LE JOUEUR DE FLUTE
veinais ou Ja Sologne. La pauvre Laïs portera une jupe de laine rayée, un fichu écarlate de six sous et des vrais sabots de bois sur ses pieds nus sans chaussettes ; voilà bien de quoi mon cœur saigne !
22 février 1869
Le peuple est un héros. Gomment s'étonnerait-il des exploits du Cid et de la force plus qu'humaine d'Horace, lui qui a été en effet Hercule et Roland, r[ qui depuis tant de milliers d'années vit, combat et imagine les épopées qu'il livre aux poètes déjà armées et vivantes, et que les poètes lui rendent revêtues d'une forme invincible et immortelle ? Aussi, lorsqu'il écoute les génies, il est comme un exilé (|iii tout à coup entend parler autour de lui sa langue natale ; comment ne comprendrait-il pas ceux qui lui parlent sacrifice et bravoure, lui qui est toute bravoure et tout sacrifice ?
\u Théâtre Français, j'en conviens, c'est tout autre chose. Il v a là un public choisi à qui les sociétaires peuvenl demander tous les soirs 6.000 francs, el (|ui les leur donnera. Il donnera même, et sans trop ' faire prier-, ti.'uyo, fi^oo, G. 700 francs, mais ne lui demandez rien de plus. Ne lui demandez ni un noble élan, ni une grande pensée, ni une ardente sympathie pour le beau, ni rien de ce qui est rêve,
h 11, religion e\allée, adoration du génie. Lui
i' 1 le Cid ou Polyeucte, c'est lui parler turc. Et
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la raison en est bien simple : c'est qu'il éprouve des sentiments diamétralement opposés à ceux de ces héros. Guenille si l'on vent, sa guenille lui est chère, oh ! combien, combien chère, assurément plus chère que tout !
J'entends déjà qu'on me taxe de folie : comment, de bonne foi, peut-on vouloir faire le procès de tout un public ? Mais je vais expliquer ma pensée et j'espère la rendre claire. Le Théâtre-Français actuel n'est plus la maison de Molière ; il est surtout et avant tout celle de M. Scribe, vrai fondateur. vrai législateur du peuple heureux et riche qui vient là se pâmer d'aise aux banalités exprimées dans une langue banale. Certes, de même que la morale de Platon existait avant Platon, il y avait avant M. Scribe un grand nombre de gens qui préféraient l'argent, le repos et le bien être à l'amour et au sacrifice ; mais ils durent à M. Scribe de pouvoir se compter, d'apprendre à formuler leur foi commune et d'entendre proclamer à l'état de dogme l'adoration de la pièce de cent sous, et ce qui en découle! Laissez venir a moi les égoïstes ! s'était écrié le grand ouvrier dramatique, et les égoïstes sont venus à lui.
C'est alors que fut passé de\anl maître Denormanclie un acte qu'il est trop discret pour montrer jamais, et dont les conventions furent des deux parts fidèlement exécutées. Le public s'engageait à apporter fidèlement son argent : moyennant quoi le théâtre promettait de l'encourager dans sou égoïsme et de lui prêcher la vanité des sentiments sublimes, l'excel-
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lence dos métaux monnayés et le respect infini que i.»ut citoyen prudent a le devoir de professer pour sa propre peau. Surtout, et c'était là L'important, les successeurs, héritiers et ayants cause de M. Scribe
tntissaient, par un dédit considérable et dûment stipulé, leur dévotion aux vers plats et à la prose inconsistante, admettant, comme ponctuation unique, les points de suspension ; car, ainsi qu'il suffit d'une étincelle pour mettre le l'eu à une traînée de poudre, il suffit aussi d'un beau vers et d'un mot héroïque pour éveiller les nobles sentiments endormis au fond de la conscience ; or, il était convenu qu'on les laisserait dormir et qu'on leur achèterait même des oreillers spéciaux. Le marché était fait ; il n'y avait plus qu'à s'\ conformer, et on s'y conforma. Quiconque désirait entendre louer la prudence cheva leresque et la richesse... à tout prix, dut aller au Théâtre-Français, et le Théâtre Français, bien éditié sur les devoirs qu'il avait contractés envers son public lui prodigua les vers tic Ponsard, la prose — ô ciel ! — de MM. Laya et Legouvé, dans la patrie même de Ronsard, de Racine et de Victor Hugo ! El après avoir mis longtemps le public au
ime de cette littérature inepte et écœurante, le théâtre lit un jour la belle découverte que voici : il s'aperçut que chez lui on n'aimait plus Racine et
( ."i mille !
