LOUIS BOI IL1IET
Il reconstruirait avec bien moins que cela, car il a le don de vivre dans tous les âges, don moins rare qu'on ne le croit chez les hommes qui ne forcent pas leur âme à porter un trop lourd fardeau de soucis égoïstes et de préoccupations matérielles. Il a enfin le double génie du poète, car s'il peut évoquer les faits oubliés et disparus, il peut aussi, miracle infiniment plus étonnant ! faire abstraction de tous les faits accidentels, et, comme un Homère, voir la vie et l'âme d'un temps dans leur simplicité épique.
26 juillet 18O9
Nous le pleurons, nous ne pouvons nous empêcher de le pleurer, mais en même temps c'est avec une joie sereine, c'est avec un juste orgueil que nous regardons sa belle \ie si haute, si pure, si noblement semblable à elle-même, qui dès le premier moment s'éclaire d'une lumière large et limpide. Ici, oh ! quel bonheur ! nul doute, aucune de ces appréhensions qui nous tourmentent parfois à propos de ceux que nous avons le mieux aimés. Pur de toute agression, de toute haine, de toute ambition, n'ayant été mêlé à rien de ce qui rapetisse les âmes, n'ayant combattu (pie le noble combat, Louis Bouilhet n'a été, n'a voulu être qu'un poète, il n'a rien désiré et rien voulu, sinon ce noir laurier qui à jamais ombrage et caresse dans l,i tombe le Front
I a \ FIGURES
glacé des poètes illustres; ah! du moins, il le possède sans conteste, el ce divin feuillage vénéré sera l'immortel ornement de sa belle chevelure !
2 août 1869
Comme l'illustre Gavarni touchait déjà à la fin de sa vie. un jour Edmond et Jules de Concourt et moi, nous conduisîmes chez lui Etienne Garjat, qui désirait exprimer sa respectueuse admiration au grand comique des Lorettes et des Fourberies des femmes en matière de sentiment. Garjat avait apporté cinq ou six épreuves photographiques, et. timide comme il est, tremblait comme la feuille quand le maître ouvrit l'enveloppe où elles étaient contenues. C'étaient des portraits en pied de femmes, de Parisiennes, représentant quelques-unes de ces jeunes filles admirables, reines et déesses par droit de naissance, au beau front, aux lèvres gracieuses, aux ondoyantes chevelures, dont les types sacrés, sans jamais déroger ou s'amoindrir, traversent les Ages, et que Balzac a choisies pour les modèles de ses d'Espard el <l< ses Maufrigneuse, comme Àpelle copiai! sur leurs visages et sur leurs corps charmants l'ineffable beauté de Cypris pleine de ruses, qui unit les vivants par des nécessités invincibles?
Déjà triste, abattu, n'osanl même plus descendre dans le magnifique jardin qui, devantsa maison, s'é-