‹ CritiquesChapitre 43 sur 99 · DON JUAN · texte numérisé non relu

DON JUAN

ier février 1869

Don Juan ! tout est mystère et miracle dans la création de cette légende immense, grandiose, surhumaine et cependant si humaine, qui est la légende même de l'humanité, et qui, sans cesse, doit se renouveler, se compléter, s'épurer surtout et planer d'un vol plus haut et plus assuré, à mesure que les religions modernes, tour à tour mourant et naissant, se transformant et se pénétrant les unes les autres, tendent de plus en plus à se fondre dans un culte suprême, qui sera l'affirmation de la Beauté et de la Justice divines dans les lois qui gouvernent l'univers matériel comme dans celles qui régissent la conscience humaine.

Expire donc, ô mal, il n'est plus que des dieux,

s'écrie le poète de Psyché en terminant -son œuvre, qui nous montre comme un but assuré, au delà des misères, des esclavages, des luttes sanglantes, la conquête définitive de la joie et du bonheur. Le jour où luira cette radieuse aurore, mais ce jour-là seulement, le poème de Don Juan sera fait. L'humanité a la conscience d'un poème inouï et sans égal qui porte ce nom magique, dont les syllabes ne sauraient être prononcées sans la remuer profondément ; mais ce poème ce n'est ni celui de ïirso de Molina, ni celui de Molière, ni celui de Byron, ni

celui d'Hoffmann, ni celui d'Alfred de Musset ; à vrai dire, il n'est nulle part, il n'existe pas et il ne saurait exister matériellement, puisqu'il sera l'histoire des épreuves et de la passion que l'âme humaine aura subies pour affirmer et pour reconquérir sa divinité. Le don Juan du prêtre Tirso de Molina est un scélérat brouillé avec l'Inquisition, à qui l'implacable Commandeur sert un repas de crapauds et de vipères ; celui de Molière, déjà un peu démon, traite d'égal à égal avec les démons, et n'est pas éloigné de comprendre qu'il est dans son droit en mordant au fruit amer du bien et du mal. Celui des poètes qui viennent après se rappelle déjà confusément les traits divins de l'immortelle fiancée qu'il a perdue, et, dès Mozart, c'est cette âme, sœur de la sienne, qu'il cherche à travers le troupeau brisé et désolé de ses pâles victimes, sentant bien que, s'il pouvait une fois toucher sa main et baiser ses lèvres, il serait soudainement purifié et racheté et sentirait se réveiller dans sa poitrine l'âme triomphante d'un dieu.

Oui, Don Juan a été le catholique révolté contre le joug de fer de sa doctrine ; il a été le philosophe sceptique demandant à la Matière ardemment embrassée le mot des éternels problèmes ; il était hier encore l'exilé qui cherche à travers mille amours cet amour idéal et suprême, qui lui rendra la conscience de sa vie antérieure. Quelles que fussent ses translm Millions, il était toujours un coupable voulant

iquérir Le bonheur et la vie sur un dieu jaloux, qui lui imposait la souffrance et l'éternelle défaite ;

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devenu aujourd'hui purement idéal et symbolique, Don Juan, dans la pensée de tous, n'est plus autre chose que l'expression même de l'Humanité rejetant de ses dogmes toute condamnation sans espoir et espérant obtenir sa définitive rédemption. Aussi Don Juan, absous de tous ses crimes, ne saurait-il plus désormais être coupable de rien, et ses méfaits doivent-ils devenir aussi innocents que les adultères et les incestes dont on avait bourré le dossier du Zeus des Hellènes, ignorant alors que ces prétendus hymens ne sont autre chose que les phénomènes dont la succession constitue les lois du monde matériel. Comme le dit M. Louis Ménard, dans son beau livre du Polythéisme hellénique, « il ne serait pas plus raisonnable de s'offenser des amours de Zeus que d'accuser 1 oxygène de débauche, parce qu'il s'unit à tous les corps. Les innombrables hymens de Zeus dans les poètes signifient seulement que l'éther, qui est la vie et l'âme du monde, prend mille formes pour produire et renouveler les espèces vivantes. Les querelles de Zeus et d'Hérè n'expriment rien de plus que les agitations de l'atmosphère ». Et de même, le libertinage de Don Juan, ses viols, ses séductions, ses parjures, ses mille et trois victimes, ses défis jetés à l'homme de pierre et son engloutissement dans les flammes n'expriment rien autre chose que les aspirations de 1 Ame humaine voulant sans cesse s'unir à la vie pli\ -i( | ne et matérielle, qu'cllesait, comme elle, divine ri injustement condamnée, et malgré la main de

I QO PEKSONNAGES

marbre qui pèse sur elle, finissant par se perdre au sein des lia ni mes de l'universel amour.

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Pas plus que le grand La Fontaine, Molière n'a tenu à honneur de jouer avec ses adversaires cartes sur table. En même temps que ces génies adressaient au roi leurs emphatiques flatteries de commande, ils .limitaient aussi sous ses yeux la dure vérité, cachée sous une enveloppe qui eût été bien facile à déchirer, si le roi eut eu l'esprit de vouloir briser l'os pour avoir la moelle. L'ironie fut leur arme suprême, comme en somme elle est toujours l'arme du poète : et comment pourrait-il vivre une minute, si les hommes qui possèdent la force matérielle pouvaient jamais soupçonner la puissance invincible de ses paroles? Ils ont pour eux les clergés, les armées, les tribunaux, l'or tout-puissant, les prisons muettes, les furies implacables del'exil : pour vaincre tout cela, l<- poète n'a que la fiction, l'allégorie, l'ironie impénétrable. Et il est le maître 1

Gomme toutes les grandes œuvres philosophiques de Molière, son Don Juan a deux aspects: le premier loul simple et tout uni, que le vulgaire doit aperce- Noir seul, reproduit la fable de Tirso de Molina et montre l'athée foudroyé par le Ciel, las de ses crimes; le second, plus élevé et plus idéal, n'est

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