. Pour le juger, il s'appuie avec grande raison des documents recueillis par M. Carlyle^ et il en conclut formellement que le nom de CromuieU signifie fanatiime. U voit en lui, au lieu d'un grand politique, un grand sectaire. Il nous permettra d'appeler de ce jugement^ sans prétendre y substituer le nôtre, ni souscrire à celui de M. Carlyle; mais nous mettrons sous les yeux du public la théorie entière de ce curieux écrivain, en y

joignant nos propres observations. L'heure presse d^ailleurs, si nous voulons parler de Cromwell, car M. Villemain peut d'un moment à Tautre imprimer rédition définitive de son histoire, si hautement appréciée par Southey, et Tillustre historien de la révolution d* Angleterre va compléter son œuvre par deux volumes longtemps attendus ^ Alors, nous en avons grand'peur, Cromwell sera connu et Jugé. Profitons du temps qui nous reste.

Olivier Cromwell a pris place dans Fhistoire à ce rang des hommes qui n'ont pas de supérieurs ; il est de la compagnie des maîtres du monde. Malgré le peu d'éclat de ses débuts, malgré la simplicité, j'oserai dire bourgeoise, de ses mœurs, malgré je ne sais quoi de rude et de commun dans son attitude et dans son langage, quoiqu'il n'eût rien de ces apparences séductrices ou grandioses que ne dédaigne pas le génie même pour s'emparer de l'admiration des hommes, il fut reconnu par son siècle, et par son siècle plus peut-être que par son pays, pour un de ces individus d*élite prédestinés au commandement. En France, où tant de préjugés devaient alors rendre les esprits aveugles ou injustes à son égard, son mérite perça le nuage et frappa les yeux les plus prévenus. La forte imagination de Bossuet, surmontant ses croyances, ses ménagements et ses scrupules, le contraignit à reconnaître une grandeur qui lui devait être si nouvelle et si haïssable, et il s'étudia à tracer avec plus d'éloquence •ncore que de vérité ce portrait célèbre qui a été longtemps parmi nous le meilleur titre à la gloire de son modèle. 1^ réputation littéraire de ce morceau clas-

t Ceci a élé écrit en 185/i.

DU CARACTÈRE DE CROMWËLL. 45à

sique à sufiî pour accréditer sur parole le retiom du personnage et pour ôter toute apparence de paradoxe à Fadmiration qu'on lui témoigne. L'orateur a .cautionné le héros, et même il a contribué à lui prêter je ne sais (|ueile figure mystérieuse et imposante qui est peut-être au-dessus ou du moins en dehors de la réalité. Ce n'est pas la première fois que le talent, élevant l'histoire jusqu'à là poésie ou la faussant jusqu'au roman^ aurait donné à des hommes qui ont vécu une apparence imaginaire et un caractère de convention bientôt plus notoire et plus accepté que le caractère véritable. Nous atons vu s'accomplir sous nos yeux de semblables transformations.

Ce n'est pas qu'il fût plus juste et plus exact d'abuset^ de quelques-unes des formes prosaïques du personnage de Cromvell pour le ramener aux proportions d'uil vulgaire habile homme, et n'en faire qu'un soldat brave, sensé, ambitieux et résolu. Ce serait le diminuer assurément et lui enlever son originalité. Or Cromweil est précisément un grand homme très- original. S'il manque d'un certain brillant, de plusieurs qualités éclatantes auxquelles l'histoire se laisse gagner, il est loin d*ètre terne et insignifiant, il est même marqué d'une empreinte unique ; sa distinction arrive à la singularité. S'il n'y a pas moyen de l'assimiler à Périclès ou à Jules César, quoiqu'il semble avoir fait quelque chose de l'œuvre de l'un et de l'autre, il avait son genre de prestige. Plus comparable au premier prince d'Orange, â Guillaume III, si Ton veut même au gédéral WashingtbD, parce qu'il est de cette rade d'hdmmes Supérieurs

chez qui domine le bon sens pratique, mais très-inférieur à tous les trois, au dernier surtout, et pour l'honnê" teté de la cause, et pour Tbonnéteté de l'esprit, et pour la grandeur deTàme, il est plus qu aucun d'eux armé du précieux et redoutable don de s'emparer des imaginations. Bien différent cependant de Thomme extraordinaire qui tenait parmi nous à injure de lui ôtre comparé, et dont il n'égalait pas sans doute retendue d'esprit, la richesse d'i(Jét*s, Ih variété de talents, il puu\ait lui dispul<M' le prix de ces deux «irandes choses, la vo- Um\é et l'activité. Placé sur uu théâtre plus étroit el )iroiiis élevé , où la, manière irrégulière et pour ainsi dire démesurée de. Napoléon eût été hors .de sa place, ses moyens étaient admirablement en proportion avec la scène où il figurait et non moins bien adaptés aux spectateurs qui Tenvironnaient. Sa tâche était moins grande^ mais elle ne Ta pas accablé. Aux hommes qui ont été tout ce que voulait leur temps, qui se sont montrés par eux-mêmes et non par hasard au-dessus des périls et des obstacles dans un temps difficile, il n'y a rien à demander de plus. A ces hommes dont le caractère et la cause sont loin d'être irréprochables, et qui sont obhgés de plaider le génie comme excuse, le génie ne suffit pas, il faut encore le succès. Qui de Napoléon ou de Cromwell a réussi?

Cependant on peut dire que jusque dans ces derniers temps la sagesse anglaise, qui ne juge pas les hommes de gouvernement avec Fimagination, mais avec le bon sens, qui, avec le génie et le succès, exige encore la durée, et qui au-dessus de tout cela met Pintérêt suprême de la

DU CARAGTÈllE DE CROMWELL. 457

liberté publique, est loin d'avoir trop exhaussé le piédestal de la statue de Cromwell. Elle ne lui a guère accordé que stricte justice, ou cette estime craintive, dépourvue d'approbation morale , qu'arrache aux sages mêmes le talent de créer de vive force un gouvernement. Aucun grand monument historique n'a été élevé à Cromwell. Hume a laissé beaucoup à dire après lui. H ne comprenait ni les révolutions, ni îa Bible. La biographie écrite par Southcy l<- poi'Mc oITre une narration intcrcssHiilc qui a rendu l'ouvrage populaire ; mais la politiqui' en est faible et banale. «1 y a pins d'instruction à. puiser dans la vie de Cronn>ell de M. Joîin Forster. La pensée eu est plus libre et plus forte, et les détails curieux y abondent; mais le récit pourrait être plus animé, et la politique de l'auteur, élevée, mais étroite, ne sera pas approuvée de tout le monde. Enfm on peut dire que^ malgré quelques traits esquissés par un grand peintre dans le roman de Woodslock, le portrait de Cromwell restait à faire dans son pays, lorsque Thomas Carlyle a publié son ouvrage.

A la première vue, cet ouvrage n*est qu'une compilation. Lettres et Discours d'Olivier Cromwell avec des explications, ce titre est modeste et donne même peu d'espoir de trouver rien de tout à fait neuf dans le recueil. Il ne semble guère probable qu'on ait découvert beaucoup de manuscrits de ce grand homme d'action, ni qu'on eut négligé de rendre public jusqu'ici tout ce qui pouvait cdairer sa pensée et sa vie. L^nédit en effet n'abonde pas dans cette collection. L'auteur n'a fait que reprendre çà et là toutes les pièces authentiques où la main de Cromu. 39

i88 Passé et présent.

Weîl ne peut être méconnue, et il s'est borné aies ranger par ordre chronologique en les encadrant dans un commentdire petpéluei. Les circonstances dans lesquelles Ces pièces^ de simples lettres pour la plupart, ont été écrites, les individus qui y sont nommés, les événements aUJtquels il y est fait allusion, tout est rappelé, expliqué avec un détail un peu capricieux, niais avec une curiosité et une exactitude qui finissent par transporter le lecteur au milieu même du temps où vivait Grbmwell. L'ouvrage manque de composition, on. peut dire qu'il n'en Corilpdrte pas. L'auteur ne fait ni récits ni portraits. Il caractérise les choses et le§ hommes en passant; il ne dohne à chaque physionomie que quelques coups de crayon. Enfin, loin de. s'oublier lui-même, il fait uil Continuel retour sur ses opinions personnelles, sur ses thèses favorites. Il plaide une cause et développe partialement un système, qiiand il ne semble se proposer que de fixer des dates, de constater des faits, de mettre en scène un personnage; et cependant il frappe, il attache, il vous émeut dans le sens de ses idées plutôt qu'il ne vous persuade, et ses rêveries mêmes finissent par réa- User aux yeux des lecteurs les illusions qui apparaissent à son esprit, Mais il faut reprendre d'un peu plus haut et rappeler quelle est la nature du talent de M. Carlyle et des idées auxquelles ce talent est consacré.

