‹ CritiquesChapitre 41 sur 99 · DAUMIER · texte numérisé non relu

DAUMIER

bataille qui fouette sa joue et enfle sa narine. D'ua côté il peint les maîtres du monde, et, parmi eux, effarés, affairés, insinuants, extasiés à froid, agilesexaltés, effrayant l'azur de leurs gestes, les avocats, dont il fait tourbillonner les robes noires sous le souffle de je ne sais quel ouragan vengeur. De Tautre, les souffrants, les déshérités, les pauvres, les victimes qu'il aime avec une délicieuse et fraternelle tendresse.

17 février 1879

Daumier fut avec Gavarni et Balzac un des infatigables créateurs de la corhédie moderne.

La comédie ! Il faut bien le dire, sans nier ou méconnaître le talent de personne, depuis un demisiècle c'est surtout en dehors du théâtre qu'elle est née et qu'elle a grandi, car le théâtre vit surtout sur cet axiome : « Il faut que tout rapporte de l'argent ! » Et, au contraire, la muse Thalia a cette manie invincible de ne pas vouloir révéler sa pensée aux gagneurs d'argent.

Par une obstination bizarre et qui ne pouvait entrer que dans l'âme d'une déesse, elle aime les pauvres. Honoré Daumier, à qui elle a soufflé son génie et qu'elle avait choisi entre tous, fut un pauvre et mourut pauvre. De plus, il était républicain, spontanément, comme on respire ; il était peuple et il aimait le peuple au plus profond de ses entrailles.

Tant que le crayon fut libre et put lutter contre le

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pauvotr, Daumief fit, en grandes planches dans la C^^icédure, des dieÉ9-d*œBYre comme cette page tragique de la Rue Tranmonain qui, une fois écrite, entra dans Vbistoire pour n'en plus sortir. En des portraits nets, finis, d'nne couleur yiyante, précis et profondément étodiés, il condamne à l'immortalité vef^eresse ces pakis de Louis-Philippe secs, chauves, maigres, Yentms, obèses, à f^es larges, à crânes piriformes, à favoris absurdes, et il les enjolive de leurs uniformes, de leurs croix, de leurs plaques, d'une orgie de cuivrerie et de ferblanterie, peints si fidèlement que si jamais l'avenir avait besoin de leurs images (car toot est possible), il serait forcé de les demander à FincormptiWe témoin Honoré Daumier 1 Vinrent les lois restrictives. Hélas 1 qu'étaient deme^ues les espérances exprimées dans le dessin appelé : la Liherté de la presse ? Qui ne se souvient de c^e belle jdanche ? Au milieu de ses presses, de ses ontils, de son matériel d'imprimerie, un jeune OGvrier typographe tailié en hercule, coifiFé du bonnet de papier, ses manches de chemise retroussées, solidement campé et montrant ses membres d'athlète, jette auto«r de lui, en fermant les poings, un regard imtrépède. Dans le fond, Philippe (qu'alors on pouvait mettre en scène) et ses sergents de ville s'arrê^ tent avec indécision, n'osant avancer. Depuis lors, ils avaient osé. La satire manquait au satirique, il ne lui restait plus rien ; si fait, il lui restait la comédie, c'est-à-dire tout ! Dès lors, il change de crayon et de manière ; il avait à peioKfre non plus des faces parti-

