OTHELLO
être le martyr des passions et le jouet du drame. L'homme délivré n'est pas scénique et n'appartiendra plus qu'à l'épopée rajeunie au temps où sa lèvre détendue n'aura plus qu'un sourire d'amour, et où ses prunelles refléteront délicieusement l'immense azur.
18 mai 1869
M. Ernesto Rossi est admirable sous les traits d'Olhello comme sous les Iraits d'Hamlet, et il faut l'avoir vu dans ces deux rôles pour savoir quelle puissance de transformation comporte son génie souple et varié, que dirigent une réflexion savante, une pensée à la fois profonde et rapide. Tandis que blond, hésitant, le regard penché vers la terre, dans le personnage du jeune prince de Danemark, il cède à la fatalité plus forte que lui et s'avoue vaincu avant de combattre, dans celui du More sa lèvre généreuse et sensuelle, ses blanches dents de bète fauve, son œil de feu, sa grâce agile et robuste, sa violence, sa tendresse amoureuse, ses exaltations, sa douleur, enfantine à force d'intensité et dont le cri vous brise le cœur, son geste, ses doigts écartés, sa marche solennelle et superbe, disent tout l'être des pays de soleil dont le sang coule brûlant et limpide. Jamais le héros, l'amant, ne furent mieux exprimés qu'ils ne l'ont été par M. Rossi aux premières scènes à* Othello. Ce victorieux, justement adoré, appa-
202 PERSO!f NAGES
raît alors avec toutes les séductions delà gloire, puis, au moment où la jalousie le mord, où lago s'empare de lui, il a eu le naïf, Thorrible étonnement du Jion qui se sent blessé sans avoir vu l'arme qui le frappe. C'était navrant et sublime. Il avait du lion encore lorsqu'il saisit lago à la gorge et lorsqu*il le traîne à ses pieds, le menaçant des dents, des ongles, du regard, et prêt à le déchirer : « Misérable, tu me prouveras que ma bien-aimée est une prostituée ! »
Je regrette que M. Rossi, se rangeant à l'opinion de William Schlegel (les professeurs sont bien dangereux !), fasse d'Othello un nègre, et non, comme dans le roman original, un Sarrasin baptisé du nord de l'Afrique. Evidemment, le gouverneur de Chypre, le dictateur choisi par l'aristocratique sénat de Venise, appartient à la noble race chevaleresque, et non à ces peuplades, simiesques de Cafres, qui dansent de joie pour un morceau de miroir ou pour un collier de verre.
Ces deux types, ceKii du More rassemblant en lui toutes les beautés du génie, de la poésie et de la bravoure, et celui du nègre inconscient et hideux à l'âme de brute, voulez- vous les voir réunis près l'un de l'autre, dans une représentation assez vraie pour être décisive, et juger en connaissance de cause lequel des deux a pu aimer Desdémona ? Regardez un colossal et magnifique tableau, le plus beau peutêtre et assurément le plus mal placé de l'Exposition de 1869, car l'administration actuelle persécute d'une indifférence plus que féroce le génie d'Alfred
OTHELLO 2o3
Dehodencq, dont les grandes pages orientales ne le cèdent en rien aux œuvres les plus accomplies de Delacroix. En cette œuvre merveilleuse, qui est un poème vivant et visible, Boabdil, abandonnant à jamais Grenade, Be retourne une dernière fois, le regard noyé dans l'azur, vers cette ville des enchantements, des myrtes en fleurs et des lauriers-roses où le Darro charrie de Tor ! Immobile sur son cheval fauve, dans une pose qui laisse voir levés vers le ciel, avec l'expression du renoncement effroyable et suprême, ses traits longs, saillants, d'une pureté héroïque, el rey chico pousse ce gémissement surhumain, suspiro del Moro^ qui a baptisé un rocher de la Sierra d'Elvire. Tandis qu'il exhale ce dernier sanglot en face de l'horizon bleu et des longues montagnes zébrées de neige, un nègre, noir comme la nuit, aux reflets bleus, aux gros traits de brute dévouée, tient le cheval du roi, et sans comprendre la douleur de son maître, semble s'y conformer, ni plus ni moins intelligemment que ne le faisaient les chevaux d'Hippolyte ! -— Ce nègre à la bonne face bestiale, Desdémona aurait pu se servir de sa main comme d'un marchepied pour monter en gondole ; mais regardez l'autre, le soldat, le poète, l'exilé qui si noblement et insoucieusement porte ses riches parures et dont le glorieux visage est non pas brûlé, mais doré par le fauve baiser du soleil, voilà celui que la noble fille de Brabantio a pu aimer éperdument pour sa bravoure et pour le récit de ses douleurs souffertes.
