VERBE
grande magicienne, la grande faiseuse de prodiges et de miracles. Elle sait et elle veut bien les faire tous à elle seule, mais à la condition expresse qu'elle sera seule à les faire. Entre les trois misérables morceaux de toile du premier théâtre de campagne venu, elle vous fera voir, de façon que vous ne douterez jamais que vous les avez vus, le palais des doges de Venise, celui d'Hamlet, prince de Danemark, la Rome de César-Auguste et l'Egypte de Gléopâtre, le palais du roi Fernand, vainqueur des Maures, et la maison de Chimène, et le camp des Achéens regardant douloureusement leurs nefs noires sur la mer immobile...
Si, au contraire, vous appelez à votre aide la vraie soie, la vraie toile d'or, les bibelots du temps, la vraie madone espagnole (comme on l'a fait dans Ray Blas), les praticables, les décors plantés, la lumière électrique projetée par une lampe que tient un monsieur placé à l'avant-scène, et les femmes en maillot trop blanc ou trop rouge (il n'y a pas de milieu) cruellement pendues à des tringles, il arrivera ceci, que la Muse jalouse, que la Poésie, que la Parole, si vous voulez, dira : « Puisqu'on veut m'adjoindre la matière inerte et stupide, que la matière s'en tire comme elle voudra et fasse sans moi des miracles! »
Mais, me dira-t-on, vous faites là le procès du décor, du truc, du costume, de la mise en scène I — Appliqués aux œuvres littéraires, absolument. l'ouï ces œuvres, 011 la Poésie peut et doit tout