culières et reoonnaissâUes, mais les mille types de rhumaniljé ; il a besoia {K>n plus d*êire minutieux et fidèle, mais d indïquef d'un trait furieux et rapide les géoéralites épiques, et il se laisse aller à toute la fougue de son libre g^ie. L'être qu'il pr^idâ partie, c'est k bourgeois (mot qui demande à être expliqué, car il s'agit ici non du bourgeois qui, depuis tant de siècles, bûche, lutte, se donne, travaille pour la liberté, mais du bourgeois à qui on a crié : Enrichissez-vous ! qui fait un dieu de son veati^, et adore avec la plus franche idolâtrie l'autre dieu appelé : pièce de cent sous !) en des milliers de séries, de genres, d'espèces, d'individus, comme s'il écrivait une Histoire naturelle, et il l'écrit en eSet. Daumier saisit ce Protée insaisissable aux innombrables formes ; d va nous le montrer avec sa sottise, avec sa banalité démesurée, avec son nez au vent, ses chapeaux tuyau de poêle, ses ventres pointus, ses jambes grêles, et quelque chose de surnaturel et de divin, marqué dans chaque pli du vêtement, dans chaque ligne du visage, et qui est : la haine du Beau ! Mais représenté avec une vérité cruelle, ce modèle sera hideux ? Détrompezvous ; il aura sa beauté propre, car cet ouragan, l'inquiétude et l'agitation moderne, le tord, le caresse, le fouette, l'enveloppe, s'engoufiFre dans les plis de sa redingote vulgaire, colle à ses mollets le pantalon frémissant, agite ses souliers comme des torpilles et donne à son nez l'aspect d'un oiseau qui s'envole. Ce que Corot fit pour les arbres, pour le chêne, pour le mélèze, pour le peuplier qui tremble, Dau-

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mier le fait pour ses bourgeois. Avant lui, les personnages des dessinateurs vivaient sur une feuille de papier, devant un fond conventionnel ; lui, il fait niouvoir les siens dans une « atmosphère » visible, où tout frissonne et vibre. Il ne permet pas à la nature d'être un décor quelconque ; il faut qu'elle s'intéresse à la scène jouée et devienne un des acteurs de la comédie. Elle s'y mêlera, quelquefois par l'antithèse de son ironique indifférence, comme dans cette terrible illustration de la Némésis médicale, où, sur une place vide, les corbillards, traînés par des haridelles exténuées, emportent les victimes du choléra, sous un ciel d'une beauté aveuglante et éblouissante; ou, au contraire, comme dans le dessin typique où, pantelante, pliée en deux, échevelée à la Dorval, criant : Malheureux ! tu vas tuer le père de tes enfants ! Fépouse se jette entre son amant, tapi sous la table, et son mari, vêtu en garde national et armé du glaive : la chambre, les tentures, le mobilier sont hérissés, tremblants et furieux comme les personnages ; les fauteuils s'exaspèrent comme la femme, et les têtes de bronze qui ornent la table partagent l'incertaine et comique fureur du mari...

On eût pensé que, peignant le bourgeois, Daumier n'a qu'un sujet ; il les a tous et il n'est pas une des folies humaines pour laquelle cet acteur unique ne suffise à sa comédie.

Que le philistin triomphe en sa haine sauvage contre la poésie ! Daumier l'encourage dans son mépris du rythme et delà lyre, et tel, Tayant désha-

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bille, il le couche dans son lit conjugal, étalant sur Toreiller son bonnet de coton et son collier de favoris ; mais il couche à ses côtés l'épouse poétique, maigre comme une planche, qui, à la clarté d'une bougie, dévore le a dernier» de Ponson du Terrail, et de temps en temps s'interrompt pour jeter un regard écrasant de mépris sur le dormeur dépourvu d'idéal.

Que la maladie du paysage, l'hystérique tendresse pour les lacs et les prairies envahisse la littérature, et, nous noyant dans un déluge de descriptions, nous ramène aux Jardins de l'abbé Delille, ne croyez pas que Daumier soit étonné. D'un coup de crayon, il a créé. Voyez ! Un paysage effroyable, une lande mordue et léchée par le soleil, où deux spectres d'arbres veulent avoir lieu et n'y peuvent réussir, où une puce ne trouverait pas à se mettre à l'abri ; et devant ce petit Sahara qui, à force d'être brûlé et vide, paraît immense, il plante son bourgeois qui, ravi, extasié, ivre d'admiration et d'orgueil, s'écrie : « Ma campagne ! ))

Le bourgeois dit cela, mais il pourrait ne rien dire ; sa lèvre voluptueuse et le feu de ses yeux parlent assez. On a remarqué souvent que Daumier ne faisait pas ses légendes, et il avait raison, car ses dessins, essentiellement plastiques, n'ont jamais besoin de légende. Lui qui, pour s'exprimer, avait si peu besoin de la parole, il avait surtout en horreur Tabus de la parole, vaine et stérile. Aussi par vengeance contre les assembleurs de lieux-communs, contre les diseurs de riens, contre l'inutile cliquetis des paroles sonores.

