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gueil de nos croyances , et, sans rien ôter des droits de la raison, restreint ses prétentions exclusives, et peut seule terminer le grand débat entre la tolérance et la foi. Les philosophes reoonnattront bien que là doit être au fond la solution de la querelle du scepticisme et du dogmatisme; mais nous n*en traitons pas ici.
Toutefois Fimpartialité défend de rieù déguiser, pas même l*abus que Ton peut faire de son nom. Or si la foi exclusive et illimitée conduisait à Fintolérance , à la persécution , à Toppression , il faut avouer que riropartialité touche à rindifférence. L'égoïsme entraîne à des rigueurs, à des violences que la foi sopvent a pu favoriser ou colo* rer ; de môme il a des faiblesses et des lâchetés qui peuvent seconder ou suivre Timpartialité. Et même je suis prêt à convenir que, de nos Jours, c^est à fortifier le caractère, à échauffer Tactivité, bien plus qu*à réprimer la violence, que la morale doit en général consacrer ses efforts et ses leçons. Mais assurément le bonheur de la société ne perd rien à ce changement. C*est une étrange cause à soutenir que celle de T impartialité; elle impose tant de devoirs à ses défenseurs , elle soumet leur conduite à tant de scrupules, et leur argumentation à tant de réserves, qu'aucune doctrine ne saurait avoir autant de peine à se propager. La prévention, le dénigrement, la dissimulation des faits, vices et ressources ordinaires de Fesprit de prosélytisme, deviennent pour la doctrine nouvelle des armes défendues. Il faut convaincre sans aveugler, entraîner sans tromper, passionnel* enfin par la vétité seule. Certes , la tentative est neuve , et si le succès s* en faisait attendre, il y aurait peu à s*en étonner. Ce serait chose fort simple que toutes les idées nouvelles.
empreintes et mêlées qu^elles sont pour ainsi dire dMm* partialité, tardassent à saisir vivement les esprits, et ainsi s'expliquerait la lenteur que tous les amis des nouveautés reprochent au triomphe de leur cause. Mais, grâce au ciel et même grâce aux hommes, cette lenteur n*est qu'apparente; elle accuse seulement l'empressement de nos vœux et de notre espoir. Jamais , dans le fait , les événements n'ont mis si peu de temps à mûrir et à éclore. Les révolutions, jadis oeuvre prolongée des âges, se préparent et éclatent en peu d'années ; et si une juste ambition, un légitime mécontentement qui atteste la hau* teur de nos espérances, ne nous fermaient les yeux sur les progrès accomplis , nous verrions que ces progrès, de beaucoup inférieurs à nos droits , dépassent pourtant en rapidité comme en étendue presque tous ceux qui ont , en d'autres temps, coûté des siècles entiers à l'humanité. Ce n'est pas uniquement au sommet de l'ordre social et aux institutions politiques que nous devons regarder pour juger des progrès de la société ; si là des circonstances passagères, des obstacles d'un jour arrêtent parfois le perfectionnement, il descend et se retire dans fa vie pri* vée , dans ies mœurs, dans les travaux journaliers, dans ies relations communes. Alors, pendant un temps, la civilisation cesse de paraître marcher , mais c'est le pouvoir seul qui est resté en arrière , et nous sommes trop habitués à juger de la marche de l'armée par celle du chef. En admettant même que la civilisation n'ait point avancé > qui nous dit qu'elle ne se soit point étendue? Le monde travaille sourdement et se ééveloppe sous nos yeux d'une manière invisible, semblable à l'homme qui prend sa crois^ sance en présence et pourtant à l'insu de tous, et qui se
trouve avoir passé de Fenfance à la jeunesse, sans que le passage ait été aperçu. On ne Fa point vu grandir, mais on le voit homme et on Tavait vu enfant.
