DÉMOLITION
recoud ses chaussures à la tyrrhénienne avec une ficelle, où Roxane et Eiïphile se disputent de vieux lambeaux d'édredons et de rideaux d'hôtel garni, pour en cacher leur pouf, tandis qu'ici la simple Malaga est parée comme Aphrodite à la couronne d'or qui a reçu en partage les citadelles de la maritime Chypre ! Mais, chez nous, en France, la poésie et le costume se servent séparément et forment deux plats divers et définis, comme le beefsteack et les pommes de terre dans les restaurants à dix-huit sous !
Pour la pièce, il s'agit de M"e Schneider qui joue le rôle de Mlîe Schneider...
5 avril 1869
• Démolition. — Rien d'horrible comme une salle qui va être démolie dans quelques jours [ . Cette noire, fétide et lourde poussière que les salles de spectacle produisent naturellement comme les gisements de l'Australie produisent de l'or, on ne la poursuit plus, on ne la combat plus, elle envahit tout comme un fléau, en souveraine, ayant déjà fait sa proie de ce monument condamné qui va n'être plus qu'un tas d'immondices. On ne se donne même plus la peine de la dissimuler: à quoi bon parer le louis quitté,
1. Kcrit à propos de la démolition de l'ancien Vaudeville do la place do la Bour-*'
>ss FIN D'EMPIRE
la femme abandonnée, le cadavre ? Il semble que les acteurs jouent avec de vieux babits et avec de vieux visages ; qu'ils gardent pour la nouvelle salle resplendissante leurs habits neufs et leurs visages neufs ; peut-être même récitent-ils autre chose que la prose de l'auteur. Et comment prendraient-ils soin d'en garder les finesses et les élégances pour cette salle vaincue, et quand ils entendent déjà la pioche de M. llaussmann qui leur démolit dans le dos cette grande, noire et hideuse baraque dont le portique grec en plâtre, surmonté de chambres ventrues, titubantes et peintes en noir, était assurément une des plus monstrueuses verrues qui déshonoraient le Paris moderne ?
3o août 1869
Auteurs. — La robe est une merveille ! verte, couleur des flots 1 , comme celle que le grand Ingres donna à son Odyssée, elle semble avoir été non pas coupée et cousue comme l'est d'ordinaire une robe, mais chiffonnée, tordue par la main délicate de quelque fée, à la manière des draperies que fait frémir et bouffer en [x lits Ilots l'amoureuse fantaisiedcClodion,ètdans
1. Ecrit à propos d'une pièce du Palais-Royal que, dans son feuilleton do Sational, le critique rubriquait ainsi : « On <lcni<iu<l<" de ingénue», comédie par M11"- \... (couturière), Mlle Blanche d'Anligin MM. Eugène Grange cl Victor Bernard. »
chacune des petites corolles de crêpe vert que forme l'étoffe ainsi gracieusement torturée éclate, rayonne et scintille en sa blancheur sidérale un diamant que vient effrontément baiser la lumière ! Des diamants, d'ailleurs, il y en a partout, aux oreilles, sur le col, dans les cheveux en démence, et il y en a même à foison sur le petit chapeau qui couvre cette che\elure ruisselante et dorée, et je crois qu'il y en a quelquesuns sur les petites pantoufles ! On a dit que Blanche d'Antigny est une femme de Rubens, et c'est, en effet, dans ce goût que le maître d'Anvers pétrissait de lis et d'écarlate ses grandes Nymphes et les Néréides aux robustes poitrines auxquelles il confiait le soin de guider le navire sur lequel vogue Marie de Médicis; comme ces divinités superbes et terribles, la Marguerite d'Hervé paie comptant et montre à souhait pour le plaisir des yeux (spectacle rassurant, dit \ ictor Hugo) tout ce qu'il faut de marbre vivant pour faire une belle Galatée ; mais de plus que les Néiéides et les Nymphes, elle a ces lumières, ces blanches flammes, ces astres captifs, ces bouchons de carafe à dix mille francs la pièce, et en un mol ce tas de diamants avec lequel on pourrait construire une barricade !
Qu'ont donc fait MM. Grange et \ ictor Bernard, que nomme l'affiche du Palais-Royal ? Sont-ce les diamants qu'ils ont taillés et polis, ou bien est-ce la robe verte qu'ils ont chiffonnée et cousue? Car cette robe verte, le petit chapeau et les diamants constituant, à ce qu'il me parait, toute la comédie que le cbiti ' 'j
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Palais-Royal a jouée sous ce titre : On demande des ingénues ! Mais non, je me trompe, comme toutes les comédies de ce temps, celle-ci contient un drame, et son drame ne le cède à aucun autre pour l'émotion, pour la pitié, pour la terreur, pour tout ce qui tourmente et déchire les âmes jusqu'à ce qu'elles se soient rafraîchies dans un bain de larmes. Je reprends mon récit de plus haut. Ainsi Mlle Blanche d'Antigny apparaît avec sa tunique verte, avec son petit chapeau et avec son immense assortiment de Régents, de Sancys, de Mogols et autres cailloux flamboyants plus irradiés que la face même des cieux. Aussitôt le public la cherche, l'attire, l'enveloppe de ses regards comme pour la manger toute crue et n'en faire qu'une bouchée. — Ma mèregrand, que vous avez de grands bras ! — C'est pour mieux t'embrasser, ma fille ! — Et on la voit, comme dit le poète.