Presque toute Toriginalité , toute la nouveauté de pensées ou de formes qui, dans ces derniers temps, a enrichi, agrandi ou dépravé la littérature de TAngleteire comrbedela France, vient de TAllemagne. L'es- ];>rit systématique, dans le sens du mot le plus compré-

hensif, est un esprit germanique. Toutes lesfois que, par ralliancè de la métaphysique et de rimagination, un talent ingénieux et confus, subtil et vague, parvient à combiner les faits les plus divers sous une généralité qui ne les unit qu*en les mutilant ou en les exagérant ; toutes les fois que» sons prétexte de donner le mot des énigmes historiques, un observateur des choses humaines transforme les faits en idées, déduit les événements comme les points d'une série dialecti(iue, personnifie des principes, formule des individus, et change le drame de rhistoire en une représentation littérale d'un sens figuré ; toutes les fois que, par des rapprochements forcés; par des analogies {ipécieuses, la philosophie réussite tout confondre dans un ensemble qui affecte Vunité, soyez assuré que c'est TÂUemagne ou un disciple de TAllemagne qui vous parle. Il est difficile d^avoir au fond plus d'esprit que les Allemands, quoiqu'ils dédaignent singulièrement d'en garder un peu pour la forme, si l'esprit se prouve surtout par la fécondité d'idées enfantant la multiplicité des points de vue ; mais il est plus difficile encore de se passer aussi audacieusement de la vérité naturelle et de marcher d'un pied aussi superbe sur la tète du sens commun.

En France, en Angleterre, cette puissance d'invention paradoxale, si commune au delàduRhin, ne conserve pas la simplicité inculte delangage, la bonhomie pédantesque qui permet aux écrivains teutoniques de dire lourdement les plus étranges choses, et de rester ennuyeux en devenant bizarres. Chez nous, on tâche d'ajouter à l'aridité d'une dialectique verbale, à l'ennui d'une terminologie

460 PASSIÎ ET PRÉSENT.

scolasliqne, des effets de style et un luxe d'antithèses qui donnent du relief et de l'éclat à la pensée. 11 n'y a que les Allemands pour produire des systèmes sans prétention et des paradoxes sans vanité. Dans notre Occident, on fait valoir davantage ses découvertes, on tire parti de ses fantaisies, on taille à facettes brillantes la pierre brute de ses inventions synthétiques, et les penseurs téméraires sont presque toujours des écrivains hasardeux. Tel est assurément M. Garlyle. Quoiqu'il ait sa grande part d'originalité naturelle, il est de ceux qui ont introduit l'esprit allemand dans la littérature anglaise. Lisez ses ouvrages et surtout ses nombreux essais : il a traduit Goethe, dont il a jugé presque tous les contemporains ; Jean-Paul et Novalis sont ses auteurs de prédilection ; le premier surtout , il le cite et le commente avec complaisance. Son style se ressent de son intime commerce avec les écrivains qu'il préfère , non qu'il ait plus qu'un autre et avec profusion semé ses écrits de ces abstractions scientifiques dont Fabus donne aux affaires humaines Tapparence d'une scène idéale où, au lieu d'hommes et de choses, ne vivraient que des doctrines , ne combattraient que des systèmes ; mais imitant le sans-façon de ses modèles, il emploie les mots arbitrairement ^ il en fabrique à son usage, et une fois qu'il a baptisé à sa guise une idée, il fait d'une capricieuse appellation un terme technique dont il use sans scrupule : il prend son néologisme pour convenu. Avec cette liberté d'expression , il arrive aisément à une grande liberté de pensée. On aurait peine à le classer dans aucune des écoles qui se disputentl'empire du monde

intellectuel. Sa prétention est d'atteindre à cette impartialité universelle qui ne condamnerait rien dans les choses humaines, parce que tout y serait nécessaire. Avec cette disposition, on arrive naturellement à ne distinguer dans l'histoire que ce qui est important et ce qui ne Test pas. La distinction du petit et du grand remplace la stérile et vulgaire distinction du bien et du mal. Il s^agit de juger les événements, les partis, les systèmes, les hommes, surtout par leur puissance. Puisque tout a sa place, puisque tout doit être, tout est égal, en ce sens que tout est moralement indifférent. Ce qui ne Test pas, c'est Teffet produit. A quoi tend Thumanité, peu importe, pourvu qu'elle marche. Ce qu'il faut, c'est avancer ; ce qui la ralentit ou ce qui l'arrête a toujours tort, La gloire est due à qui la pousse ou Tentraîne. La philo- Sophie de l'histoire, comme on l'entend aujourd'hui, pourrait bien n'être, sous une forme savante, que l'apologie du succès.

Je ne voudrais pas jurer que M. Carlyle s'en soit toujours garanti, et que, malgré ses généreuses pensées , le génie et la force réunis n'aient pas exercé quelquefois sur cet esprit si libre leur ordinaire fascination. Voyons par exemple comment il a jugé Cromwell, et rapprochons l'historien de son héros. Ici le mot de héros est technique. Il faut savoir que M. Carlyle a publié un livre avec ce titre : Des Héros ^ du culte du Héros, et de t Héroïque dans r/iw^oîVe. C'est la rédaction d'un cours qu'il a fait, ou, comme on dit en Angleterre, de six lectures qu'il a données en 1840. Qu'on nous permette de les résumer. Le sujet s'expliquerait mieux par ce titre: cr Des grands

hommes. » Comment les grands hommes apparaissentils dans les affaires humaines? Sous quelle forme se présentent-ils dansThistoire? Que pensent d'eux les nations? Enfin quelle est leur œuvre? Cette œuvre est immense^ ils ont tant fait dans le monde ! L'histoire de Thumanité n*est que la hiographie des héros. A leur première apparition sur la terre, ils font les religions, et la première forme de Théroîsme est la divinité. Quand le monde est jeune, il paraît un miracle à Thomme enfant. Tout y est divin, la nature entière est surnaturelle. De là le paganisme. Le héros du paganisme Scandinave, son dieu, c'est Odin. Dans un âge où tout est merveilleux, il est simple que le premier des miracles soit Thomme, et que Thomme soit Dieu. Le culte d'un héros n'est que l'admiration transcendante pour un grand homme. N'est-ce pas là le germe du christianisme? dit audacîeusement M. Carlyle, et il ajoute cette phrase qu'on osera comprendre : et Le plus grand de tous les héros en est un que <c nous ne nommons pas ici.D Puis une analyse du paga^ nisme de TEdda en fait connaître l'esprit. Le rôle d'Odin, dont la religion est éminemment la consécration de la valeur, est expliqué, et cette religion est déclarée vraie de toute la vérité de l'idée dont elle est le développement. Chaque époque est en effet le développement d'une idée. Le présent n'est que la somme de tous ces développements, comme la vérité totale est la somme de toutes ces idées.

La seconde forme sous laquelle se montre le héros est celle du prophète. II n'est plus Dieu, mais inspiré de Dieu. Tel est Mahomet, non pas le plus vrai des prophètes, mais un vrai prophète, La race arabe n'est-elle

pas une grande race, et ne croit-elle pas en lui? LHslam ne couvre-l-il pas une vaste partie du monde ? Llnaposture et la ruse n'inspirent point une foi si puissante, ne conquièrent pas un ennpire si étendu. Tout grand homme est sincère ; il a une œuvre à faire, et il y croit. Les fautes ne peuvent être jugées, si Ton ne connaît le fond du cœur, si Ton n'est dans le secret des motifs, des . tentations, des combats, des remords. La plus grande de toutes les fautes est de croire qu^on n'en fait pas. Puis vient une apologie du mahométisme. G^est une sorte de christianisme incomplet. La sensualité qu^on reproche au Coran n'est que la participation aux mœurs de POrient. Si Mahomet a prêché le glaive en main , n'est-ce pas ainsi que Gharlemagne a converti les Saxons? Ce qu'il faut estimer dans rislainisme, c^est qu'il est une religion exempte decantet de dilettantisme. Le cdnt est, comme on sait, l'affectation hypocrite de sentiments et de langage, c'est la pruderie de la religion, et ce que l'auteur appelle le dilettantisme est cette curiosité d'amateur^ cette coquetterie d'esprit qui choii$it dans les dogmes et dans les doctrihes, et cherche, à force de distinctions et de subtilités, à éviter tout excès^ à écarter toute objection, à épurer enfin la vérité. Dieu me pardonne, je crois que par dilettantisme M. Carlyle entend quelque chose comme la philosophie.