Il est d'ailleurs une circonstance importante qui a pu ralentir les progrès de la société. Nous avons cru caractériser suffisamment l'esprit nouveau dont elle est animée , cet esprit duquel le progrès social ne peut de longtemps être qu'un développement, en l'appelant un esprit d'impartialité. Mais cet esprit d'impartialité , dont l'égalité civile , la communauté des lois , la liberté des cultes , ne sont que des expressions , a pour se répandre besoin de la preuve d'exemple. Or, la guerre des opinions est récente , et ce n'est pas dans la chaleur de la mêlée que les opinions peuvent rester pures; les principes se dénaturent souvent, quand ils sont combattus. Les novateurs des autres siècles ne prétendaient qu'au succès; rien ne les gênait dans le choix de leurs armes; la force leur profit tait comme la justice. Nous, au contraire, partisans d'une cause qui est la justice même , nous avons besoin ^ pour réussir pleinement, de conformer nos actions à nos principes et d'être justes pour être forts. Bien des ressources nous sont interdites , et cependant il semble que pour triompher par la justice il faudrait déjà que la justice eût triomphé. Si toutefois nous sommes inconséquents, nous travaillons contre nous-mêmes, les moyens discréditent le but, et en recourant à la partialité, à l'iniquité , pour le succès d'une doctrine d'équité et d'impartialité , nous échouons alors même 'qu^ nous parais-^ sons réussir, et nous sapons^ l'édifice en l'élevant. La terreur, par exemple, fut le démenti de la révolution.
Ces diverses causes ne permettent pas aux doctrines
nouvelles de conquérir avec autant de rapidité, ni surtout de s'établir avec autant de solidité que le souhaitent leurs sectateurs. Souvent , dans la politique surtout, ce qu'elles ont d'hostile et d'agressif est ce qui se montre d'abord. L'impartialité , quand elle vient combattre des doctrines partiales , semble passionnée ; la justice , quand elle commence , ressemble à l'esprit de parti ; la liberté usurpe sur le despotisme, et l'égalité lèse le privilège. C'est la condition inévitable de toute nouveauté que d'apparaître comme une révolte. L'humanité tout entière, réclamant ses droits, resterait une faction tant qu'elle ne les aurait pas reconquis. Ce n'est qu'au jour où les réclamations légitimes deviennent légales, où le pouvoir passe du côté de la nouveauté , que tout se pacifie et se rasseoit , parce que la raison devient le droit commun, et la justice l'ordre établi.
Quoi qu'il en soit de la lenteur de leur marche et de la difficulté de leur réussite, les doctrines nouvelles n'en subsistent pas moins ; et l'on va voir qu'elles ont un but , un fond , et , si je puis ainsi parler , une substance , c'està-dire qu'elles sont capables de nourrir les esprits et de remplir la raison, qui demeure vide sans la foi. Et d'abord, s'il est vrai, comme on le démontre, que l'homme intellectuel ait besoin de la foi pour vivre, il est permis de demander s'il est mort. Il semble que non, et que la société est sur pied , et que même il serait assez difficile de lui surprendre des symptômes de mort prochaine. Elle n'est pas tellement déchue, même dans l'ordre moral, qu'elle ne force ceux qui l'attaquent à choisir parmi leurs idées , à cacher leurs passions , à modifier la violence de leurs vœux et l'injustice de leurs doctrines. Mettons à
part toute déclamation , et disons vrai s jamais la conscience de la société et même du pouvoir a-t-elle été aussi difficile , aussi délicate, aussi morale qu'aujourd'hui? Le scrupule public ne s'étend-il pas maintenant à nombre d'actions jadis permises, d'abus , de crimes même tolérés ou consacrés autrefois? J'en citerais vingt exemples, et ne les prendrais pas dans les livres. La législation pénale a changé de maximes; des supplices longtemps réputés nécessaires et légitimes sont proscrits, et le souve-> nir n'en est plus que l'odieuse utopie de quelques flatteurs du passé. L*acte d'acheter un homme pour le réduire en esclavage^ par la raison qu'il est noir et qu'il plante le sucre à meilleur marché , est devenu un crime dans l'opinion et dans le code de tous les peuples éclairés. Quelques* uns