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vention en vertu de laquelle on fait de M. Yiennet un poète. Il écrivait, il imprimait en toutes lettres que ce pauvre homme n'avait jamais eu aucune espèce de talent, ni rien qui ressemblât à un talent quelconque. Il ne pensait pas que l'habit à palmes vertes l'obligeât à confondre le blanc avec le noir, les poètes avec M. Yiennet et les diamants avec les cailloux de la rue,
27 juin 1870
Cette semaine sera pour moi la semaine où est mort Jules de Goncourt .. Hélas ! il est mort à l'âge où mourut ^-Yatteau, celui qui, il y a si peu de temps, écrivait d'une plume enchantée l'oraison funèbre et l'apothéose du divin peintre des Fêtes Galantes !
1er août 1870
Pierre Dupont vient de s'éteindre à Lyon, dans une petite maison de poète entourée d'un clos ombragé d'arbres. Il était las, profondément las ; il avait marché comme le Juif errant, et chanté à faire éclater vingt fois sa poitrine, bien que ce fût une poitrine de géant. Pierre Dupont avait été au pied de la lettre et dans le sens propre du mot un rapsode
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<jui propageait ses chansons en les chantant par l'univers ; ne ressemblait-il pas à un homme qui, en ce temps de revolvers, de chassepots et de mitrailleuses, ferait la guerre à coups de flèches, tout seul, à l'imitation de Thésée et d'Hercule P
En i843, à une soirée donnée chez M. Pitre-Chevalier, j'entendis un jeune poète réciter des vers qui me frappèrent par un accent nouveau et par, un très vif sentiment de la nature évidemment sincère et non copié dans les livres. Autour de moi on racontait son histoire. M. Théodore Lebeau, le généreux imprimeur de Provins qui avait recueilli et encouragé Hégésippe Moreau, qui, pauvre, avait publié à ses frais la première édition du Myosotis, venait de recommencer pour Pierre Dupont ce qu'il avait fait naguère pour le poète de la Voulzie. Pour que ce jeune homme ne fût pas soldat, il avait organisé une souscription à son poème les Deux Anges non terminé encore, et il lui offrait, il lui donnerait gratuitement 4e volume tout imprimé, de façon qu'il put satisfaire ses souscripteurs. J'offris mes félicitations à Pierre Dupont et je le regardai attenti- \< nient : des traits droits, réguliers, un peu anglais, colorées d'une vive pourpre, l'œil bleu des fascinateurs et des dompteurs attiraient sur lui I attention déconcertée par la coupe élégante de ses beaux cheveux châtain clair, par de minces favoris droit- el par la tenue de gentleman la plus correcte qui se pùi voir. Il y a loin sans doute de ce portrait lui du chansonniei célèbre, dont le dessin et la
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photographie ont popularisé la longue barbe, les grands cheveux épais et le vêtement fièrement débraillé ; mais tel était le poète des Bœufs la première fois qu'il m'apparut, et tel je le vis encore pendant un an ou deux. Les belles mains longues, blanches, aristocratiques, aux ongles bombés et roses, que nous l'avons vu si souvent lever au ciel nues et frémissantes, quand il chantait ses strophes viriles, ne quittaient pas alors les gants paille, soufre ou gris perle. Sous la tranquillité de ce jeune dandy venu de sa province tiré à quatre épingles, il y avait une vie débordée, des appétits de lion. Elevé par un bon curé, qui était son parrain, dans les idées les plus religieuses, et en même temps sollicité par d'ardentes passions, Dupont, tiraillé entre un mysticisme qu'il poussait à l'extrême et des appétits de Gargantua à satisfaire, tantôt vivait en ascète, subissait le jeûne et s'imposait de véritables supplices, tantôt emporté par son sang bouillonnant, recommençait pendant quinze jours de suite des exploits d'amoureux et de buveur dont le récit paraîtrait fabuleux. Tout enfant, quand il arrivait le samedi soir chez son parrain, il y trouvait deux énormes gigots froids qui l'attendaient ; c'était sa ration, et il les mangeait, sans forfanterie. Je ne saurais dire à quel point, né malade, condamné à vivre malade, anémique et pale comme un vrai Parisien, j'étais réjoui par le spectacle de cette force de héros et de ce robuste appétit. Car Pierre Dupont et moi nous étions devenus étroite ment amis. Quelques jours après la soirée de M. Pitre-
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Chevalier, il vint spontanément me voir rue Monsieur-le— Prince, dans la maison de Jean Goujon, que j'habitais avec mon père et ma mère. On lui avait l'ait lire mon premier livre, les Cariatides, qui venait de paraître ; il était épouvanté, me dit-il, de l'habileté de versificateur que j'y avais montrée, habileté dont il était, lui, complètement dépourvu, et il venait me demander des leçons î Combien n'admirera-t-on pas cette naïve humilité, si l'on songe que Dupont avait vingt et un ans et que j'en avais dixneuf? Je lui enseignai tout de suite la seule chose que j'eusse à lui enseigner, à savoir qu'il était plus avancé que moi. car j'en étais encore à l'imitation des maîtres, et lui, tout rimeur maladroit qu'il fût, il laissait déjàentrevoir qu'il aurait une manière originale et personnelle.
