‹ CritiquesChapitre 25 sur 99 · LAMARTINE I I I · texte numérisé non relu

LAMARTINE I I I

phées ? Cet être si impatiemment attendu que la Terre en frémissait de joie et d'angoisse,, et qui, avant de devenir un sauveur matériel, devait être, pour nous, dans une vie où tout est symbole, un sauveur spirituel, ce fut Lamartine. Eloquent, beau comme un dieu, revêtu de cette harmonie et de cette grâce qui avaient été accordées aux Hellènes des âges héroïques, il chanta, et de quelle Aoix enchantée, persuasive et sonore ! Ils ne l'ont pas oublié, ceux qui en l'écoutant tressaillirent alors d'une si terrible et si vivifiante allégresse !

...Hélas ! mon cœur se serre et je sens le rouge de la honte me mon 1er au front, en songeant qu'ils n'ont épargné aucune honte, aucune dure épreuve, aucune douloureuse agonie à ce grand homme qui, pieusement, sur un siècle ivre de matière, avait pu jeter le manteau do pourpre de sa gloire ! Tant pis pour eux, sans doute, mais tant mieux pour lui, qui, rassasié d'insultes et de misères, n'a plus rien eu à recueillir que les récompenses éternelles ! Celuilà ne vient pas de la part de Dieu qui n'a pas été ici-bas trahi par les tièdes, renié par les timides, attaqué par les lâches, opprimé par les indifférents et raillé par les imbéciles ! Le poète peut s'exempter de tous les honneurs humains (Lamartine n'avait bas encore la rosette d'officier), mais le seul honneur auquel il n'a pas le droit de se soustraire et de se dérober, c'est celui du martyre !

Quelques hommes de génie l'ont essayé pourtant.

i i ) i i < ; i ur.s

mais chacun de ceux-là était doublé d'un railleur spirituel, et, même ceci étant, pour avoir ainsi voulu tromper la destinée inévitable, qu'il leur en a coûté de longs silences navrants et de douleurs intimes ! Tel fut ce grand poète Henri Heine, qui, lassé d'entendre préférer à son luth mélodieux les flûtes de tant de saltimbanques, s'amusait quelquefois, pour rappeler au monde qu'il avait été Apollon, à écorcher vif quelque satyre Marsyas, dont il emportait la peau sous son bras. Mais, au bout de quelque temps, il entendait toujours à ses oreilles le bruit assourdissant des cent mille flûtes, il avait déjà écorché tant do satyres qu'il ne savait plus que faire de leurs peaux, cl il comprit bien vite que cela ne lui servait à rien de s'être fait ainsi écorcheur de profession et de marcher dans la vie avec des mains rouges, lui qui pouvait dire avec une si idéale douceur : « La mer a perles, le ciel a ses étoiles ; mais mon cœur, mon cœur, moncœura son amour î »

3 f juillet 1871

« Lamartine ignorant, qui ne sait que son âme », a <•< rit Sainte-Beuve en un vers admirable, et en effet Lamartine n'est pas un savant, car il ne l'était jamais devenu assez pour oublier ce que nous savons tous en naissanl el ce que L'éducation nous enlèveavec soin: la loi du Rythme ! Il a été bien longtemps député

SCRIBE Il3

sans pouvoir apprendre jamais à dire « cette enceinte » pour désigner la salle des séances ; mais, en revanche, il avait consené l'instinct, le don surnaturel et divin. Il voyait la nature, la vie rustique par exemple, dans leur simplicité initiale et grandiose, et il lui était donné de les exprimer simplement, avec les mots exacts qui peignent les choses, comme l'eût l'ait un rapsode homérique.

22 juillet 1800

Original à force de haïr l'originalité, littéraire à force de dédaigner la littérature, grand écrivain avec la plus pitoyable langue française des plus mauvais poètes, l'auteur du Prophcle restera l'une des plus prodigieuses individualités de notre temps,, à la fois vrai et faux, mesquin et sublime, atteignant parfois Molière, mais toujours dépassé par Noël et Chapsal.

À vrai dire, et si l'on voulait envisager les choses comme il faut, il n'y a eu ni école classique ni école romantique et, au fond, toute la querelle a été entre MM. Scribe et XictorHugo.

9 décembre 1800

M. Scribe s'appelle succès. 11 a tiré de son cerveau toutes ces mises en scènes, ces peuples costumés et

Page 1