LAMARTINE III
phées ? Cet être sî impatiemment attendu que la Terre en frémissait de joie et d'angoisse, et qui, avant de devenir un sauveur matériel, devait être, pour nous, dans une vie où tout est symbole, un sauveur spirituel, ce fut Lamartine. Eloquent, beau comme un dieu, revêtu de cette harmonie et de cette grâce qui avaient été accordées aux Hellènes des âges héroïques, il chanta, et de quelle voix enchantée, persuasive et sonore ! Ils ne l'ont pas oublié, ceux qui en récoutant tressaillirent alors d'une si terrible et si vivifiante allégresse !
...Hélas I mon cœur se serre et je sens le rouge de la honte me monter au front, en songeant qu'ils n'ont épargné aucune honte, aucune dure épreuve, aucune douloureuse agonie à ce grand homme qui, pieusement, sur un siècle ivre de matière, avait pu jeter le manteau de pourpre de sa gloire ! Tant pis pour eux, sans doute, mais tant mieux pour lui, qui, rassasié d'insultes et de misères, n'a plus rien eu à recueillir que les récompenses éternelles ! Celuilà ne vient pas de la part de Dieu qui n'a pas été ici-bas trahi par les tièdes, renié par les timides, attaqué par les lâches, opprimé par les indifférents et raillé par les imbéciles ! Le poète peut s'exempter de tous les honneurs humains (Lamartine n'avait pas encore IdL rosette d'officier), mais le seul honneur auquel il n'a pas le droit de se soustraire et de se dérober, c'est celui du martyre !
Quelques hommes de génie l'ont essayé pourtant,
mais chacun de ceux-là était doublé d'un railleur spirituel, et, même ceci étant, pour avoir ainsi voulu tromper la destinée inévitable, qu'il leur en a coûté de longs silences navrants et de douleurs intimes I Tel fut ce grand poète Henri Heine, qui, lassé d'entendre préférer à son luth mélodieux les flûtes de tant de saltimbanques, s'amusait quelquefois, pour rappeler au monde qu'il avait été Apollon, à écorcher vif quelque satyre Marsyas, dont il emportait la peau sous son bras. Mais, au bout de quelque temps, il entendait toujours à ses oreilles le bruit assourdissant des cent mille flûtes, il avait déjà écorché tant de satyres qu'il ne savait plus que faire de leurs peaux, et il comprit bien vite que cela ne lui servait à rien de s'être fait ainsi écorcheur de profession et de marcher dans la vie avec des mains rouges, lui qui pouvait dire avec une si idéale douceur : « La mer a ses perles, le ciel a ses étoiles ; mais mon cœur, mon cœur, mon cœur a son amour ! »
3r juillet 1871
« Lamartine ignorant, qui ne sait que son âme », a écrit Sainte-Beuve en un vers admirable, ot en effet Lamartine n'est pas un savant, car il ne l'était jamais devenu assez pour oublier ce que nous savons tous en naissant et ce que l'éducation nous enlève avec soin : la loi du Rythme ! Il a été bien longtemps député
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sans pouvoir apprendre jamais à dire « cette enceinte » pour désigner la salle des séances ; mais, en revanche, il avait conservé r instinct, le don surnaturel et divin. Il voyait la nature, la vie rustique par exemple, dans leur simplicité initiale et grandiose, et il lui était donné de les exprimer simplement, avec les mots exacts qui peignent les choses, comme l'eût fait un rapsode homérique.
23 juillet i85o
Original à force de haïr Toriginalité, littéraire à force de dédaigner la littérature, grand écrivain avec la plus pitoyable langue française des plus mauvais poètes, l'auteur du Prophète restera Tune des plus prodigieuses individualités de notre temps, à la fois vrai et faux, mesquin et sublime, atteignant parfois Molière, mais toujours dépassé par Noël et Chapsal.
A vrai dire, et si l'on voulait envisager les choses comme il faut, il n'y a eu ni école classique ni école romantique et, au fond > toute la querelle a été entre MM. Scribe et YictorHugo»
9 décembre i85o
M. Scribe s'appelle succès. Il a tiré de son cerveau toutes ces mises en scènes, ces peuples costumés et
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armés, ces danses, ces passions, ces amours, ces fictions connues au bout du monde, et il n'est pas lassé. Lui seul a le droit de se servir de la scène comme d'une chose qui est à lui. « La maison est à moi, je le ferai connaître, » Il se sert mal de l'histoire, mal du roman, mal de la vie, mal de l'homme, mal de la chanson, mal de l'ode, mal de la prose, mal de tout, parce que l'histoire est à l'historien, le roman au romancier, la vie au philosophe, l'homme au savant, la chanson au chansonnier, l'ode au poète, la prose au prosateur, et que tout esta quelqu'un. Mais il se sert bien du théâtre, parce que le théâtre est à lui, parce qu'il est Thomme du théâtre, et parce que le théâtre lui obéit. Quand il passe, les châssis se reculent pour le laisser passer ; les trappes se referment avec soin pour éviter à son pied une sensation désagréable ; les arbres peints tressaillent de plaisir ; les quinquels s'allument d'eux-mêmes, et le ciel d'outre-mer s'éclaire. Ce qu'il fait est bien, parce que c'est lui qui le fait; et puisqu'il le fait, il a le droit de le faire.