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a-t-il peint ces innombrables avocats malins, effarés, gouailleurs, étonnants, flânants, parlants, gesticulants, dont les robes noires aux plis magnifiques s'envolent dans le vent de l'insanité et delà démence. Il espérait sans doute qu'en voyant naître, croître, pulluler, plus nombreuses que les feuilles mortes de novembre «et que les ombres pressées sur les bords du Cocyte, ces innombrables légions de robes noires, la Réalité, par lassitude, prendrait en horreur ses propres avocate, et, les supprimant par quelque cataclysme, se rajeunirait enfin dans les balsamiques effluves de la paix et du silence.

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Le laravail , la création, ce fut toute la vie de Flaubert ; s'il a connu d'autres douleurs, il n'a pas connu d'autres joies, et succès, argent, bruyante renommée, plaisirs, amours, il avait dédaigné tous ces vains jouets des hommes pour se -donner tout entier à l'impérieux amour de la Muse. Mais il avait été magnifiquement récompensé de cette immolation ardent-e et volontaire. Depuis bien longtemps déjà, la postérité avait commencé pour lui ; vivant et jeune encore, il était devenu un aïeul, car tout un art nouveau était sorti de son robuste front. « La postérité, a-t-il .écrit, la postérité nous déjuge. Elle rira peutêtre de nos dénigrements plus encore que de nos

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admirations ; car la gloire d un écrivain ne relève pas du suffrage universel, mais d*un petit groupe d'intelligences qui, à la longue, impose son jugement. » Pensée profondément vraie, et cependant Flaubert avait obtenu la pure, la sereine, Téclatante gjoire ; en si peu d'années, le groupe des intelligences d'élite avait eu le temps d'imposer son Jugement à la foule ; mais il s'agissait là d'œuvres si véritablement supérieures que, pour les faire reconnaître et adopter de tous, il a sufEde les mettre dans la pleine lumière.

Cette fois, l'évidence éclate. Au moment même où les yeux du grand homme se fermaient, notre France, cette patrie des héros et des génies, a senti son flanc divin tressaillir ; elle a compris tout de suite le malhear qui la frappait, et les obsèques de Gustave Flaubert ont eu la splendeur et la majesté d'un triomphe.

Les travailleurs, les penseurs, les Parisiens illustres, tous ces forçats du travail qui n'ont pas le temps de vivre, avaient tout laissé, tout quitté pour suivre sur la longue colline qui mène à Canteleu le char couvert de fleurs, chargé de broderies d'argent baignées par le soleil, qui marchait vers l'humble petite église, regardé d'un côté par les hauteurs ombragées et vertes, de l'autre par le fleuve aux riantes îles. Au cin>etière, lorsque le char dut s'arrêter, l'adlée praticable étant séparée du lieu désigné par un assez large espace, il fallut neuf hommes pour porter le «cercueil, et le peuple réuni là com-

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prit que ce qu'il allait avoir était Tenterrement d'un géant.

Un géant, au moral et au physique, tel nous apparaîtra toujours Gustave Flaubert, avec sa haute stature, avec sa face sanguine aux traits superbes et aux yeux bleus si doux, avec sa tête chauve, au bas de laquelle ruisselait la longue chevelure.

Ah ! que de bonté, de générosité, de tendresse dans rame de ce rude lutteur ! et c'est là surtout .ce que nous voulons nous rappeler à cette heure, car c'est là notre part, à nous qui avons eu le bonheur et l'immense joie de l'aimer, et si son œuvre appartient à tous, n'avons-nous pas le droit de saisir et de garder comme une proie le souvenir de sa personnalité délicate et charmante ? Ami dans le grand sens du mot et à la manière antique, il n'y avait jamais eu rien de banal dans ses affections ; il flétrissait la niaiserie et la fausse sentimentalité d'une haine trop vigoureuse pour pouvoir aimer un mauvais homme ou un mauvais artiste.

