Ecrit à propos de la Charlotte Corday de i^onsard
2. En réminiscence virgilienne, Théodore de Banville avait dit dans les Cariatides :
« Celte coupe de hêtre on l'art d'Alcimédon
Sut courber sur les bords par un savoir insigne
Le lierre pâlissant et la feuille de vigne. »
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lance d/or, il faut que lu viennes écouter patiemment la comédie de la guillotine. Assez et trop longtemps tu as mis toute ta gloire à faire vivre dans la lumière les fantômes évoqués par les poètes, fantômes de la poésie et de l'histoire parlant une langue harmonieuse. Mais aujourd'hui il s'agit bien d'Othello, d'Hamlet et de Roméo ? Si pourtant, il s'agit un peu d'Hamlet. Nous allons comme lui retourner dans nos mains inquiètes le crâne vide du pauvre \orick, et, bien plus, de cet ivoire humain, nous allons faire une bonbonnière à ranger nos bimbeloteries poétiques. . .
. . . Selon l'ingénieux procédé inventé par le machiniste des Pilules du Diable, collez -moi contre le mur ces honnêtes cadavres, et à chacun remettez le plus décemment possible la tête qu'il portait de son vivant. Et si vous vous trompez de tête, peu importe, nous n'y regardons pas de si près ; à la guerre comme à la guerre I Allons, voilà qui est fait ; voilà sur mon honneur ce qu'on peut appeler des gens parfaitement ressuscites et vivants. Il y a bien sur le cou cette ligne rouge, pareille à un fil de pourpre, qui est un peu voyante pour des vivants ordinaires ; mais pourvu qu'ils se retournent avec précaution et tout d'une pièce, les têtes ne tomberont certainement pas à terre ; et en rajustant avec soin la cravate blanclie, personne ne verra ce liséré écarlate .^ Donc, vivants comme ils sont, et tout disposés à faire les gestes au moyen d'une ficelle, pourvu qu'un compère complaisant parle pour eux dans la
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coulisse, venez, messieurs de la critique, juger ces géants de la Révolution française, à qui nous laissons tout entière la liberté de la défense, et nous allons voir un peu comment ils s'en tireront !
Il faut, — c'est une misère ! — décider en dernier ressort si ces hommes, dont la fortune et le trépas remplissent encore l'univers d'une respectueuse épouvante, furent des héros ou des assassins, des criminels ou des demi-dieux libérateurs. Et au bas du jugement, rédigé dûment et en bonne forme, vous aurez soin d'écrire de votre plus belle calligraphie : « Approuvé l'écriture, certifié conforme, Fréron et Geoffroy ! »
A quoi le critique répond humblement : « Pardonnez-moi, messieurs, qui suis-je pour juger ces hommes dont la voix inhumaine retentit encore sur nos places publiques, ces échafauds sublimes dont le sang est encore mal essuyé sur nos pavés, ces portefoudre dont les regards pleins d'éclairs tiennent encore l'étranger en respect après que leurs yeux se sont éteints dans la tombe, ces armées en poussière qui faisaient crouler les murailles des forteresses au chant de la Marseillaise ? » Pour vous dire si Robespierre fut. un monstre ou un extatique amant de la pure vertu, pour le couronner d*un vert laurier comme a fait le sculpteur David ou pour lui rtiettre au front une tache de sang, suis-je donc l'impartiale et sereine Némésis des âges futurs ? Qui suis-je pour oser condamner même Marat que le peuple appelait son ami, et dont les obsèques
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furent une apothéose ? Je la vois celte longue liste de crimes que vous me montrez d*un doigt frémissant, mais je vous le répète, ni vous ni moi nous ne pouvons être les juges de ces crimes I
La première fois que j 'entendis prononcer le nom de Robespierre, ce fut au jardin des Tuileries ; j'avais sept ans. Au plus épais des marronniers, sous la douce nuit de leurs noirs feuillages, se cache une oasis où les disciples de Platon eussent été heureux de discourir sur l'Ariie immortelle. Des gradins demicirculaires, taillés dans un marbre blanc comme la neige, entourent la statue d'un dieu jeune et beau. Devant ces degrés sans tache, un bois sacré de grands rosiers touffus cache ses pieds dans l'herbe semée d'étoiles, et des allées sablées d'or conduisent à l'éclatant escalier, où la blonde Euphrosine ne dédaignerait pas déposer ses pieds, le jour où avec les nymphes et avec ses sœurs jumelles elle revient nue mener ses chœurs dansants. Nous passions par là, mon professeur et moi, refaisant à notre insu la fable du pédant et de l'écolier, et comme je lui demandais quel roi avait réuni là ces enchantements : « Mon ami, me répondit- il, à une époque lugubre et glorieuse que tu connaîtras et qui s'appelle la Révolution française, un homme nommé Robespierre fit planter ces rosiers et tailler ces marbres. Il voulait que les plus sages et les plus vertueux d'entre les vieillards vinssent s'asseoir sur ces degrés pour y servir d'arbitres dans les contestations qui
