‹ CritiquesChapitre 60 sur 99 · DOMAINE · texte numérisé non relu

DOMAINE

l'art pour Fart, je suis resté, moi, le plus fervent adepte de cette école, si c'en estime.

« Et s'il n'en reste qu'un je serai celui-là ! » l»uis-je dire en m appliquant le vers célèbre et non sans courage ; car, avouer qu'on aime la p<' en elle et pour elle-même, c'est s'attirer à coup sûr et sans recours possible l'inimitié et le mépris de tous les hommes, qui veulent bien que cette âme divine serve à leur- desseins, mais qui n'admettent pas qu'on puisse la servir avec désintéressement, et vivre et mourir pour l'amour d'elle I

29 avril 1872

Domaine. — Pourquoi \ictor Hugo, qui possède à un >i haut degré le don de peindre les faits, de faire agir des ligures vivantes, d'animer l'histoire, n'a-t-il pas dramatisé les événements de la guerre de Prusse el du siège de Paris, comme il a dramatisé naguère icmcnts que raconte fa Légende des Siècles ; et pourquoi se borne-t-il à en exprimer pour nous la pensée, le seus idéal et philosophique, renonçant ainsi à de si émouvants el tragiques tableaux dans lesquels eut éclaté une fois de plusson génie de puissant coloriste? V cette critique spécieuse, la 1 est bien simple et elle tient tout entière dans celte règle absolue et axioma tique, dans cette loi évidente:

La Poésie ne doit jamais faire ce qu'un autre art peut faire à sa. place et sans elle.

:>5(i poétique

Vvant l'invention de l'écriture, et dans une certaine mesure avant l'invention de l'imprimerie, la Poésie enferme et contient en elle tout le trésor des sciences religieuses, politiques, historiques et géographiques, la vie des dieux et des hommes et le catalogue de toutes les inventions de l'industrie humaine. A mesure que ces sciences et ces arts, pour conserver la tradition et la chaîne de leur passé, n'ont plus besoin du secours, d'abord indispensable, que leur a prêté le Rythme, et peuvent confier la conservation de leurs conquêtes à ces gardiennes aussi fidèles que lui : l'Ecriture, l'Imprimerie, ils se détachent de la Poésie et demandent à la prose un langage simple, clair et technique, approprié aux nécessités de leur enseignement. Cependant, réduit et diminué ainsi en apparence de jour en jour, le domaine de la Poésie reste toujours aussi large, aussi immense qu'il le fut à l'origine de la civilisation, car l'idéal et le surnaturel, dont elle ne peut être déshéritée, s'agrandissent pour nous en même temps et dans la même proportion que le champ des découvertes matérielles et scientifiques, si bien crue la Poésie retrouve dans le monde spirituel ce qu'elle perd dans le monde terrestre, et que, plus elle se désintéresse des choses transitoires et passagères, plus l'azur s'ouvre sans limite devant le vol insatiable df: ses grandes ailes.

29 juillet 187:2

Jurts. — Niles gouvernements, ni les académies, ni les directions des beaux-arts, ni aucun des personnages officiels qui agissent en leur nom, ne sont et ne sauraient être juges en fait de poésie, etle^ œuvres de cet art divin passent leur compétence. Lamartine et Musset meurent simples chevaliers. Scribe et Ponsard commandeurs de la Légion d'Honneur.

Lu jour que, par hasard, Lamartine et Hugo avaient pu s'absenter, l'un de la Chambre des députés, l'autre de la Chambre des pairs, ils assistèrent à une séance dans laquelle l'Académie jugeait un concours de poésie. Comme ils descendaient ensemble l'escalier, stupéfaits 1 un et l'autre de ce qu'ils avaient entendu : « — Savez-vous, Hugo, dit Lamartine, que, si j'avais concouru, ces bougreslà ne m'auraient pas donné le prix ! — Et moi, répondit le poète des Orientales, ils ne m'auraient pas lu jusqu'au quatrième vers ! » J'ai entendu raconter cette petite anecdote par \ictor Hugo luimême et j'en conclus que le poète, dramatique ou autre, ne peut être jugé que par ses pairs de son vivant, et plus tard par la postérité. Je me rappelle aussi la cérémonie funèbre qui eut lieu à Passy, dans un jardin, autour du cercueil de Ponsard, et dans laquelle M. Edouard Thierry et M. Cuvillier- Fleurv lui promirent l'immortalité. Gependanl ils ne la lui ont pas donnée

U 1 loi ES ! 7

i5 juillet 1872

Modes. — Les étrangers de passage à Paris courent maintenant à Andromaque, tout comme ils couraient jadis aux formidables niaiseries de l'Opérette. De tout cela il résulte que, pour le moment, la Poésie est à la mode, et je pense qu'elle en doit bien rire ! En effet, elle a cela de commun avec le soleil que, dans les temps où elle n'est pas à la mode, elle s'en console aisément, et comme lui elle continue à briller et à faire éclore des moissons de roses, profitant de ce qu'elle est éternelle pour ne pas souhaiter avec trop d'impatience les succès d'une minute.

Mars 1880

L'Ode et la Scèise. — Les grandes œuvres dramatiques ne demeurent au théâtre et n'y persistent que par le Livre.

... La Tragédie, la Comédie sont directement sorties de l'Ode, et dès qu'elles n'ont plus dans les veines une goutte de sang de l'Ode, elles ne vivent plus que d'une vie morne et végétative. Tout grand poète dramatique est en même temps un grand I \ 1 ique.

... Le théâtre fut toujours sublime aux époques où il ue rapportait pas d'argent, car alors il était sans conteste laissé et abandonné aux poètes.

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