Mais le dieu et le prophète n'appartiennent qu^aux vieux âges. Le poète est de tous les âges. C'est la troisième incarnation des héros. Il y a en lui du vates comme dans le prophète ; mais tandis que le vatcs prophète a en vue le bien et le devoir, le vates poëte

considère principalement le beau. Il faul qu'il y ait de tout dans le poëte. Coniment chanterait-il le héros guerrier, s'il n'y avait en lui du guerrier, et ainsi du reste? S'il y a de la poésie dans Napoléon ou Mirabeau, comment n'y aurait-il rien que delà poésie dans le Dante ou Shakspeare? Quel Mirabeau Burns aurait pu être ! C'est que la poésie est infinie comme la musique. Elle se personniOe éminemment dans les deux grands hommes qui viennent d'être nommés. L'un est une flamme ardente, agitée, terrible comme le feu central de la terre; l'autre, une lumière vive et limpide comme l^astre du jour. Les poèmes de Dante sont une représentation emblématique de sa croyance touchant cet univers. Son christianisme est tout autre chose que le paganisme du Nord, que le christianisme bâtard de Mahomet. Il a été envoyé pour incorporer musicalement ("emhody mnsieall^f) la religion du moyen âge. Shakspeare est le produit du catholicisme qui Ta précédé, sans en être le chantre spécial. Jamais dans les voies de la littérature il n^est resté trace d'une plus grande intelligence, mais intelligence sans conscience d'elle-même ; son art est sans artifice. Il voit, il crée. C'est en sens qu'il est le prêtre mélodieux d'un %yrai catholicisme, c'est-à-dire de l'Église universelle de tous les temps. Toujours l'humanité a été et sera comme il l'a vue. Aussi que n'est-il pas pour TAngleterre? Que seraitelle sans lui? Proposez à l'Angleterre de céder Shakspeare ou l'empire de l'Inde? Adieu les conquêtes de Clive et de Wellington . Une nation qui n'a pas de poète est une nation sans parole. La Russie, la puissante Russie^ est une muette. L'Italie, la pauvre Italie, a une voix.

DU CARACTÈRE DE CROMWELL. >4fi5

Cependant la venue des poëtes parfaits annonce qu'une époque atteint son parfait développement , et bientôt une réforme devient nécessaire. Les croyances ne sont pas éternelles ; elles demandent à être régénérées. C'est le moment des reformations, et le réformateur est un prêtre. Le héros prêtre est le guide spirituel du peuple ; il le ramène, il Tunit à ce qui est invisible et saint. Il n'y a pas d*idolâtrie absolue ; le fétichisme même adore un Dieu, caché dans un bois grossier. Aucune religion n'est non plus tout à fait exempte d'idolàtrie, car la notion même qu'elle donne et qu'elle exprime de la Divinité est un symbole, et il arrive que peu à peu le symbole est cru en lui-même et non comme symbole. Le formalisme , qui est une sorte d'idolâtrie, envahit la religion. C'est un cant sincère. On ne croit plus, mais on croit que Ton croit. Quand la réformation . du xvi« siècle est venue, elle a inauguré Tère du jugement privé ; elle a dit que chacun serait son propre pape. C'était une révolte contre les souverainetés établies; le protestantisme s'attaquait à la souveraineté spirituelle ; le puritanisme allait jusqu'aux souverainetés terrestres. L'œuvre s'est continuée dans la révolution française. Est-ce donc qu'il n'y aura plus de souverainetés? L'éternelle anarchie serait- elle décrétée? Non, mais il faut que la destruction se prolonge jusqu'à ce que les vraies souverainetés soient établies et reconnues, et que le monde se transforme en un monde d'hommes sincères, vrais avec eux-mêmes, croyant à la vérité parce qu'ils sauront qu'elle est la vérité. Le héros du protestantisme est Luther, celui du puritanisme est Knox. Luther est

i66 PASSÉ ET PRÉSENT.

grand, mais il a laissé après lui un protestantisme disputeur, tendant au scepticisme. Knox a produit le presbytérianisme de la croyante Ecosse, il a créé la foi de la Nouvelle-Angleterre, la foi de Cromwell et de ses soldats, de tous ceux qui ont voulu établir le règne de Dieu sur la terre. Par eux seuls pouvaient se préparer ces révolutions constitutionnelles dont l'Angleterre et F Amcrique sont si fières. Les hommes des temps héroïques sont comme les soldats russes marchant dans le fossé de Schweidnitz pour le combler de leurs cadavres, et frayer ainsi un passage après eux. Knox fut intolérant; mais sommes-nous ici-bas pour tolérer ou pour combattre? Il voulait la théocratie; mais au fond tous les réformateurs la veulent. A-t-on peur que le monde ne soit trop divin? A mesure que l^on avance dans les temps modernes, ràrl d'écrire, aidé de l'art d'imprimer, prend une telle influence, qu'une nouvel forme de l'héroïsme devient possible. Le grand homme écrivain, le héros homme de lettres a été et sera dans l'avenir une haute puissance. Il est comme l'âme de tous ; il aperçoit et manifeste, comme dit Fichte, Vidée divine du monde, le sens intime que Dieu a mis dans les choses. Plus puissant que les universités, que la chaire, que la tribune, il est par la presse un pouvoir, un quatrième pouvoir, le premier de tous. Mais la condition des hommes de lettres dans la société est si précaire et si fausse, qu'ils peuvent facilement être atteints de cette paralysie morale qu'on appelle le scepticisme. Le scepticisme a été le fléau du xviii* siècle. Il a rendu plus difficile aujourd'hui que jamais le métier de héros. Il a enfanté cette doctrine fu-

DU CARACTÈRE DE CROMWELL. 46t

tteste qui rapporte tout à l'utilité, comme si le monde n'était qu'une machine à vapeur. La révolution française et le cbartisme procèdent de lui.

M. Garlyle voudrait voir dans Goethe le héros homme de lettres par excellence ; mais en attendant l'avenir, qui seul pourra le juger, il choisit dans le dernier siècle^ t)Our modèles de la cinquième forme de Théroïsme (on Va se récrier), Johnson, Rousseau et Burns. L'empire que Rousseau exerça sur la révolution française expliquerait assez le choix de son nom ; mais la sincérité de Jonhson dans sa foi littéraire, mais l'ardeur passionnée qui aurait pu faire de Burns un Mirabeau, et qui ne lui a inspiré que de vives ou touchantes ballades populaires, ne l^uffisent pas pour motiver la préférence que M. Carlyld accorde à Tun et à l'autre. H est vrîii que nous n'avonà paà en France une juste idée de Tirlfluenciî exfercée sul^ PespHt anglais parle docteur Jdhnson.

La dernière incarnation. du héros, c'est le rbi. Là royauté, c'est le commandement. Celui qui commande est riiomme habile, le plus habile ; il résume tous les héroïsmes. Lorsque cette supériorité véritable manque par trop au chef officiel du gouvernement, l'édifice perd son aplomb, il croule, et le jacobinisme triomphe. Il y a un droit divin dans le pouvoir, ou du moins il faut qu'il y soit, et quand il n'y est plus qu'en apparence, les révolutions éclatent, La révolution française renouvelée, continuée par celle de juillet, a été une vraie, mais terrible apocalypse. Elle a annoncé à tous les faux semblants, à toutes les routines, à toutes les choses spécieuses et inconsistantes que leur arrêt de mort était

écrit dans le ciel. Une telle révolution n'est que la transition du faux au vrai. Pareille transition ne semble pas favorable à la venue des héros, car tout.grand homme fait de l'ordre, et cependant c'est du sein de ces temps de bouleversements que se sont élancés deux rois, Cromwell et Napoléon.

La religion anglicane dégénérait eu formes vaines : le puritanisme les foula aux pieds. On le siippendit à d'infâmes i:il»ols; innisd'; la il domiu \c >iunHl à la ri'Nolutlon anglaise. P>ni et Hampdtn étaient déjà une sorte de liéros. Cependant le vrai héros devait rtrc plus aniimati!" et plus novateur, plus eomplcl et plus in^péricux. Tel était CromweU. Eux, ils se fondirent comme la glace; il résista, lui, comme un mêlai irréductible. Faut-il croire que ce métal n'était qu'une masse chaotique de démence et d'hypocrisie? On dit que ses discours étaient confus. L'homme d'action n'est pas nécessairement un beau parleur clair et correct. Il iie savait pas parler, mais il savait prêcher, c'est-à-dire entraîner les hommes. 11 avait les vrais attributs du pouvoir : il avait le commandement ; il avait la foi dans sou œuvre ; il croyait en lui. Cornaient d'une l^lle sincérité faire de l'hypocrisie? Il peut avoir trompé quelquefois ; mais pour s'èlre souvent couvert de nuages le soleil n'est lasun nuage. Quant à l'ambition, la sienne s'éleva avec la nécessité. Lorsqu'il se fit le maître, rien n'était possible que son despotisme.