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s'élèvent entre les enfants au sujet de leurs jeux. » A cette idée que La Fontaine eût trouvée si belle, je pleurai ; et chaque fois que je passe devant Toasis du jardin des Tuileries, de douces larmes humectent encore mes yeux à ce souvenir. Or, cette tendre émotion, voulez -vous que je la raconte à ceux dont Robespierre a tué le père ? Si je crois que les Girondins ont mal aimé la France, faut-il donc que je prononce cette accusation devant les fils de ces Girondins, qui sont mes compagnons et mes amis ? 0 Barbaroux, Louvet, Pétion, vous qui en tout cas fûtes des martyrs, je ne sacrifierai pas plus votre mémoire aux mânes des héros de la Montagne que leur défense à votre gloire. Nous sommes les fils de (( quatre-vingt-neuf» et la France est libre. Qui donc osera décréter d'accusation aucun de ceux qui ont su vivre et mourir pour fonder la liberté ?
Aussi le poêle de Charlotte Corday s'écrie-t-il : Je suis impartial ! — C'est pourquoi ni son drame ni ses acteurs n'existent ; c'est pourquoi il ne nous a donné à juger que des cadavres et non des vivants. Avec les soins les plus religieux, il a exhumé leur dépouille mortelle ; mais lorsqu'il s'est agi de les faire revivre et de prêter telle ou telle passion humaine à ces intelligences qui ont accompli une mission providentielle, le courage lui a manqué. Il n'a osé prendre parti contre' personne.
On sait que M. Ponsard a emprunté son drame à un épisode du livre des Gtronrfms par M. de Lamartine. Le texte original est scrupuleusement suivi,
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depuis le chapitre où Mademoiselle de Corday quitte le couvent jusqu'à celui où elle marche à Téchafaud ; car l'auteur nous a heureusement épargné toutes les légendes poétiques sur les derniers instants de Charlotte Corday, légendes que M. de Lamartine a recueillies avec ime complaisance qui sent son bonhomme Rollin. Nous n'avons eu ni la robe déchirée sous le regard brutal de Chabot, ni les bras meurtris par la corde, ni la tête souffletée par le valet du bourreau et rougissant encore d'une pudeur qui survit même à ce trépas horrible. En revanche, on ne nous a fait grâce ni d'une amourette apocryphe entre Charlotte et Barbaroux, ni du couteau à manche d'ébène acheté trois francs, ni de l'enfant embrassé quelques heures avant le crime. Cependant l'excessive curiosité qui s'attache au livre a d'un bout à l'autre fait défaut à la pièce. En faut-il chercher bien loin la raison i*
Tout l'intérêt de l'épisode des Girondins est dans le style pompeux, sonore et magnifique du poète qui a écrit les Harmonies. Pour transporter cet intérêt au théâtre, il fallait un poète qui eût le secret des vers grandioses. Au contraire, le vers de M. Ponsard est froid, pénible, souvent médiocre, et manque absolument du mouvement qui est l'âme matérielle de la poésie française. La recherche continuelle et rarement heureuse du sublime y cause à l'auditeur une fatigue excessive, M. Ponsard ne connaît à fond ni la prosodie, ni la rime, ni tous ces secrets si délicats de la versification que pos-
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sèdent à un si haut degré les lyriques contemporains.
Pourtant le germe de toutes ces qualités existait incontestablement dans les vers de Lucrèce, De Lucrèce k Charlotte Corday, en passant pas Agnès de Méranie^ il y a comme versification une décadence évidente. Après le succès de Lucrèce^ les flatteurs persuadèrent à M. Ponsard qu'il avait atteint Tapogée de l'art. Or, en poésie, ne pas progresser, c'est déchoir, surtout, pour parler brutalement, quand on a encore besoin de travailler.
