SOURCES
19 avril 1880
Muses. — Les poètes de la Restauration avaient réduit la Muse en esclavage, ils en avaient fait une Go thon égrillarde, une jolie bonne à tout faire, qui, le soir, apportait un lait de poule à Florville ou Dorinval, et à qui ces hommes considérables prenaient le menton après qu'elle avait épousseté le ménage.
Les romantiques ont délivré cette grande captive ; ils l'ont rendue au silence des bois mystérieux, au murmure des sources, à la contemplation des étoiles ; à présent que, de nouveau, elle tient dans sa main la lyre victorieuse et qu'elle marche avec des sandales d'or, n'allez plus lui demander de boire, comme Javotte, avec les militaires, et de s'intéresser aux drames où la cuisinière flirte avec le hussard.
28 février 1881
Sources. — Notre versification savante, précise,
compliquée, enchevêtrée de mille conventions pour quiconque ne sait lire ni écrire, est une versification admirable, et nul ne l'aime plus passionnément que moi ; mais le savant Génin a trop raison, lorsqu'il explique avec une autorité indiscutable qu'elle esl et restera toujours lettre close pour le peuple. C'est son oreille même, c'esl son instinct musical, c'est son
profond sentiment de l'euphonie qui protestent contre nos syllabes muettes, contre nos élisions forcées et contre la prétendue dureté de l'hiatus. Génin montre très bien comment, à ses origines, la poésie épique fut délicatement et musicalement inspirée de la poésie populaire.
Certes il n'est plus possible de détruire l'édifice laborieusement construit par Ronsard et que Malherbe a étayé, comme un furieux, de ses massifs contreforts ; et pourtant, si, avant de triompher, "Victor Hugo n'avait pas eu tant d'autres combats à soutenir et tant d'autres chats (ou tigres) à peigner, il aurait eu, lui, assez de génie, assez d'audace, assez de force, assez d'obstination, assez d'adresse, assez d'autorité surtout, pour affranchir notre versification, pour la délivrer des cruelles règles où elle est enfermée, et pour lui rendre sa grâce naïve et le libre usage de ses ailes I Ce qu'il n'a pu, ou n'a pas voulu ou pas daigné faire, d'autres peuvent-ils essayer de le faire maintenant? C'est une grave question ; en tout cas, ne serait-il pas désirable de voir la poésie écrite, la poésie des gens qui savent lire, se renouveler et se rajeunir dans le flot toujours jeune et vivant de la poésie populaire ?