Presque chaque soir, dans ma chambretle encombrée de dessins et d'estampes, un divan de soie bleue que j'avais alors et que Pierre Dupont a chanté, réunissait lui, moi, Baudelaire, dont je venais de faire la connaissance, et souvent aussi un jeune peintre, KmileDeljpy, qui est mort à vingt-trois ans et qui a laissé, entre autres ouvrages, un portrait de Pierre Dupont et un portrait de Baudelaire qui sont des chefs-d'œuvre. Là, nous échangions nos rêves !
Moi (je me débarrasse demoi toutde suite), quoique très romantique, je ne pouvais accepter la mythologi ibbats et des diables, ni la tristesse à l'é-
tal chronique ; je désirais à la fois le retour des vrais dieux delà poésie, <;l la réunion de ces deux
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éléments ennemis : le lyrisme exalté de Ronsard et la joie virile bue à la grande coupe de Rabelais. Comme notre maître Gautier en ses Jeune- France, j'étais préoccupé de voir trop disparaître la fleur d'esprit gaulois de Villon, de Marot, de Lafontaine.
Raudelaire, lui , souffrait de la quantité de poncifs et des lieux communs que l'école romantique avait, comme l'école classique, accumulés ; il voulait que la douleur, que la beauté, que l'héroïsme modernes, qui ne ressemblent en rien à ceux des âges précédents, trouvassent une représentation qui leur fût propre et fussent exprimés par un art nouveau. Sage, prévoyant, d'esprit pratique et universel comme il était, il ne s'abusait pas sur l'avenir qui lui était réservé ; ne voulant ni copier ni imiter personne, ni mentir surtout, il savait tout ce qu'il aurait à subir de la haine des envieux et des sots, et qu'il boirait le fiel jusqu'à la dernière goutte. Tout ce qu'il voulait et tout ce qu'il prévoyait s'est réalisé ; il est mort méconnu, insulté, calomnié, raillé, martyr, mais il a laissé l'œuvre lyrique la plus puissante, la plus originale, la plus sincère surtout et la plus vraie de ce temps-ci, celle à laquelle l'avenir demandera la douloureuse et fidèle histoire de nos âmes, les Fleurs du Mal ! Au lieu de faire semblant d'être un poète, il a été un poète en effet, et il n'a trouvé le repos que dans la tombe.
Quant à Pierre Dupont, dont l'enfance, comme celle d'un pâtre de Sicile, s'était écoulée au bord des
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fleuves, sur les montagnes et dans les forets mystérieuses, il avait entendu les murmures, les voix, les chants de la nature, le frémissement universel de la grande lyre, avant d'avoir entendu de la musique et des vers ; aussi fut-il plus tard frappé avec un sens vierge et non émoussé de ce qu'il y a de faux et d'empirique dans le prétendu mariage de musiques et de soi-disant poésies qui hurlent d'être accouplées. Que l'art d'Orphée ne puisse être divisé en deux, que le poète et le musicien doive être un seul homme, cela ne saurait faire un doute pour quiconque n'a pas les idées faussées par des préjugés appris ; hier Berlioz, aujourd'hui Wagner, ont été pris tout entiers par celte pensée ; le modeste chansonnier Pierre Dupont l'avait eue comme eux et avant eux. Il voulait que la Poésie, comme Antée, fût guérie en touchant la terre sa mère. Demander son inspiration poétique à la nature elle-même, et demander ensuite à sa poésie la musique qu'elle contient en elle, voilà quel était son idéal, ce qu'il a voulu faire et ce qu'il a fait. Je lis dans les journaux que Pierre Dupont ne -i\;iit pas la musique ! Quelle musique ne savaitil pas ? Sans doute celle qui consiste à enfiler pen- • l.int cinq actes des airs de danse sur lesquels on épingle de soi-disant vers toujours composés des mêmes six mots dénués deconsonnes ; mais là musiquedu soir dans la plaine, du vent dans les sapins, la musique de la mer, du ruisseau, du feuillage, celle des sanglots humains, des cris de douleur et d'amour, celle que contiennent les strophes tendres et
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gémissantes ou joyeuses, il la savait, puisqu'il la chantait !
