‹ CritiquesChapitre 79 sur 99 · OTRE ROLE · texte numérisé non relu

OTRE ROLE

2 juillet 18^9

Je sais bien que dans l'esprit de la plupart des critiques la conformité d'opinion implique une nécessité d'admirer des comédies politiques et qu'en les louant on croit faire œuvre de bon citoyen1. Mais pour moi, artiste étranger à la politique, qu'on me pardonne si mon cœur n'est pas plein de baine et de vengeance, et si je ne puis me plaire à toutes ces représailles ! Pour moi, poêle, je ne puis bannir de mon cœur toute pitié ; chrétien, je ne puis oublier tous les jours que le Christ a pardonné à ses bourreaux.

Ainsi, je l'avoue, j'ai éprouvé un profond sentiment de douleur et de dégoût en voyant le théâtre de la Montansier et le théâtre du Vaudeville traîner M. Armand Marrast sur la claie du ridicule, quand M' 'e Marrast est morte il y a quelques jours et quand le cœur des siens saigne encore !

Relisez Aristophane, puisqu'on a tant parlé d ^ris tophane à côté de ces nouvelles comédies satiriques ! Oui, comme nos Aristophanes d'à présent, comme

i. Écrit à propos de la Foire aux Idées de Leuvén et Brunswick, en feuilleton du Dix-Décembre.

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M. Clairville, comme M. Maurice Alhoy et M. Leuven, le satirique d'Athènes tenait toujours dans sa main le fouet sanglant, mais toujours, toujours aussi une autre main tenait la lyre de l'Ode pour chanter le respect des dieux et la gloire de la patrie. Ah ! ce que je crains, c'est la raillerie toujours sans repos, sans ce coin de ciel bleu que le poète demande à grands cris. Mais Aristophane ! Quand il a raillé, quand il a mordu et égratigné jusqu'au sangle personnage qu'il met en scène et le peuple qui l'écoute, quand il les a flagellés de ses vers en pleine figure, comme pourrait faire M. Clairville lui-même, alors il lance sur la scène ce chœur grandiose des comédies grecques qui envoie son enthousiasme a ers le ciel en odes inspirées.

i3 août 18^9

J'ai exprimé ici même mon indignation contre VI. Leuven et M. Brunswick, qui injuriaient \1. Marrast le jour même où M. Marrast pleurait sur une tombe à peine refermée. Du fond de mon cœur blessé j'ai défendu les républicains dans ces colonnes frivoles, fermées, grâce à Dieu, à la politique, et où j'ai le droit de demander pour tout le monde de la pitié et de la justice ! Mais les rois, n'en aurons-nous pas un peu pitié aussi ? Oui, du temps que Louis XIV volait leurs rayons aux astres épouvantés et secouait sur les lambris des

NOTRE ROLI .)>()

palais ses mains pleines de soleils flamboyants, oui. cela aurait été courageux et charmant alors de travestir un roi en Ducantal enrhumé et de le faire représenter par Rebard couvert de fluxions et de verrues ! Mais dans ce siècle où Louis XYI est morl sur un échafaud et Napoléon sur un rocher brûlant: dans cette année 1849 où le vieux roi Louis-Philippe, vaincu enfin par le destin, triste et penchant comme Charles X à Goritz, demande en pleurant la grâce de venir pleurer une dernière fois sur le tombeau de son fils aîné... non ! j'ai beau faire, Rebard en roi ne me semble pas comique.

28 janvier i85o

Nous aussi, nous sommes sur un théâtre, et on nous demande brutalement le succès. Mais c'est bien autre chose, ma foi, que le théâtre des comédiens ! Ce théâtre, c'est nous-mêmes qui en rabotons les planches et qui en allumons les chandelles ; là. ni costumier ni décorateurs. Tons les lundis matin il faut que nous soyons prêts à montrer la poésie et la pourpre, le salon et la prairie, le transparent qui lait le soleil et la lune : le rideau, les quinquets et le beau style, l'invention et la mise en scène, tout cela nous regarde; à l'heure dite, il faut que nous soyons ru mesure de parler le langage d'Âgamemnon <•( le langage de Jocrisse, à nous mesurer avec les dieux et à avaler des étoupes enflammées, à faire étinceler

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