même se font scrupule du maintien de la servitude existante , et s'étudient à concilier habilement la sûreté des maîtres avec l'émancipation des esclaves. L'inégalité du mérite fondée sur la seule inégalité de la naissance n'est plus légalement professée. Les institutions corruptrices, les coutumes immorales dans l'administration ne sont plus hautement louées , là même où elles sont conservées. Le principe de l'intérêt public domine dans les affaires publiques , toujours invoqué s'il n'est toujours observé , et les gouvernements ^ lorsqu'ils le violent ^ s'efforcent au moins de le tourner en leur faveur. Il y a des choses enfin dont ils rougissent. Il se justifient là où ils se seraient glorifiés jadis, et leur hypocrisie alors est un hommage à la morale publique. Il y a des fautes et des vices dont le moindre honnête homme redouterait la réputation, qui jadis semblait la prérogative même de l'élite de la société* Lorsque récemment les chefis d'un parti se sont
choisi le titre &' honnêtes gens , par un louable maleilteticlu ^ lis ont renié le sens traditionnel de réimpression > et Ils auraient tenu pour insulte quH)n eût interprété pour eui ee nom dans le sens où l'entendaient leurs nobles aïeux. La raison d*état'n*est plus jetée aux peuples comme un mystère insolent, comme l'apologie banale des iniquités du pouvoir, et cette éclatante dérogation aux notions communes de la morale universelle ne vient plus pervertir les esprits simples par l'éclat des grands exemples. Si Fin** térèt da ciel ou plutôt de l'église sert encore de toile à beaucoup de mauvaises passions et de mauiraises pratiques, ce n'est plus du moins un prétexte de tyrannie ol de cruauté. Enfin ce que Montesquieu appelle l'bon^ neur a cessé d'être un mensonge en cessant d'être un privilège ^ et l'honneur véritable a repris ses droits depuis qu'il a passé dans le droit commun.
Je ne veux point parler de ce qu'on nomme commune-» ment la prospérité matérielle, quelque liée qu'elle me paraisse à l'état moral d'une nation ; car la richesse donne du loisir, et par le loisir les hommes se désintéressent i et partant s'améliorent ^ Mais il me semble que tant de faits simples et notoires n'annoncent pas une si grande dé^ cadence dans les nations. Or, si , comme nous nous sommes hâtés de le dire, la foi ou plutôt la croyance à la vérité
' Cette pensée fut celle de tout le parti libéral pendant la Restauration. Le bien-être, qu il faut toujours souhaiter pour tous, nous paraissait an but auquel la société pouvait tendre principalement sans danger pour elle-même, et les lumières nous semblaient inséparables de l'industrie : je crbis que cette idée ne peut être adoptée d'une manière absolue , et que des doutes graves peuvent s'élever sur l'avenir d'une nation chez qui le travail intéressé serait Tunique principe d'ao tlirité.
est nécessaire à Texistence et à la moralité sociale , il faut absolument de l'effet conclure la cause , et croire que la foin*est pas tout à fait absente de la société, puisque la société n'est ni sans vie ni sans morale. Quant à ceux qui nieraient Felfet, c'est-à-dire qui soutiendraient à la lettre et en détail que la société est morte , ou qu'elle est plus immorale qu'à une époque quelconque des temps modernes, je n'ai rien à leur dire, sinon qu'ils déclament : il y a bien de la rhétorique dans le zèle de nos apôtres.
Faisons un pas de plus. Tout n'est pas dit; il y a loin de ce que la société est maintenant à ce qu'elle peut être. Pour les réalités comme pour les doctrines , rien n'est fini. La foi existe sans aucun doute, mais cette foi n'est encote ni complète, ni pure. Les croyances de tout genre, encore informes et incohérentes, ont besoin d'être entièrement dégagées d'un reste des préjugés du passé et de l'alliage des erreurs qui les ont altérées à leur naissance. Les idées qui les composent veulent être réunies en corps de doctrine pour former un symbole. Accordons à nos adversaires que la société ne croit pas encore assez , et que ce qu'elle croit nécessite encore recherche , révision, prédication nouvelle; et tentons de tracer le plan de l'œuvre, si nous n'osons l'entreprendre.
