‹ CritiquesChapitre 98 sur 99 · De la préface au livre du docteur Monin, FHyqiène ih · texte numérisé non relu

De la préface au livre du docteur Monin, FHyqiène ih

l'estomac (Doin).

Cependant, on n'a jamais donné plus de dîners que depuis le moment où il est impossible de donner à dîner.

En effet, depuis que le million est devenu obligatoire ; depuis que l'aristocratie, c'est tout le monde ; depuis qu'un commerçant modeste dans ses goûts ou un artiste pauvre seraient des monstres aussi excessifs que les oriflans et les coquecigrues, il faut à tout prix recevoir, recevoir sans cesse, avoir une salle à manger ornée d'étoffes de l'Extrême- Orient, et, de plus, un salon où jaillit un grand palmier, et où se dresse un piano à queue, menaçant comme le monstre du récit de Théramène. Il faut recevoir sans dépenser d'argent, puisqu'on n'en a pas. De là, les timbales pleines de précipices comme la Savoie et son duc, les fdets conservés, les champignons conservés, les truffes conservées ; car tout est conservé, excepté le bon sens et la décence.

MÉDITERRANÉE

Nice, 7 janvier 1800.

Paresseusement arrêté près d'un parapet, en face du. magasin sur lequel j'ai lu cette enseigne : Alphonse Karr, jardinier ; appuyé contre les murs de pierre qui ne contiennent pas le torrent Paillon, les yeux fixés sur le sable noir et desséché que le torrent Paillon n'arrose pas, je revois invinciblement cette terrible, cette grandiose, cette effrayante tôte de Paganini, si impérieusement modelée par le génie et par la douleur !. Ses yeux flambovants et caves étaient comme un abîme profond, oh ! si profond ! où semblait rouler en vagues sinistres l'océan infini du désenchantement. Les sourcils en épaisses broussailles se hérissaient pour protéger ce regard avide tant de fois blessé ; sa narine dilatée cherchait un air libre ; sa bouche était tordue à la fois par l'extase et par l'ironie, et, sur son cou maigre et puissant, ses beaux cheveux, comme des serpents lassés, déroulaient leurs spirales caressantes.

1. Nous rapprochons ici des feuilletons du poète quelques fragments des lettres qui composèrent en grande partie la Mer de Siée et qui parurent tout d'abord au Moniteur universel de

0 Paganini ! Malibran ! vous tous qui chantiez dans le vicie, recueillant partout l'or, l'admiration, les lauriers, mais jamais, jamais ici-bas le baiser d'une âme ; ô voix éperdues, cygnes sanglants, digne race d'Orphée, que vous avez eu de force pour souffrir !

S'il dut y avoir un jour de repos, une heure d'oubli pour le démon du chant, pour le violoniste jaloux, pour l'enchanteur du bois sonore qui succombait sous la magie de ses propres enchantements, ce fut sans doute dans ce Nice mélodieux et calme qui porte' en lui une si intense faculté d'apaisement ; intense au point d'être redoutable pour quiconque veut créer, pour celui qui ne veut pas s'endormir sans avoir fini sa tâche et sans avoir travaillé jusqu'au soir dans la vigne de son père. Ici, le climat tiède, le ciel chaud et bleu en décembre, l'hiver vêtu de rayons, la persistance d'une floraison insensée et féerique, la mer surtout, la mer avec son chant de berceuse énamourée, tout vous dit : Endors-toi, rien ne vaut la peine de rien ; laisse-toi mourir, laisse-toi vivre.

Yillefranche, 28 janvier.

