PAULINE DE MEULAN
•La vie d*une femme, et surtout d'une femme lieureuse, est toujours bien courte à raconter. La société , d'accord avec la nature, n'a point séparé le bonheur des femmes de leur repos, et leur destinée est presque toujours fixée dans l'ombre des devoirs , des affections et des intérêts domestiques. Lors même que des circonstances impérieuses ou une vocation non moins puissante les ont forcées d'étendre le cercle de leur activité et de leur influence, lorsqu'une supériorité leur a été donnée , qui prête quelque éclat à leur nom , presque toujours les liens et les sentiments de famille, les soins et les travaux de la vie intérieure absorbent encore la plus grande portion de leur temps et de leurs forces, en composant la meilleure part de leur bonheur. Il faudrait plaindre plutôt qu'envier le sort de celles pour qui le talent eût été la première affaire de cette vie ; le génie même ne serait pour elles qu'un chétif et peut-être cruel dédommagement.
' Notice placée en tète de l'ouvrage intitulé Conseils de morale par madame Guizot ; 4 828 .
Certes, le souvenir que madame Guizot laisse à ses amis est à l^abri d*un tel regi*et ; et pour ceux qui Font connue, qui Font aimée, le mérite si rare de son esprit n*est cependant que la seconde pensée que réveille sa mémoire. Avant de songer à ses titres aux regrets du public , ils aiment à se rappeler Texcellence de son âme et de sa vie ; ils comptent les biens inappréciables qui remplirent cette existence trop courte et quelque temps agitée. Avec une émotion douce et triste à la fois , ils se disent avant tout qu'elle fut bonne et heureuse , et puis ils s'entretiennent de ses ouvrages.
Mais , quel que soit le prix des vertus et celui du bonheur , il semble qu'il y a peu de chose à en dire. Il pourrait suffire à Tatteùte du public que , content de retracer en quelques mots les principales circonstances d'une vie fort simple , et de rendre hommage en passant aux qualités qui l'ont ennoblie , toute notre attention se portât sur des travaux et des talents qui seuls l'ont intéressé jusqu'ici. Cette notice se réduirait ainsi à une page de biographie suivie d'une dissertation critique et littéraire. Mais aurions-nous fait connaître celle dont nous ne jugerîons que les écrits? aurions-nous d'elle rien dit de plus que n'en pourrait dire tout autre? aurions-nous fait droit aux plus chers comme aux plus révérés des souvenirs qu'elle nous a laissés? Est-ce bien d'elle enfin que nous aurions parlé?
Les faits ont peu d'intérêt si celle qu'ils concernent n'est point connue; les ouvrages appartiennent au public , et il peut en juger mieux que nous. C'est de Fauteur , c'est de la personne même que nous voulons l'entretenir; ainsi seulement nous pouvons lui apprendre quelque
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chose et satisfaire un peu à la fidélité de nos regrets, surtout au vœu de cette piété tendre et douloureuse qui nous confie un moment le dépôt d'une mémoire si chère.
D'ailleurs une raison non moins grave et plus générale nous détermine. On pourrait imposer s^isément silence à des sentiments qui ne se publient pas sans quelque sacrifice; mais la pensée a des devoirs envers la vertu; une grande instruction résulte toujours de la vie d'une personne également supérieure par le cai*actère et par l'esprit. Son exemple est une leçon ; sa vie porte témoignage des opinions qu'elle a professées, et rend gloire à la irérité.
Madame Guizot , à force d'expérience et de méditation, était parvenue à rapporter tous sc^ sentiments, à subordonner toutes ses résolutions aux idées générales qui dominaient son esprit ; elle s'était faite en quelque sorte à l'image de sa raison. C'est donc parler d'elle comme elle l'eût désiré peut-être , c'est l'imiter pour ainsi dire, que de rattacher le récit de sa vie à des principes qui lui furent précieux , que de chercher un but moral aux observations qu'il suggère, que de faire tourner au profit de la vérité le souvenir de ses sentiments et de ses actions. Après tout, les êtres distingués ne font que reproduire , avec plus de relief et à une plus grande hauteur, les conditions essentielles et les lois générales de l'humanité.