(( Avenue d'Eylau... Avenue d'Eylau ! » furent les derniers mots qu'il prononça en expirant. Il se recommandait ainsi au cher souvenir de Victor Hugo, pour qui son admiration fidèle ne s'était jamais démentie, car les deux grands livres de notre jeunesse, les Orientales et Notre-Dame-de-Paris , avaient gardé pour lui la séduction magique et le fulgurant éclat de la première heure. Les romanciers de la génération nouvelle, Edmond de Concourt, Emile Zola, Alphonse Daudet, étaient devenus ses amis, et il avait

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pour leurs œuvres déjà illustres la bienveillante sollicitude et Tadmiration paternelle du maître ; mais en même temps il loua, chérit tendrement et mit toujours à sa vraie place celui que Baudelaire a appelé « le poète impeccable », ce grand, ce tranquille, cet invincible Théophile Gautier, qui fut un héroïque porteur de lyre et qui passa parmi nous comme un dieu à la belle chevelure.

Dans la préface des Dernières Chansons, où Gustave Flaubert fut si bien lui-même, et où j'aime surtout à le chercher et à le trouver, le poète de Salammbô décrit, par une allusion transparente, l'amitié fraternelle qui l'unissait à Louis Bouilhet, et il la fait tenir tout entière dans cette page délicieuse :

« Y a-t-il quelque part deux jeunes gens qui passent leurs dimanches à lire ensemble les poètes, à se communiquer ce qu-ils ont fait, les plans des ouvrages qu'ils voudraient écrire, les comparaisons qui leur sont venues, une phrase, un mot, et bien que dédaigneux du reste, cachent cette passion avec une pudeur de vierge, je leur donne ce conseil :

(( Allez côte à côte dans les bois, en déclamant des vers, mêlant votre âme à la sève des arbres et à l'éternité des chefs-d'œuvre ; perdez-vous dans les rêveries de l'histoire, dans les stupéfactions du sublime ! Usez votre jeunesse au bras de la Muse ! Son amour console des autres, et les remplace.

« Enfin, si les accidents du monde, dès qu'ils sont perçus, vous apparaissent transposés comme pour

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l'emploi d'une illusion à décrire, tellement que toutes les choses, y compris votre existence, ne vous sembleront pas avoir d'autre utilité, et que vous soyez résolus à toutes les avanies, prêts à tous les sacrifices, cuirassés à toute épreuve, lancez-vous, publiez 1

(( Alors, quoi qu'il advienne, vous verrez les misères de vos rivaux sans indignation et leur gloire sans envie i car le moins favorisé se consolera par le succès du plus heureux ; celui dont les nerfs sont robustes soutiendrai compagnonqui se décourage ; chacun apportera dans la communauté ses acquisitions particulières, et ce contrôle réciproque empêchera l'orgueil et ajournera la décadence.

« Puis, quand l'un sera mort, — car la vie était trop belle, — que l'autre garde précieusement sa mémoire pour lui faire un rempart contre les bassesses, un recours dans les défaillances, ou plutôt comme un oratoire domestique où 41 ira murmurer les chagrins et détendre son cœur. Que de fois, la nuit, jetant les yeux dans les ténèbres, derrière cette lampe qui éclairait leurs deux fronts, il cherchera vaguement une ombre, prêta l'interroger : — Est-ce ainsi ? que dois-je faire ? réponds-moi ! — Et si ce souvenir est l'éternel aliment de son désespoir, ce sera, du moins, une compagnie dans sa solitude. »

Hélas ! tous deux sont morts aujourd'hui ; l'ami qui restait a rejoint celui qui était parti le premier ; de Gustave Flaubert, il ne nous reste plus que son impérissable souvenir et son œuvre prodigieuse ;

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mais n'est-ce pas assez pour qu'il demeure vivant parmi nous et parmi ceux qui nous succéderont ?