Il la chantait ! non pas seulement au figuré, comme l'homme de lettres (mot horrible !) qui chante avec une plume de fer sur une main de papier, mais en réalité, avec sa voix, avec ses lèvres. Il s'était dit : Puisque tout est à changer, puisque la poésie, pour être sauvée, doit dépouiller tout ce qu'elle a de factice et redevenir ce qu'elle fut aux premiers âges, pourquoi ne redeviendrions-nous pas nous-mêmes ce que furent les premiers rapsodes ? Les journaux, ajoutait-il, ressemblent à ce roi, dont Musset a dit :
Le Roi, si j'écrivais, me répondrait, je crois. Que nous sommes trop loin et qu'il est en affaire.
Au lieu d'attendre que tous les Français, dont beaucoup ne savent pas lire, aient appris par les journaux que j'ai fait une chanson, n'est-il pas plus court et plus sûr d'aller chanter moi-même ma chanson à chaque Français en particulier ? Ce paradoxe, inventé pour un géant, non seulement Pierre Dupont y crut, mais il le réalisa ; par les chemins, par les villes, par les campagnes, entrant partout, dans le palais, au club et au cercle, comme dans la cabane et dans la chaumière et dans le cabaret, il alla en effet chanter à chaque Français, les Bœufs, la Musette Neuve, tes Sapins, le Chant des Ouvriers, toute son œuvre, et chaque fois qu'il chantait sa chanson à un Français, il buvait un verre de vin avec lui.
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11 avait beau avoir des muscles d'acier, une poitrine de bronze, un estomac de Gargantua, un jour vint où ses pas s'arrêtèrent et où sa voix se tut ; il avait tant marché qu'il était las, et il avait bu tant de \rires de vin qu'il n'avait plus soif. Il dort maintenant à l'ombre d'un de ces grands rideaux de peupliers qu'il a si bien chantés ; mais il a laissé son œuvre, il a fait sa tâche, il a de son mieux tenté un effort impossible pour réaliser ce miracle, la rénovation de la musique chantée, qui ne peut être que i apanage d'une civilisation nouvelle et l'œuvre d'un dieu.
i3 novembre 1871
La vérité, c'est que Jules Janin fut un romantique, un homme de i83o, et, tranchons le mot, un poète.
Toute celte époque de i83o, à vrai dire, fut un poète, et elle n'eut pas d'autre rôJe que de rendre à la poésie tous les genres littéraires qui lui avaient été enlevés : la tragédie, la comédie, le roman, et. <:race à Jules Janin, le feuilleton lui-même, dont elle s'empara pour la première fois Déjà, en croyant écrire un pamphlet contre le romantisme, il avait écrit le plus romantique et le plus poétique de tous les romans, l'Ane mort et la Femme guillotinée , à cause duquel cl non malgré lequel il fallait qu'il fût • Ici académie ; et ce lui une adorable surprise et un merveilleux renouveau, lorsqu'on vit le feuflle-
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ton, cette chose pédante et morte, devenir, grâce à lui, un témoin de la vie moderne, un tribun éloquent, un railleur, un peintre des élégances et un chanteur aussi, capable de faire résonner tour à tour la flûte de roseau ou le luth d'ivoire !
