‹ CritiquesChapitre 12 sur 99 · APH0 2J · texte numérisé non relu

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plaie vive, pourquoi ressusciter Sapho et la Grèce antique, au lieu de tirer de ces amours monstrueuses un drame du \ixc siècle, d'un réalisme terrible, servant de menace à toute une génération épouvantée ? A cela je répondrai qu'aujourd'hui ces baisers de marbre ont perdu même le prestige de la lutte et de la révolte. Dans l'antiquité, les grandes impies croyaient à cette \énus visible et victorieuse qui devait les frapper dans les bras l'une de l'autre, et elles avaient la gloire de lutter contre une déesse. La déesse daignait prendre pour se venger une forme humaine. Comme Pasiphaé amoureuse du taureau, comme Phèdre brûlée par l'inceste, Sapho succombait sous un bras réellement levé contre elle. Aujourd'hui, la Lesbienne elle-même ne croit plus à la colère de A émis : elle meurt victime sous le couteau de la déesse immortelle, sans même reconnaître la main qui la punit. Elle va au rocher de Leucate, comme le mouton à l'abattoir, résignée et stupide, non plus révoltée. Elle ne croit plus braver le dieu Amour plus fort que les lions et les dieux domptés par lui ; elle a oublié même le nom d'amour, et meurt sans avoir vécu.

Dans ces âges heureux où les divinités descendaient encore des collines enchantées pour sauver L'âme du monde, — un jour que le batelier Phaon allait mettre sa barque à la mer, une jeune inconnue venait lui demander le passage, rt, en sautant sur la rive verdoyante, elle donnait en paie-

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mont au batelier la beauté radieuse. Au milieu du parfum d'ambroisie exhalé sur ses pas, elle lui disail : i Nulle ne pourra te voir sans t'aimeH » C'est ce jeune homme, doué comme Paris, que rencontrera Sapho, el elle mourra autant du désespoir de ne pouvoir lui donner de l'amour que du désespoir de m pouvoir en recevoir de lui. Seule sur la terre, elle a perdu le secret d'éteindre les flammes qui nous brûlent ; elle gravira en rugissant le rocher, au bas duquel sanglote la mer qui guérit tous les maux. Et elle s' y jettera en elTet, non pas pour y mourir, mais pour y guérir, car toujours de semblables illusions aveuglentceux qui sont voués à là vengeance des dieux. Sous une (orme moins poétique, avec toute l'horreur palpitante de la vie réelle, ce moment de l'expiation arrive toujours, el elles ne meurent pas, ces folles dédaigneuses, sans avoir essuyé les mépris d'un homme. Mais aujourd'hui, Phaon sera cet écuyer du cirque qui passe si adroitement à travers un rond de pipes ou ce funambule de la pantomime qui se bal si bien à l'épée el à la dague. Et quel romancier, après Balzac mort, osera essayer de nous intéresser i des créatures dédaignées par ces misérables histrions ? Laissons donc, si nous voulons avoir le courage d'allei jusqu'au bout, laissons Sapho muse lyrique, cl ;i Phaon hissons la beauté du jeune Bacchn <• n i tsl pas hop de la pourpre, des dorures • I des blondes tresses pour nous donner la force de dre dans i ca monstrueux abîmes !

Il Paul qu'on le sache bien, seulement, la Sapho

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de M. Philoxène Boyer comme celle de Pradier, comme celle de Clésinger, est une œuvre profondément actuelle, el toute l'impuissance de la Lélia moderne, déshéritée des baisers, s'y plaint en strophes déchirantes. Le poète n'a pas voulu faire un placage d'érudition antique ; il a poussé un cri de douleur en voyant voltiger au-dessus de nos villes le feu du ciel qui cherche la proie à dévorer, et, quoi qu'on en ait dit, ce cri a retenti dans toutes les poitrines. Est-ce une pièce ? On a demandé aussi si Lélia est un roman ; pour moi, je. ne sache pas de drame plus effrayant que ce drame enfermé dans un cœur que dévorent la passion et l'impuissance, et c'est de celui-là qu'on peut dire avec raison : 0 horrible, horrible, très horrible ! »

On n'analyse pas des vers lyriques ; aussi ne pourrai-je donner qu'une bien imparfaite idée de ces odes tour à tour grandioses, délicieuses et tristes dans lesquelles M. Philoxène Boyer raconte l'agonie et la passion de Sapho. Dans un bois de myrtes et de lauriers, embaumé par mille roses, caressé par les brises plaintives de la mer, les jeunes Lesbiennes, lanthé, Myrtis, Erynna, entourent le vieil Ànacréon, dont la main tremblante élève encore auxcieux la coupe d'or où bouillonne Je sang de la vigne. Celui-là c'est le mortel pieux qui a toujours adoré les dieux et la nature ; rien ne trouble sa vieillesse sereine couronnée de cheveux sans tache comme la neige des monts inaccessibles. Mais autour

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de lui, que de douleurs, que de remords, que de passions s'agiteni ! Voici Phaon, non pas tel que j'aurais \oulu le voir, calme el impassible comme un instrument de la vengeance céleste, mais Phaon dont le poète a lait un homme moderne, courbé sous le doute amer dont fut rongée la génération à laquelle la noire succède. Phaon a promené sur toutes les mers son incurable ennui, partout cherchant, comme Sleniodans l'amour des courtisanes, le remède à son mal, et toujours s'enfuyant plus li« Miteux cl plus désespéré.,