Quelle création ce fut , quelle révolu tion , quel monde soulevé par la conception de Mac?am^i5oi'ary /Trouver, inventer, après Balzac et la Comédie humaine, une formule de roman moderne absolument nouvelle : le seul énoncé de cette proposition ne semblet-il pas une folie? Cependant, c'est cela que Gustave Flauberta fait, et non autre chose. N'est-ce pas à peu près comme si Ton avait dit à quelque dieu, après la création : « Voilà l'univers fini ; recommelice-le ! »

Être plus pâle, moins coloré, moins étonnant que Balzac, c'était accepter d'avance la mort et le néant. D'autre part, obtenir l'éclat par les mêmes moyens dont il s'était servi, c'est-à-dire par l'idéalisation, par la transfiguration, par le grossissement épique, c'était le recommencer, marcher dans ses souliers, faire, par conséquent, œuvre inutile, et, chose plus grave encore ! c'était manquer à ce qui s'imposait impérieusement à nous, à ce qui tourmentait tous les esprits, je veux dire : au besoin de l'exactitude scientifique. N'y avait- il pas là de quoi décourager le chercheur le plus intrépide, si jamais rien pouvait décourager les Christophes Colombs qui portent un inonde nouveau dans leur tête ? Ce fut par l'efi'rayante exactitude de l'observation, par l'acuité prodigieuse delà vision, que Flaubert remplaça le grossissement de Balzac, suppléant l'idéalisation par l'intensité, et venant après le Walter Scott nouveau, il n'accepta rien de son charlatanisme sublime.

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Mais tout en montrant que la vérité seule suffit à donner les éléments d*un beau livre, et suffisamment vue, observée et comprise, n*a pas besoin d'être artificiellement embellie, il comprit que si l'observation est chez l'artiste une faculté relativement nouvelle, il n'en est jpas de même du style et de Tart d'écrire, qui, pareil à la race humaine elle-même, existe par la perpétuité d'une filiation non interrompue depuis Orphée. C'est pourquoi il demanda à la nature les faits, les caractères, la vie physiologique, les paysages ; mais le style, qu'on ne tire ni de son âme ni de ses sens, il en demanda le secret à ceux qui le savent, aux anciens, aux Latins, aux vieux maîtres français, et même à ce Chateaubriand trop loué jadis et aujourd'hui beaucoup trop dédaigné, qu'adorait avec raison Flaubert justement épris du balancement des mots, de l'harmonie des périodes et de la rythmique des phrases.

(( Il s'enivrait (dit-il en parlant encore de Louis Bouilhet, c'est-à-dire de lui-même), il s'enivrait du rythme des vers et de la cadence de la prose, qui doit comme eux pouvoir être lue tout haut. Les phrases mal écrites ne résistent pas à cette épreuve, elles oppressent la poitrine, gênent les battements du cœur, et se trouvent en dehors des conditions de la vie. ))

Au contraire. Madame Bovary, d'où est sorti et d'où sortira tout le roman moderne, se trouvait être dans les conditions exactes de la vie, car elle était individuelle et nouvelle par l'observation, en même

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temps que, par le style, elle se rattachait à toutes les créations antérieures, de même qu*un homme esta la fois lui-même, un être nouveau et particulier, et le fils direct de toute une race.

Donc le chef-d'œuvre était fait, il avait éclaté comme un coup de tonnerre, laissant les vieux bonzes follement ahuris : mais après? Un écrivain qui n'eût été que supérieur, n'eût pas résisté au plaisir de rabâcher sa victoire et d'écrire une seconde Bovary, Gustave Flaubert, qui avait charge d'âmes et que guidait un infaillible instinct, ne tomba pas dans cette faute. Il comprit qu'il fallait en effet recommencer le miracle, mais qu'il fallait le recommencer autrement, et allant tout de suite aux conséquences extrêmes de sa proposition, il prouva par un nouveau chef-d'œuvre, par cette merveilleuse Salammhô, qui est le véritable récit épique des temps modernes, que l'analyse expérimentale et scientifique peut être appliquée même aux choses qui ne sont plus, et qui, pour ainsi dire, n'ont laissé nulle trace. Cartha^e, le Carthage d'Hamilcar, avec ses dieux, ses sacrifices humains, ses batailles horribles, toute une civilisation disparue, tout un monde ancien enseveli dans la triple nuit du temps, de l'oubli et des ruines, venait de ressusciter par l'évocation d'une volonté que rien ne décourageait, et lui, le magicien, il ne mourut pas, comme la fille d'Hamilcar, pour avoir touché au manteau de Tanit, parce que sa vie, alors nécessaire à tous, était plus forte que la fatalité.