Villefranche, avec son phare placé à l'angle oriental de la presqu'île, avec sa petite ville arabe dont les pieds baignent dans la mer et dont les rues sont des escaliers creusés dans le roc vif, avec son fort

MÉDITERRANÉE l\~0

construit par le duc Amé de Savoie, avec son Cap de Saint-Soupir, avec sa mer plus bleue et plus immobile que l'eau d'un lac, avec son amphithéâtre de montagnes rond et régulier comme un cirque, donne l'idée d'un calme éternel. Pendant deux heures, je me suis promené en canot dans ce port d'azur, où pas un souffle ne ridait la surface de l'eau, et là, fumant d'excellent tabac d'Orient, relisant à voix basse, sous un ciel sans nuages, les tercets du Triomphe de Pétrarque, je me serais cru dans le paradis certainement réservé aux poètes consciencieux, si les navires de guerre de la flotte russe ne m'eussent rappelé à la réalité. Le port de ViHefranehe, comme tout le pays de Nice, c'est encore et toujours des montagnes, une mer bleue et des oliviers, mais on ne s'en lasse jamais et l'esprit s'habitue bien facilement à cette continuité de délices, car elle a le privilège de réveiller en nous tous les souvenirs poétiques endormis dans notre mémoire, et de nous les rendre singulièrement avivés et matérialisés.

Ici, je me trouve savoir par cœur des vers de Sainte-Beuve et de Laprade que je ne savais pas à Paris, et j'ai beau être dans un pays de citronniers et de lauriers-roses, nulle part je n'ai revu plus distinctement avec les yeux du rêve les ombrages noirs de AVatteau, ses nymphes de sculpture penchées sur les fontaines et ses tapis de verdure où s'égarent dans leur divine mélancolie les Arlequins à l'habit de deux couleurs et les Golombines aux jupes traînantes. La poésie du Nord m'apparaît dans toute sa

grandeur à l'ombre des orangers chargés de fruits de la villa Sainte-Agathe ; je n'ai aucune peine à y rencontrer Régina, le duc Job et Eviradnus ; les deux seules choses difficiles à se figurer dans cet éblouissement de fruits d'or, de rosiers fleuris et de violettes, c'est qu'il existe sur la terre des petits journaux et un théâtre du Palais-Royal.

Monaco, 2 2 février.

J'ai surtout admiré dans les maisons de jeu ces marionnettes ingénieusement fabriquées par un artiste, que l'on nomme croupiers de roulette. Quelques spectateurs naïfs, les entendant articuler très purement ces mots sacramentels : « Faites le jeu, Messieurs ! Rien ne va plus ! » et les voyant pousser les pièces d'or avec un râteau d'acajou aussi nettement que pourraient le faire des personnes naturelles, les prenaient en effet pour des hommes vivants. Mais moi, j'avais sans peine discerné en eux, du premier coup d'œil, un habile assemblage d'émail, d'ivoire colorié et de ressorts mécaniques. Sans doute, avec moins d'argent que ne leur en ont coûté ces statues automates, les propriétaires du Cercle auraient pu se procurer de véritables croupiers possédant une âme et préférant la lecture d'un roman réaliste à celle de Y Intermezzo ou de la Comédie de la mort ; mais il n'est pas prouvé qu'un mor-

MÉDITERRANÉE 'l~')

tel capable de voler, de mentir et de siffler des vers eût pu répéter à jamais, sans repos, sans trêve, sans une nuance imperceptible dans ses inflexionsde voix: « Rien ne va plus I Faites le jeu, Messieurs ! Rouge, pair, passe ! Noir, impair, manque ! » sans devenir fou ou idiot. Une autre chose m'a frappé : c'est qu'au jeu de roulette de Monaco les joueurs gagnent toujours et le banquier jamais. Le phénomène se reproduit d'une manière invariable.

Le dernier jour où je *suis entré dans les salons du Cercle, la banque a sauté trois fois de suite, et le banquier a perdu sans désemparer cinquante-quatre mille francs. Moi-même j'ai ramassé quelques poignées d'or. Mais, me suis-je dit aussitôt, si je m'habitue à ce travail-là, comment à l'avenir écrirai-je seize pages de vers pour gagner deux cents francs ? Et puis, s'il faut tout dire, j'ai l'amour, mais aussi la peur des marionnettes, surtout celles qui affectent d'imiter trop exactement la nature.

