‹ CritiquesChapitre 97 sur 99 · MOULINS, VILLE L>E PROVINCE · texte numérisé non relu

MOULINS, VILLE L>E PROVINCE

parmi les porteurs d'épée ou, comme à présent, parmi les joueurs de flùle.

Moulins, ville de province. — Moulins, aux vieilles maisons de briques bleues et roses, aux maisons neuves bâties de pierre rouge, en lou ré d'une ceinture de promenades où pleuvent les fleurs de tilleul, arrosé par une rivière d'argent ; Moulins, où de blanches figures de marbre ornent la tombe d'un héros, et où Jacquemart et sa famille sonnent les heures avec une tranquillité sereine, est une petite ville qu'on adore passionnément *. Elle est gaie, rêveuse et pittoresque, et lorsqu'on a vu, sur son marché plein de causeries et de murmures, les paysannes coiffées du chapeau en batelet, brodé de paille et de velours, doublé de soie bleue ou rose, et vêtues de la cape bleue à antiques fermoirs d'argent, on désire toujours les revoir ; car en elles revivent ces types élégants, fins, un peu pâles du moyen âge, dont les images sont restées vaguement souriantes dans la lumière, sur les vitraux des églises du Bourbonnais. Cependant, sur les cours, flâne et cause un peuple de gentlemen et de dames parées qui ne serait pas dépaysé autour de la cascade du bois de Boulogne ; mais si ces élégants

i . De la préface aux Légendes et Nouvelles bourbonneuses de Joseph Bonne ton (Lemerre).

promeneurs ne sont provinciaux ni par le costume ni par les manières, ils le sont du moins par l'insouciance, par la certitude du bien-être. On sent qu'ils ne sont pas consumés par cette fièvre d'inquiétude qui dévore tout le monde à Paris, où, depuis le financier qui cherche un million jusqu'au bohème qui cherche cent sous, tous sont brûlés par le mal de l'argent et tâchent d'arriver à nouer les deux bouts d'une chaîne toujours trop courte !

L'âpre nécessité, inspiratrice des arts et nourrice des chefs-d'œuvre, semble n'être pas connue à Moulins ; aussi n'y fait-on pas grand'chose, et aussi voit-on encore sur les cours, fermés par des chaînes de fer, de vieux mendiants aux nobles visages et qui ont l'air de seigneurs, et qui, aussi bien que les seigneurs, peuvent compter sur leur pain quotidien et donner leurs heures aux délices de la contemplation et de la rêverie.

Mais, précisément parce qu'on fait peu de chose à Moulins, l'érudit, l'archéologue, le poète, qui veut y travailler, et qui a la force d'y travailler, y trouve une paix profonde et une pensée inspiratrice, car en cet heureux pays, le passé n'a pas été détruit, nivelé, anéanti par les fureurs mécaniques de l'industrie moderne ; il est encore vivant dans les campagnes, dans les pierres, dans les mémoires, où la tradition se continue comme un collier d'or.

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Charges. — La charge d'atelier tient une grande place chez nous, car elle avait inventa le réalisme hien avant que les romanciers n'imaginassent de le renouveler d'après Diderot, Mercier, et Reslif de la Bretonne ; et mettant en scène ou des personnages réels que la loi nous défend de traîner sur le théâtre ou bien ces types étranges et horrihlesque Gavaini a esquissés d'un crayon farouche, mais auxquels le roman ose à peine toucher, et que la convention dramatique repousse absolument, les Mélic aux têtes tragiques, bouleversées par des pensées enfantines, et les Polvte en rouflaquettes et en cravate rose, elle esta certains moments la comédie d'Aristophane, dans un temps et dans un pays où, faute de poésie, la Comédie ne sait pas et ne peut pas tout dire.

La charge est vieille comme le monde, comme l'ironie, car elle a été en tout temps la protestation, la vengeance et la revanche de l'opprimé, du déshérité, du vaincu, de l'esclave, contre ses maîtres implacables '. Après avoir tiré la langue au tyran, dès qu'il a tourné la tète, sa victime trouve tout de suite le désir, l'idée de le contrefaire et le génie nécessaire à cette imitation. C'est la haine qui ciée le bouffon

1. De la préface aux Histoires naturelles d'Emile Durancleau (Tresse).

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et le mime ! aussi l'invention des charges ne sauraitelle s'arrêter tant qu'il y aura des écoles, des collèges, des régiments et autres agglomérations d'enfants et d'hommes, où le maître parle et agit comme il lui plaît, sans qu'il soit permis de lui répondre. Aux premiers âges de notre théâtre, les comédiens furent d'excellents bouffons et satiristes ; car alors, soupant de la fumée des cuisines, buvant à plat ventre l'eau des fontaines, réduits à se parer d'oripeaux bizarres, de plumes tordues par la pluie et de morceaux de verre colorés en rubis et en émeraude, ils subissaient la pitié et le caprice des seigneurs, et, pour l'amour comme pour tout le reste, ils étaient souvent obligés de se nourrir d'illusions et de vivre de l'air du temps. Naturellement ils se consolaient en contrefaisant les Amadis qui possédaient en réalité les festins, les vrais drap d'or, les vivantes lèvres de pourpre ; mais aujourd'hui, ils ont complètement perdu cette faculté simiesque, et pourquoi l'auraient-ils gardée ? Affranchis, considérés, considérables et surtout riches, les acteurs, devenus les égaux de tous ou du moins de tout ce qui n'est pas pauvre, sont intéressés au maintien de tout ce qui existe et n'ont plus envie de tourner en ridicule les violences, les usurpations et les lieux communs qui gouvernent les hommes. En les caressant de son aile palpitante, le souffle frais et pur de la Liberté a guéri toutes les fièvres qui les dévoraient, y compris la fièvre du génie.

La Charge, cette comédie improvisée qui ne demande ni texte écrit, ni costumes, ni décors, s'est

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conservée dans toute sa gloire chez les artistes. Eux aussi, cependant, ils sont devenus riches, comme les comédiens ; ils gagnent de l'argent et ne forment plus une classe de parias ; toutefois, \\> n'ont pu se mêler sincèrement aux philistins et en épouser les idées ; il n'a pas pu y avoir d'amalgame sérieux entre ces deux métaux de nature trop différente. L'artiste a beau être membre du cercle des Mirlitons, vendre des toiles fort cher et défiler au bal de l'Elysée avec un habit irréprochable orné d'ordres et de plaques, il ne résiste pas au plaisir d'imiter un spéculateur obèse ou filiforme, un triomphateur de l'Hôtel des Ventes, et de dialoguer, avec une verve endiablée, un croquis pris sur le vif. Sous ce rapport, il n'a pas changé, en dépit de ses paletots magnifiques, et sous la pompeuse barbe de Léon de Lora on voit toujours grimacer le sourire infernal et joyeux du rapin Mistigris.

Dîners. — Depuis que nous vivons sous la dictature des Grands Magasins, beaucoup plus à redouter que celle de tous les généraux et de tous les princes, ces Ogres exigent et prennent en échange de robes chimériques, faites de pièces, de morceaux et de fanfreluches, tout l'argent que possédaient les familles : il n'en reste donc plus pour mettre le pot-au-feu *.

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