Napoléon, prétend M. Carlyle, n'est pas un aussi grand homme que Cromwell. Ses énormes victoires l'exhaussent} mais ne le grandissent pas. Inférieur à CromweU en sint^ériié, c'est de lui, non de Cromwell, qu'il faut

dire comme Hume qu'il passa du fanatisme à Thypoerisie. Il procédait non de la Bible, mais de rEucyclopédie. Il avait cependant sa sincérité. C'était le sentiment du vrai, l'instinct du réel. Aussi devint-il tout naturellement roi. Son pouvoir ne fut pas une apparence, une convention ; c'était l'empire effectif de la supériorité; mais la tentation et le charlatanisme le gagnèrent , il crut que la révolution française n'avait été faite que pour fonder sa dynastie, et les illusions de son égoïsme Taveuglaient encore à Sainte- Hélène. C'est pourtant notre dernier grand homme.

Telles sont les théories plus que hasardées de M. Cariyle; nous sommes loin d'y adhérer^ mais il faut les connaître pour lire ses ouvrages historiques et surtout celui dont Cromwell est le sujet.

Dans sa pensée, Fàge du puritanisme est le dernier des temps héroïques de TAngleterre, Pour être raconté, il doit être compris autrement que Fesprit de Dryasdust ne comprend le passé. Dryasdust (on reconnaît sans doute ce nom, qui personnifie l'historien collecteur de faits), Dryasdust mesure, étiquette d*arides ossements. Il ne les remet point debout, il ne les recouvre pas d'une chair vivante. Il ne leur donne pas son cœur pour faire respirer et palpiter le passé. Le récit d'un temps héroïque devrait être chanté. Ce qu'il faudrait, c'est uue cromtoelliade ; mais où est l'Orphée qui descendrait aux enfers pour ramener ces morts à la lumière du jour, à cette vie terrestre, au milieu d'un temps et d'un monde qui leur

ressemblent si peu? C'est cependant ce que Fauteur entreprend, et cela, non pas sous la forme d'une synthèse IL 40

poétique, en dissimulant ses recherches, en essayant de faire revivre dans une épopée inspirée ces géants du passé. Non, il emploie les procédés de Dryasdust lui-même. Il réuuit des pièces, il étudie des textes, il fixe des dates, il remplit les lacunes par des conjectures ; il compile des biographes, des collectionneurs, des diplomatistes, des généalogistes. Il vous*met dans la confidence de ses travaux et ne semble qu'un érudit qui scrute les monuments; mais comme il le fait avec un cœur ému et une imagination séduite, il espère émouvoir et captiver à son tour, et il y réussit. Il y a quelque chose de M. Michelet dans ce talent fantasque et passionné, dans ce laisser-aller de style et de pensée, dans cette personnalité qui s'abandonne et qui applique la diction et les procédés de Sterne à la peinture des plus sérieux, des plus solennels tableaux d*histoire. Quant au système, c'est un jeu d'un esprit puissant, et dans les détails seulement l'auteur atteint

la vérité, et plutôt encore la vérité dramatique que la vérité philosophique.

S^il faut en croire M. Carlyle, le seul moyen de bien juger le temps de Cromwell, c'est de ne pas le juger avec les idées du nôtre. Il y a eu deux sortes d'âges du monde» les âges héroïques et les âges inhérotques. Ceux-ci ne peuvent comprendre ceux-là qu*en faisant un effort, qu'en déposant tous les préjugés, toutes les défiances, tous les soupçons que laisse à nos esprits incrédules Texpérience des temps de calcul et de petitesse, de ruse et d^affectalion. 11 le faut surtout, quand on veut apprécier cette génération des réformateurs puritains. Une opinion superficielle les a longtemps présentés comme un trou«»

DU CARACTfcRïi: DE CROMWELL. 471

peau d'étroits fanatiques conduits par quelques fourbes hypocrites : rien n'est pour M. Garlyle plus opposé à la vérité. L'artifice surtout lui parait la dernière chose qu'on puisse imputer à des hommes qui, dans la sincérité de leur cœur, se croyaient la mission de faire régner rÉvangile, et, pour ainsi dire, de faire descendre le ciel sur la terre.

Pour suivre ses propres préceptes, M. Carlyle se replace en imagination au cœur des circonstances où vivaient ses personnages. Il recherche les détails comme un romancier qui fait de la couleur locale. C'est dans ce contraste entre une préoccupation très-vive de ses opinions personnelles et une reproduction minutieuse des faits et des idées du passé que résident l'originalité et la puissance d'effet de ses compositions. Ici par exemple, après avoir donné avec précision tout ce qu'on peut savoir de la famille, de la naissance, de la jeunesse et du mariage de Cromwell, après avoir décrit les lieux qu'il a habités, il le conduit dans le domaine de Saint- Ives, fertilisé par son in lustrie, et il insère sa première lettre adressée à M. Storie de Londres pour lui recommander un prédicateur, le docteur Wells; puis, sur cette courte lettre, vient un commentaire de huit pages. D'abord, l'auteur décrit la petite ville de Saint-Ives sur les bords de rOuse, l'ancienne église, la maison où l'on croit que Cromwell habitait. Il expose l'état de ses affaires, et raconte comment, ayant vendu des propriétés à Huntingdon, il en a placé le prix dans certaines prairies de Slepe- Hall, domaine qu'il a affermé pour cinq ou six ans. Puis il faut rechercher quel était ce M. Storie, qui habitait

Londres, à renseigne du Chien^ près de la Bourse, et cet inconnu docteur Wells, chargé à Huntingdon d'une de ces lectures que Tarchevéque Laud surveillait avec un zèle de persécuteur. M. Carlyle associe son lecteur à ses recherches ; il le questionne sur ses propres doutes, il ouvre un entretien familier avec les personnages dont il parle, avec les auteurs quMl cite, a Comment, demandet-il, vivait Cromwell à Saint-Ives? comment saluait-il les gens dans la rue? comment lisait -il la Bible, et vendait-il son bétail? Il marchait d*un pas pesant, et la tète pleine de pensées, à travers la pelouse du marché, ou les vieilles ruelles étroites de Saint-Ives, sur le bord de la noire riuëre de TOuse. Tout cela est laissé à Tlmaglnation du lecteur. H y a dans cet homme du talent pour tenîr uue ferme; il y a des pensées aussi, des pensées bornées par la rivière de TOuse, des pensées qui vont au delà de Téternité, et une grande et sombre mer de choses auxquelles jamais encore il n'avait été capable de penser. »

Mais il ne faut pas se laisser entraîner. On suivrait très- volontiers M. Carlyle, et Ton aimerait à passer avec lui par tous les sentiers où il cherche les traces de son héros. On pourrait, chemin faisant, se disputer un peu avccrhistorien, mais on se défendrait malaisément du plaisir de s*arréter avec lui devant les mêmes tableaux. Brisons là , et souvenons>nous qu'il ne s'agit pas de récrire une vie de Cromwell » mais de savoir si le earaclère du sectaire absorbe en lui tout le reste. M. Carlyle, sans le juger d'une manière aussi étroite, a concouru à suggérer un tel jugement. L'héroïsme qu'il

attribue au xyiii® siècle en Europe, c*est la sincérité de Fenthousiasme réformateur sous les dehors bibliques du puritanisme, et il en voit dans Cromwell la plus haute représentation. Pourtant les mêmes opinions, le même enthousiasme, là même sincérité se sont rencontrés au même degré chez plusieurs des compagnons de €romwell, et lequel d'entre eux Ta égalé? Uhomme était donc en lui au-dessus du sectaire. Ajoutons que le puritanisme ne se réduisait pas à une passion dogmatique, ce qui suffit pour former une secte ; mais^ par une alliance qui n'a pas, je crois, d'autre exemple, cette passion s^unissait^ chez les hommes de ce temps, à Timpérieux {lesoin de réaliser par la loi, par la force, par la guerre, une révolution sociale où pût se trouver à Taise et toute-p(}issanté Tidée même qui dans l'individu n'était qu'exaltation, prière et prédication. Ce mélange de sacré et de profane, de rêverie et d'action, d'ascétisme et d'ambition, de mysticité et de politique, ne semble pas s'être rencontré au même degré dans aucune autre faction humaine, et devait se trouver dans le chef de celle-ci élevé aux proportions de la grandeur individuelle. Et comme un tel assemblage ne va pas sans fanatisme, ni le fanatisme sans hypocrisie, ni l'un ni Tautré sans l'artifice et la violence, ce devaient être là les mauvais côtés de Cromwell. Enfin à travers tous ces penchants, tous ces talents, tous ces vices, il devait y avoir un don particulier dont le nom est à découvrir, celui qui fait les dominateurs du monde, celui par lequel Fhomme qui ressent tout ce qu'éprouve son parti, sa secte ou son

é|[)oque, est cependant capable de trouver dans les n. 40.

passions mêmes quMl partage ane matière qu*il exploite et un instrument qu'il manie.

