GALA DE CHARITÉ
d'assister à ce que les comédiens appellent dans leur argot si éloquent : un four !
Pas un murmure, pas un souffle qui annonce la vie. Le silence était tel que la salle ne semblait pas éclairée. Tout y était, Torchestre venait de jouer une ouverture ridicule, le rideau se lève sur un décor horrible, ignoble, insensé : les colonnes de jaspe du temple tragique de province, surmontées de griffons inouïs terminés en arabesques, comme il n'en fleurit plus que chez Tonnelier ou au Sauvage, Au fond, entre les colonnes, deux ridicules panneaux verts ornés d\m chiffre gothique, un H couronné. Et les meubles ! Un guéridon recouvert d'un drap rouge imprimé, comme chez les lampistes, un thé à vingtcinq sous, une causeuse en bois, tout cela placé l'un sur l'autre. Le public froid, contraint, dédaigneux, impassible, l'actrice qui jouait Mathilde paralysée par une invincible timidité. Lafontaine, ce jeune et charmant comédien qui tient si bien sa place au Gymnase à côté de Dressant, essaie en vain de remuer ce public à force d'esprit, de verve et de finesse. Rien ! Le pauvre garçon avait l'air de dire en luimême, comme Lepeintrc, dans je ne sais quelle pièce : « Quand pourrais -je m'en aller d'ici ! »
Cependant M"" Judith paraît, et tout de suite il semble que la salle s'éclaire. Elle prononce quelques mots, elle public est étonné et, malgré lui, il laisse échapper un murmure approbateur, et on sent que la sympathie va venir. Puis enfin, les mains qui se rapprochent peu à peu, les lèvres qui sourient, les
yeux qui s'allument, les applaudissements qui éclatent, les femmes penchées hors des loges, les bouquets qui ne tiennent plus dans les mains charmées !
Quel succès ! Mais aussi que de beauté, que de grâce, que de talent 1 M"® Judith est entrée avec la belle démarche, avec le beau geste, les mains superbes, le sourire aux lèvres ; ces roses si touffues semblaient avoir fleuri d'elles-mêmes sur son front et sur son sein plutôt que d'avoir été arrangées en bouquets et en guirlandes ; à elle seule, sa robe était un chef-d'œuvre I Je ne sais quelle est la grande artiste qui a coupé ce satin blanc et qui y a fait voltiger comme de vagues nuées ces bouillons de tulle, mais assurément il n'y avait que la véritable Madame de Léry, la Madame de Léry d'Alfred de Musset qui pouvait porter cette robe éclatante de caprice et de fantaisie !
Car, en effet, M**** Judith a été, elle la première, la vraie grande dame élégante et familière, coquette, spirituelle et naïve et charmeresse, rêvée par le poète de la Coupe et les Lèvres, alors qu'il ne songeait pas à la scène en écrivant ce petit poème du Caprice, vrai et parisien comme un roman de Balzac. Comme elle raille, comme elle cause, mais aussi comme elle séduit et comme elle enchante ! Comme elle vous fait haïr le bleu du ciel et le bleu indigo, mais comme elle vous fait aimer l'esprit et l'amour ! Ah ! je me trompais tout à l'heure. Hélas ! non, il n'y a pas de grandes dames comme celle-là dans le véritable monde, et c'est pourquoi nous avons tant