On dit tous les jours que la vie est courte. II semble qu'elle ne réponde pas à nos forces , à nos besoins , à nos désirs, et que notre nature déborde notre destinée; et cependant, lorsque la mort arrive, lorsqu'une créature humaine disparaît, on s'étonne souvent du peu de traces
qui restent de ses pas. Quelque place qu'elle tienne dans nos regrets, celle qu'elle laisse vide dans ce monde est incroyablement petite , et, vus dans le passé, les événements qui ont occupé ses jours paraissent suffire à peine à la durée de son existence. Ceux qui ne sont plus déploraient pourtant aussi la brièveté de la vie humaine ; ils se sentaient pressés entre d'étroites limites , ils se trouvaient mal à Taise dans cette carrière qu'ils n'ont pas tout entière remplie de leurs actions; et cependant ils ont valu pîus qu'ils n'ont fait, et l'amitié même, qui les regrette, trouve que leur souvenir tient bien plus de place dans le cœur que leur vie dans la mémoire.
Ne serait-ce pas qu'il y a toujours dans l'âme une foule de besoins et de facultés, de sentiments et d'idées que rien n'emploie ici-bas ? Ne serait-ce pas que nul ne tire parti de toute sa nature , et que ceux qui ont été le plus prodigues d'actions , d'émotions , de pensées , emportent encore au tombeau un trésor inépuisable de volonté, de sensibilité et d'intelligence? Tel est le pénible contraste qui sans cesse oppose notre nature et notre destinée. Il y a en nous quelque chose d'infini que ce monde ne peut ni satisfaire, ni contenir. C'est ainsi que nous sommes à la fois supérieurs à ce monde et plus faibles que lui ; c'est ainsi que nous ne pouvons ni remplir toute notre vie, ni déployer toute notre force.
En effet, bien loin que l'activité proprement dite occupe toute notre existence, ce sont peut-être les émotions sans but, les sentiments en apparence stériles, les réflexions désintéressées qui consument le plus d'instants. Il se passe en nous mille choses qui nous éprouvent, nous développent, nous font connaître à nous-mêmes, et que
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nul ne saura que nous. ]Le monde n'aperçoit, ne soupçonne qu'une faible partie de notre réelle existence; ce que nous manifestons n'est qu'un trait du tableau, et nous vivons bien plus qu'il ne paraît. Cette activité intime et surabondante qui manque d'emploi, ces besoins insatiables de l'intelligence pour elle-même, cette sensibilité qui ne tarit pas, ce renouvellement constant de l'àme qui, mieux qu'aucune image sensible, offre, le symbole du perpétuel mouvement, toutes ces rîcbesses de Tbomme dont il ne peut, dont il ne sait pas user, enAn ce luxe de sa nature attestent clairement qu'il vaut mieux que sa condition , et qu'il est réservé à une plus baute fortune que celle de la terre : langes dorés, signes mystérieux trouvés dans le bei*ceau d'un enfant abandonné.
Mais cette vie intérieure que rien n'interrompt , que rien ne limite, ne se trahit pas; elle demeure le secret de chacun. L'homme ne fait qu'apparaître par moments à ses semblables; le reste du temps, il se dérobe à leurs regards et ne se découvre qu'à iHeu. C'est trop dire peutêtre; il n'est pas toujours condamné à cet isolement. Sans doute bien des hommes, ont traversé la foule, porté même tous les liens de la famille et de la société sans sortir d'eux-niêmes et «ans se témoigner tout entiers; mais quelquefois aussi les esprits communiquent entre eux presque aussi librement qu'avec Dieu même ; la sympathie dissipe le nuage qui les sépare; l'amour lève le voile qui couvre les cœurs. Ainsi l'âme n'est pas toujours connue, mais elle ne l'est jamais que des âmes qui l'ont aimée.
C'est pour cela qu'aucun récit d'une vie que la mort a