Quelques moments de la vie de Cromwell, pris au hasard et considérés isolément, feraient ressortir à part chacun des points de vue qui viennent d'être présentés tout à la fois.

Arrêtons-nous , par exemple , aux deux» premières lettres du recueil de M. Carlyle. Bien ne s'y trahit que la préoccupation religieuse. Cromwell pourtant avait déjà traversé le parlement de 1628, mais il n*y avait ouvert la bouche que pour dénoncer la censure exercée par répiscopat sur la chaire évangélique. Il s'occupait maintenant avec beaucoup d'activité, et probablement beaucoup de capacité, de sa ferme et de son agriculture. Cependant ses lettres ne respirent que zèle et dévotion. II écrit à son cousin Saint-John, un des ancêtres de Timpie Bolingbroke, et de la cellule d'un monastère, d'une grotte de la Thébaïde, un solitaire ne laissecait pas échapper de plus vives aspirations d'une ferveur rêveuse. Pendant toute sa vie, on retrouvera dans ses lettres de famille les mêmes émotions et le même langage. A qui persuadera-t>on que c'est là un rôle appris par cœur et une imposture de tous les jours? Et pourtant comment peut-on se le représenter confit dans la vie dévote, ou même renfermé dans l'étroit horison de l'esprit de secte, comme un homme convaincu que l'idée et la parole gouvernent toutes seules le monde? Tel est le sectaire. Or il sera plus que cela, et il n'est pas même encore cela; il n'est encorequ'un pécheur qui se console, et se relève, et se rassure par la foi, qui voit la grâce dans tout ce

qui Tentoure, la lumière dans tout ce quMl adore, et qui tour à tour, en exalté calviniste, abaisse avec mépris là nature humaine, célèbre avec ravissement la confiance chrétienne, tout plein d^humilité, tout radieux d'espérance.

Transportons-nous maintenant an début de la guerre civile; c'est trois ans après. John Hampden a perdu son procès d'éternelle mémoire, et les Écossais ont signé le cotenant qui contient une profession de foi, une liturgie et un serment. La guerre de surplis qu'ils faisaient à rarchevê'que Laud, ils la soutiennent par les armes. €harles I«' a été obligé de convoquer un parlement où Cromwell siège pour la ville de Cambridge, et ce parlement, convoqué pour donner au roi les moyens de dompter la rébellion de FÉcosse, devenu lui-même un foyer de résistance, forme quarante comités d'enquête. Le roi est obligé de lui abandonner le gouvernement, après lui avoir lâchement sa^criflé la vie de Strafibrd. Sa tentative pour faire mettre en accusation Hampden et Pymavee cinq autres membres ne sert qu'à leforcei: à la fuite. Il va se chercher une armée, et le parlement en lève une d'environ vingt mille hommes. Cette armée, sous le commandement du comte d'Essex y livre le 23 octobre 1642 aux troupes royales la bataille indécise d'Ëdge-Hill. « Nous croyions tous, écrit un contemporain, qu'une seule bataille finirait tout. 0 Mais Baxter se trompait comme se trompent beaucoup d'hommes sensés au début d'une révolution. Si tous en prévoyaient la grandeur et la durée, le courage manquerait aux plus fermes, et Ton ne saurait croire combien doit le monde

à l'imprévoyance humaine. Il ne tenterait rien sMl y voyait plus clair.

' Comme les principaux membres des communes, comme son cousin Hampden, Gromwell avait un commandement dans Tarmée d'Essex. II était capitaine d'une compagnie de soixante-sept hommes. Il assista à la bataille d'Edge-Hill, et il se trouva que ce fermier'précheur avait la valeur et le coup d*œil d*un soldat. Cependant il montra quelque chose de plus rare, ce qu'où appellerait aujourd'hui le génie d'un organisateur. 1^ résultat de la journée avait été incertain,' mais il ne Tétait pas pour lui que les armées n'étaient pas égales. Il vit le mal et conçut le remède aussitôt. Quinze ans après; en occasion solennelle , un jour qu'en appareil à demi royal il haranguait à White-Hall l'assemblée qui lui tenait lieu de parlement, il a raconté lui-même tout ce qu'il avait pensé et tout ce qu'il avait fait alors. Écoutons-le dans un ces épancbements étranges où se trahit son caractère et se déploie sa politique.

« Si tous parmi vous ne le savent pas, je suis sûr que quelques-ans de vous savent^ et il m^importe de dire que moi je sais ma vocation depuis le premier jour jusqu'à celui-ci. J'étais un homme soudainement transporté au-dessus de mes premières occupations et élevé des moindres emplois à des emplois supérieurs, ayant commencé par être capitaine de cavalerie, et je prenais toute la peine en mon pouvoir pour m'acquitter de ma charge, et Dieu m'a béni en cela comme il lui a plu. Et je dési-rais sincèrement et bonnement, et avec une simplicité que trouvaient niaise bien des grands et sages hommes, hommes honnêtes

aussi, je désirais me faire des instruments propres à m'aider dans mon œuvre. Et, je vous parle tout naïvement, j*avais alors un bien digne ami, et c*était une noble créature, et je sais que sa mémoire est chère à tous,— M. John Hampden. A mon premier pas dans notre entreprise, je vis que nos hommes étaient baitus à tout coup. Oui, je vis cela, et je lui demandai de faire à l'armée de lord Essex Taddition de quelques nouveaux régiments. Et je lui dis que je lui serais utile en engageant des hommes capables à mon idée de faire quelque chose pour notre entreprise. C'est très-vrai ce que je vous dis, Dieu sait que je ne mens pas. « Vos troupes, lui dis-je, sont composées en ma- 8 jeure partie d'hommes de service vieux et usés, de cabare- « tiers et autres gens de même sorte, et, ajoutai-je, leurs c* troupes à eux sont des 61s de gentilshommes, des cadets, des « gens de qualité. Pensez-vous que les cœurs de toute cette « espèce infime et vulgaire soient jamais de force à leur faire « affronter des gentilshommes qui ont en eux honneur, courage « et résolution f » Réellement je lui fis ces représentations en conscience, et je lui dis en toute sincérité : « Il vous faut avoir « des hommes d'un cœur, — et ne prenez pas mal ce que je dis... c je sais que vous ne le prendrez pas mal, — d'un cœur à les « faire aller en avant aussi loin qu'iront les gentilshommes, ou c vous serez encore battus. » Je lui parlai ainsi, oui, en vérité. C'était un sage et digne personnage, et il pensa que je lui donnais une bonne idée, mais une idée impraticable. Vrai, je lui dis que je pourrais en exécuter quelque chose. Je le lis, je fis quelque chose, et vraiment, il faut, c'est nécessaire que je vous le dise, le résultat fut... atttribuez-le à ce que vous voudrez... que je levai des hommes qui avaient devant eux la crainte de Dieu, qui eurent quelque conscience de leur œuvre ; et de ce jour, je dois vous le dire, ils n'ont jamais été battus^ et partout oii on les a engagés, ils ont battu l'ennemi sans exception. Et en vérité c^est grand sujet de louer Dieu..., et il y a aussi en cela

quelque enseignement, c'est qu*il faut soutenir les hommes qui sont religieux et selon Dieu. »

Devenu protecteur, €romwell tirait de là cette conclusion, qu^il fallait le reconnaître et le seconder. Il est vrai qu'au début de sa carrière de commandement, il avait deviné que Tenthousiasme puritain pourrait valoir rhooneur militaire, que Taustérité du sectaire pourrait remplacer la discipline du soldat, et qu'il fallait pour vaincre faire tourner au profit de Pénergie guerrière les passions séditieuses elles-mêmes. 11 conçut et il accomplit Porganisation d^une armée révolutionnaire. C'était une force incomparable qu'il donnait à sa cause et à son ambition. Tandis qu'il formait cette cavalerie de saints à qui il interdisait sous de rudes peines le blasphème cl la fuite, il apprenait luf-même d'un vétéran des guerres d'Allemagne la manœuvre, le commandement^ le métier. Il se rendait le plus propre de tous à diriger Parme redoutable quil venait de créer. Il ne négligeait pas un péril qui pût ajouter à son expérience et à sa renommée. Où est maintenant Pagriculteur^ le mystique, le sectaire? Croit-on que ce soit uniquement une pieuse ferveur ou le besoin de Pactivité, ou même Pinstinct de la guerre, n'est-ce pas plutôt un calcul de haute ambition qui le pousse dans la sanglante voie où Jules César a instruit tous les grands usurpateurs à chercher le pouvoir suprême? Les yeux toujours ouverts sur Londres, sur Westminster, sur les partis et sur le peuple, il ne manque ni à une campagne, ni à une bataille. Si la scène stratégique parait petite, si les journées de Naseby et de Marston-Moor, si les expéditions d'Ecosse et d'Irlande

sont peu de chose auprès de la conquête des Gaules ou de la première campagne d'Italie, T homme cependant pense et agit comme le héros d'Alizé et de Munda, comme le vainqueur d*Arcole et de Rivoli. Il suit naturellement leur trace sans se proposer leur exemple, et Taustère puritain, tout aussi bien que ces ambitieux de mœurs faciles, que ces mondains de génie, marche délibérément 'à la puissance par la gloire.