Quand Jules Janin, tout jeune homme et parfaitement inconnu, avait encore pour tout logement cette élégante mansarde de la rue de Vaugirard, qu'il fit depuis si coquette et qu'il augmenta de l'appartement situé au-dessous d'elle, il avait acheté (avec de l'argent) à Diaz, inconnu aussi, quatre panneaux de fleurs dans lesquels s'étalaient sans vergogne la prodigalité et la fastueuse richesse du coloriste qui, n'ayant pas alors à compter avec l'opinion, osait faire des orgies de lumière et de joie, sans se préoccuper d'être trop magnifique et de blesser les yeux des quakers du bon sens et de la rime pauvre. Rouges, roses, écarlates, pourprées, jaunes, violettes, couleur d'azur, bkmches comme la neige, ces fleurs, — ne demandez pas leurs noms, — ou plutôt ces mélodieuses et enivrantes taches de couleur chantent à souhait pour le plaisir des yeux leurs gammes et leurs vocalises visibles, tas, amas et montagnes de fleurs coupées et amoncelées follement, comme pour servir de lit de reposa Chloris elle-même, et ces tableaux me semblaient être la parfaite image du prodigue talent de leur acheteur Jules Janin, lorsqu'ils embellissaient sa mansarde si étroite, mais d'où l'on voyait tout le Luxembourg avec ses feuillages, ses fontaines et ses guirlandes de verdure!
7 juin 1872
M. Gaston Guitton ayant accepté cette belle tâche <le faire pour la Comédie-Française le buste d'Alfred de Vigny, a supposé au poète d'Eloa, évidemment dans une déplorable pensée d'idéalisation, des traits à la fois séraphiques et apolloniens qui travestissent étrangement ce poète, ce soldat, âpre au devoir, dont la vie eut un singulier caractère de fraternité et d'héroïsme, car il profita de ce qu'il était né gentilhomme, inattaquable sur ce point, pour se faire l'avocat du poète en haillons, socialement infime, du Villon que la faim dévore, malgré son génie i.
Je l'avoue, mon cœur a bondi quand j'ai vu la cravate lâche et dénouée qui fait des violences au cou de ce buste. Alfred de Vigny en cravate flottante ! Xoilà un contresens plus gros que Behémot et LeviathâD réunis. C'est précisément parce qu'il était •ureusement correct en son dandysme, d'une élégance anglaise raffinée et un peu affectée même, que
I. Le sentiment profond de Vigny n'est pas douteux ; stoïque, il reste ému de justice et de pitié: <■<■ Il m'est arrivé, 1 i-L-il dans son journal, de passer des jours et des nuits à me tourmenter extrêmement de ce que devaient souffrir des >nnei qui ne m'étaient nullement intimes clqueje n aimais pas particulièrement. Mais un instinct involontaire me forçait à leur faire <Jn bien sans le leur laisser connaître. C'était l'enthousiasme de la pitié : ta passion «le la bonté que je sentais en mon cœur, n (N. de l'Éd,)
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de Vigny, à propos de Chatterton, de Gilbert et d'André Chénier, pouvait fructueusement prendre à partie tous les gouvernements, rois et républiques. Mais s'il eût porté une seule fois, même en rêve, une telle cravate, avec quelle félicité les classiques ne 1* eussent-ils pas appelé : « Bohème ! » Je le vois encore dans son salon de la rue des Ecuries-d' Artois, toujours, passé quatre heures, en habit bleu à boutons d'or ! Quand Mme de Vigny sortait du salon, il lui donnait la main, la conduisait jusqu'à la porte, et, quand elle rentrait, il allait à la porte du salon lui offrir la main et la ramenait jusqu'à son fauteuil. Cette cravate (je n'ose le croire, car alors M. Gaston Guitton serait complice) est-elle une dernière vengeance de la Comédie-Française contre le poète qui, dans sa traduction de Y Othello, lui avait imposé les changements à vue shakespeariens ? Hélas ! il avait tant vu, comme nous tous, David représentant le Cid, revenir du combat contre les Maures avec des bas de soie et des souliers de satin blanc à bouffettes de faveurs roses, et Mlle Noblet jouer Chimène en robe de satin blanc avec une rose de biscuit de Savoie sur Je coin de l'oreille !
2 1 juin 1872
M. Manet a un tort irréparable, c'est d'être dans le véritable sens du mot un peintre, pour qui la couleur est un langage, une musique, et de parler sa
langue au lieu de la traduire en versions littéraires et senti mentales.
