‹ CritiquesChapitre 69 sur 99 · ART INTEGRAL · texte numérisé non relu

ART INTEGRAL

n est rien autre chose que la tragédie grecque, cette forme essentielle et supérieure de l'art lyrique et de l'art dramatique qui n'a jamais pu complément périr et vers laquelle nous revenons plus rapidement qu'on ne se l'imagine ; car. lorsque le spectacle sans poésie et sans âme niaisement nommé « lo théâtre » par des gens superficiels, sera tout à fait devenu une pantomime ou un mimodrame, livrés à des comédiens qui, par surcroît, ignorent la mimique, il faudra bien en revenir à la vérité, c'est-à-dire au chant, qui est la vraie expression de notre âme collective. Pour le moment, la niaiserie et l'agitation stérile semblent triompher; mais, si je vois juste, le moment n'est pas éloigné où Eschyle rentrera dans sa maison et en chassera les fils dégénérés de Jocrisse. Tout l'avenir de notre art est dans la réalisation (heureusement inévitable) de cette formule : réconciliation et union parfaite de la Poésie et de la Musique.

S mars 1880

\kt intégral. — Au lieu de se faire tailler et ajuster un livret de Faust, Robert Schumann a mis en musique le texte même du poème de Gœthe. En d autres termes, chez lui comme chez Wagner, la Poésie se relève du rôle humble et avili auquel nos compo si leurs d'opéra l'avaient réduite, et elle redevient ce qu'elle fut dans les temps primitifs, une partie intégrante d'un ail qui sans elle restait incomplet même

dans ses aspirations et ses effusions sublimes. C'est l'art orphique, celui qui, à l'aurore de toutes les sociétés, exprime ce qu'il y a en nous de divin, et l'âme collective de la foule. C'est celui-là dont on a pu dire qu'il domptait les lions et émouvait les pierres, miracle auquel ne peut prétendre la mercerie de M . Scribe même lorsqu'elle est torturée et agitée par l'ouragan de Meyerbeer. Platon n'avait pas deux noms pour désigner le chant symphonique et la poésie ; leur étroite union est ce qu'il entendait par ce mot unique et divin : la musique.

...Robert Schumann suit le poète à travers les enfers, les allégories, les cieux mystérieux et les grands rêves du second Faust. L'énigme des religions, que le titan de Weimar voulait tenir dans ses mains, hardies, comme une troupe d'aigles arrêtée et saisie dans son vol fulgurant, est en somme le sujet de tous les chants et de tous les poèmes, car le chant n'est que la nostalgie de ce qu'il y a au delà de notre intelligence et de nos sens : mais notre âme succombe sous la conception effrénée de Gœthe. Qu'est-ce donc lorsqu'elle est avivée, exaltée par la puissance du chanl ; que pour Ja suivre, l'auditeur doit s'élancer, comme le poète, dans le gouffre de l'inconnu et de l'infini ? Et comment lui demander un tel effort, après lui avoir enseigné si longtemps que les arts n'existent que pour notre amusement et, comme la torture de Perrin Dandin, .pour faire passer une heure ou deux ?

FIN D'EMPIRE

ici" janvier i8G3

Nouvel an. — Cependant les Revues agitent leurs grelots, déchirent l'air de leurs fanfares, chantent leurs chansons, montrent leurs maillots chair, leurs oripeaux d'or et d'écarlate. Ici Siraudin, Delacour et Blum, là Cogniard et Clairville mènent intrépidement au feu le bataillon féminin, l'escadron volant de la reine Fantaisie ! Ici on donne des concerls à l'envers, on déménage le boulevard du Temple, on montre le grand diseur Arnal à côté de la belleTautin et de l'inimitable Alphonsine ; là les perruques remplacent les ganaches, MIle Schneider étale sa joaillerie. Brasseur entre dans la peau de Fromental et Luguet marche dans les souliers du duc de la Roche-Péan, Gil-Perez disparaît sous des océans de perruques : on rit. on chante, on est désarmé.

icr janvier 1 5

Thérésa. — Il s'en faut de beaucoup <|ii<' lesuccès de la musique classique au boulevard du Temple égale celui de Mlle Thérésa el de Rien n'est sacré pour un sapeur à l'Alcazar du faubourg Poissonnière.