2o4 PERSONNAGES
6 septembre 1869
Arlequin ! c'est-à-dire la grâce du chat familier, le ruissellement des paillettes dans la lumière, et cette bonne tête noire de carlin, sous le feutre voltigeant comme un papillon ! Arlequin, ce rêve d'agilité, de tendresse et de folie que Watteau penchait au bord de ses fontaines aux uines murmurantes, dans ses grands parcs silencieux dont les vastes et clairs ombrages ensoleillés frissonnent comme des chevelures ! Mais, ô maître, qui dans ta divine féerie mêlas les masques du théâtre aux enchantements des paysages, comprenant bien que tu avais ainsi créé le seul paradis qui soit à la portée de 1 homme, le riant démon aux mille couleurs que ton génie a transfiguré ne pourrait plus, à présent, parlerla langue naïve d'Arlequin notaire maltraité, à* Arlequin persécuté par là Dame invisible, d'Arlequin valet étourdi et dévaliseur de maison, d'Arlequin gentilhomme, supposé duelliste malgré lui, d'Arlequin voleur^ prévôt et juge, d'Arlequin cru prince par magie, d'Arlequin compétiteur de Lélio, maître distrait, d'Arlequin tuteur ignorant et maître d'armes et d'Arlequin persécuté par le « basilisco del Bernagasso » ^ et même le langage idéal, délicieusement tendre et tout esprit de Marivaux ne nous suffit plus sur ses lèvres, à nous qui Tavons connu près des Colombines aux longues robes de satin, simples et sévères,
ROBEBT MACAIAE 2o5
dans les bocages amoureux où résonnent les guitares! C'est pourquoi le grand poète Théophile Gautier le jugea digne de parler en vers éblouissants comme son habit de saphir, de topaze et d*écarlate, et pailletés de rimes d'or ; et maintenant nul rimeur n'oserait renvoyer au bagne de la prose, l'étincelant bouffon de la comédie souriant de sa bouche noire sur laquelle les folles rimes romantiques voltigent harmonieusement comme un tourbillon d'abeilles...
^7 décembre 1869
Quand Frédérick-Lemaitre créa le rôle de Robert Macaire S — i' y si quarante-six ans de cela ! — et lorsque sans savoir lui-même ce que contenait son Quoi quon die, plus gros d'événements qu'il ne pouvait le deviner, il résolut de bafouer l'Epouvante elle-même,
Déjà^ balbutiant sa chanson conquérante,
Sous mil huit cent vingt-trois perçait mil huit cent trente.
Et de TEnfant prodige alors par maint endroit
Le front du grand Hugo brisait le masque étroit.
Le poète du dix-neuvième siècle avait publié ses premières odes ; on n'y pouvait certes pressentir ni
I. Ecrit à propos d*une reprise de V Auberge des Adrets à l'Ambigu. Théodore de Banville dira plus tard dans ses souvenirs ; « U Auberge des Adrets^ telle que la transfigura la puissante imagination de Frederick, devint le premier drame romantique, d
206 PERSOIfTfAQB»
les Orientales i ni les Rayons et les Ombres , ni surtout Hernanit on ne savait pas ce qui allait venir, mais ce qu'on savait bien, c'est qu'on avait assez de la vieille poésie et de la vieille friperie tragique, des Artaxerce et des faux Smerdis, et même du mélodrame pompeux de Lamartillière, de Corsse et de Cuvelier, comme les Francs-JageS^ Dago ou les Mendiants d'Espagne et Hariadan Bavberousse,
Acteur du boulevard;^ c'est cette forme du passé que haïssait particulièrement Frederick. 11 sentait, comme- tout le monde alors, le besoin impérieux de revenir à la vérité et à la nature, et il lui parut que le premier obstacle à briser et à écarter, c'était ce drame ampoulé, redondant et monté sur des échasses qui était un frète bâtard de la tragédie.-
Le futur créateur de Ruy-Blas avait alors vingttrois ans ; il était jeune comme la jeunesse même, beaucomme un dieu, intrépide î il avait tous les rêves et toutes les audaces ! Comme il conspirait à part lui l'assassinat du vieux théâtre, l'occasion se présenta à souhait ; on lui donna à créer le rôle d'un scélérat échappé du bagne, dans un drame si noir que l'excès même de l'horreur y devait faire sourire. Frederick résolut de prendre les devants et de faire lui-même de Robert Macaire un assassin bouffon, un tueur d'hommes fashionable, un Scapin portant, au lieu de la casaque napolitaine, des haillons prétentieux, tachés de sang. Devina-t il lui-même qu'il allait donner la vie à l'un des trois seuls types comiques destinés h naître pendant le dix-neuvième siècle, qui.