M lia -i on les eût aimés, où aurait-on trouvé la
force d'entendre ces sottises, ces platitudes, ces lieux
effrénés, cette poésie de mirlitons ? ( le
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n'est pas, je crois, calomnier le public des cafés chantants que d'affirmer qu'il aime les chansons court velues, et les chopes de bière puisqu'il va. exprès et sans que rien l'y foire, dans les boutiques où se débite spécialement ce genre de denrées ; de même, le public choisi qui va au Théâtre-Français n'ignore pas qu'on lui donnera en échange de son argent des préceptes d'égoïsme bourgeois formulés dans une prose incolore et vague, ou dans des vers sans prosodie et sans rime. Tout est pour le mieux et tout cela va bien, puisque le public et le théâtre savent ce qu'ils font, et puisqu'il n'\ a tromperie ni sur le poids et le titre de l'argent versé dans la caisse ni sur la qualité de la marchandise vendue î
Mais, après cela, était-il utile de dire que Racine, et Corneille, et Molière, et Hugo, n'étaient plus chez eux dans une maison d'où on avait chassé les hautes aspirations, les beaux vers, l'idée même de l'héroïsme et du devoir ? Non, cela allait de soi ; cela était de toute nécessité et de toute évidence. Mais quand on affirme que les chefs-d'œuvre sont impossibles partout et pour tous et ne peuvent plaire à personne, on va trop loin, on dépasse le but, et la foule qui se presse chaque dimanche au théâtre de la Gaîté a, d'une puissance souveraine, cassé et réformé ce jugement inique. Elle sent battre ses mille cœurs en écoutant le demi-dieu Rodrigue raconter des exploits pareils à ceux dont elle se sent capable elle-même ; les Horace faisant couler aux pieds de la Patrie les plus précieuses gouttes de leur sang, Polyeucte don
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liant sa mo pour la gloire d'une suprême et idéale conception de la Conscience humaine, Alceste, amant furieux de la vérité insultée et pleurant, sont à la hauteur de son rêve, et elle frissonne d'épouvante quand Tartuffe démasqué profère son affreux cri de victoire, qui retentit comme un glas de funérailles : (i La maison m'appartient ! »
Le général Daumas le dit fort bien en son beau livre sur le désert : il est naturel d'aimer la poésie ; il n'est pas un Arabe qui ne comprenne jusqu'en leurs plus charmantes délicatesses les odes sublimes d'Abd el kader, qui est un grand poète, comme il était le plus vaillant capitaine et le meilleur cavalier '!<■ ses tribus. Chacun naît avec l'intelligence et avec le sens absolu de la poésie; pour perdre ces dons précieux, pour désapprendre ce qu'on savait par cela seul qu'on existe, il faut faire beaucoup d'efforts, dépenser beaucoup d'argent, voir jouer beaucoup de pièces charpentées, entendre beaucoup d'alexandrins M- Ponsard. Le peuple n'a pas pu se donner un tel luxe princier; ses moyens ne lui ont pas permis de désapprendre à si grand frais sa langue natale, et i pourquoi il comprend Corneille et Racine !
Il comprend aussi Mozart, et Beethoven, et Mcn-
delssohn, el tous ceux dont le génie en pleurs éveille
dclaLyre ! Voilà surtout ce qu'on ne vou-
lail pas croire, ce qu'on niait avec une persistance
vraiment digne d'éloges. Pour jouer les œuvres de
maîtres illustres, on avait choisi la toute petite
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salle du Conservatoire, dans laquelle on ne laissait entrer que quelques initiés ayant subi dans une cave je ne sais quelles épreuves, et on affirmait que si un profane s'introduisait clans le sanctuaire, tout serait perdu. Les Instituts, les Conservatoires, tous les marchands et régulateurs de choses divines ont cette manie d'aimer à circonscrire et à gouverner les miracles. Ils construisent à leur image un petit temple, bien joli, bien étroit, cadenassé, verrouillé et orné de grilles de fer pour enfermer le dieu, et ils lui disent : « Tu seras dieu là-dedans, et pas ailleurs ! » — Mais le dieu s'envole on ne sait comment et par où, et va rayonner autre part, dans l'air libre, dans la lumière, dans la foule surtout qui devine, aspire et s'assimile toutes les choses divines.
