XXVI PREFACE
mit les masques les plus insignifiants en valeur tragique.
Les feux qu'il portait si haut et son pavois allègre seraient-lis à jamais perdus dans le brouillard moderne avec la fuite de sa nef légère sur le fleuve des morts ?Non, sa lumière est là qui veille encore sur l'autre rive et uous pouvons la distinguer à son éclat d'étoile.
Mais il ne sulïïsait pas de renvoyer, même avec précision, le lecteur d'aujourd'hui aux ancietinesgazettes pour le replacer dans l'atmosphère des ides impériales. Il nous fallait retrouver une viibration, une chaleur, sous peine de n'exhumer que des proses mortes.
La diffusion des journaux leur assure une sorte de survie, mais les abandonne au hasard et à l'anonymat. Il y a bien parenté entre le public et la presse, mais parenté non reconnue, contestable, échange de salutations, accointances douteuses.
On pourrait aussi se demander ce que devient le style dans cette lignée quand la race n'est plus que celle de la rue et quand tout le monde se flatte de collaborer aux ouvrages de l'esprit. Cependant, après avoir condamné tant de livres à n'être que du journalisme, les périodiques pourraient, à leur lour, prêter au livre : ils rendraient au ombre intellectuel ce
PRÉFACE XXVn
qu'ils lui ont pris. Il suffirait pour cela de les lire avec de bons yeux, sans la myopie de Tactualité. On saurait alors ce qu'il en reste.
Maintenant nous voulons leur arracher un poète, retenir sa prose d'art emportée dans le reflux des faits divers et des événements politiques. Désireux de rendre à Théodore de Banville sa physionomie de chroniqueur des théâtres, nous avons dû le suivre dans sa vie colled;ive, dans son métier, dans ses « soirées », dans ses « salons », dans ses préfaces.
On aurait pu certainement trouver d'autres consultations dans les comptes rendus qui ont fait l'objet de notre étude. Le choix auquel nous nous sommes arrêté n'est qu'un essai de critique et de synthèse dant nous accusons à dessein l'intention, car il y aurait intérêt, croyonsnous, à appliquer la même méthode de citations rapprochées à d'autres feuilletons significatifs, à ceux de Théophile Gautier , par exemple. Alors on comprendrait mieux la marche littéraire du siècle dernier, orienté surtout vers le journal, le roman et le théâtre, par opposition, à d'autres genres, et réalisant ainsi sa démocratie.
Quoi qu'il en soit de notre idée, de sa valeur et de son succès, voici le livre où s'inscrit, tel qu'il nous apparut, Théodore de Banville cri-
XXVIU PREFACE
tique. En ce que l'œuvre ainsi composée a d'arbitraire, ses défauts seront ceux de notre méthode et de notre goût personnel, ses mérites ceux du sujet, son excellence celle du poète.
Alger, décembre 1913.
Victor Barrucand
Ge livre était sous presse ; il allait paraître quand la guerre éclata. A ce moment, nous avons cru qu'il convenait d'en différer la publication jusqu'à la victoire militaire ; mais la lutte se prolongeant dans des conditions de résistance qui ne sont plus seulement celles des armes, il nous a paru, au cours de la troisième année des hostilités et des mobilisations de toutes sorles, que l'étincelle d'une si vive imagination française ajouterait au rayonnement du foyer que nous défendons, et qu'on retrouverait dans les critiques de Théodore de Banville, notamment dans ses réflexions sur le Théâtre et la Guerre, le fort et juste esprit de la Sagesse armée qui protège le champ des vivants et des morts.
CEITIQUES
a6 septembre iS^Q
On ne voit guère qu*en province des assemblées pareilles à celles d'hier, composées exclusivement de gens du monde *.
Disons-le en passant, aucun public habituel des théâtres de Paris ne peut être comparé à ce public terrible. Pour émouvoir ces gens froids, blasés, ennuyés, habiles à con tenir' leurs sensations, rompus à tous les mensonges des salons, combien de luttes réunies, dans toutes lesquelles il faut triompher à la fois ! Non pas qu'individuellement, peutêtre, les gens du monde soient moins accessibles que les autres aux chefs-d'œuvre des arts ; mais réunis ils deviennent implacables, parce qu'ils ont honte de leur émotion, de leurs sourires et surtout de leurs larmes. Il faut leur plaire et les émouvoir malgré eux ; bien plus, il faut leur ressembler pour être compris et admis par eux ; il faut les attaquer avec leurs propres armes, la distinction et l'élégance, la finesse délicate et enjouée, ces qualités qu'il est si difficile d'unir réellement à la passion dramatique
I. Ëcrit à propos de la représentation donnée sur le théâtre de Saint-Cioud au bénéfice des pauvres de Paris.
et de mettre au diapason du théâtre sans les exagérer et les idéaliser. Que ne faut-il pas enfin ? Combien peu d'artistes ont su trouver en eux cette puisT sance de sympathie qui s'impose et force la sympathie du public aristocratique !
A notre époque, il n*y a guère eu, en fait de poètes, que lord Byron, M. de Lamartine et M. Alfred de Musset qui aient eu ce don et ce rare privilège ; en fait de comédiens, je ne connais que M"* Mars, Frederick Lemaître, Kean, Macready et M"« Faucit.
En effet, arriver à dominer des cœurs maîtres d'eux-mêmes, c'est plutôt impossible que difficile, et l'audace seule de chercher un pareil triomphe prouve déjà une grande volonté et une grande bravoure. La soirée d'hier, où M"" Judith a obtenu dans de pareilles conditions un succès sans exemple, comptera certainement dans la vie dramatique de cette artiste. Couronnée par une réussite inouïe et inespérée devant des personnes illustres et des artistes d'élite, la tentative de M"® Judith impose de grandes obligations à la Comédie- Française.
Comment raconter cette étrange soirée, moitié glacée et brûlante, et donner une idée de la façon dont cette foule a passé de la froideur à l'enthousiasme ? Jamais, assurément, je n'assisterai à un plus étrange spectacle.
Quand le rideau s'est levé pour le Caprice, j'ai éprouvé cette horrible gène, ce serrement de cœur que nous ressentons inévitablement au moment