6 novembre i85a
Excepté pa»r le stylo, qui appartient àTécole de l'à-peu-près, M. Scribe est essentiellement Français ; il a toujours su et il saura toujours disposer pour les fils de Voltaire ce genre de féeries rationnelles où le bons sens grossier tempère la pointe de
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la fantaisie, et où le petit fait merveilleux, suffisant pour aiguillonner la curiosité, trouve un moment après son explication satisfaisante pour l'esprit fort. Le bourgeois, qui a ^n âme et sa rêverie comme un autre, veut bien trembler et tressaillir à des histoires de revenants, d'armures qui s'animent et d'aïeules descendues de leurs cadres ; mais il rentrerait chez lui blessé dans sa dignité de contribuable, de chef d'établissement sévère mais juste, et de père de famille, si le poète ne lui expliquait que le revenant n'est pas un revenant, et qu'une cause naturelle a produit les prodiges dont il s'est ému. Le moment où il peut relever son faux col en disant : (( Je le savais bien, je l'avais prévu ! » le bourgeois le réclame impérieusement de M. Scribe, et M. Scribe ne le lui a jamais refusé. De là, comme dit Henri Monnier, data leur liaison ! De là cette immortelle amitié qui a rapporté à ceux-ci le plaisir de verser tant de larmes et d'échanger tant de sourires ; à celui-là le plaisir de gagner un million et demi, sans compter tous les ordres de l'Europe et le cordon de commandeur de la Légion d'honneur.
i5 janvier i85i
Quel autre que George Sànd trouverait le secret de ce style élégant, harmonieux et rusé, à la fois maniéré et naïf qu'elle a si spirituellement donné
pour langage à des paysans de fantaisie plus vrais que la vérité ? Elle a retrouvé où il est, dans Virgile et dans Théocrite, le grand art de l'idylle antique, et comme eux, elle nous montre, animée par de riants groupes, la molle Arcadie et ses verdures, le moissonneur dormant de fatigue au soleil de midi, la laveuse à mi-jambe dans la rivière, et le soir, au son des chalumeaux légers, sur l'herbe où sont jetées négligemment les outres pleines, sur Therbe jonchée de fleurs, les courses, les jeux folâtres, les danses légères ! Ainsi elle ressuscite ce monde heureux que nous avons tant aimé, et si parfois, à l'imitation de Ronsard, elle a le caprice d'appeler sa Galathée Margot et son Daphnis Toinon, ne craignez rien, nous ne sommes pas pour cela en Berry ni en Nivernais, mais bien en plein vallon du Tempe ! Voyez au fond des antres touffus le Sylvain poursuivre la nymphe au sein rougissant, et passer en se jetant des strophes alternées Ménalque, Philis, Palémon, tout le peuple heureux de ces retraites pleines de murmurea !
Mais, me dira-t-on, la campagne de George Sand n'est donc pas la vraie campagne, ses paysans ne sont donc pas de vrais paysans ? Aussi vrais, au contraire, que ces bergers égarés par Watteau dans les grands paysages arrosés par des fontaines, aussi vrais que ces dessus de porte où Boucher et Lancret ont fait épanouir les caprices lumineux de leurs fantaisies. Cette campagne est bien la vraie campagne^
HÉGÉ81PPE MOREAU I I 7
puisqu'elle est pleine d'air et de soleil, et ces personnages sont bien vivants, puisqu'ils ont l'animation et le sourire de la vie. Et depuis quand demandet-on autre chose au génie que de donner le mouve ment humain aux figures idéales qu'il a rêvées ! Dans ces drames élégiaques de George Sand, on entend murmurer la source furtive, on voit trembler sous le vent les verts peupliers, le berger chante sa chanson monotone en passant le long des traînes. Parmi cette nature luxuriante, elle mêle des hommes et des femmes qui parlent, vivent et agissent comme nous, sauf un petit patois à l'eau de rose qui est une coquetterie de plus. Je ne leur demanderai pas leur extrait de naissance pour savoir s'ils sont très bien réellement métayers et laboureurs ; ils existent aussi bien qu'Eglé et Sylvandre, il ne me faut rien de plus !
