‹ CritiquesChapitre 58 sur 99 · ACCESSOIRES · texte numérisé non relu

ACCESSOIRES

24 mai 1872

Costumes. — L'antiquité, en dépit de tout, sera toujours la véritable religion de la poésie et de la peinture ; mais elle était si bien morte que les artistes qui viennent à elle peuvent la considérer comme une religion naissante ; aussi ne nous étonnons pas que leur foi naïve se plaise aux mille détails du costume sacré et s'attache, un peu puérilement peut-être, à retracer dans l'exil une fidèle image de la patrie si longtemps perdue.

28 mai 1879

Convention. — Les Romains ne furent jamais vêtus dans la vie comme nous les voyons dans les statues, et les Grecs pas davantage.

Le plus souvent, quand on veut représenter le costume moderne en sculpture, on n'y arrive qu'en infligeant à nos habits un désordre, une violence et une furie qui n'ont rien à voir avec la vérité, et tant qu'à accepter un mensonge (ou plutôt une simplification), autant que le mensonge soit beau et surtout plastique.

7 février 1881

Si mis romanesques. — Peut-on faire une pièce de théâtre avec un roman ? demande naïvement l'incertaine critique.

■>'j(i MISE E\ SGÈSE

— Oui, oui, mille fois oui, on le peut, car Shakespeare n'a pas fait autre chose, et avant de devenir des tragédies par la volonté du grand inventeur, Hamlety Othello, Roméo et Juliette étaient des récits romanesques. Oui, on le peut; mais pour cela il faut adopter le système même de Shakespeare, c'est-àdire qu'au moyen de changements à vue successifs et rapides, le drame, ondoyant et souple, doit pouvoir suivre le roman là où il lui plaît d'aller ou, pour mieux dire, là où l'entraîne la logique de l'action.

7 février 1881

Accessoires. — Les salons de la Comédie-Française sont si compliqués, avec leurs draperies crues et réelles, si mal accordées à la peinture, qu'une fois posés là, il faut qu'ils y restent, et nous sentons trop bien que, dans ses mobiliers et ses bibelots, le drame est irrévocablement captif.

— Cependant, dit feu Scribe, il faut bien des tables, des chaises, des canapés, des consoles, des lampes, des coffres, des rideaux, des stores froncés, des portières en peluche, des vitrines, des tête à tête, des poufs I

— Je non vois pas la nécessité, répond Shakespeare.

i 2 juillet 186g

Filiation. — 0 mes amis, il n'y a pas d'actualité qui tienne, pour être un homme de mon temps, il faut d'abord que je sois un homme ; et je suis un homme à cette condition seulement de ressembler à toute la race humaine, depuis son origine. D'œuvre en œuvre l'art est une filiation, et à une prétendue œuvre d'art qui ne rappelle en rien les œuvres d'art primitives, j'ai le droit de dire résolument : « Tu n'existes pas ; »

6 septembre 1869

Réalisme. — Les critiques de Molière lui ont souvent reproché d'avoir trop laissé dans le vague la position sociale et la vie matérielle de Célimène. La Pawenue l se charge une fois de plus de démontrer combien eut raison en ceci le grand poète qui eut toujours raison et qui, dans son œuvre immortelle, n'abandonne rien au hasard. Oui, Célimène reste dans la vague lumière où nous apparaissent les divinités ; nous ne l'entendons parler ni de sa \ie,