Va pour Polichinelle avec son nez de pourpre, sa double bosse et son habit de safran et d'écarlate ! Mais ces poupées de nacre et d'acier anglais, vêtues à la dernière mode du Moniteur de la Mode, ne laissent pas de m'inspirer quelque épouvante. Aujourd'hui elles sont croupiers de roulette et psalmodient d'une voix monotone : (< Rien ne va plus ! Noir, impair, manque ! » mais demain suis-je assuré qu'elles n'écriront pas des romans et des mélodrames ? Et maintenant que j'y songe résolument, je suis presque sûr d'avoir entendu réciter au théâtre

de la Porte Saint -Martin des pièces dont les auteurs n'étaient pas plus vivants que les croupiers de rou lette de Monaco.

Bordighera, 7 avril.

Entre deux jardins de jeunes palmiers il y avait un lavoir de pierre établi dans un ruisseau d'eau courante ; douze belles jeunes fdles y lavaient le linge en chantant une chanson vive et sautillante, accompagnée par le bruit des battoirs ; précisément cette mousse, cette verdure indicible que j'ai vue partout à la Bordighera égayaient les fentes de la pierre et faisaient une harmonie avec la verdure des palmes hardies ; les oiseaux, comme les laveuses, chantaient dans l'océan de feuilles et dans les rayons de soleil ; j'ai emporté de là une de ces impressions délicieuses qui vous rendent heureux de vivre.

En tout pays le soleil et la verdure sont une fête pour les yeux du poète, mais ici il n'y a pas une plante qui n'ait été chantée et célébrée par la lyre, pas un rameau qui n'ait tressailli dans la main des dieux, pas un arbre dont le nom ne soit noble et auguste à jamais dans la mémoire des hommes. Voici le noir laurier dont les trois muses se couronnaient en Piérie avant la naissance des dieux ; et, vivace, immortel, impérissable et sacré comme l'amour même, voici le myrte ! Dans les chemins, voici l'euphorbe avec ses poisons, l'ellébore qui gué-

MÉDITERRANÉE \

rit de la folio, et ici, en longues feuilles découpées verdit l'acanthe ; ici, la jeune fille grecque peut oublier sa corbeille ; le plus élégant des chapiteaux sera créé au caprice d'une herbe qui pousse. 0 chères plantes ! pâles oliviers de la vierge dure el simulante aux yeux couleur d'à igue-i narine, pommes d'or, myrte, laurier, capricieuse acanthe, nous ne savea pas le bien que vous me faites! M<>i aussi, je vous ai nommées bien des fois dans mes vers, qui ont été le jouet du vent et la pâture de l'oubli, et, chaque fois que je balbutiais vos ndnls sacrés, j'ai vu autour de moi des sourires de pitié et de vertueux haussements d'épaules. Inventions de poète ! semblaient dire autour de moi les mines capables et dignes des bourgeois affairés. A la bonne heure l'orge, le trèfle, la carotte, la luzerne ! cela se voit, cela se mangéj cela existe ! Mais, s'il vous plaît, où est il, votre laurier? où grandit-elle, votre acanthe? Peu à peu j'arrivais à me persuader à moi même que j'avais commis bien des crimes contre la réalité et que j'adorais indûment des astres chimériques !

Mais non, les voici bien, je les vois, je les respire, je les touche; ils existent aussi réellement que Phébus à la chevelure flamboyante et que la blanche Aphrodite, dont la lèvre est comme un ruban d'écarlate. À présent, bourgeois, mes voisins, vous aurez beau dire, je croirai à l'existence des palmes et à l'existence du laurier ; d'autant plus qu'en quittant la Bordighera je portais sur mon épaule des palmes longues de six pieds, et que leur poids me faisait

4*j8 LETTRES

presque chanceler, moi, pauvre malade, traînant ma névrose parisienne à travers les pays où la souffrance est inconnue.

