TABARI
Castaigne et Arlequin sur le théâtre, faire des sauts merveilleux et danser des mieux... »
Tout cela n*est rien ; mais, ce qui est tout à fait grave et désolant, c'est d'avoir fait du plaisant, de l'aimable, du gai Tabarin, un Didier de Marion de Lorme, un déclamateur de i83o, byronien et fatal, ayant du vague à l'âme, maudissant la fatalité^ et déclamant à perte de vue, à Texclusion de tous ses partenaires, de grands diables d'alexandrins, qui tiendraient d'ici jusqu'à Pontoise ! Tabarin-Manfred ! Tabarin- Antony 1 Tabarin-René, Obermann, Werther ! Autant nous montrer des tigres broutant l'herbe, des poules mangeant les renards et des poissons jouant à cligne-musette dans la forêt verte! Et au premier acte, Tabarin, lui ! apparaît sérieux, solennel, romantique, pareil à un jeune Rubens représenté par l'oléographie ?
Est-il besoin de dire que le Tabarin ivrogne, méchant, battant sa femme, et la Francisquine de la farce du Mauvais Mesnage, qui s'écrie : « Mercy Dieu, cornard, double jennin, est-il temps de fermer la porte quand les chevaux sont eschappez ? » sont de purs et simples personnages de farce, qu'il ne fallait pas confondre avec le vrai Tabarin de la vraie Isabelle ? Tabarin était trop savant et trop sage pour ne pas bien faire son devoir de mari ; aussi ne dut-il jamais être trompé, et s'il l'avait été par malheur, ce n'est pas lui qui eût instruit et occupé de cela le public I Non, ce bon mari et cette bonne femme se faisaient des infidélités, mais seulement
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devant la rampe, et rentrés chez eux ils se partageaient fraternellement les baisers et la recette !
Pour juger à quel point le frère de Mondor dut ressembler peu à ce discoureur emphatique et désolé qu'on nous montre, il faut se rappeler qu*à vendre des drogues, il gagna une fortune assez grosse pour acheter une châtellenie et devenir gentilhomme (ce qui fît que, par jalousie d'être égalés par un ancien pitre, les seigneurs, ses voisins de campagne, le tuèrent), tandis qu'un prêcheur de cet acabit n'aurait pas fait prendre aux passants une seule petite fiole.
(( Savoir vendre, pouvoir vendre, et vendre ! Le public ne se doute pas du tout ce que Parts doit de grandeurs à ces trois faces du même problème. » Ainsi parle Balzac dans cet admirable Gaudissart, où il prouve qu'à Paris, pour vendre un châle, il faut dépenser les ressources, les malices d'un Mazarin ou d'un Talleyrand, et des ruses dignes de Molière.
Il faut la plus merveilleuse souplesse d'imagination pour vendre même les objets de première nécessité : les vêtements, le pain, mais de quel génie ne doit pas être doué celui qui prétend contraindre le passant à acheter des choses chimériques, qui n'existent pas et dont il n'a pas besoin, des fioles, des essences, des baumes, des opiats, des élixirs, en d'autres termes des flacons de verre qui ne contiennent que l'espérance !
Aussi quel comédien devait être Tabarin, et quel enjôleur à enjôler toutes les Francisquines du mqnde,