Il s'agit donc de montrer :
l"" Ce que nous avons avancé , que Timpartialitc , condition de la justice, est l'esprit du temps ;
20 Que cet esprit se concilie avec la îo\ , par conséquent avec l'activité, le dévouement, l'enthousiasme;
3*" Qu'enfin il suppose lui-même une foi , c'est-à-dire
une croyance sociale » relativement à la religion, à la morale, à la politique , aux sciences et aux arts.
Si la première proposition était admise, les autres seraient gagnées du même coup. Sûrement, si Ton avait persuadé à tous que les croyances modernes ont seules pour base la justice véritable , telle du moins que la conçoit notre raison à Tépoque où nous sommes parvenus , j*ai assez bonne opinion de Tesprit humain pour compter que TadblSsion serait prompte et unanime. Or comment faire reconnaître à tous ce caractère de justice qui frappe mes regards avec tant d*éclat dans les idées que je défends, et qui , pour moi, les transforme en règles positives et pratiques, si ce n*est en le montrant tel que je le vois? Je puis, par l'observation et l'analyse , développer comment ces croyances sont conformes à ce que je crois la justice: là parviennent, mais expirent les forces de Texamen. Mais pour faire Sentir que ce que je crois la justice est la justice même , je n'attends plus rien de la recherche ni du raisonnement ; je suis réduit à l'affirmer. Ici pour convaincre la raison , j'en appelle à la foi. Dès le premier pas, nos adversaires peuvent voir combien sont vaines les distinctions dont ils font tant de bruit, et que la nature humaine n'a pas une seule arme que nous ne puissions tourner contre eux.
Si donc on jette un coup d'oeil sur toutes les voies que parcourt l'esprit humain, on reconnaîtra qu'il y porte cette généralité de vue, cette libre acception de tous les faits, qui, dans l'ordre moral proprement dit, constitue l'impartialité ou la justice, vertu nécessaire au cœur, qualité indispensable à l'esprit. Dans les sciences, les systèmes y en désignant par ce mot les interprétations arbi-
traires et partielles de la nature , sont abandonnés. Les prédilections dans l'observation sont aujourd'hui recueil le plus signalé aux observateurs. Les méthodes expérimentales , dont le devoir est d'être universelles , prévalent de toutes parts ; et l'homme , en cessant de privilégier de certains faits ou de certaines idées , en s'efforçant de se rendre Juste envers toutes les vérités , a pensé que cette impartialité était le seul moyen de proportionner son esprit à l'immensité de la nature. C'esfainsi que la raison est forcée de donner à ses hypothèses mêmes une généralité qu'elles n'eurent jamais : elle a proclamé l'égalité des faits devant la science.
La philosophie nous offre une révolution semblable. Longtemps arbitraire et exclusive, elle aspire à cesser de l'être. Elle ne se hasarde plus à résoudre une simple question, en faisant abstraction de toutes les autres; elle ne se réduit plus à un seul point de vue , en soutenant qu'il n'y en a pas d'autre. Si elle s'efforce de remonter à une question primitive qui comprenne tout» elle se garde de négliger ou d'exclure les solutions partielles, les vérités de détail qui forment depuis longtemps l'héritage de l'esprit humain. Reconnaissant du vrai dans tous les systèmes, elle s'efforce de les réunir en les dominant, et marche vers un éclectisme vaste, ouvert à toutes les idées, parce qu'il admet tous les faits.
La religion a participé non moins que le reste à la révolution intellectuelle. C'est en religion peut-être que le principe de la liberté des opinions s'est établi avec le plus d'autorité, parce que c'est en religion que les violations de ce principe avaient été les plus fréquentes et les plus funestes. Les opinions ne reconnaissent qu'une
règle , la vérité, et qu'un juge , la rabon. Cette maxime , en pénétrant dans la religion » s* est alliée , et chaque Jour s'allie plus étroitement aux croyances diverses, et chaque jour devient elle-même une croyance inviolable. Ce qui, selon quelques théologiens , a miné la doctrine n'a fait qu'épurer et agrandir la doctrine; c'est un article de foi de plus, c'est un devoir nouveau. J'ose avancer qu'il est contenu en germe dans toutes les croyances chrétiennes, même dans la croyance catholique, et avant d'avoir été traduite en article de loi , l'idée en était comprise dans plus d'un verset de rÉvàngile. Les lois positives ont fait davantage : la liberté de conscience engendre celle des cultes, puis enfin leur égalité: ce sont les trois expressions du progrès du principe de l'impartialité dans la so- . ciété et dans la législation.