Hélas ! il a fallu les quitter, ces plaines de palmes vertes où, strophe par strophe, le Cantique des cantiques me revenait à la mémoire ! Mais j'en aurai rapporté un trésor certain et effectif, une indifférence profonde pour le scepticisme des faiseurs de mots rayés et des périodes à percussion ; à présent, comme si j'étais protégé par une triple armure de diamant, je puis relire sans péril l'article célèbre où un railleur nie effrontément l'existence des orangers ; je sais à jamais ce qu'il faut penser de ces fleurs de rhétorique écloses entre les pavés, dans le ruisseau un peu fangeux de la rue du Bac ; pour toute ma vie, j'ai empli mes prunelles de cet immuable azur que la Méditerranée déroule mélodieusement, comme un défi à toutes les négations de ce monde. Ah ! méchants, vous aurez beau faire, votre ironie n'égalera jamais en intensité la pourpre des coraux vivants et la blancheur des perles sans tache, et tant qu'elles s'élanceront ainsi désespérément vers l'escalier de saphir qui monte au ciel, ces palmes vertes vous défendent d'affirmer que tout finit ici-bas. Et si j'admire ainsi l'essor dune misérable plante que ses pieds tiennent enchaînée au sol, qui donc arrêterait le vol de ma pensée et les grandes et libres ailes de mon âme !

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PRÉFACE v-xxvm

FEUILLETONS

Gala de charité 3

Le Chant des Ouvriers .... 8

« Charlotte Corday » i3

« Sapho » 22

« Le Joueur de Flùtc » 3i

L'art et le peuple 34

« Les Ongles roses » 4i

« Malheur aux vaincus !» 44

Après Diderot 48

« La Révolte » 03

L'ancien théâtre des Variétés Go

Maître Pathelin 76

La Marseillaise 82

Eugène Sue 99

Alexandre Dumas 99

Méry io3

Mérimée ioô

Lamartine 10O

Scribe 1 1 3

George Sand iiô

Hégésippe Moreau 117

Albert Glatigny 118

Michelet 119

Louis Bouilhet ia3

Gavarni. . 124

Sainte-Beuve 126

\ iennet 128

Jules de Goncourt . 129

Pierre Dupont 129

Jules Janin i36

Alfred de Vigny. . i38

Manet ' i3g

Henrv Cros i4o

Sully-Prudhomme i4o

Edgar Quinet i4i

Louise Colet 1^5

Daumier i£6

Flaubert i5a

Xavier Aubryet .., 161

Berlioz. i63

Bizet 1-73

Wagner , 1 74

Don Juan i85

Joseph Prudhomme iq4

Richelieu io5

Macbeth iq8

Otbello • 2O1

Arlequin ao4

Robert Macaire. ............ 2o5

Duègnes. . 209

Le Cad. 2i3

Tabarin. ..." 216

Pierrot 220

Ballet 220

Féerie 227

Tragédie 227

Opéra 23o

MISE EN SCÈNE

Epoques ....,». 23g

Scènes a4o

Changements à vue 243

Trucs 243

Costumes 245

Convention 2 45

Suites romanesques. 245

Accessoires 2^6

Filiation 2/19

Réalisme 2/49

TABLE 48l

Daltonisme 202

Spécialisation 253

École " a54

Domaine 255

Jurys , 257

Modes

L'ode et la scène 2&8

Muses 269

Sources

V£RBE

Orateurs. .

Grise. .

Expressions.

Évocation .

Interprétation

Lyrisme

Séparation.

I )ésillusion.

Cliant.

Fugue 278

( Jhef d'orchestre 27 'i

Insuccès 27$

Mouvement 27a

Moyens d'expression 376

Symphonie. 276

Art intégral

FIN D'EMPIRE

Nouvel an ... 281

Thérésa . »8j

Vertu . a83

Hortense Schneider. ... . 280

Démolition ... 287

Auteurs . 288

Frou-Frou. . . 292

Répit ... 20.4

Protestation. . . . 298

Opérette. 299

M'»e Bordas 3iq

Habits brodés 3o2

Chicard 3o3

LE THEATRE ET LA GUERRE

La bonne chanson 3n

Baptême 3i2

Force 3i4

En faction 3:5

Analogie 3i8

Réunion 3io,

Gratuité 320

Consolation 32 1

Apaisement 323

Résolutions. 323

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