Ainsi je tâche à compenser par un conseil sincère l'impossibilité volontaire que je me crée d'examiner les caractères de Marat, de Danton et de Robespierre, et le parti que l'auteur a su en tirer. Je dirai seulement quelques mois du personnage de Charlotte.
Mademoiselle de Corday me semble être la figure la moins dramatique de toute notre histoire et la plus impossible à mettre au théâtre. Son âme manque de passion comme son action manque de grandeur. M. de Lamartine l'appelle 1' « Ange de l'assassinat ». M'eût-on donné pour cela cent mille éternités, je ne comprendrais pas quel rapport peut exister entre ces deux mots dont l'accouplement grince à notre oreille. Je relis mot à mot le livre de M. de Lamartine sans trouver au crime de' Mademoiselle de Corday d'autres causes matérielles qu'un enthousiasme irréfléchi pour Corneille, dont «lie était la petifô-fille, et pour le pôèrrie biblique de Judith.
Oserai-je dire toute ma pensée .^*Le poète des
Girondins compare Charlotte à Jeanne d'Arc. L'héroïsme de l'une, comme le forfait deTautre, me semble trouver une explication toute naturelle ; mais qui l'acceptera dans notre siècle bêtement spiritualiste ?
Relisez ces lignes du chapitre xxxvui : a Cependant la violation de l'humanité ne s'arrêta pas là. L'infâme curiosité des maratistes chercha jusque sur les restes inanimés de la jeune fille les preuves du vice dont ses calomniateurs voulaient la flétrir. Sa vertu trouva son témoignage où ses ennemis cherchaient sa honte. Cette profanation de la beauté et de la mort attesta l'innocence de ses mœurs et la virginité de son corps. »
L'histoire de Charlotte Corday n'est-elle pas une fois de plus l'histoire de Phèdre insultant Vénus et cruellement punie ? Si la petite-fille de Corneille eût été épouse et mère, ce jeune et beau sang qui inondait son cerveau et son cœur et la rendait folle de fanatisme, eût gonflé ses mamelles fécondes et nourri de beaux enfants pareils à celui qu'elle embrassait en pleurant dans le jardin du Palais-Royal. . .
Qui sait si le malheur de Mademoiselle de Corday n'a pas été d'être née vertueuse et sans dot. ^ Là, à la bonne heure, je vois une vraie tragédie, pleine d'épouvante et d'horreurs secrètes. Mais nous sommes bien trop spiritualistes pour admettre à quelque fait que ce soit une cause physique.
Aujourd'hui, qu'un homme ait une indigestion, le médecin lui demandera non pas ce qu'il a mangé le matin, mais quelles sont ses opinions politiques*
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Les maratistes dont parle M. de Lamartine n'étaient guère plus physiologistes que nos médecins. Eux aussi, sans doute, avaient trop lu les tragédies de Corneille, et nos contemporains n*ont pas assez lu les romans de Balzac. Que de savants, aussi ignares que le professeur en droit du bon La Fontaine, essaient de rendre les hommes meilleurs en réformant les lois, qui devraient bien plutôt chercher à rétablir chez eux la libre circulation du sang ! Nous avons quarante académiciens dont plusieurs savent l'orthographe, pas un d'eux n'a songé à inventer un seul mot qui voulût dire à la fois santé et sagesse.
Heureusement que les trois quarts du temps nos comédiens valent mieux à ce point de vue que nos poètes. Ces femmes jeunes, belles et pleines d'instinct, qui sont l'orgueil de notre Comédie-Française, apportent nécessairement dans la composition de leurs rôles la philosophie profondément matérialiste de leurs existences réelles. Comme Anacréon, on a beau vouloir leur faire chanter les A tri des et Cadmus, leur lyre ne peut chanter que l'amour ! L'auteur serait un capucin et aurait écrit uniquement des rôles de statues gothiques, elles trouveraient toujours le moyen d'y ajouter la ligne serpentine. Chez nos comédiens éminents, l'étude des arts plastiques, à laquelle ils se livrent presque tous avec amour, produit le même résultat, si bien que les créations des vaudevillistes les plus cruellement spiritualistes fmissent en fin de compte par exister, ce qui est plus de bonheur qu'elles n'en méritent.