Que dire de la politique? Le monde retentit des mots tout-puissants qui , renvoyés de la tribune au peuple , et du peuple à la tribune , inscrits sur les drapeaux et dans les lois, sont devenus comme le cri de ralliement de l'hu* manité. De toutes parts les hommes demandent, atten* dent ou obtiennent que le gouvernement devienne véritablement la chose publique au moyen de la presse libre, de la délibération commune et des élections populaii*es. De toutes parts, ils réclament avec ces institutions, ou plutôt à l'aide de ces institutions mêmes , la liberté légale des personnes, des cultes, des opinions, des industries, l'égalité légale des droits, des impôts , des terres. Ce système de politique n'est plus une science, c'est maintenant le sens commun des nations. Mais cependant s'il fallait le caractériser, comment ne pas répéter, pour la millième fois, que la révolution qui nous agite est l'in-
vasion du droit sur le privilège , de la loi sur l'arbitraire , de la responsabilité du pouvoir sur le pouvoir absolu ? Et quels yeux assez aveugles ne reconnaîtraient ici une nouvelle extension, un nouveau progrès de la justice, qui demande à la politique et à la législation d*être impartiales pour la société.
Les exemples que nous venons de citer ne sont que des applications diverses d*un principe de morale; c'est la morale qui s'impose et généralise son empire. On ne saurait donc douter que pour elle-même elle n'ait sa part de progrès. Comme science philosophique , on peut remarquer qu'elle aussi elle est sortie des systèmes arbitraires ou partiels pour s'élever à un principe universel et absolu, celui du devoir. Abandonnant la subtile distinction de l'intérêt bien ou mal entendu, l'insuffisante illusion de la sympathie , enfin la recherche incertaine de la convenance ou de la disconvenance de nos actions, elle est rentrée au fond de l'âme, et c'est là qu'elle a déchiffré les divins caractères des tables de la loi. Impérative et désintéressée > la morale s'est replacée au rang des véritables principes ou faits primitifs de conscience , et tout ce qui est primitif en ce genre est universel.
On pourrait poursuivre plus loin l'esprit nouveau dans sa course , et le montrer partout observant la même méthode et atteignant au même but. On le verrait, par exemple , élever et agrandir les théories des arts , en essayant de les égaler à l'immensité de leurs œuvres, dont le modèle se compose de la nature et de l'idéal. La natui'c vaste et diverse est comme à l'étroit dans les règles' artificielles du faux goût, et ne se réfléchit que partielle-
ment dans le petit miroir d*une muse affectée. L*idéal , dégradé y mutilé par le pédantisme, cesse d*ètre sublime dès qu'il n*est plus libre et s.urtout universel ; car il ne se combine plus avec les diversités de la nature. Or, partout où le modèle naturel existe, le modèle idéal doit exister , et cette combinaison , qui est Tœuvre même du génie, doit être partout permise et possible, pour que le génie emploie toutes ses forces et fournisse toute sa carrière. Si tel est le principe de la métaphysique des lettres, rien ne peut les servir et les favoriser davantage que le temps, qui, les affranchissant de toutes les formes conventionnelles et pédantesques, les rendrait à elles-mêmes, c'est-à-dire à leur propre nature. Et c'est évidemment là que mène la controverse dont les arts sont aujourd'hui l'objet.
Ainsi partout nous retrouvons les signes du même mouvement. Dans ses intérêts les plus sublimes comme les plus positifs, dans ses affaires comme dans ses plaisirs, la société est livrée à un esprit de liberté qui va faisant tomber les voiles et les fers, pour mettre les vé^ rites au jour et les droits à l'aise. Partout c'est l'impartialité rétablissant l'égalité, c'est-à-dire rouvrant le concours auquel la Providence avait appelé tous les hommes. On voit quel lien intime resserre tous ces mots d'une application si générale, justice, égalité, impartialité, liberté , désintéressement , concurrence , droits.