M"" Thérésa est à la mode la plus acharnée du iu«»

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rhent, et les plus grandes dames de France viennent l'entendre dans ce vilain palais moresque enfumé par le cigare. Toutefois cette vogue, comme tout ce qui existe, a sa raison d'être : ïhérésa n'a pas seulement un geste effronté et bizarrement original, une voix d'un attrait singulier et dune diction surprenante * elle sait chanter aussi, et on s'aperçoit que quelque bon génie lui a révélé un peu des secrets du grand Delsarte. Quoi ! de tels trésors en possession de cette folle bohème des vers à la diable et de la poésie errante ! Que voulez-vous ? Rien n'est sacré pour un sapeur.

23 août 1869

Thérésa aussi est toujours Thérésa : elle a toujours son visage gai, intelligent et farouche, ses yeux bizarres, ses larges lèvres peintes d'un rouge de laque de Chine, sa poitrine virile, son allure étrange mêlée de brutalité et de timidité, sa diction à la Darcier et à la Delsarte, son bon regard jeté sur la foule, disant lascivement : « Prends-moi, je t'appartiens ! » Ses notes de bronze, ses gargouillardes d'Alboni pour rire et ses petits bras tragiques. Nous la connaissions virtuose, elle s'est montrée comédienne aussi, et nous n'en avons pas été étonnés, car elle a toujours senti el parlé juste ; elle sera comédienne tout à faitquand elle se débarrassera de l'abominable patois dont elle a toujours 'ru devoir s'affubler, quand elle laissera les ./ avons et les .relions aux opéras comiques de

VERTI 283

1807. quand e^e dira de la prose française tellequ'elle est et se comporte et quand elle chantera des vers. J'entends d'ici l'objection, et je me bâte d'y répondre : non, je n'exige pas que Thérésa chante du Pindare ni du "Victor Hugo; je demande tout simplement qu'elle chante des couplets écrits en vers amusants, légers et bien tournés, comme M. Cogniard et M. Clairville savent parfaitement les faire, et non pas de lourdes niaiseries mêlées de patois et d'argot, qu'elle porte à bras tendus comme des pavés. Et d'ailleurs, en fin décompte, qu'elle chante ce qu'elle voudra. Elle a le succès, elle a la gloire, elle est l'adorée de ce peuple immense qui, les soirs de premières représentations, la reconnaît dans sa stalle et lui crie : « Bonsoir, Thérésa ! » Elle est reine par droit de séduction et de violence.

2\) mars 186g

Vertu. — Le drame de M. de Mon té pin, le Talion. esl ce que nous appelons la pièce à courtisanes, c'està-dire qu'à l'acte du bal, un jeune Desgenais,en gilet à cœur et décoré d'un camélia. \ ient dire à propos de bottes, à propos de rien, à la maîtresse de la maison dont il a bu le punch et mangé les glaces, et à la table de laquelle il soupera tout à l'heure: « Vous quiètes une créature vile, vautrée dans la lange, l'opprobre de votre sexe. » Et la maîtresse de la maison répond docilement: « Je suis en eue t une créature vile, vau

'S'i PIN l> KMl'lKi;