C'est pour avoir eu le sens de celle vérité qu'un musicien artiste et créateur, Pasdeloup, fit pour la musique la révolution radicale qui se fait à présent pour les chefs-d'œuvre delà poésie classique. Entendant alTirmer autour de lui que Beethoven et Mozart ne sauraient plus du tout parler la langue du ciel hors de cette petite salle en carton du Conservatoire que M. Auber range chaque soir dans sa poche, Pasdeloup. sans quitter son large et bon sourire, ouvrit une salle immense, une halle, un cirque, où les premiers venus, les passants, la foule sans nom, le peuple entier ont le droit de s'abreuver sans cesse à ces ondes sarrées de l'harmonie. Et quand on les vit en liberté, ces vastes fleuves purs et limpides, rafraîchissant el désaltérant tant de milliers d'âmes,
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on se demanda alors comment on avait pu vouloir pendant tant d'années les enfermer dans une cornmode dont M. Auber porte la clef suspendue à sa chaîne de mon Ire, au milieu d'un bouquet de breloques, représentant des chariots d'enfant et des poissons rouges ! Et de même, d'ici à très peu de temps, quand le peuple aura achevé de reprendre son bien, quand tous nos théâtres du boulevard joueront Don Juan, le Cid, Brilannicas, les Fourberies deScapin, on racontera alors avec stupéfaction comment ces colosses triomphants et superbes avaient été si longtemps mis en pénitence dans le cabinet de \ • i teuil !
•i9 juillet 1869
La Iribu des Ongles roses ! c'est la race de ces femmes aux belles chevelures qui, depuis que le monde existe, fait briller sur lui la joie et la lumière des sourires : c'est Hélène enlevée à dix ans par le héros Thésée, tueur de lions ; c'est Rhodope au visage de rose, avec sa petite pantoufle ; c'est la grande race des Amazones. Myrine, Penthésilée, Antiope, Thalestris, Hippolyte ; c'est la fille d'Hérodiade portant dans son plat d'or la tète de Jean-Baptiste ; c'est Omphale, c'est Àspasie de Milet, Simœtha de Mégare ; c'est Plnvné à Eleusis, entrant nue dans la mer devant tout le peuple ; c'est Timandra ; c'est Laïs d'Hiccara. assassinée en Thessalie, comme Orphée, par des femmes jalouses ; c'est Hipparchie, amoureuse, comme la duchesse Josiane, d'un monstre, qui, par-dessus le marché, était philosophe ; c'est Lesena. amante d'Harmodios, Nais louée par Alcidamas ; Théoria, Herpyllis, Lagisqne, Léon lion, Némëa, aimées de Sophocle, d' \rislote, d'Isocrate, d'Epicure, de Métrodose, d'Alcibiadc; c'est Pythionice qui dort dans un tombeau colossal ; c'est le peuple des Plangon, des Bacchis, des Glycère, des
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Callixena, des Thaïs, des Peïtho, des Lamia, des V menthe, des Axistionice ; c'est la reine Nicosis vidant aux pieds du roi Salomon un vase de saphir empli de pierreries; c'est l'adorée dont le poète a
dil :
Cléopàlrc égalait les Junons éternelles;
l ne chaîne sortait de ses vagues prunelles ;
() tremblant cœur humain, si jamais tu vibras,
Cesl dans l'étreinte altière cl douce de ses bras ;
Son nom seul enivrait ; Strophus n'osail l'écrire ;
La terre s'éclairait de son divin sourire,
\ force de lumière cl d'amour, effrayant ;
Son corps semblait mêlé d'azur ; en la voyant,
Vénus, le soir, rentrait jalouse sous la nue,
Cléopâtre embaumait l'Egypte ; Loule nue,
Elle brùlail les yeux ainsi que le soleil ;
/.es roses enviaient ïonrjle de son orteil !
(La tribu des Ongles roses !) C'est (voilà du moins i ■•■ <pie je rêvais en lisant et en relisant le beau litre écril mu L'affiche des Folics-Marigny) Impéria, laissanl \oir au petit prêtre « d'admirables mignardises d'amour : comme beaulx cheveulx espars sur un g •I"- ayant polj d'ivoire, et monstrant des plans délicieux, blancs et luysans, à travers mille boucles frizotantes o : c'esl Lucrèce Borgia à ses noces, assise près 'I'- son père el regardanl danser les cinquante courtisanes nues; c'est \gnès Sorel montrant, à jamais dévoilé, un de ses seins, pur et blanc connue rc li s; ■ esl Diane de Poitiers appuyée sur son grand 1 à la ramure d'or; cVsi Montespan dans les mpes de Versailles; c'est Parabère, c'est Pha