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visible que pour les seuls initiés. Ici, non seulement Molière ne flétrit pas et ne condamne pas son héros, mais il dit lui-même sa propre pensée par la bouche de ce scélérat, plus innocent qu'on ne le pense. En effet, Don Juan n'est pas coupable des crimes qu'il a commis, par cette excellente raison qu'il est non pas un être de chair et d'os, capable de faire le mal et de le vouloir ; mais, comme l'Eros des Grecs, un symbole du Désir, de l'expansion universelle. Pas plus pour lui que pour la iNature, sans cesse rajeunie par d'innombrables hymens et toujours mariée sans crime à de nouveaux printemps et à de nouvelles aurores, la polygamie n'est un cas pendable. Visible expression du renouveau, des transformations physiques dont l'amour est l'éternel moyen, il n'est pas plus monstrueux en volant sans cesse à des épouses nouvelles, que le Zeus des Hellènes, qui représente le ciel serein, n'est monstrueux en s'unissant tour à tour à Thétis, à Thémis, à Léto, à Hérè, c'est-à-dire à l'agitation, à la stabilité, à la nuit obscure, au ciel nuageux et à la terre sèche (Danaé) , sous la forme d'une pluie bienfaisante. En somme, ses formidables méfaits sont ceux que le poète attribue au dieu Pan dans la légende admirable du Satyre, et pour lesquels aucun tyran n'a jamais eu l'idée d'envoyer l'amant de Syrinx devant le chambre des mises en accusation :
Il couvait d'une tendre et vaste convoitise Le muguet, le troène embaumé, le cytise, Et ne - endormait pas même avec le pavot ; Ce libertin était à la rose dévot ;
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Il était fort infâme au mois de mai ; cet être
Traitait, regardant tout comme par la fenêtre,
Flore de mijaurée et Zéphyr de marmot ;
Si l'eau murmurait : « J'aime ! » il la prenait au mot,
Et saisissait l'Ondée en fuite sous les herbes ;
Ivre de leurs parfums, vautré parmi leurs gerbes,
Il faisait une telle orgie avec les lis,
Les myrtes, les sorbiers de ses baiser pâlis
Et de telles amours que, témoin du désordre,
Le chardon, ce jaloux, s'efforçait de le mordre !
En un mot, Don Juan c'est le brillant et magnifique génie de la Renaissance réclamant le droit à la vie, au soleil, à l'amour, et tendant sa coupe d'or ciselé à une Hébé aux blondes tresses qui lui verse le vin sanglant des forts. Innocent de son prétendu athéisme comme de ses prétendues infidélités, le Dieu auquel il ne croit pas, c'est le Dieu des inquisiteurs, des in-pace, des autodafés rougissant les cieux ; mais il adore le Dieu bon, indulgent, prodigue, père de la création et des créatures, qui nous a donné en héritage les diamants du ciel étoile et la splendeur des roses. Et comme Molière a renvoyé des fins de la plainte sur les chefs d'athéisme et d'attentat aux mœtirs, il met aussi à néant l'accusation d'assassinat; car le commandeur que Don Juan a tué se porte encore assez bien à l'heure qu'il est.
Cet ennemi qu'il a tué (ou voulu tuer, car on n'en vient |>;is à bout si facilement), c'était non pas un vivant, mais bien l'homme de pierre, une froide statue, une pensée de mort, l'esprit glacé du moyen âge, qui, loin de la clarté du ciel, habitait
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dans un tombeau. — Veux-tu souper avec moi ? lui dit généreusement Don Juan, c'est-à-dire : Yeux-tu ressusciter et boire la vie? Mais l'esprit du moyen âge ne veut pas boire la vie ; il veut entraîner dans le néant et dans la mort le fécond, l'éternellement jeune, l'impérissable Amour. Cependant don Juan ne tremble pas quand l'homme de pierre l'entraîne vers le grand inconnu, en déployant son vieil appareil de flammes et de trappes aux lueurs de soufre ; car il sait que si son âme libre, transfigurée, éclatante, va s'envoler jusqu'aux pieds de Dieu, son corps, immortel comme son âme, va se dissoudre dans les éléments, frissonner dans la nuée, murmurer dans le ruisseau de cristal et se transformer et revivre dans le calice parfumé des fleurs et dans les fruits à la chair savoureuse.
Quant à l'hypocrisie de Don Juan, au dernier acte, elle n'est rien qu'ironie et audacieuse antiphrase. Ce n'est pas Don Juan qui en effet devient hypocrite (et pourquoi le deviendrait-il, pourquoi prendrait-il une âme d'esclave, lui, jeune, beau, riche, puissant, joyeux, adoré, maître du monde?) c'est le poète lui-même qui dit en roulant dans ses yeux des larmes enflammées, des pleurs de rage : « Voilà, penseur, ce que tu dois faire, si tu veux éviter le sort des Etienne Dolet, des Servet, des Jean Huss, des Savonarole ! »
Ce Sganarelle-Sancho, Sganarelle aux farces grossières, à la joie falote, qui est en même temps l'esprit, le bon sens et la bêtise du vulgaire, dit très
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judicieusement à son maître clans leur belle scène cl ii troisième acte : « Et voilà ce que je ne puis souffrir; car il n'y a rien de plus vrai que le moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-là. Mais encore faut-il croire quelque chose dans le monde. Qu'est-ce donc que vous croyez ? »
Le vrai crime de Don Juan, le voilà, car il est des accommodements avec le ciel, mais il n'en est pas avec le moine bourru, et moine bourru ou homme de pierre, Don Juan pourrait dire de lui, comme Gennaro : « Il vient s'asseoir à mon chevet ; il m'aime, ce spectre, et il veut se coucher dans mon lit ! )» Heureusement le soleil du bon Dieu paraît, met en fuite ces visions horribles, et semant devant lui, à travers les nuées, des perles et des rubis dans sa course triomphale, enveloppe la terre fleurie dans son réseau d'or !
•j. juillet i8/|()
Comme Don Juan, comme RobertrMacàire, Prudhomme esl devenu le héros d'une légende que chacun modifie el augmente à son gré, sans pouvoir transformer le personnage, caractère indubitable auquel se mnaissenl les créations originales et durables.
t que loui est admirable dans ce Prudhomme
rotesque el si profondémen! ! Les cheveux en
coup de vent, le col typique, le langage prétentieux