I d jour, sur l'autel de Vénus, une femme divine lui apparaît dansla lumière de la beautéet du génie ; i Sapho dont l'ode émerveille la foule agenouillée, Sapho forçant la lyre à raconter les angoisses de son .nue en strophes harmonieuses, Sapho ceinte de laurier, vêtue de la pourpre, idole populaire qu'environnent tous les triomphes. Déjà Phaon espère; dans ce cœur d'oùcoule la poésie comme unfleuve, il trouvera à désaltérer son cœur consumé ; il rafraîchira sa lèvre à celte lèvre (juc viennent' baiser les abeilles! Mais, ô douleur '.comme lui, Sapho est une déshéritée : comme lui, elle a perdu le secret d'aimer el de consoler. En vain, il veut s'obstiner ; la Muse sur son Iront le signe fatal dont sont marquées pauvres femmes pour lesquelles on ne peut cprouvci que l'amour mêle de haine ! Au contraire, vo»ci la brune Erynna, dont les seize ans ont l'éclat d "" printemps ; celle-là aime Phaon aussi, mais '"'i amour aimable et faci le comme celte nature

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fleurie qui l'entoure. Elle veut s'égarer avec lui sous les myrtes, en buvant à la même coupe el en célébrant les dieux qui ont fait la vie si belle.

Que tu le veuilles ou non,, ô jeune homme, il faut bien arriver à convenir que cette poésie des seize ans est la seule source fraîche et pure où l'on puise la joie ! Ni le sombre regard en flamme de celle-ci, ni l'àpre désespoir de celle-là et ses cheveux dénoués ne valent un amour naïf et une beauté naissante dont les Heurs et les fruits étalent sous la lèvre ravie leurs duvets délicats. Et puis, il faut que ce soit la punition delà Lesbienne, cachée, plus pâle qu'un marbre, derrière le marbre glacé de l'autel, d'entendre un à un les propos d'amour adressés par son amant à ces jeunes lèvres d'Erynna, qui savent donner et recevoir les baisers ! O Sapho, c'était là ton mont des Olives !

Pourtant quand cette victime illustre a bu jusqu'à la lie le dernier calice, quand elle a épuisé jusqu'à la lie le juste dédain de Phaon et les justes dédains d'Erynna, quand la mort est déjà dans son sang, alors L'âme du poète se réveille en elle. Debout, sur le rocher fatal, elle trouve des imprécations sublimes contre les dieux qui l'ont réduite à tant de misère, contre Erynna qui n'a pas une larme, contre Phaon à qui elle laisse pour punition l'amour insensé qu'on a pour un cadavre. Mais déjà la foudre gronde dans le ciel sillonné d'éclairs, la voix de la mer en délire appelle Sapho extasiée. Grand ange au flanc duquel saigne une blessure immortelle, elle

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ouvre enfin ses ailes ; le ilotse referme sur ce corps divin qui fut pareil à un autel environné de flammes, et, comme le bruit de la lyre d'Orphée, les derniers soupirs de la Ivre sur laquelle chanta Sapho emplissent encore d'une vague harmonie cette mer qui sanglote, el qui pleure clans la nuit d'orage llamboyante et noire et où tombent dessombres cieuxdes étoiles ensanglantées.

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Dans l'heureuse Athènes le poète osait être dans ses vers l'homme qu'il était dans la vie privée ; et chez nous, excepté parmi cette jeunesse égorgée décidément l'autre jour par un certain Cordellier, dans le mois de décembre, quel poète, et je parle des moins moraux, se résignerait à vivre suivant la morale de ses romans et de ses comédies i}

Ah ! du moins, si l'hypocrisie tant redoutée par Molière a envahi notre société agonisante [ ; si nous en sommes réduits là de parler d'une façon et de vivre de l'autre, si bien que notre art n'est plus qu'un fantôme inanimé dans lequel notre vie ne s'incarne pas, du moins, dévots négatifs qui avons conservé de notre religion le mépris de la matière sans le respect de l'âme, n'imposons pas aux Grecs nos lâches défaillances de chrétiens sans croyance et sans dévouement. Eux croyaient ! Le culte de la beauté et de l'amour était à la fois leur religion et leur vie. et ils n'égorgeaient pas leur dieu en serrant dans leurs bras une vierge amoureuse ! Ils ne connaissaient pas

i. Ecrit à propos du Joueur de flûte d'Emile Augier.

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romans impies où M. Barateau et M. Crevel de Charlemagne dérangent bravement Jcs anges et les archanges, et leur imposent le rôle d'entremetteur pour le premier imbécile amoureux d'une demoiselle serrée dans son corset ; mais aussi ils ignoraient le remords que nous éprouvons d'avoir adoré la création dans son expression la plus sublime ! Non, je ne puis reconnaître Laïs dans cette demoiselle sentimentale qui jette ses bagues par terre parce qu'elle rougit d'avoir été aimée ! Tout au plus j'y reconnaîtrai l'Aspasie que Félix Pyat a agenouillée devant Dio-

ne ; mais Félix Pyat disait aussi clairement que |M>>>ible : il ne s'agit ni d'Athènes ni d'Aspasie, mais du Paris moderne et de la courtisane moderne.

Si M.Emile Augier s'est, comme je le crois, placé au même point de vue, s'il a voulu nous faire voir une Million Delorme de iS5o, sou rôle de Laïs devient très émouvant et très dramatique ; mais son Didier, qui n'a pas même, comme le Didier de \ ictor Hugo, J'excuse de se faire couper la tête, est un indigne misérable ! Ou il n'a jamais vu le pain noir des paysans el leurs enfants livides de fièvre, "ii il n'aime pas cette Laïs qu'il condamne au pain noir et aux travaux de la terre !Neme dites pas que les cieux de la Grèce sont cléments et que Cérès y jette les épis d'or d'une main libérale ; vous savez bien que nous ne sommes pas en Grèce et que la inthedu Joueur de flûte est située quelque part ruedu Helderou ruede la Chaussée-d'Àntin et que lai de CUnias-Chalcidias s'appelle le Ni-

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