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Ces deux livres achevés, il s^nblerait que virtuellement Gustave Flaubert eût fini soo œuvre, puisrqu'il avait donné les deux types de tous les récits à naître ; mais il devait aller encore plus loin ; il devait, dans r Education sentimentale, montrer par avance ce qui n'existera que dans bien longtemps : je veux dire le roman non romancé, triste, indécis, mystérieux comme la ville elle-même, et se contentant, comme elle, de dénouements d'autant jdus terribles qu'ils ne sont pas matériellemeni dramatiques. Enfin, dans les Trois Contes récemijftent parus, Flaubert, réunissanten un même volume t/n cœur simple, la Légende de saint Julien l'Hospitalier et HérodiaSy et montrant la familiarité de la vie béroïque à caté de l'héroïsme de la vie familière, résumait, pour ainsi dire, en ce magnifique échantillon, sa manière et sa poétique.

Un livre de sa jeunesse repris, remanié, amplifié, nous donnait ce grand drame épique^ colosse d'invention et d'érudition, la Tentation de saint Antoine , dans lequel est puissamment exprimé le découragement religieux de notre époque douloureuse, cherchant et appelant en vain les dieux du passé dont la brume indécise emporte les vagues ombres mourantes.

Le livre que Flaubert terminait, dont il écrivait la dernière ligne la veille de sa mort, Bouvard et Pécuchet, est une vaste encyclopédie de la niaiserie humaine, quelque chose comme un sottisier géant et, puisque ce mot est venu sous ma plume, je trouve

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dans le Sottisier de Y olidiire, qui va être publié tout entier et dont le Moniteur du Bibliophile nous donne la primeur, cette pensée que je copie sans commentaire : « L'Académie est comme l'Université : Tune et l'autre étaient nécessaires dans un temps d'ignorance et de mauvais goût ; elles sont aujourd'hui ridicules. » Mais je m'arrête là à une considération bien petite ; en entrant dans la mort, le poète de Salammbô est entré en môme temps dans la vie et dans l'immortalité ; il est pour jamais dans le sillon de blanche lumière qui éclaire la route enflammée des génies.

a a novembre 1880.

Xavier Aubryet. La suprême consolatrice a enfin délivré cet original et charmant esprit emprisonné dans un corps malade, qui depuis sept années servait de proie aux plus horribles tortures. Mais sa pensée et son intelligence n'avaient pas un instant fléchi, et, par un prodige de bravoure, résistaient à de si amères souffrances.

Il avait été un intuitif, un peintre, un descripteur, un critique en apparence excessif et révolté, parce qu'il était absolument sincère. Oui, sincère, avec une audace inouïe et prenant toujours le contrepied du lieu commun admis et convenu, non par désir d'étonner, mais parce que la vérité qu'il aimait passionnément est toujours le contraire de la vulgaire et banale opinion toute faite. Cette vérité, il la

disait coule que coûte, et quitte à passer pour un être cruel et impossible à vivre ; seulement, il voulait et savait la dire avec tact, avec esprit, avec mesure, sans se départir jamais des façons d'un gentleman et de la plus parfaite élégance. En cela sur*tout consistait sa véritable originalité, car tandis que tant de fierabras prennent une massue pour assommer une puce, il faisait, lui, beaucoup moins d'embarras, et pour fouetter, ensanglanter et déchirer les monstres, et pour les fouailler à tour de bras, il lui suffisait d'un bouquet de roses ! Mais à vouloir payer comptant, à donner pour tout de bon l'indignation, l'amour, la haine, la raillerie, et son âme et son sang et ses nerfs, comme on est vite usé ! Xavier Aubryet fut une victime de l'art, de la pensée intense, de l'esprit dépensé avec une prodigalité magnifique ; vivant il a souffert mille morts, mais son œuvre interrompue avant l'heure est une de celles où s'affirme le plus nettement la belle tradition française ; écrivain il se rattache (avec la sensibilité en plus) à Champfort et à Rivarol ; poète, il a la fière tournure héroïque ou bouffonne de ce hardi Saint-Amant qui fut son maître préféré entre tous. Dans le petit trésor qu'il laisse et qui sonne l'or pur, il n'y a pas une pièce fausse.