Ceinte du flamboiement des yeux fixés sur elle !
Ici se place une scène très ardente, très passionnée, très étrange, bien que jouée en pantomime. Celle-là, j'en conviens, fait le plus grand honneur au génie poétique de MM. Grange et Victor Bernard, et atteste leur profonde connaissance du cœur humain. Cependant laissons parler l'actrice. — Hélas, dit-elle de sa petite moue fantasque, moi lié voyou, moitié duchesse, je vous comprends, ô mes trois mille amoureux affolés de mon petit ne/... et du reste! Vous voudriez jeter ce petit chapeau lapa-
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geur et diamanté par-dessus les moulins, et de vos doigts impatients émielter celle tunique de crêpe et dérouler sur mon cou ces ondes enflammées de ma chevelure ! Je vous comprends, et personnellement je n?ai pas d'objections à vous faire ; mais qaen dirait le monde ? Que diraient la Loi, la Société, la Propriété, la Famille et toutes les divinités traditionnelles armées de glaives, sans compter cette farouche critique du lundi qui ne plaisante plus dès qu'il s'agit de la Morale et de l'Ordre public? Mais quoi ! vous n'êtes pas convaincus par de si bonnes raisons, et. comme les enfants, vous voulez ce que vous voulez ! Eh bien ! coûte que coûte, et dussions-nous être tous foudroyés sur la place, je vais tenter de faire selon votre désir ! Voici deux fantoches, l'un écarlate et l'autre bleu de ciel; celui-ci, Priston, a un petit nez, mais l'autre, Hyacinthe, a un nez qui vous amusera, et tous les deux sont décorés de plaques, de croissants, d'éléphants verts et de beaux crocodiles de troisième classe. Ecoutez-les seulement cinq minutes, et je reviens.
Klle revient, en eiTet, vêtue cette fois du simple peignoir transparent qui semble une nuée tramée, — (liVhevelée, les épaules nues, aimable, souriante, avant tout promis et tenant plus qu'elle n'a promis ! M<m Dieu ! je sais bien qu'il y a par-ci par-là, sous le peignoir transparent, un maillot couleur de rose ! Mais quoi ! Blanche d'Antigny n'a pu faire mieux : ce maillot lui était imposé par les nécessités sociales, par les mille conventions qui noua régissenl ; et
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d'ailleurs souple, fin, tissu d'une si belle soie mate et bien unie, il n'existe pas pour les myopes, et tous les amants sont myopes ! La belle fille sourit du regard, les flammes de la rampe se reflètent dans ses dents blanches ; on applaudit à tout rompre MM. Eugène Grange et Victor Bernard. Quoi ! cela aussi, ils l'ont fait ? La robe, les diamants, le chapeau, je le voulais bien, j'admettais qu'ils en étaient les auteurs, puisqu'ils le disaient; mais tout cela, tout ce que montre à présent Blanche d'Antigny, se peut-il que ce soient aussi eux qui l'aient fait ! Dans ce cas, on aurait bien manqué de prévision en ne leur confiant pas l'exécution des groupes du nouvel Opéra !
8 novembre 1869
Frou-frou. — On répète à M. Meilhac, sur tous les tons, qu'il a fait un chef-d'œuvre, et ce n'est pas vrai ; mais, à mon sens, il a prouvé cent fois plus que s'il avait fait un chef-d'œuvre, car il a eu une de ces conceptions poétiques comme on n'en trouve pas deux ou trois par siècle, et qui révèlent un créateur, un inventeur, dans le sens le plus élevé et le plus absolu du mot. Le « frou-frou », c'est ce bruissement, < •<• léger frisson de l'air que produit le froissement de la robe de soie d'une femme jeune, belle, adorée et impatiemment attendue, et qui, à lui seul, éveille pal son ineffable murmure l'idée de lèvres roses,
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de légères dentelles, de cils tremblants, de cheveux voletants dans la lumière et de tout ce qui rappelle à notre âme le léger, le cruel, l'insoucieux, l'indocile amour, venant et s'enfuyant avec la rapidité de ce bruit délicieux, qui passe sur notre cœur et si voluptueusement le caresse et le froisse ! Avoir eu l'idée d'animer, de personnifier ce frisson de la soie, d'en faire une figure vivante et visible, c'était avoir créé un symbole presque aussi beau que celui de la Grèce représentant l'âme par une jeune fille ailée, dont les ailes sont celles d'un papillon d'azur et de lumière. Hélas ! après avoir modelé d'une main si délicate cette idéale et divine Frou-Frou, qui ne périra pas, pourquoi l'avoir emprisonnée dans une famille de grotesques dont Joseph Bridau n'aurait pas hésité à faire des légumes ? Pourquoi l'avoir fait expirer sur un canapé, en robe de mérinos, entre une bonne d'enfant et un mari à longue redingote ? Eh ! non, non, non, vous n'êtes plus Frou-Frou !
