‹ CritiquesChapitre 16 sur 99 · LE CHANT DES OUVRIERS Q · texte numérisé non relu

LE CHANT DES OUVRIERS Q

Des frères,

Des frères,

Et les tyrans des ennemis !

Sérieusement, en France, il n*y a jamais eu que deux écoles littéraires : Técole dramatique et Técole lyrique. Le peuple toujours ardent et passionné a toujours aimé follement à s'enivrer de lyrisme ; la bourgeoisie, calme, blasée, égoïste, a toujours été prise aux ficelles ingénieuses et aux petits mensonges de la comédie à couplets. Voulez-vous ravir un bourgeois .^Chantez-lui ces vers de M. Scribe, dans lesquels une femme est comparée à une rose :

Un même jour nous vit naître — charmant ! — — Du même éclat votre jeunesse brille, J*ai voulu qu'en vous éveillant^ Vous puissiez vous croire en famille I

Le peuple, lui, veut de la belle poésie qui flatte ses passions et ses haines :

Qu'on mette au bout de nos fusils Les poitrines des Radetzkys !

Peut-être arrivera-t-il un jour où il comprendra cette grande parole : // ny a rien de beau cjae ce qui ûsl calme. Peut-être aussi les bourgeois finiront-ils par se pénétrer du mot de Boileau : Rien nest beau

cjue le ï'ra/, et peut être enfin Pierre Dupont, le grand lyrique, le fils aîné de notre Muse moderne, arrivera-t-il à se rappeler ces paroles du Christ, qui doivent être toujours présentes àTesprit d'un poète : Mon royaume nest pas de ce monde.Dàns ce temps-

lO FEUILLETONS

là on pourra ne plus jouer de vaudevilles politiques et ne plus interrompre la représentation de ces pièces qu'on ne jouera pas par les foudres chorales de ce refrain qui, tout beau qu'il est, mé fait un peu, je l'avoue, l'efFet d'unô scie à l'heure qu'il est :

Les peuples sont pour nous des frères,

Des frères,

Des frères, Et les tyrans des ennemis I

La foule élégante écoutait avec stupéfaction ce grand débordement de strophes qu'elle ne songeait pas à arrêter, et auquel elle ne comprenait absolument rien. Et pourtant c'était bien facile à comprendre, et si jamais le peuple a eu le droit de se fâcher, c'est ce soir-là, et quand même il n'aurait pas vu deux? livres de diamants sur les épaules de M"^ Céleste Mogador.

Savez-yous comment MM. Laloue et Labrousse l'ont blessé ? Précisément par les efforts qu'ils ont faits pour ne blesser personne. Les auteurs avaient rêvé de faire de Rome un spectacle purement décoratif, complètement impartial, et montrant les hommes vivants avec le phlegme de l'histoire. Ces messieurs n'ont pas compris qu'ils tentaient là une chose impossible. A supposer que le peuple vous permît de mettre en scène Mazzini, Garibaldiet les cardinaux romains, ce serait à la condition que vous

vous prononceriez pour les uns ou pour les autres, et que vous diriez si vous êtes avec les cardinaux ou

avec Mazzini,

LE CriANT DES OUVRIERS I I

Les événements accomplis hier n'appartiennentpas encore à l'histoire, et si le poète veut entrer dans ces questions brûlantes, il faut qu'il laisse voir son amc tout entière. En vain vous montrez le pape généreux et grand, les triumvirs brûlés par les flammes du plus pur patriotisme, les envoyés du peuple éloquents comme le paysan du Danube, vous n'avez pas le droit d'admirer ainsi tout le monde à la fois et de la même manière. Je veux savoir si, dans votre pensée, Ârmellini et Saffi sont des héros et des brigands, et si les membres de la Constituante romaine ont raison ou tort quand ils s'écrient, avec l'enthousiasme de la conviction, que le temps est venu d'en finir avec ce vieux mensonge de la papauté qui a coûté au monde tant de sang et tant de larmes.

Ainsi, voici une chose bien remarquable et qui fera comprendre à quel point l'esprit de conciliation est maladroit en fait de pièces politiques. Après la chute du rideau, au moment même où l'on chantait avec plus de frénésie que jamais : des frères, des frères, des frères (une drôle de façon de se fâcher, décidément !) et où les titis héroïques voulaient forcer le vertueux Moëssard à dire : « Citoyens, au lieu de: Messieurs ! j'ai entendu formuler l'accusation suivante que j'engage MM. La loue et Labrousse a méditer profondément. Des socialistes accusaient les auteurs d'avoir fait à dessein représenter ridiculement Mazziniet Garibaldi. Or, ccsdeux rôles n'étaient réellement pas plus mal joués que d'autres, et certes si les hommes dont je parle eussent senti chez les

auteurs une sympathie décidée pour les chefs de la révolution romaine, ils n'eiussent pas manqué de trouver sublimes les comédiens qniles représentaient. En revanche, de farouches réactionnaires accusaient Munie, ce jeune et élégant comédien, d'avoir joué avec une froideur calculée le rôle de M. Rossi, tandis qu'au contraire l'artiste avait mis dans cette création impossible toute la convenance, toute la dignité et même tout l'intérêt qu'on pouvait raisonnablement souhaiter.

C'est l'éternelle histoire de la chèvre et du chou. Et pourtant, que n'aurait-on pas, dû pardonner aux efforts de la direction du théâtre de Saint-Martin !

Il ne manquait pas à la représentation un seul élément de plaisir, si ce n'est que la politique gâte tout, et si ce n'est enfin que, sérieusement (j'aime beaucoup Dupont !) on a trop chanté : des frères, des ^rèreSf des frères, et les tyrans des ennemis !

Ah ! les vilaines gens ! et si jamais je les rencontre sur mon chemin — les tyrans ou les frères, n'importe lesquels — je ne manquerai pas de leur exprimer à quel point ils m'ont ennuyé hier. Seulement il y a une chose juste à dire : c'est que les gens qui avaient chanté : des frères, des frères, des frères ^ se sont applaudis d'une façon on ne peut plus consciencieuse. Apparemment ils ont trouvé qu'ils avaient bien chanté, et je ne suis pas ici pour les démentir.

a 5 mars i85o

0 critique, laisse là tes bouquins tout poudreux d'une poussière glorieuse, tes Elzévir et tes Baskerville, tes savants, tes historiens, tes poètes, toutes ces sources sacrées où tu retrempais ton impérissable et sauvage amour pour la vérité idéale K Laisse là ces juges des actions passées, car nous avons couronné d'épines et attaché sur un gibet le dieu païen qui te faisait ces loisirs I Aujourd'hui il s'agit d*être juge toi-même, juge impassible et implacable, non pas de ces luttes où des bergers deminus combattent dans l'herbe fleurie, tenant dans leurs mains la flûte ou la lyre, pour une coupe de hêtre sculptée par l'art divin d'Alcimédon ^ ; mais juge dans les églogues de l'assassinat et de l'échafaud, juge entre le crime et le martyre, entre le couteau et la tête coupée. Aujourd'hui, critique habitué à peser les tragédies et les odes dans ta ba-

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