Que l'on vienne dire que ce que je donne pour l'esprit du siècle n'est que l'esprit d'un parti, et que j'érige en conviction générale des opinions particulières. Je réponds que, tant que la guerre civile des idées dure encore, les opinions semblent toujours aussi divisées que les partis, ir. 5
II n*en est rien cependant; entre les combattants, il est beaucoup cTidées communes. Celles surtout qui sont destinées à vaincre gagnent chaque jour dans le camp ennemi, et quelquefois on continue de combattre que l'on ne diffère presque plus. La haine survit à la dissidence; il y a encore deux camps, et il n*y a plus deux causes.. Sans doute ceux qui se vouent aux intérêts des idées nouvelles les proclament hautement, tandis que leurs adversaires , qu'insensiblement elles captivent , les dissimulent, les désavouent, les proscrivent en y cédant. Leur conduite rend un témoignage involontaire aux vérités que dément leur bouche, et ils pratiquent les nouveautés longtemps avant de les avoir consenties. Il en est ainsi dans les sciences proprement dites, où une révolution se fait plus vite qu'elle ne s'avoue, et change la pratique longtemps avant d'avoir converti la théorie. Ainsi, -bieii souvent les hommes sont de leur temps malgré eux. Ils croient persister dans les préjugés du passé , parce qu'ils en conservent le langage. Mais leurs goûts , leurs mœurs , leurs actions , une foule d'opinions secondaires qui leur échappent trahissent une conversion d'autant plus réelle qu'elle n'est point préméditée. C'est ainsi que les idées s'établissent plutôt qu'elles ne se déclarent; le monde était plus d'à demi chrétien qu'il sacrifiait encore aux faux dieux; et tel peuple est peut-être républicain qui se croit encore monarchique.
C'est donc moins dans les manifestes des partis que dans les révélations spontanées de la société qu'il faut chercher son véritable caractère ; et de tous les signes peut-être qu'une nation donne de sa disposition morale, sa littérature est le moins concerté et le plus certain. Les
genres i>at beau différer, les talents se distinguer par d'éclatantes couleurs ou des nuances délicates, on retrouve entre tous les écrit» d'une même époque un caractère commun qui est comme Tair de leur âge. J'aurais quelque peine a bien définir celui de notre littérature actuelle» Serai-Je bien compris, si Je dis que les écrivains du tempe, à quelque sujet qu'ils se consacrent, ont l'air et l'obligation même d'avoir pensé à tout? Il ne leur est pas permis de choisir un point de vue sans indiquer qu'il n'est pas le seul qui leur soit connu ; ils ne peuvent même défendre une cause sans montrer qu'ils conçoivent la valeur, le mérite ou l'attrait de la cause opposée. Enfin Fimpartialité, jusqu'ici un des devoirs de la raison, est devenue une des conditions et comme un des charmes du talent. L'imagination elle-même y trouve des richesses nouvelles; et désormais le poème, le roman, le théâtre, l'histoire, n'auront plus de vie ni d'intérêt, si l'écrivain ne sait unir à cette fermeté d'esprit qui discerne et ne perd point de vue la vérité, cette flexibilité d'intelligence qui comprend , pour les reproduire , toutes les opinions et tous les caractères, tous les pays et tous les âges. Depuis que la raison ose tout juger, l'art doit tout peindre.
Si ce que nous avons dit donne une idée suffisante de la direction actuelle des esprits, 11 reste à prouver que cette direction est en spéculation un progrès vers la vérité , et pour la société un réel perfectionnement. Qu'importeraient en effet les pas de L'esprit humain, s'il ne les faisait dans la bonne route? Sa marche n'a de valeur que par son but. Il nous faut donc savoir si la fermentation peut être féconde, si le besoin présent de» esprits est légi-
time, si enfin les hommes peuvent trouver dans leurs idées diverses un fond de doctrine qui, sous différentes formes, les contienne et les rallie, un centre, une règle, une foi.