29 juin 1872
Je ne puis passer sous silence le buste en marbre que M. Henri Cros nomme Portrait deMme F. A. P. Avec quel talent, avec quel cbarme il en a caressé l'idéal contour, et que celte tête, au regard profond, aux cheveux relevés en une grande masse sur le front, est attirante et mystérieuse ! On dirait quelque muse exilée dans la vie ! mais c'en est une, assurément une inspiratrice ! Le médaillon en cire intitulé : Portrait de MUo J. A. D., merveille d'invention, de compréhension poétique, n'est pas moins étrange et moins captivant. Serait-ce donc son Ame à lui que le statuaire prête à ses modèles, ou a-t-il en effet l'extraordinaire bonheur de trouver des modèles qui ne sont pas vulgaires ?
i5 juillet 1872
ML Sully Prudhomme, qui est, par son inspiration
ntiellement humaine et par son impressionna-
bilité* exquise, le plus moderne après Baudelaire des
contemporains, est le seul d'entre eux peut-
■ tre qui n'ait emprunté à Victor Hugo aucun pro-
EDGAR QLINET 1^1
cédé de facture. Chez lui, la versification ingénieuse et souple obéit bien à la pensée (quoique parfois avec un peu de résistance et avec une sorte de douleur qui lui donne un attrait de plus), mais on ne sent pas chez lui, comme chez les romantiques, le double travail de la pensée et de la versification s'entrecréant et se modifiant Tune par l'autre. Il appartiendrait plutôt à la même famille d'esprits que Lamartine et Musset ; mais il n'a ni leur génie hautain, ni leur dédain de l'humanité et de la vie, ni leur facilité aux licences poétiques. Sa Muse n'attire le regard ni par des joyaux d'or et de pierreries, ni par des guenilles, mais elle s'empare de vous et vous possède avant qu'on ait eu le temps de se défendre de son regard, attirant comme une eau limpide et céleste.
5 avril i8^b
On n'a pas assez dit que l'auteur de Prométhée et d'Ahasvérus est un très grand poète, un de ceux qui, à tous les points de vue, ont été des devins et des précurseurs. Bien avant qu'un mouvement de juste révolte eût poussé les inventeurs et les critiques modernes à ne plus vouloir accepter des Romains une Grèce de seconde main, latinisée, et à demander le secret de la poésie antique aux Grecs eux-mêmes, Edgar Quinet, fougueusement, avait, lui tout seul, entrepris cette croisade, au grand chagrin de son
ami Sainte-Beuve, qui, dans ses Pensées d'août, s'écriait douloureusement :
Les Latins, les Latins, il n'en faut pas médire ;
C'est la chaîne, l'anneau, c'est le cachet de cire
Odorant et par où, bien que si tard venus,
A Fart savant et pur nous sommes retenus.
Quinet en vain s'irrite et nous parle Ionie ;
Edgar, noble coursier, échappé d-'Hercynie,
Qui hennit, et qui chante, et bondit à tous crins,
Des sommets chevelus trop amoureux je crains,
Il méprise, il maudit, dans sa chaude invective,
Tout ce qui n'atteint pas la Grèce primitive,
Ce qui droit à l'Ida ne va pas d'un vol sûr ;
Il ne daigne compter Parthénope ou Tibur.
Certes, la Grèce antique est une sainte mère,
L'Ionie est divine ; heureux tout fils d'Homère !
Heureux qui, par Sophocle et son Roi gémissant,
S égare au Cythéron et tard en redescend !
Et pourtant, des Latins, la Muse modérée
De plain-pied, dans nos mœurs, a tout d'abord l'entrée.
On sait quel mal nous a fait ce lieu commun, dont Joseph Delorme perpétuait en ses vers la vieille tyrannie ! Surtout, il avait tort de craindre qu'Edgar Quinet ne fût trop amoureux des sommets chevelus ; on ne l'est jamais trop, ni assez, et ce qui esl bien plus à craindre, c'est l'étroite vallée et les marais fangeux ; et toutes les écoles poétiques on-t péri non par excès de sublimité, mais par excès de platitude. Sur ces purs sommets où Sainte-Beuve tait de le voir gravir, Quinet avait appris ce fécond el invincible, la liberté de l'âme humaine, qui ne dépend de rien ni de personne. Il fut la règle, l'aspiration, la consolation de toute sa vie,