MICHELET
plutôt j'ensuis reconnaissant à la Providence. Elle a permis que je fusse pour quoique chose dans réclusion d'un poêle qui grandit et dont les œuvres vivront ; n'a-t elle pas voulu me récompenser ainsi de tant d'injures subies, de tant d'amertumes dé vo rées pour l'art divin auquel j'ai voué toutes les minutes de ma vie et toutes les gouttes de mon sang ?
Mon premier souvenir de Michelet me le montre à ces célèbres cours du Collège de France, d'où le gouvernement le chassa bientôt : je le vois alors jeune encore, maigre, ardent, exalté, souriant avec une bonté infinie, les cheveux très noirs el les yeux sombres, enfoncés, pleins de flamme. Autour de moi je vis ses auditeurs non seulement passionnés, entraînés, séduits, mais exlraordinairement amusés, j'emploie ce mot dans le sens le plus noble et le pins vrai, car il n'y a rien de si dissolvant et de si immoral que l'ennui, et ce qui caractérise le plus absolument Michelet, c'est qu'il ne peut \><tx être ennuyeux et que là où il est l'ennui ne peut pas être. \\;uil le jour où le hasard m'amena dans cette salle où Michelet parlait. « leçon » pour moi, avail toujours signifié : « supplice » et (sur ce point là je n ai
guère changé) < professeur » voulait dire «ennemi».
\u premier ninl.'enun instant, j'étais, comme les
autres écoliers, subjugue, vaincu, pris par toutes les libres de mon être. J'appartenais entièrement à cet homme, dont j'entendais la voix pour la première lois, bien que les choses qu'il disait, c'est le point sur lequel je veux insister, fussent en complet désaccord avec mes opinions de jeune homme.
De quoi était faite la séduction qu'à ce moment-là je lus heureux de subir, et que depuis lors j'ai subie toute ma vie en lisant et en relisant chaque jour les lhres de Michelet ? Les livres d'histoire moderne, avec leurs incompréhensibles récits de batailles et de négociations que rien n'éclaire, avec leurs acteurs qu'on ne voit pas plus que le lieu où la scène se passe, m'étaient insupportables, je haïssais surtout chez leurs auteurs cette mollesse, cette égale indifférence pour le bien et le mal qu'ils nomment : impartialité. Mot horrible de l'homme qui met dans sa poche sa religion et ses dieux. Mais cette fois enfin, et mou cœur en tressaillait de joie, je me trouvais en face d'un bistorien partial ! Enthousiaste jusqu'à l'extase, violemment injuste parfois à ce qu'il me semble, niais toujours avec une ardente sincérité qui communique la foi. Et surtout ce qui fait l'originalité -,m- pareille de Michelet, c'est qu'il est tout à fait un poète, ayant le don de peindre, de donner la vie, de i "M de ressusciter des personnages réels avec des mots, de trouver pour les idées une forme définitive, et, resté instinctif, de penser sans tenir compte du fati 18 de sottises (.| ,|(. niaiseries accumulé par les - — mais qu'il esl un poète sans savoir qu'il l'est.