Nous n*avons nulle envie de rien dissimuler, nous avouons les difficultés. Si d^ailleurs notre tâche n'^ offrait pas, où serait le mérite et le plaisir de Fentreprendre? Nous irons dès le premier pas au cœur même de la doctrine , et nous n'affaiblirons pas le contraste des idées qu'elle est tenue de mettre d'accord.
La nature humaine n'est point infaillible. Cette vérité, dans la morale, se prouve par la liberté, qui n'est que la faculté d'agir selon l'erreur ou la vérité ; dans l'intelligence, il semble qu'elle ait encore moins besoin de preuve, et la liberté de la pensée, c'est-à-dire son pouvoir de faillir ou de ne faillir pas, est un fait plus intime peut-être et plus insurmontable que la liberté morale. En effet, on conçoit que l'humanité approche d'une vertu parfaite plutôt que d'une parfaite connaissance de toutes choses. Dans nos fautes, il nous reste presque toujours la conscience du bien ; nous nous sentons le pouvoir de les éviter, ou du moins nous sentons en nous une puissance incorruptible qui les désavoue. Nous ne gardons pas de même dans nos erreurs la conscience du vrai : ici le juge devient complice; que dis-je I le juge même est le coupable. Toutefois , si nous n'avons pas le sentiment actuel de chacune de nos erreurs, nous avons celui de la limitation de notre esprit, et quand l'expérience de nous-mêmes et l'observation des autres ne nous persuaderaient point que nous sommes sujets à erreur, ce sentiment à lui seul nous révélerait l'erreur comme possible ^ quoiqu'il ne suffit pas pour nous la faire apercevoir.
Sur cette considération de la faitlibUité universelle , rachetée par Tuniverselle perfectibilité j s'appuie le droit de la liberté. Il faut que les institutions, et j'entends ce mot dans le sens le plus vaste , laissent l'homme libre , sauf dans les actes extérieurs dont la culpabilité morale compromet la sûreté des membres de la société. Il faut que ni le gouvernement, ni le tribunal, ni Téglise, ni enfin aucune force factice ne s*interpose entre les efforts de chaque homme et Tobjet commun des méditations et des recherches de tous, savoir, la vérité. Il faut enfin que les opinions soient libres de tout frein, hors la raison, de toute influence, hors les influences naturelles et nécessaires de la société. C'est à cela que tend l'ordre social en se perfectionnant; c'est le terme que la civilisation ambitioane d'atteindre.
Maintenant, comment concilier ce fait et cette idée, d'une part avec la certitude , et de l'auU'e avec la conviction? Lsi faillibilité humaine n'inûrme-t-elle pas toutes les croyances? et la liberté des esprits n'est-elle pas l'expression de cette incertitude générale? JN'est-ce pas l'indifférence passée dans les institutions? Au contraire l'autorité n'est-elle pas le remède unique à ce désordre , en même temps que la preuve^de la vérité et la garantie de la foi?
Voilà, sachons l'avouer, une grave alternative. Prévenus de scepticisme ou accusés d'inconséquence, comment pourrons-nous éviter le double tranchant de l'objection? Beprésentons-nous sans ménagement les contradictions que nous avons à concilier, ou, comme dit Rousseau., à dévorer pour établir notre thèse.
jVous sommes tenus de dire en même temps :
Dans les sciences : — L'observation est la seule méthode de certitude. Or nous n'avons pas vu tous les faits; nous ne pouvons jamaiis être sûrs de les avoir tous vus, car nous devons nous déûer de nos yeux. — Cependant il y a une vérité scientifique, et de plus nous pouvons la connaître. Par exemple le système du monde de Newton est vrai.
Dans la philosophie : — La raison cite tout à son tribunal, même la raison; elle est le Juge universel du vrai et du faux. Or, elle n*est pas infaillible , et elle ne juge que sur son propre témoignage. — Cependant il y a une vérité philosophique , et de plus notre esprit la peut connattre. Par exemple, la conscience du moi, la raison observée par elle-même est la source de toute certitude en métaphysique.