2 novembre i85a
Si Hégésippe Moreau fût né Juif, il serait aujourd'hui vivant, riche à millions, membre de l'Académie française et commandeur de la Légion d'honneur ... Mais il a couché, la moitié de sa vie, dans les bateaux à charbon, et ses poésies lui ont rapporté, en bloc, deux cents francs.
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i«r juin i864
Albert Glatigny. Je n'éprouve aucun embarras, que dis-je,je sons un plaisir intime et profond à parler ici de ce poêle dont le nom a été souvent rapproché du mien par les plus envieux de mes ennemis ^ On a insinué, comiquement et par raillerie, qu'Albert Glatigny était mon iHbve, comme si cela se pouvait! Car Paganini et Sivori ont des élèves, mais les poètes n'en ont pas, et s'ils se passent de main en main le flambeau sacré, s'ils s'inspirent pieusement de leurs devanciers pour continuer, sans qu'elle se brise jamais, la chaîne d'or de la tradition, ils savent très bien que leur art ne peut s'enseigner dans le sens absolu et littéral du mot. Il est très vrai qu'enfant alors et pauvre comédien errant, Albert Glatigny rencontra à Alençon l'éditeur Malassis, qui lui donna quelques volumes de vers récemment publiés. Parmi ces livres éphémères se trouvait celui qui contient mes essais poétiques, et c'est en les lisant que le poète des Vignes Folles et des Flèches d or sentit le premier éveil de sa vocation. J'ai été pour lui ce hasard, cette occasion offerte qui nous révèle à nous-mêmes et nous permet de nous connaître. Assurément, j'ai rempli là un rôle fortuit et tout fatal ; j'ensuis fier pourtant ou
l.' Ecrit à propos de ta pul)lication des Flèches d'or.
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plutôt j'ensuis reconnaissant à la Providence. Elle a permis que je fusse pour quelque chose dans Téclosion d*un poète qui grandit et dont les œuvres vivront ; n*a-t elle pas voulu me récompenser ainsi de tant d'injures subies, de tant d'amertumes dévo • rées pour Tart divin auquel j'ai voué toutes les minutes de ma vie et toutes les gouttes de mon sang ?
Mon premier souvenir de Michelet me le montre à ces célèbres cours du Collège de France, d'où le gouvernement le chassa bientôt : je le vois alors jeune encore, maigre, ardent, exalté, souriant avec une bonté infinie, les cheveux très noirs et les yeux sombres, enfoncés, pleins de flamme. Autour de moi je vis ses auditeurs non seulement passionnés, entraînés, séduits, mais extraordinairement amusés, j'emploie ce mot dans le sens le plus noble et le plus vrai, car il n'y a rien de si dissolvant et de si immoral que l'ennui, et ce qui caractérise le plus absolument Michelet, c'est qu'il ne peut pas être ennuyeux et que là où il est l'ennui ne peut pas être.
Avant le jour où le hasard m'amena dans cette salle où Michelet parlait, « leçon » pour moi, avait toujours signifié : « supplice » et (sur ce point-là je n'ai guère changé) « professeur « voulait dire « ennemi » . Au premier mot, en un instant, j'éfais, comme les
autres écoliers, subjugué, vaincu, pris par toutes les fibres de monôtre. J 'appartenais entièrement à cet homme, dont j'entendais la voix pour la première fois, bien que les choses qu'il disait, c'est le point sur lequel je veux insister, fussent en complet désaccord avec mes opinions de jeune homme.
De quoi était faite la séduction qu'à ce moment-là je fus heureux de subir, et que depuis lors j'ai subLe toute ma vie en lisant et en relisant chaque jour les livres de Michelet ? Les livres d'histoire moderne, avec leurs incompréhensibles récits de batailles et de négociations que rien n'éclaire, avec leurs acteurs qu'on ne voit pas plus que le lieu où la scène se passe, m'étaient insupportables, je haïssais surtout chez leurs auteurs cette mollesse, cette égale indifférence pour le bien et le mal qu'ils nomment : impartialité. Mot horrible de Thomme qui met dans sa poche sa religion et ses dieux. Mais cette fois enfin, et mon cœur en tressaillait de joie, je me trouvais en face d'un historien partial ! Enthousiaste jusqu'à l'extase, violemment injuste parfois à ce qu'il me semble, mais toujours avec une ardente sincérité qui communique la foi. Et surtout ce qui fait l'originalité sans pareille de Michelet, c'est qu'il est tout à fait un poète, ayant le don de peindre, de donner la vie, de créer ou de ressusciter des personnages réels avec des mots, de trouver pour les idées une forme définitive, et, resté instinctif, de penser sans tenir compte du fatras de sottises et de niaiseries accumulé par les âges — mais qmil est un poète sans savoir qu'il l'est.