1. Kcrit à propos de la Parvenue, comédie «le 11. Rivière, représentée au Théâtre-Français.

ni de ses biens, ni de son argent ; nous ne savons si <>i le mange et boit comme une mortelle ; aussi comprenons-nous bien qu'elle exige comme choses dues l'encens que ses amants brûlent à ses pieds, les hommages dont elle s'enivre, les cœurs qui se consument pour elle sans qu'elle donne rien en retour, car elle ne veut ni or, ni diamants, ni trésors, mais seulement, comme le génie de la Jeunesse et de la Beauté, les adorations enflammées des hommes. Pétrie, non de chair, mais de rose et de neige, nourrie de l'ambroisie des louanges, douée du charme surnaturel et suprême de la vingtième année, elle a raison contre Àlceste, même quand Molière plaide pour Alceste ; car pourquoi voudrait-il que cette olympienne fût déesse pour lui seul, et de quel droit prétend-il confisquer à son profit l'éblouissement d'un lis ou la clarté d'une étoile ? Célimène a le droit et le devoir d'être à tous comme les astres rayonnants on les marbres sacrés, mais à la condition que ses vastes amours soient tout idéales, ei elle tomberail de son empyrée s'il y était, si peu que eé soit, question de chair. Mais que le hideux argent

q mêle, que Glitandre, Philinthe el Vcaste soient mis en demeure de donner autre chose que leurs madrigaux et leurs soupirs, nous tombons de Cythéiée .'i Madame MarnefFe !

El en effet la Parvenue, la belle Madame Galendel avec ses sept millions et sa triomphale perruque

l>lon<|c. n'csl rien autre chose ni rien de, pins que

Madame MarnefFe.

REALISMI 2Ô1

On assure (ô triste infirmité du Réalisme) que le Hype de Madame Calendel a été copié ou plutôt photographié sur nature : c'est donc cela qu'il est si faux et si chimérique ; c est donc cela que ce personna^Kparisien nous fait l'effet d'avoir dû naître chez les Nantukois ou dans une rue des îles Sandwich ! Quoi ! cette contemporaine du chassepot et du vélocipède a pu décrocher — n'importe comment, comme elle a voulu ! — un « sac » de sept millions en vendant, en achetant du pétrole, du pavé conservateur, de l'expropriation, et elle, parisienne, elle se croit obligée d'expliquer ses sept millions par de fausses mines dans l'Arkansas, oubliant que les millions s'expliquent d'eux-mêmes, étant clairs comme le jour, et que Marcadet, Wormspire et Robert Macaire ne veulent plus de ces fausses mines, si bien usées jusqu'au tuf, que si on y sème à prisent de la graine d'actionnaires, on n'y récoltera plus que des citations en police correctionnel le ! Quoi ! elle a sept millions, et elle a besoin d'être patronnée par la comtesse de Salence pour pouvoir vendre des porte-cigares au bénéfice des Polo nais ! Hélas. Madame, ce sont ]<i- gens de sept mil lions qui, s'ils le voulaient, patronneraient tous les Salence delà terre, mais ils aiment mieux ne patronner personne, étant de la nature du billet de la Banque de France, qui généralement n'a pas (!<■ vague à l'âme et ne joue de la mandoline sous les fenêtres d'aucune Andalou-

2/j janvier 1870

Daltonisme. — Lorsqu'il s'agit de reconnaître les bons vois dans les mauvais, les gens les plus sensés en apparence ressemblent au dernier empereur de Russie, qui voyait bleu ce qui était jaune, et qui, s'approchant d'une actrice vêtue de vert vif, lui disait gracieusement : « Vous avez, Madame, une bien jolie robe rose ! »

Un homme de talent et de mérite, M. E. Manuel, vient d'obtenir au Théâtre-Français un succès immense avec un drame simple et émouvant intitulé : les Ouvriers. Il eût été raisonnable de louer dans cette œuvre virile uae situation forte, des sentiments honnêtes, des caractères bien tracés, un langage simple et vrai, mais non, ce qu'on a acclamé, ce qu'on a applaudi, ce qu'on a bissé avec des pâmoisons de volupté, ce sont ces quatre vers absolument ridicules :

Puis on vent être utile, étant célibataire ; J'ai des sociétés dont je suis secrétaire, Car le ciel m'a donné, sans nulle ambition, Des instincts au-dessus de ma condition.

M. Manuel est professeur de seconde dans un lycée, il n'esl donc pas besoin de lui faire compter, en les soulignant, les fautes de français que conli'-ninnt ces quatre vers, si plats et si vulgaires

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