ROBERT MAGAIRE SOy
en fait de comédîe, n'aura à s'enorgueillir que de ces trois noms : Robert Macaire, Bilboquet et Prudhomme? Eut-il le consentement des auteurs pour opérer dans son rôle la transformation qu'il mé-? ditait?
Quoi qu'il en soit, la fantaisie de Frederick réussit alors au delà de ce qu'il avait pu liri-même espérer ; sans doute le Mercadet de Balzac et le Robert Macaire de Daumier s'impatientaient dans les limbes, demandaient à naître et réclamaient leur type ; il FALLAIT qu'il fût créé ; de sorte que la fatalité même et les dieux s'en mêlèrent. Une fois décidé à tourner son rôle au grotesque, Frederick fouilla dans les vieilles défroques du magasin pour se composer un costume ; mais il ne trouva rien qui répondît à sa pensée, et le jour de la répétition générale arriva sans qu'il eût pu résoudre le problème. A la rigueur, le chapeau et l'habit pouvaient passer ; maiâ la culotte ne valait rien. Frederick aurait voulu une culotte étrange, folle, à la fois misérable et fastueuse, et une chaussure comme peut l'imaginer un galérien échappé du bagne, faisant le dandy avec des haillons ramassés au coin de la borne. Pressé par la faim, car au milieu de ces tracas il oubliait de déjeuner, il traversa le boulevard et alla acheter Un morceau de galette à la boutique célèbre du père « Coupe-Toujours ». Un acheteur qui l'avait précédé mangeait, lui aussi, un morceau de galette. Sur sa chevelure, coiffée en coup de vent, il portait un chapeau gris défoncé. Un œil caché par un ban-
2o8 PERSONNAGES
deau noir, cravaté à la Barras avec un cache-nez vermillon, étalant avec orgueil son gilet blanc inouï, sur lequel se balançait un lorgnon, moitié strass, moitié chrysocale, emmanché d'un double S, laissant déborder de son habit vert à boutons de métal un amas de déchirures qui avait été un foulard, ganté avec lef fantôme d'un seul gant blanc, et brandissant une canne-massue du Directoire, ce personnage épique portait un ancien pantalon de cavalerie à charivari de cuir et des souliers de femme à cothurnes! Par quel avatar le pantalon de cavalerie, qui évidemment était né flottant et large, avait-il pu devenir pantalon collant ? Frederick ne le demanda pas, il ne demanda rien, il était bien trop heureux pour réclamer quelque chose, car il tenait son idéal, il marchait dans son rêve étoile, il avait devant lui son modèle vivant : Robert Macaire !
Le reste appartient à l'histoire. Quant à Bertrand, sans lequel Robert Macaire n'existerait pas plus qu'Oreste sans Pylade, trois acteurs ont contribué à sa création plastique : Serres, qui lui donna sa large ironie ; Rébard (le père enrhumé des Saltimbanques), à qui on doit les bottes de Bertrand, un chefd'œuvre 1 et enfin Perrin, qui, à partir de la reprise de 1848, a tout résumé avec autant d'invention que de sentiment critique, et qui possède le personnage complet avec la tradition de ses prédécesseurs et celle de Daumier, qu'il a complétées en véritable artiste.