Nous ne raconterons pas la guerre où tombèrent à peu de Jours de distance Hampden et Falkland, deux nobles adversaires regrettés de tous, honorés par Thistoire, et dont les statues rivales s'élèvent dans le vestibule du nouveau palais des deux chambres de parlement ; mais nous suivrons Cromwell dans les luttes de la politique. Ces luttes, on en refera rbistoire sans l'avoir lue, si Ton se rappelle que le conflit est entre un roi et une assemblée, — un roi hautain, imprudent, obstiné, impérieux, mais inactif et stérile, toujours aussi surpris qu'indigné de^ événements, embarrassé d'un parti qui, pour l'imprévoyance, ressemble à une cour et déteste les révolutions sans les comprendre, — une assemblée énergique, convaincue, mais divisée, préférant d'instinct la modération à la violence, téméraire par ses passions plus que par ses vues, intraitable et provocatrice par confiance dans sa force, désirant la paix au fond sans vouloir par honneur ni savoir par indécision faire les concessions nécessaires à la paix, entraînée par de noirs soupçons et de légitimes ressentiments, retenue par la crainte des excès et du désordre, enfm rêvant de gouverner parleroentairement la guerre civile. La majorité s'y divise entre ces deux

partis inévilabies en de semblables crises, et qu'on pourrait appeler le parti libéral et le parti révolutionnaire. Le premier est celui des presbytériens, des auteurs de la pétition de droit, de ces réformistes politiques, vrais an* cétres de la tribu des ^higs; le second, plus démocratique, plus impétueux, plus rude, est ce parti qui prend ses passions pour règle, qui ne connait pas de principe supérieur à sa cause, qui met à s*y dévouer toute sa* vertu, et regarde le mépris des objections et des scrupules comme une condition de rbéroîsme. C'est le parti qui fait réellement les révolutions, qui les conduit à la victoire et K leur perte. En 1642^ il aurait bien vite compromis celle quMl avait prise à sa charge, si, grâce à Tesprit du temps, un sombre et pur enthousiasme n*eût développé en lui quelques vertus presque égales à ses passions. Le puritanisme l'obligeait du moins à se vaincre en quelque chose et lui donnait ainsi une gravité dans la licence et une moralité dans le mal qui accrut et contint son énergie. Seul, le radicalisme politique aurait pu tout perdre. Les théories de rénovation sociale, qui furent à cette époque poussées à leur extrême limite^ comme il arrive dans les jours révolutionnaires, n'auraient produit qu'anarchie impuissante et rapide réaction. Avec elles et comme elles, la révolution aurait promptement reculé devant l'opinion indignée, si un stoïcisme mystique, un calvinisme exalté et rude,n'eât donné au désordre même un caractère de réforme morale et fait régner au sein des violations de la justice et de l'humanité l'idée d'une règle supérieure et la notion imparfaite, mais rigoureuse du devoir. L'histoire du parti parlementaire est celle des luttes

DU CARACTÈRE DE CROMWELL. m

intestines des presbytériens et des puritains, c'est-à-dire du parti modéré et du parti extrême. Celui-ci devait à un certain moment l'emporter. Les indépendants avaient échangé le joug des conventions sociales contre celui d'une foi ardente. 11 subsistait donc en eux le sentiment d'une obligation ; ils étaient capables d'un absolu dévoue* ment. De là cet esprit guerrier qui se mêlait bizarrement à l'esprit d'indépendance ; l'armée était en même temps ce qu'il y avait de plus ennemi de toute hiérarchie religieuse ou civile et de plus soumis au commandement, pourvu qu'il fût exprimé au nom de la discipline et de la cause. C'était pour le parlement, pour les tribunaux, la garde prétorienne de l'anarchie, l'insurrection en permanence; mais en elle-même, fortement organisée, volontaire dans son principe, librement asservie à ses croyances, consacrée comme par un vœu spirituel au métier de combattre, elle avait ce qui manque souvent aux révolutions, un frein moral. Et il y avait dans son sein un homme qui partageait toutes ses convictions, toutes ses passions, et qui les dominait en les partageant. Là est le secret, l'art suprême de Cromwell. Toujours au premier rang d'une faction anarchique, il ne laissa jamais périr autour de lui ni eu lui l'obéissance et le commandement.

Aussi s'appliqua-t-il avec un soin égal à maintenir la subordination dans l'armée et à rendre celle-ci indépendante du gouvernement. C'était faire d'elle un énergique moyen de désordre et de pouvoir; c'était la façonner pour l'anarchie et pour la dictature. On le vit bien à une certaine heure d'hésitation générale (1645), où le roi n. i\

vaincu ne voulait ni tout céder, ni tout rompre, où les presbytériens, se trouvant assez vainqueurs, s'empressaient de négocier par crainte d'être empoi:tés trop avant. Il semblait que tout pouvait encore se rasseoir dans une bonne transaction constitutionnelle ; mais Tarmée triomphante sUrritait, et partageait ses chefs. Ce fut alors que Cromwell provoqua Tacte du renoncement, ou celui par lequel chacun renonçait à cumuler des fonctions civiles et militaires. Le dernier lien entre Tarmée et le parlement fut ainsi rompu. Elle devint un corpsà part, toutou rien. Formée du temps que les deux oppositions marchaient ensemble, elle dut être réorganisée sous Tinfluence exclusive â*un seul parti; c^est ce qu'on appela une armée no%^ veau modèle. Elle eut pour général en chef sir Thomas Fairfax, et pour lieutenant-général OUvier Cromwell, qui donna sa démission pour obéir à Facte de renoncement, et s'en alla gagner la bataille de Naseby pour se faire par exception proroger dans son commandement en

restant membre des communes.

C'est dans cette conduite^ ce me semble, que se décèlent les divers éléments de ce caractère aussi compliqué que sa politique. Si Ton veut voir comment Tardeur religieuse se mêlait naturellement à tous ses actes et colorait son langage^ il faut lire les lettres qu'il écrivait le lendemain de ses batailles. C'est là que l'on admirera ce mélange de la conviction et de l'art, deux choses qui sont rarement puissantes si elles ne sont réunies.

La révolution anglaise n'a rien de plus original que son armée. Des soldats qu*anime seul l'esprit révolutionnaire sont ordinairement de mauvais soldats; mais des

solddts que le zèle religieux a recrutés, que soutient Tenthousiasme d*une foi austère et sombre, peuvent former à la fois la plus factieuse et la plus disciplinée des armées. Le chef de pareils hommes n'en peut être obéi qu^autant qu'il joint aux qualités du guerrier Tardeur exemplaire et Tinspiration communicative du croyant; il faut que ses ordres du jour soient des sermons, et qu'il porte aussi dans les camps le glaive de la parole. Avec toute sa capacité pour la guerre, Ci omwell ne fut jamais devenu le premier général de son parti, s'il n*avait eu son ardeur mystique et son ardent et vague langage de prophète. Le puritanisme était la condition de son autorité et de son succès, et ne pouvait pas plus se feindre que les autres qualités nécessaires d'un chef, le courage^ la décision, l'dctivité. Ceux qui n'y ont vu qu'un artifice croient apparemment qu'on se donne à commandement le talent de conduire les hommes* Cela n'empêche pas qu'il ait pu faire parfois un usage calculé des sentiments mêmes qu'il éprouvait ; on emploie sa volonté à se servir de sa nature, et Ton joue supérieurement le rôle dont on a réellement le caractère ; même dans l'ordre spirituel, on n'est pas un hypocrite parce qu'on tire parti de ses vertus. Et quel est l'apêtre qui ne s'arme pas de ses souffrances héroïquement supportées pour propager sa foi ? Les politiques à plus forte raison ne sont pa$ des imposteurs pour user avec art de ce qu'ils sont véritablement, et dans les homélies guerrières de Cromwell, nous verrons à la fois sa ferveur et son habileté.