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a 5 février i85o

0 caractère admirable et sublime des grandes œuvres ! Quand vous écoutez le Faust de Berlioz, vous sentez vivre en face de vous quelque chose qui existe indépendamment des personnages de T épopée, indépendamment des mélodies qui vous enlèvent aux cieux sur leurs fortes ailes et de Torchestration qui chante glorieusement leurs apothéoses. De même que dans les pièces de Schiller il y a, à part Faction et les personnages, un être que vous voyez poursuivre jusqu'au dénouement sa course effarée et fatale, et qui est sans doute le drame lui-même, pareil à un cavalier frémissant qui ne s*arrête pas même avec le poète, son compagnon et son guide ; de même cette chose vivante qui vous enveloppe, c'est sans doute Tâme véritable de la musique, emprisonnée dans un poème par le magicien qui a lutté corps à corps avec les démons de Goethe.

Il faut voir Berlioz conduire son orchestre pour comprendre combienrartiste créateur peut se transfigurer lui-même et imposer son âme à ce qui l'entoure. Quand je vois cet homme attirer à lui la lumière, donner aux clairons furieux le souffle de sa pensée, et faire à la fois ruisseler et resplendir ces torrents d'harmonie domptée qui émanent de lui, alors je comprends clairement qu'il n'y a qu'une âme, et que la création tout entière a été taillée dans un

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seul bloc. Il disparaît dans un éclair cet abîme qui me sépare des objets matériels et dont la seule pensée oppresse si douloureusement mon cœur ; je foule aux pieds l'orgueilleuse erreur qui me condamnait à une solitude éternelle et infinie.

Il ne faut pas essayer de raconter avec des mots la Marche hongroise ni les deux chansons de buveurs et d'étudiants, ni aucun morceau du chefd'œuvre de Berlioz. Il n'y a pas plus une parole à ajouter au Chœur des Sylphes qu'au Lac de Lamartine et à la Tristesse iVOlympio,

Un jour, Berlioz, tout jeune encore, donnait un de ses premiers concerts. Au moment où il descendait de l'estrade, pâle encore de la lutte, un vieillard, le grand Paganini, se jeta dans ses bras. Paganini tremblait. D'une main frémissante il écartait ses longs cheveux gris et essuyait sur ses joues osseuses les seules larmes qu'il eût jamais versées. Ce qu'il dit à Berlioz, Paganini seul pouvait le dire. Sans plus de phrases, il lui donna vingt mille francs destinés à organiser de nouveaux concerts. De la part de cet avare implacable c'était un éloge délicat et sublime, digne de Sparte.

Je repassais « dans mon esprit cette légende merveilleuse, à la fête de Tautre soir, où sans timidité et sans modestie, Berlioz avait fait exécuter à côté de sa musique celle de ses maîtres légitimes, Gluck et Beethoven. Je songeais à ces pleurs du vieux virtuose, plus précieux cent fois que tous les diamants de la terre, et à tous les grands poètes qu'on

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accuse de manquer de cœur, parce qu'ils cherchent en vain un spectacle qui leur donne lé droit de pleurer et de s*émouYoir. Au Faust y personne n*a eu honte de son enthousiasme, et plus d'un, qu'on accuse d'avoir, comme les dieux, une poitrine de marbre, laissait voir là sans voile l'âme de son génie. L'orchestre de la société philharmonique ressem blait à ces bataillons sacrés où ce sont des capitaines qui portent la casaque du simple soldat. Nos plus admirables solistes n'avaient pas dédaigné d'y jouer une partie obscure, et ils n'étaient pas plus humiliés que ne le sont dans la nature les humbles pâquerettes, sachant bien que leur rôle de pâquerette vaut au moins celui du soleil. Tout le monde a pu voir, caché au dernier rang dans cet orchestre inspiré, Auguste Morel, l'habile et élégant compositeur, qui tenait je ne sais pins quel instrument de cuivre. Cela en dit plus que tous les éloges, et cela montre quelle foi sait inspirer M. Berlioz.

i5 mars 1869

Berlioz a fermé pour la terre ses yeux avides de ciel, avides d'infini^ ; il laisse la place aux farceurs, aux histrions, aux marchands de mélodies à deux sous le tas, aux virtuoses qui jouent des cymbales

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