MANET
de Vigny, à propos de Chatterton, de Gilbert et d*André Chénier, pouvait fructueusement prendre à partie tous les gouvernements, rois et républiques. Mais s'il eût porté une seule fois, même en rêve, une telle cravate, avec quelle félicité les classiques ne Teussent-ils pas appelé : « Bohème ! » Je le vois encore dans son salon de la rue des Ecuries-d* Artois, toujours, passé quatre heures, en habit bleu à boutons d'or ! Quand M™*^ de Vigny sortait du salon, il lui donnait la main, la conduisait jusqu'à la porte, et, quand elle rentrait, il allait à la porte du ^salon lui offrir la main et la ramenait jusqu'à son fauteuil. Cette cravate (je n'ose le croire, car alors M. Gaston Guitton serait complice) est-elle une dernière vengeance de la Comédie-Française contre le poète qui, dans sa traduction de V Othello, lui avait imposé les changements à vue shakespeariens ? Hélas ! il avait tant vu, comme nous tous, David représentant le Cid, revenir du combat contre les Maures avec des bas de soie et des souliers de satin blanc à bouffettes de faveurs roses, et M'^® Noblet jouer Chimène en robe de satin blanc avec une rose de biscuit de Savoie sur le coin de l'oreille 1
21 juin 1872
M. Manet a un tort irréparable, c'est d'être dans le véritable sens du mot un peintre, pour qui la couleur est un langage, une musique, et de parler sa
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langue au lieu de la traduire en versions littéraires et sentimentales.
ag juin 1872
Je ne puis passer sous silence le buste en marbre que M. Henri Gros nomme Portrait de M"''' F, A. R. Avec quel talent, avec quel charme il en a caressé l'idéal contour, et que cette tête, au regard profond, aux cheveux relevés en une grande masse sur le front, est attirante et mystérieuse ! On dirait quelque muse exilée dans la vie ! mais c'en est une, assurément une inspiratrice 1 Le médaillon en cire intitulé : Portrait de M^'* J. A. D.^ merveille d'invention, de compréhension poétique, n'est pas moins étrange et moins captivant. Serait-ce donc son âme à lui que le statuaire prête à ses modèles, ou a-t-il en effet l'extraordinaire bonheur de trouver des modèles qui ne sont pas vulgaires ?
i5 juillet 1872
M. Sully-Prudhomme, qui est, par son inspiration essentiellement humaine et par son impressionnabilité exquise, le plus moderne après Baudelaire des poètes contemporains, est le seul d'entre eux peutêtre qui n'ait emprunté à Victor Hugo aucun pro-
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cédé de facture. Chea lai, la versification ingénieuse et souple obéit bien à la pensée (quoique parfois avec un peu de résistance et avec une sorte de douleur qui lui donne un attrait de plus), mais on ne sent pas chez lui, comme chez les romantiques, le double travail de la pensée et de la versification s'entrecréant et se modifiant Tune par Tautre. Il appartiendrait plutôt à la même famille d'esprits que Lamartine et Musset ; mais il n*a ni leur génie hautain, ni leur dédain de Thumanité et de la vie, ni leur facilité aux licences poétiques. Sa Muse n'attire le regard ni par des joyaux d'or et de pierreries, ni pat des guenilles, mais elle s*empare de vous et vous possède avant qu'on ait eu le temps de se défendre de son regard, attirant comme une eau limpide et céleste.
5 avril 1875
On n'a pas assez dit que Vauteur de Prométhée et d* Ahasvérus est un très grand poète, un de ceux qui, à tous les points de vue, ont été des devins et des précurseurs. Bien avant qu'un mouvement de juste révolte eût poussé les inventeurs et les critiques modernes à ne plus vouloir accepter des Romains une Grèce de secondé main, latinisée, et à demander le secret de la poésie antique aux Grecs eux-mêmes, Edgar Quinet, fougueusement, avait, lui tout seul, entrepris celte croisade, au grand chagrin de son
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ami. Sainte-Beuve, qui, dans ses Pensées d*août^ s'écriait douloureusement :
Les Latins, les Latins, il n^en faut pas médire ; C'est la chaîne, l'anneau, c'est le cachet de cire Odorant et par où, bien que si tard venus, A l'art savant et pur nous sommes retenus. Quinet en vain s'irrite et nous parle lonie ; Edgar, noble coursier, échappé d'Hercynie, Qui hennit, et qui chante, et bondit à tous crins, Des sommets chevelus trop amoureux je crains, ' Il méprise, il maudit, dans sa chaude invective. Tout ce qui n'atteint pas la Grèce primitive. Ce qui droit à l'Ida ne va pas d'un vol sûr ; Il ne daigne compter Parthénope ou Tibur. Certes, la Grèce antique est une sainte mère, L'Ionie est divine ; heureux tout fils d'Homère I Heureux qui, par Sophocle et son Roi gémissant, S'égare au Cythéron et tard en redescend ! Et pourtant, des Latins, la Muse modérée De plain-pied, dans nos mœurs, a tout d'abord l'entrée.
On sait quel mal nous a fait ce lieu commun, dont Joseph Delorme perpétuait en ses vers la vieille tyrannie I Surtout, il avait tort de craindre qu'Edgar Quinet ne fût trop amoureux des sommets chevelus ; on ne Test jamais trop, ni assez, et ce qui est bien plus à craindre, c'est l'étroite vallée et les marais fangeux ; et toutes les écoles poétiques ont péri non par excès de sublimité, mais par excès de platitude. Sur ces purs sommets où Sainte-Beuve regrettait de le voir gravir, Quinet avait appris ce dogme fécond et invincible, la liberté de l'âme humaine, qui ne dépend de rien ni de personne. Il fut la règle, l'aspiration, la consolation de toute sa vie.
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et nous le trouvons déjà magnifiquement exprimé dans le poème de Prométhée, à la scène où, comme dans la tragédie d'Eschyle, les Energies divines attachent le Titan sur le Caucase avec de durs liens.