Plus ses httres sont intimes, plus éclate le feu spirituel qui semble consumer son âme; quand il écrit à ses pa«

rents, à sa fille, il y a presque de Tonction dans les épanchements de son étrange piété. Ou nous permettra de eiter une lettre, lettre de guerre et de famille, où il se révèle tout entier. C'était deux jours après la victoire de Marston-Moor; il était blessé, et il écrivait à son beaufrère, le colonel Valentin Wallon, mari de sa troisième sœur Marguerite.

c Cher monsieur, €*est notre devoir que de sympalhîser ensemble dans toutes nos miséricordes, et de louer le Seigneur ensemble dans les châtiments el les épreuves qui peuvent nous affliger ensemble.

< Vraiment 1* Angleterre et Téglise de Dieu ont reçu une grande faveur du Seigneur dans la grande victoire qu*il nous a donnée, victoire dont il n*y a pas eu la pareille depuis le commencement de la guerre. Elle a tous les signes d^une victoire complète obtenue par la bénédiction du Seigneur sur le parti^ saint en particulier. Nous n^avons jamais chargé sans mettre Fennemi en déroute. L'aile gauche que je commandais, étant composée de notre cavalerie, sauf quelques Écossais à notre arrière-garde, a battu toute la cavalerie du prince. Dieu en a fait un chaume pour nos épées. Nous chargions leurs régiments d'infanterie avec nos cavaliers et mettions en fuite tout ce que nous chargions. Les détails, je ne puis vous les rapporter; mais de vingt mille hommes, je crois, il n*en reste pas au prince quatre mille. Rendez-en gloire, toute la gloire à Dieu.

c Monsieur, Dieu a enlevé voire fils aiué d*un coup de canon : il a eu la jambe cassée ; nous avons été dans la nécessité de la lui couper, ce dont il est mort.

« Monsieur, vous connaissez mes propres épreuves en ce genre ^ ; mais le Seigneur m'a soutenu par cette pensée que le

* M. Carlyle croit qu'il avait récemment perdu son second Hh»

DU CARACTÈRE DE CROMWELL. iaS

Seigneur ne Ta pris que pour lui donner ee bonheur après lequel nous soupirons tous et pour lequel nous vivons. Là est votre précieux enfant, plein de gloire, à ne plus jamais connaître ni péché, ni afÛiction : c^était un vaillant jeune homme, excessivement gracieux. Dieu vous donne sa consolation {his comforl). Avant de mourir, il en était si rempli, qu^il ne pouvait Texprimer à Frank Russell et à moi. « G^était si fort au-dessus de sa

< douleur, » nous a-t-il dit. En vérité, cela était admirable. Un peu après, il dit qu^une chose lui restait sur le cœur. Je lui demandai ce que c'était, a C* était, me dit-il, que Dieu ne lui eût

< pas permis d'être encore un peu plus l'exécuteur de ses enne- « mis. » Quand il tomba, le boulet ayant tué son cheval et, à ce que j'ai appris, trois autres chevaux encore, on m'a raconté qu*il dit aux soldats de faire place nette de droite et de gauche, aGn qu'il pût voir les coquins s'enfuir. Vraiment il était excessivement aimé dans Tarmée de tous ceux qui le connaissaient ; mais peu le connaissaient, car c^éiait un précieux jeune homme fait pour Dieu. Vous avez motif de bénir le Seigneur. II est un glorieux saint dans le ciel, en quoi vous devez extrêmement vous réjouir. Que cela épuise votre chagrin, vu que ce ne sont point paroles feintes pour vous consoler, mais que la chose est une si réelle et si indubitable vérité. Vous pouvez tout avec la force de Christ. Cherchez-la, et vous supporterez aisément votre épreuve. Que la miséricorde publique accordée à Téglise de Dieu vous fasse oublier votre douleur privée ! Le Seigneur soit votre force. C*est la prière de votre fidèle et dévoué frère,

Olivier Crohwell.

« Mes tendresses à votre fille et à mon cousin Perceval, à la sœur Desborough et à tous les amis qui sont avec vous. »

Les mêmes préoceapations spirituelles se retrouvent

Olivier, mort en combattant ; mais d'autres ne placent cette mort que quatre ans plus tard.

dans ses dépèches officielles. Après la bataille deNaseby, où il commandait encore ses côtes de fer (ironsides)^ ainsi qu'il appelait ses cavaliers, ce fut lui qui , en qualité de membre du parlement, fut chargé .de rendre compte de raiïaire à POrateur William Lenlhall, et il terminait ainsi sa lettre : ce Monsieur, il n'y a pas ici d^autre main que celle de Dieu, et à lui seul appartient la gloire, où personne n*a de part que lui. Le général^ vous a servi avec toute sorte de fidélité et d'honneur, et la meilleure louange que je puisse lui donner, c'est, je puis dire, qu'il rapporte tout à Dieu et qu'il aimerait mieux mourir que de rien s'attribuer à lui-même. C'est ainsi qu'il faut faire^ c'est le parti honnête et profitable, — et cependant pour la bravoure, tout ce qu*on en peut reconnaître à un homme, on doit le lui reconnaître dans cette journée. Ce sont d'honnêtes gens qui nous ont servis dans cette action. Monsieur, ils sont fidèles ; je vous en supplie, ne les découragez pas. Je souhaite que cette action engen* dre la reconnaissance et l'humilité chez tous ceux qu'elle intéresse. Celui qui «expose sa vie pour la liberté de son pays, je souhaite qu'il se fie en Dieu pour la liberté de sa conscience, en vous pour la liberté qu'il défend. x>

On entrevoit une leçon cachée dans ces phrases vagues et embarrassées. 11 prêche son gouvernement comme ses soldats; mais il revient toujours au langage de Thumilité : a L'humble prière de tous ces braves à qui Ton peut penser qu'il est dû quelques louanges, écrivait-il en annonçant la prise de Bristol, c'est d'être oubliés dans le souvenir des louanges de Dieu.» Mais celui qui se pros*

*■ Sir Thomas Fairfax.

ternait ainsi devant le Tout- Puissant est le même qui provoquait et signait la pétition ou plutôt le manifeste par lequel Tarmée, exposant ses griefs^ réclamant sa paie, exigeait la tolérance au nom de la foi^ la liberté pour le fanatisme, un peu i'aise pour les tendres consciences , en protestant d'un respeet affecté pour le pouvoir civil et le gouvernement presbytérien. Malgré la défense d'appro-cher de Londres de plus de vingt-cinq milles, elle avançait à grands pas, elle arrivait à Putney, à Kensington; ses généraux se réunissaient dans Holland-House, cette belle résidence que tout le monde connaît. Bientôt les troupes campaient dans Hyde-Park, sur une colline qui domine Touest de Londres (Hay-Hill). Aussitôt toutes leurs demandes sont accordées, et onze membres désignés par leur défiance, les chefs presbytériens, J'ai pensé dire les girondins, sont mis en accusation ou du moins expulsés pour six mois de la chambre. Les coups d'élat de la révolution sur elle-même ont commencé, et Ton prononce le mot de république.

Que fait cependant le roi, dont les troupes tiennent encore dans le nord et dans Touest? Il négocie assez publiquement avec les parlementaires, plus secrètement avec les généraux , sincèrement avec personne. Il se tient à Hampton-Court, plutôt surveillé que gardé, et, craignant à chaque instant d'être enlevé, il disparaît tout à coup. L'alarme fut vive à cette nouvelle, et les partis se rapprochèrent un moment ; mais on apprit que par une inspiration singulière il s'était retiré à Tile de Wight. Là, sous la garde d*un Jeune ami de Cromvrell, le colonel Robert Hammond, il se trouva moins libre qu'à Hamp-

ton-Court. Le parlement, interdisant toute relation officielle avec lui, le suspendit de son pouvoir^ et la république fut établie de fait.

L'opinion y était peu préparée , au moins dans la bourgeoisie de Londres. Toute rigueur nouvelle envers le roi la ramenait à lui* L*armée était suspecte et irritée. Cromwell était comme l'armée. Il avait dit souvent qu'il fallait épurer le parlement. On parlait de Faccuser, mais son refuge était dans les camps. Il part donc, il va commander dans Touest, prend d'assaut Pembroke, livre et gagne la bataille ou plutôt les batailles de Preston, et entre vainqueur dans Edinburgh. Plus le roi est abaissé, plus le parlement ou ce qui en reste incline à traiter. La paix en sera plus avantageuse, et la domination immi* nente des indépendants la rend plus désirable. Tandis qu'on délibère, un ordre du général Fairfax fait enfermer le roi dans le cb&teau de Newport, puis dans celui de Hurst. Les cbambres s'indignent de cet attentat subit. Le 5 décembre 1648, celle des communes adopte certaines bases de négociation; le lendemain, le colonel Pride fait occuper les avenues de Westminster et ne laisse entrer dans la salle des délibérations que des membres choisis. Quarante et un sont arrêtés. Le soir même, le lieutenant général Cromwell arrive à Londres et reçoit un vote de remerciement pour ses exploits dans le nord. Il n'était pour rien dans la fameuse épuration du colonel Pride ; sir Thomas Fairfax commandait seul à Wbite- Hall, et le gouvernement militaire commençait.