i8 novembre i85o
Pourquoi ce nom, Sapho, vollige-t-il sur toutes les lèvres ? Pourquoi est-il comme un remords et comme une menace au fond de toutes les âmes inquiètes ? Pourquoi la Muse de Mitylène, cette grande désespérée à la chevelyre dénouée et sanglante, estelle aujourd'hui le fantôme de nos insomnies ? Les poètes et les musiciens redemandent au rythme les sauvages douleurs de Sapho ; les fougueux statuaires déchirent le marbre à coups de ciseau pour y retrouver cette figure effrayante ; les peintres nous la montrent dans le sombre azur, au milieu de cette horrible nuit où sa lyre s'est brisée dans les flots consolateurs ^
Non, ce n'est pas sans raison que nous redisons tous, artistes, le nom désolé de cette victime. Quoi qu'on fasse, en dépit de tous et en dépit de lui-même, l'art obéit à cette loi suprême et fa taie de peindre son époque et d'en montrer les déchirements. Or, le roman de Sapho, c'est notre histoire ; sa folie c'est la folie furieuse des femmes qui nous entourent.
I . Ecrit à propos de la Sapho de Philoxènc Boyer, représentée à rOdéon sous la direction AUaroche.
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Calmes, sereines, souriantes, éclairées de joyaux et de parures fleuries, elles applaudissaient Tau Ire soir au théâtre le dénouement du drame de Sapho, saus se douter qu'elles tomberont elles aussi dans le même abîme. Elles aussi, elles ont foulé aux pieds, en l'insultant, le naïf amour. Deux à deux, elles se sont égarées parmi les myrtes aux rayons de -la lune; buvant la brise, s'enivrant d'éther, et, comme la jeune fille du peintre italien, se nourrissant de roses vivantes. Les épaules glacées, elles sont montées sur les verts coteaux et elles ont livré leurs chevelures dénouées au vent qui murmure tout parfumé entre les deux villes maudites. Déjà le froid a gagné leurs veines, et leurs yeux, qui ont bu le ciel, errent vaguement à Tinfini, douces prunelles azurées dont le regard n'a plus rien d'humain. Leur main ne sait plus tressaillir, et leur cœur, dont le battement s'entend à peine, semble vouloir s'arrêter dans leur poitrine, tandis que leur voix prend des notes d'or pour chanter les mystères sacrés. Leur danse bondit sans bruit sur l'herbe, et comme aux siècles anciens, l'homme, banni des mvstérieuses orgies de la déesse, voit à peine d'un œil ébloui ces fantômes embrassés passer au loin.
Sujet terrible et redouté, auquel les plus forts d'entre nous osent toucher à peine, car cette clé-là aussi, avec laquelle on ouvi^ la porte de leur jardin enchanté, est une clé fée qui se tache de sang, comme dans le conte du bon Perrault. Parfois, pourtant, exaspéré de l'amour perdu et de ne plus
presser dans ses bras que des fantômes, le poète laisse échapper un grand cri de rage : la Fille aux yeux d'or de Balzac, la Mousseline de Léon Gozlan, ou le terrible chapitre de Latouche sur la niaîtresse de Nelson, dans Fragoleila.
Vous savez comment les bacchantes se sont vengées d'Orphée ; ses membres déchiquetés, emportés par le fleuve, teignaient de sang les ondes, que la bouche divine répétait encore : Eurydice ! Eurydice ! Ainsi nous, \q^ poètes de YAmoui\ comme dit M. Babou, nous invoquons l'Amour à grands cris, comme si les Grâces ne lui avaient pas arraché son arc et ses flèches ! Par notre hymne criée au dieu Amour, nous interrompons dans son alanguissement leur longue chanson des roses blanches et de la pâle amitié. Mais elles, déjà condamnées à mort, elles prêtent l'oreille, et leuroreille, un moment charmée, ne peut saisir que des lambeaux de notre ode, coupés par le vent et les fontaines ; elles nous regardent, et leur prunelle baignée de bleu ne peut nous apercevoir. Ainsi, Lesbiennes inassouvies et lassées, glacées, mourantes, elles sourient aux cieux insultés, portant le poison dans leurs veines, et déjà Vénus vengeresse tourne vers elles ses yeux. Rien ne peut vous sauver, ô Lesbiennes ; déjà l'orage et les éclairsenveloppentLeucateetfont bondir ses flotsglacés qui vous appellent, et un feu ardent vous brûle!
Mais, dira le critique, si ce mal est le mal de notre époque, si c'est à notre flanc que saigne cette