Dans la politique : — Les hommes n*ont d*autre souverain légitime que la raison, interprète de la vérité, qui, appliquée aux relations sociales, n'est que la justice. Or, ils ont des préjugés, des faiblesses, des passions ; ils jugent mal , ils agissent mal , ils méconnaissent et violent la règle. — Cependant ils doivent rester libres, c'est-à-dire que la force matérielle de la société, ou si l'on veut, du pouvoir, ne doit s'exercer que sur leurs actes extérieurs, et ce pouvoir lui-même ne doit être ni sans responsabilité, ni sans limite. Il doit rester en ce sens Justiciable de la société même qu'il gouverne.
Dans la religion : — Il y a dans la nature de l'homme et dans celle du monde quelque chose d'inexplicable par les causes connues. Ce quelque chose d'inexplicable est la matière de toute religion, et prouve qu'il y a nécessairement une religion. S'il y a une religion , une seule est
vraie.— 'Et cependant toutes les religions doivent être lilM^ et égales , parce que dans toutes il y a de la religion.
Dans la morale : — L'intérêt » la sympathie , le commandement de Dieu , la crainte du châtiment présent ou à veniTi n*est point le principe de l'obligation. Ce principe existe par lui-même et commande en son propre nom. Or, l'homme l'oublie, le néglige ou l'outrage sans cesse. —Cependant c'est en lui-même, et non dans une autorité extérieure, que réside le devoir.
Dans les arts: — Il y a un beau absolu. Or, les hommes l'ignorent ou le méconnaissent souvent, et suivent des goûts divers et désordonnés. — Cependant les règles formelles sont fausses et dangereuses^ et les arts sont libres.
Tous ces exemples nous présentent une formidable antithèse. Partout on aperçoit un commencement de doctrine dogmatique 9 d'où nous paraissons déduire une pratique d*indifférence. Comment échapper à la difficulté? Comment concilier la certitude avec la faillilnlité^ la souveraineté de la raison avec sa limitation , la foi avec le défaut d'autorité, l'ordre avec la responsabilité du pouv<Hr, le devoir avec la liberté personnelle, le goût avec l'abolition des règles? Ce sont là de grands prc^lèmes, ou plutôt c'est un grand problème.
La difficulté est double; elle est pratique^ car on n'entrevoit pas d'abord comment réaliser sans'trouble, sans anarchie , sans confusion universelle , une doctrine qui ressemble à la guerre perpétuelle. Mais Je m'inquiéterais peu de la difficulté pratique, très-assuré qu'elle serait surmontable, si elle ne s'appuyait sur une difficulté phi-
losophique. C'est de celle-ci qu'il importe de prouver ' qu'elle n'est point invincible. Si nous trouvons une solution véritable, les choses s'y plieront d'elles-mêmes.
INous ne cacherons pas qu'il n'a point été donné, à notre connaissance, de solutionr complète et satisfaisante. La plupart des écrivains n'ont fait qu'entrevoir la question. La plupart avaient quelque chose de plus pressé à faire que de l'étudier, et ce n'est guère dans la chaleur du combat que l'on s'arrête pour examiner si la guerre est juste ou injuste.
Mais aujourd'hui que nous jouissons de quelque repos, il est permis et raisonnable de revenir sur ses pas pour retoucher au point de départ, de porter ses regards en avant pour déterminer le but. On a pu voir que le problème à résoudre est général, et par conséquent unique. 11 semble donc que, lorsqu'on l'aura résolu sous une des formes qu'il revêt, on l'aura résolu virtuellement sous toutes les formes. Restera seulement la difficulté de traduire la solution sous d'autres formes pour l'appliquer diversement, et cette difficulté, il est vrai, n'est pas àdédaigner ; mais elle sera probablement d'autant moins grande , gue la première forme de la solution aura été plus générale. Là forme la plus générale est sans contredit la forme philosophique, savoir, la question de l'examen et de l'autorité, comme on l'appelle aujourd'hui, ce qui n'est qu'un nom de la grande question de l'origine et de la certitude de nos connaissances.
Voilà donc la question posée; presque tous les articles insérés dans la Bévue française ont au fond pour but de contribuer à la résoudre.