trée dans la l'ange, l'opprobre de mon sexe. » Beaumarchais croyait qu'il y a certaines choses qu'on ne se dit pas à soi-même; mais il paraît qu'il se trompait, qu'on se les dit toutes et publiquement. On remarquera au reste combien cette apostrophe de Desgenais est vraisemblable et copiée sur la nature ; il y a eu récemment plusieurs bals donnés par de belles personnes, et les choses se sont toujours passées comme nous le raconte M. de Montépin, et sans que les laquais soient venus mettre Desgenais à la porte. Bien plus, après avoir injurié Olympe, il mangeait le pâté de foie gras, le faisan truffé et le homard d'Olympe, et même il mettait dans sa poche une patte de ce homard, pour la porter honnêtement à sa famille. Mais ce qui fut particulièrement touchant à la représentation du Talion, ce fut de voir les courtisanes réelles qui étaient dans les avant- scènes pour entendre la comédie, fondre en pleurs en écoutant les reproches que Desgenais adressait aux courtisanes chimériques, et vaincues par la force de son éloquence, déchirer leurs robes à traînes et à w nlrcs, mettre en pièces leurs perruques couleur paille, couleur maïs, couleur beurre frais et couleur de rose jaune, puis jeter leurs joyaux avec horreur, H couvrir leurs têtes de cendres qu'elles prenaient dans des sacs spécialement destinés à cet usage, et qu'elles avaient apportés.

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29 mars i<86<)

Hortense Sciinetder. — Ce n'est pas avec des airs d'Iphigénie et de biche mourante que Mlle Schneider s'est emparée du théâtre des Bouffes, où elle est arrivée joyeuse, triomphante, maîtresse d'elle-même et des autres, resplendissante en sa belle robe grise et sous son manteau de dentelle, diamantée comme un poème de Verlaine, ayant pour compères le sauvage Désiré et le farouche Hamburger, frappant de son petit pied vainqueur les planches de ce théâtre qui seront, qui sont à elle, s'écriant d'un ton qui n'admet pas de réplique: La maison m appartient, je le ferai connaître, et coiffée d'une crinière d'or rougissant comme Cythérée et comme Jocrisse !

Elle a regardé en face, en lui montrant bien ses narines roses et ses petites dents blanches, son nouveau public idolâtre dans lequel il y a tant de gilets à cœur et si peu de cœurs, et lui a dit sans hésitation : « Voilà comme c'est ! Je viens m'attabler ici el je veux toutes les parts et une autre avec, parce que je me nomme Lion, c est-à-dire Hortense Schneider ! » Kt tout de suite l'ordre a régné à Varsovie, ('/est en vain que le premier soir, tous ces jeunes -eus à camé lias, pleurant sur la poésie héroïque des larmes <l<crocodiles, murmuraient avec dandysme : « Eh non ! il n'en faut plus de ces musiquettes, dé ces l\i"

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liennes, de ces chansons à sonnettes, et nous voulons quelque chose de mieux, parce que Sardou a écrit le drame Pairie ! » La belle Malaga leur a répondu, en leur faisant un pied de nez, qu'on peut fort bien ressusciter Corneille là-bas et faire tintinnabuler ici les clochettes sonores, et qu'il n'y a aucun rapport entre ceci et cela, et qu'on peut aussi couronner de simples myrtes Anacréon et Théocrile, et garder le noir laurier des dieux pour Pindare, je veux dire pour Victorien Sardou.

D'ailleurs tout a été apaisé, tout a été arrangé, lorsque ayant jeté la robe grise par-dessus les moulins, costumée en Grecque, en déesse, en guerrière, comme Molpadia et Antiope, vêtue de cette tunique et de ce péplum d'un si tendre bleu céleste que couvrent de larges et délicates broderies d'argent et qu'auraient si fort enviés Myrtium, Mélitta, Joessa, Parthonis et Démonassa de Corinthe, elle règne par la grâce des dieux sur ce grand troupeau de jeunes fdles aux jambes vigoureuses couvertes de maillots de soie, sur lesquels tombe, comme unique vêtement, une courte tunique cimbérique, taillée dans cette étoffe blanche à raies mates et satinées qui coûte quarante francs le mètre. — Ah ! la belle tunique, le beau |)(|)liiiii ! En regardant leur adorable azur et tout le jardin de fleurs d'argent diamanté qui fleurit sur cette étoffe idéale, je ne pouvais m'empêcher de songei douloureusement à la Comédie française et ,iu pauvre Odéon,où tristes, délaissées, abandonnées, humiliées, Hermione traîne la savate el Phèdre

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