Tout cela pourtant n'était pas improvisé. Cette révolution n'était pas l'ouvrage d'une volonté individuelle et

subite. Depuis un temps, tous les esprits, dans Tangoisse, se sentaient sous le poids de quelque fatalité prochaine* Cromwell n'ordonna rien, mais il prévit, souffrit ou voulut tout. Quand on veut le bien connaître, il faut lire rétrange consultation qu'il envoyait onze jours auparavant au colonel Hammond, las de son commandement de nie de Wight, inquiet des devoirs obscurs ou contradictoires qu'une situation critique lui allait imposer. Certes, on ne saurait admirer dans cette lettre de Crom^vell la clarté ni rélégance de la déduction ; mais il est curieux d*y retrouver sous la dictée d'un puissant esprit, sous les formes de l'inspiration mystique, Fétemel sophisme de la force révolutionnaire, qu'elle soit aux mains d'un homme ou de la multitude. Les scrupuleux ou les timides s'inquiètent de la légalité, de la justice, de la fidélité aux principes pour lesquels on a cru légitimement s'armer, du respect qu'on doit au pouvoir qu'on a reconnu, de qui l'on tient son drapeau, qui agit dans sa compétence et dans sa sagesse. Il y a dans une révolution le droit et la passion, et ces objections-là viennent de la logique du droit. La logique de la passion répond qu*il faut être conséquent, non aux principes, mais aux actes ; qu'ayant opposé une fois sa raison et sa volonté à l'autorité, on doit les lui opposer toujours; que le salut public, tel que Ventend la conscience individuelle, est la loi suprême; que la révolution est au-dessus des pouvoirs qu'elle a faits ; qu'après tout on a d'autant plus raison qu'on lui est plus dévoué, d'autant plus de droits qu'on a plus combattu pour elle, et que chacun prend sa mission dans son propre cœur. Souffrir la contradiction ou la dissi-

dence, c'est traliir ia cause, et rie» n*est sacré que ce qu'elle commaDde. Peu importe qu'elle emprunte la voix du peuple ou de la raison, de la société ou de Dieu. Ces variations ne sont que le costume des temps divers, et elles servent à rendre un peu plus piquante, mais non plus respectable, la monotonie du sophisme qui a coloré toutes les persécutions et toutes les oppressions. Il est triste que des Cromwell eux-mêmes le mettent sous la protection de leur génie et de leur fortune* Il peut servir et réussir à de moindres qu'eux, et leur exemple est plus facile à suivre qu'ils ne Pont pensé dans leur orgueil.

Comment ce terrible casuîste se prononça-t-il quand vint répreuve du jugement du roi? Du coup de main du colonel Pride à Pexécution de Charles I"", il ne s'écoula pas deux mois : Tune était la conséquence de Pautre. Les hommes à qui appartenaient la force et la volonté avaient résolu de se délivrer de tous les obstacles. Le grand obstacle, c'était la loi. Il vient dans les révolutions un moment formidable, c'est celui où le parti révolutionnaire se décide, avec une pleine conscience de son audace, à mettre sous ses pieds ce qui reste des lois. Pendant longtemps, on les a ménagées ; m/^me en les éludant, en les faussant, on s'est efforcé d'en garder un simulacre; on a conservé le nom ou observé les formes de ces conventions fondamentales qui sont la garantie d'une société régulière : on s'est modéré dans la violence et contenu dans le désordre ; mais les difficultés et les périls croissent, la modération semble entretenir la résistance. Alors la patience échappe au parti de l'attaque; soit la peur, soit la colère, l'emporte aux dernières extrémités, et la

raison d'État ne manque pas d*arriver aussitôt avec son ordinaire cortège de sophismes. Elle explique, elle colore, elle justifie, elle exalte rœuvre de la passion et de la vengeance. La nécessité est invoquée. Tout était perdu ; il a fallu sauver TÉtat, la cause, la patrie, la société, la révolution, et le crime se donne pour du dévouement.

Le grand danger des révolutions (Je parle de celles qui sont justes), c'est qu'étant nécessairement dirigées contre tout ou partie de Tordre établi , elles ne peuvent même commencer sans attaquer ou la loi ou l'apparence de la loi, quelque chose enfin qui, fût*il absurde et inique eu soi, a dû être longtemps respecté à titre d'institution. Une . fois le premier coup porté, la brèche est faite. Il est difficile qu'un entraînement qui ressemble à la logique, qu'une fatalité comme elle aveugle et irrésistible ne conduise pas à la violation des dernières garanties sociales. Ce qu'il était légitime et nécessaire de détruire pour le succès d'une révolution légitime et nécessaire ne pourrait être déterminé avec mesure que par un juge impartial et clairvoyant, et c'est dans la mêlée des événements que la raison troublée doit fixer ce point qu'il faut atteindre et ne pas dépasser. Les partis révolutionnaires en général sont enthousiastes, souvent fanatiques, et sujets à préférer le moyen au but, à aimer le renversement pour le plaisir du renversement, la violence par goût pour la violence. On ne renonce pas aisément, une (ois qu'on en a goûté, à l'ivresse de la victoire. Et c'est ainsi que les révolutions , entraînées par leurs propres exemples , s'égarent et s'emportent quelquefois jusqu'à leur perte, autorisant d'avance, encourageant du moins les repré-

sailles de leurs ennemis. Les attentats des réactions sont le talion des révolutions. Honneur aux révolutions qui s'arrêtent d'elies-mèmes !

Il y a des extrémités que sut s'interdire la révolution anglaise; cependant la crainte d'une restauration, le danger d'une transaction sans garantie, l'amour de la domination, l'ardeur de la victoire, et plus que tout, la passion des esprits absolus pour la novation radicale et les cbangenients illimités, poussèrent les indépendants contre le parlement et le roi. C'étaient les deux grandes institutions légales; l'une et l'autre, quoique dénaturées ou mutilées par les événements, représentaient encore le régime passé, et rappelaient le système abusif contre lequel on s^était légitimement soulevé. Trop souvent, dans la mystérieuse condition des choses humaines, le droit paie pour l'abus, et l'innocent pour le coupable. On passa de la royauté absolue, en traversant la royauté constitutionnelle, à l'omnipotence des communes, et de celle-ci à la république, qui devait se transformer en gouvernement militaire. Les soldats réformateurs, qui étaient tout à la fois les enthousiastes et les défenseurs, les fanatiques et les exécuteurs de la révolution, frappèrent de leur épée le parlement et le roi.

La mort du roi fut un attentat imprévu. Quoiqueia rudesse des mœurs explique bien des rigueurs, quoique l'humanité ait souvent manqué aux hommes de ce temps, notamment à Cromwell , cette cruauté hypocrite qui emprunte le masque d'une apparente justice ne fut pas le vice dominant de la révolution anglaise comme d'autres révolutions non moins célèbres. Nous la voyons désho-

norer la guerre civile par des massacres, mais le meurtre judiciaire n'est pas son crime favori. Celui-ci , le plus éclatant et qui n'est pas le moins odieux, semble dépasser la mesure de Tiniquité révolutionnaire. Par malheur la royauté est une institution personnelle pour ainsi dire. Elle s'incarne dans une famille et prend la figure humaine. C'est par-là que, dans ses jours de prospérité, elle inspire des sentiments plus directs d'affection et de respect. Elle règne, comme on dit, sur les cœurs. 11 y a dans la nature humaine un besoin de sympathie qui entraîne princes et sujets à transformer ainsi, à passionner imprudemment une institution qui devrait rester toute politique ; cela se paie cruellement cher aux jours du malheur. Quand la foi dans l'institution périt, l'amour peut faire place à la haine, et les idées de vengeance germent dans les cœurs en réaction contre les sentiments de reconnaissance. On ne se contente plus de réformer, on prétend punir. La royauté a marqué les personnes d'une empreinte ineffaçable, et, ne pouvant l'effacer, on retranche les personnes. La suppression de la chose ne parait consommée que par le meurtre de l'homme; la logique rend impitoyable, la raison d'État cruel. Il n'y a pas jusqu'à l'air de sacrilège d'une telle action qui ne contribue à séduire ces esprits étroits et excessifs qui nuisent plus peut -être dans les troubles civils que les cœurs pervers. On ne sait pas assez quel mal font aux hommes les fautes de l'intelligence. Dans la vie politique, les fausses idées endurcissent, corrompent plus que les mauvais sentiments, et un grand écrivain a eu raison d'appeler les préjugés des monstres.

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