‹ CritiquesChapitre 32 sur 99 · MICHELET · texte numérisé non relu

MICHELET

Il le sait si peu, qu*il méprise comme endormeurs les faiseurs de rythmes et de rimes, quand il a luimême les conceptions épiques d'un Dante, les fureurs lyriques d'un Pindarc, l'ironie ailée d'un La Fontaine. Ce qui lui a manqué précisément, c'est le moule étroit du Rytlune, qui eût contenu dans des contours précis, sans en altérer l'éclat et la force, sa pensée qui toujours déborde, bouillonne comme une lave révoltée. Aussi combien ne sera-t-il pas surpris lorsqu'il saura (après cette vie, dans bien longtemps, je l'espère) qu'il a toujours pensé en vers, et que la langue, magnifique pourtant, qu'il a toujours parlée, n'était pas la sienne !

Rester un être instinctif au milieu d'une civilisation compliquée, c'est la condition nécessaire, indispensable saus laquelle il n'y a pas de poète, et tout poète est resté instinctif dans une certaine mesure ; mais combien Michelet l'est encore plus que tous les autres ensemble ! Les autres, pour penser d'une façon originale et vraie, ont besoin d'oublier, par un effort de volonté, les sottises qu'on leur a enseignées, et que les pédants nomment : « le trésor des connaissances acquises « . Cet effort, Michelet n'a nul besoin de le faire : les mensonges accumulés par le temps, les erreurs des témoins oculaires, les légendes artificielles, les faux documents éternellement recopiés, enfin l'immense capital de l'érudition n'existe pas pour lui.

Il n'a aucun besoin de désapprendre ces âneries, qu'il connaît toutes, mais qu'il n'a jamais sues, car

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tout cela, comme des gouttes d'eâu sur le marbre, a glissé sur son esprit sans y laisser de traces. Dès qu'il entre dans une époque historique, la vieille mise en scène, les vieux décors éternellement repeints à la détrempe s'écroulent, et la vérité apparaît, vivement, violemment éclairée, comme à la lueur d'un incendie. Après les livres de Michelet qui est entré et resté nu, sans livrée aucune, dans la grande fournaise, l'histoire, rien ne subsiste de la tradition empirique, et ce qui prouve mieux que tout sa naïveté adorable, c'est qu'il s'étonne que l'Université ne veuille pas de lui. Autant demander aux chouettes pourquoi elles sont offusquées par la lumière électrique !

[1 est d'autant plus difficile d imiter le procédé d'investigations de Michelet qu'en réalité il n'en a aucun. Son procédé, le seul qu'on n'enseigne nulle part, est. tont bonnement l'inspiration ! Très ingénieux et habile collectionneur de documents nouveaux inédits, qu'il se félicite, parfois avec une joie d'enfant, d'avoir pu découvrir, il ignorera toujours que ces documents ne lui ont servi à rien, sinon à lui prouver la vérité de ce qu'il avait imaginé, affirmé a priori, comme un Cuvier, par la seule intuition inspirée. Gomme tous les savants, comme tous les vrais poètes, Michelet voit tout d'abord la chose inconnue, la solution du problème ; ce qu'il fait ensuite n'est qu'un travail de vérification et de preuve. Un tableau, une estampe où le peintre a mis, souvent très inconsciemment, la pensée du temps où il vivait, lui suffit pour tout reconstruire.

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