‹ CritiquesChapitre 24 sur 99 · LAMARTINE I · texte numérisé non relu

LAMARTINE I

crevé, rit de leur lutte pleine d'angoisses. Voyez, dit il, comme je dirige bien mon imagination, et comme je l'empêche de franchir follemenlles abîmes ! A la bonne heure, et pour le bien contenir, rien ne vaut un cheval de bois, mais croyez-vous qu'on gouverne aussi facilement les coursiers nés d'une brise ?

M. de Lamartine a toutes les qualités poétiques qui empêchent un écrivain de faire un bon drame. Créateur, inépuisable, génie essentiellement épique, cerveau où s'agite sans cesse un lumineux fouillis d'images colossales, il peut se fendre cent fois le front sans en faire sortir autre chose que des dieux. Ce n'est pas là la nature du poète statuaire, qui pétrit avec la fange de vivantes images et qui, pour les animer, vole le feu céleste. Lui, au contraire, il prend des hommes et il en fait des fantômes, mais des fantômes grands comme le monde, et dont les formes vagues nous éblouissent, enveloppées au loin dans une lueur flamboyante. Il ne peut entrer dans l'histoire qu'à la condition de la transfigurer sur le modèle de ses espérances et de ses rêves.

Dans un poème de M. de Lamartine, chaque personnage est une idée ou une aspiration bien plutôt qu'un homme, et souvent ces idées mêmeseteesaspirations s'oublient elles-mêmes pour laisser murmurer le lyrisme panthéiste, qui est la personnalité du poète des Harmonies. Aussi, s'il est vrai qu'on ne puisse équitablement juger nu artiste que sur le terrain où ils'est placé, il serait profondément injuste d'accepter le titre de drame historique, imprudemment donné

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,i Toiissaînt-Louverture, par l'affiche du théâtre. Avant tout, pour juger une œuvre de M. de Lamartine, il faut fermer tous les livres et imposer silence à la m ('moire. ..

... Ces quelques situations, ce thème simple et grand, M. de Lamartine les a développés avec la magie de son vers prestigieux, plus beau que la vérité, plus séduisant que la forme pure, et auquel il De manque rien, si ce n'est la vie. Les personnages portent tous leurs fronts dans la lumière et semblent sourire aux idées sereines des temps qui naîtront. Les plus fiers sentiments gonllent leurs poitrines, l'amour déborde dans leurs paroles, et il ne leur manquerait rien si Ton voyait leurs pieds loucher la terre. Ils ne vivent pas assez, mais il- -nul immortels.

8 mars l86g

Ombres, fumées, vains mots qui obscurcissaient encore cette noble figure, tout s'est dissipé comme en rêve, et déjà elle nous apparaît avec le calme auguste que le Temps donne à ceux qui ne doivent plus mourir ' . ( mi, comme si déjà mille années avaient -ni le laurier dont rien ne peut découronner m tête, celui qui fut par excellence le Poète vit dé—

'• Ecrit au lendemain <Jc la mort de Lamartine,

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sormais en dehors des temps, en dehors de l'histoire, car il fut non pas l'homme d'un pays et d'un temps, mais l'une de ces voix nécessaires et divines sans lesquelles l'humanité troublée eût hésité et perdu sa route. Et, comme le pauvre troupeau qui s'agite sur cette terre, la Nature aussi, dont il entendait si bien la plainte inapaisée, se rappellera à jamais le poète des Harmonies, tant la voix de ce héros d'amour fui intimement et profondément mêlée à ce que balbutie la terre en travail, à ce que soupire le désert des noirs feuillages, à ce que murmurent les océans et les fleurs, à ce que chantent mystérieusement les chœurs silencieux des étoiles.

En cette vivante chaîne de révélateurs, de chanteurs inspirés qui, depuis le commencement des âges, affirment la pensée divine et la revêtent de formes toujours renouvelées et toujours immortelles, il faut qu'on le sache bien et il faut le redire sans cesse, le rôle de chaque poète est nécessaire, fatal, tracé d'avance. Après le premier Empire, notre poésie française était tombée si bas, elle avait sombré dans une telle ineptie, elle s'était vautrée dans une telle platitude qu'il fallait, pour la ressusciter, un complet, un éclatant mirale. Elle devait renaître à nouveau, non d'un versificateur, d'un artiste, car de quel art se serait-il servi ? — tous étaient usés, abolis ou complètement oubliés, — mais d'un chanteur à la façon d'Orphée, directement inspiré par Dieu et par la Nature, capable d'éveiller l'âme humaine en lui parlant sa langue natale, ;mssi bien que d'attendrir les

rochers et les tigres. Les grands rythmes du xvic siècle, 1rs immenses travaux des Ronsard, des du Bellay étaient plus oubliés chez nous que la langue sacrée de l'Inde ; quant à l'outil, déjà mauvais et insuffisant dès l'origine, avec lequel, à force de génie, les poètes du xvue siècle avaient pu façonner leurs œuvres impérissables, on sait ce qu'en avaient si vite fait les Vndrieux et les Luce de Lancival ! Il fallait donc que tout fût créé de rien ; il fallait qu'un chant nouveau jaillît, par une grâce surnaturelle, comme l'eau vive et rafraîchissante avait jailli du rocher ! Plus tard, ce miracle une fois accompli, et quand les âmes violemment déchirées par ce cri d'amour seraient ou- \ cries de nouveau à la poésie, la Muse saurait bien,

m heure, susciter le forgeron, le statuaire, le grand ouvrier, à la fois Cellini et Michel- Ange, qui dans sa forge rougissante jetterait pêle-mêle, après les avoir tordus de sa main de géant, les métaux, les joyaux, tous les vieux symboles, rythmes, formes, glai\es, diadèmes, tous les jouets de l'humanité, et, de l'airain en fusion, au milieu de la fumée et dos flammes, pétrirait comme un dieu cette arme d'une nouvelle race de Titans, la prodigieuse Lyre moderne!

Mais, on attendant cette heure, quel être inconnu allait tirer de soi un monde? Qui serait-il, cet envoyé prédestiné, marqué au front, qui, venu de la patrie céleste et \ retournant, n<* saurait rien, ne voudrait rien savoir d'un art abâtardi, et, dans son ignorance divine, n'aurail rien que l'instinct, rien que le don surnaturel, rien que l'inspiration primitive des Or-

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