Et précisément il fallait que Frou-Frou fût toujours Frou-Frou jusqu'à la mort ; qu'elle aimât jusqu'à l'adoration l'orgueil des joyaux, h1 triomphe des étoffes d'or, le point et les dentelles, si dignes d'être passionnément chéris qu'une célèbre grande dame les faisait hacher et les mangeait ; qu'elle mît sa joie à glisser sur le lac glacé, vêtue de fourrures inestimables et introuvables ; à organiser en été, sous les feuillages de son parc, des fêles aux costumes féeriques, assez éblouissantes pour faire pa
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raître plats et "vulgaires les rêves de Watteau ; à taire dire à M. Moïena : « Où diable a-t-elle pu trouver taut de perles noires exactement semblables les unes aux autres, et tant de diamants de couleur d'une eau et d'une grosseur pareilles ? » C'était son droit et son devoir ; mais il fallait montrer aussi que la reine de la Mode folle et du Caprice, que Frou-Frou enfin porte une âme de héros sous son enveloppe de fée ; que bien mieux que toutes les madames Honesta du monde, elle sait être décidée, vaillante, vertueuse, et qu'elle applaudit et défend les œuvres du génie avec ces toutes petites mains d'enfant aux nerfs d'acier qui domptent les chevaux farouches avec autant de grâce qu'elles en mettent à chiffonner le point de Venise et les rubans d'or ! Il fallait que Frou-Frou mourût au sortir d'un bal, ou après quelque folie téméraire, ou après quelque exploit d'amour : et alors, M. Meilhac aurait eu le droit absolu de traduire en prose, comme 1 l'a fait, un morceau dont la musique n'est ni de Wagner, ni de M. Auber, mais de Théophile Gautier, et qui îestera à jamais la seule et véritable épitaphe <l< Frou-Frou : Coquetterie posthume.
29 novembre 1869
Refit. — Il est difficile de vivre, mais il est difficile aussi de mourir tout à fait. Quand la platitude
REPIT 2QD
nous écrase, quand la banalité universelle nous écœure, quand il semble que nous sommes résignés tout à fait à notre abaissement, tout à coup quelque grande manifestation du génie humain se produit, nous éclaire, nous brûle et nous sauve en nous rendant la conscience de nous-mêmes. Un grand écrivain qui pendant plusieurs années s'est tenu à l'écart et a gardé le silence, préparant un livre longuement conçu, médité patiemment* religieusement exécuté dans la solitude, nous donne enfin son œuvre portant le sceau indestructible de la perfection, et nous avons l'Education sentimentale de Gustave Flaubert ; un audacieux directeur de théâtre ose proposer à un public affolé par le bruit des casseroles et des crécelles en délire d'écouter l'idéale musique du maître des maîtres interprétée par une cantatrice passionnée et savante, et voici que le Fidelioàc Beetho^sen nous est rendu ! si bien que nous sommes encore une fois sauvés pour quelques instants, et c'est beaucoup, un répit de quelques instants, quand la terre tremble sous nos pas et quand L'implacable cendre étouffe en s'amassant laPompéi qui s'écroule! Oui, tant que notre oreille charmée écoutera la 1\ re du divin symphoniste, et aussi longtemps que nous serons occupés à lire avec admiration le livre nouveau du puissant romancier qui déjà nou^ axait donné Madame Bovary et Salammbô, il n'est pas possible que nousso)ons ensevelis tout à iait sous ce tas de cendre inerte et sourde que pousse sur nous le vent toujours plus acharné de la Bêtise humaine]
>()() Fl> I) ICMPI RE
Le Beau a raison d'avoir pour lui l'éternité,
car il faut bien qu'on en prenne son parti, jamais le succès d'une belle œuvre, si éclatant qu'il soit, ne causera dans Paris la vingtième partie du tumulte que sait y faire naître tout naturellement l'éclosion de n'importe quelle ineptie carnavalesque, agitant l'éclatante misère de ses haillons au bruit des crécelles enragées. Vendredi dernier, alors que tant de bouquets de neige et de pourpre tombaient aux pieds de M"e Krauss, si émue et si belle sous son costume de Fidelio, il semblait que le triomphe si vrai, si mérité, si unanime que venait de lui décerner une foule domptée et captivée dût devenir le lendemain l'occupation favorite et le plus cher souci de toute la ville ; il n'en a rien été pourtant, car dans cette fête d'une œuvre de Beethoven restituée, interprétée avec la foi, avec l'inspiration, avec la science, où aurait-on pu trouver un motif à scandale, une pâture pour notre appétit de monstruosités et • de choses défendues ? Mlle Krauss est simplement la grande tragédienne lyrique dont nous étions privés depuis si longtemps ; mime, actrice, virtuose incomparable, elle peut s'inspirer des types de la poésie et de l'histoire, comprendre et interpréter magnifiquement les œuvres des maîtres ; en son jeu souverain, le Chant et le Drame unis en un seul moyen d'expression trouvent les plus nobles accents de la vérité idéale. Quelle a été touchante au premier acte, quand Léonora, déguisée en Fidelio, exprime sa joie d'être accueillie dans la prison !