‹ CritiquesChapitre 52 sur 99 · TABARIN · texte numérisé non relu

TABARIN

tant il est plus difficile de faire entr'ouvrir l'escarcelle d'un philistin que les lèvres d'une bien-aimée !

Je me rappelle avoir encore vu, petit enfant, des grimaciers qui, de génération en génération, avaient reçu la tradition du fameux chapeau, et qui, comme Tabarin, rien qa*en contorsionnant leur visage et en se coiffant de ce feutre plié, retourné, tordu, modelé, ti rebouchonné, cabossé, renfoncé, exaspéré, transfiguré en mille façons agiles et curieuses, montraient, le soudard, l'écolier, l'avare, le magistrat, le juge, le philosophe, le héros, le brigand,, le raffiné, le fanfaron, le berger, le boucher, le peintre, le chiffonnier, le grand seigneur, et, en un mot, toutes les bêtes sauvages et apprivoisées de la ménagerie humaine. Mais si le saltimbanque devait être méconnu et calomnié quelque part, c'est bien à la Comédie-Française î

Le malentendu pourrait dater de l'époque où l'illustre Cormier — celui-là même avec qui le malheureux poète Sibus avait fait marché pour se laisser arracher deux dents moyennant dix sols, et protester qu'il n'avait senti aucun mal — faillit être préféré à Molière pour donner la comédie à M. le prince de Conti ; mais il a des causes bien autrement éternelles et sérieuses ! En effet, comment se comprendraient-ils, ces deux êtres si différents, le grand comédien et le saltimbanque, placés aux deux pôles de la vie sociale ?

Le grand comédien est habitué à tailler en pleine richesse et en plein bonheur ; s'il lui faut du satin,

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du damas, de Tor, de Ja pourpre, il prend du vrai satin, du vrai damas, du vrai or, de la vraie pourpre ; s'il lui faut des situations émouvantes et tragiques, Corneille et Raciiîe lui appartiennent, et, si c'est la gaîté et le rire qu'il veut, il a Molière 1

Le saltimbanque au contraire fait tout avec rien, la pourpre avec un haillon, l'or avec un galon fané ; il prend un morceau de bois, une vessie de cochon, une corde, et c'est son violon ; ses lunettes, il les fait avec un fil de fer tordu ; sa batte avec un morceau de latte ramassé à terre, et de viles farces, brochées par le premier rustre venu, il tire le sanglot, l'intérêt, l'émotion, les pleurs, le divin rire !

Tandis que le grand comédien fait son alchimie avec de l'or, il la fait, lui, avec des feuilles sèches, avec rien du tout, payant la Muse en monnaie de dieu et en monnaie de singe, et gardant en son esprit le mystérieux instinct de divination qui n'abandonne jamais ceux dont les yeux s'emplissent tous les soirs du fourmillement et du ruissellement des étoiles.

i4 juillet 1879

Aux Folies-Màrigny, j'ai revu l'excellent mime Paul Legrand dans une fantaisie de sa composition intitulée : les Fourberies d'Arlequin. Tout d'abord, après avoir lu l'affiche, je n'osais pas entrer ; je craignais que Paul ne fût devenu vieux, parce qu'il était

jeune lorsque je 1 étais moi-même ; mais il n'eo est rien, grâce aux fées des sources vives et des frais bosquets où tout à coup jaillit de terre un déjeuner tout servi sur un guéridon pour les amants poursuivis par le vieux Cassandre.

Non ! le Temps n'a pas osé toucher de son aile ce Pierrot aimable et pensif; il lui a laissé son fin regard, son visage' mobile, sa bouche naïve et rusée et sa grâce de jeune faon qui court dans les bois.

Lorsqu'on voit sous leur farine les clowns anglais se disloquer, tomber comme des paquets, s'envoler comme des oiseaux, passer à travers les murs avec la rapidité d'une flèche, on se dit : « N'est-ce pas là le dernier mot de l'art ? » Mais qu'on se retrouve en face du mime français, en qui tout est intelligence et pensée, qui, par un sourire, par un clin d'oeil, par la légère contraction d'un muscle de la face éveille des tas d'idées et mille sous-entendus, on comprend que celui-là est le vrai comédien.

Quelle compréhension vive et rapide, quelle finesse dans les nuances, qiielle grâce dans les gestes et dans l'attitude ! Et comme le type de notre ancien Pierrot, inventé par Deburau, est bien essentiellement français ; car il effleure tout sans- peser, sans rester, sans sortir de la juste mesure, et toujours sa raillerie s'arrête au moment où elle deviendrait méchanceté.

Ce philosophe se mêle aux aventures, mais ne veut rien pour lui-même, et c'est ce qui fait sa force; Lorsqu'il trouve Colombine et Arlequin endormis

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dans le clair paysage, il s*amuse bien à prendre un instant la place du nègre aux mille couleurs et à savourer sur les bras de l'infante quelques baisers volés, qui le réjouissent comme un doux vin ; mais il remet bien vite la demoiselle dans les bras de son amant, songeant que ce sont là des aventures bien embrouillées et que le jeu n*en vaut pas la chandelle.

25 février i85o

Ah ! le public, il faut se donner à lui !

Voyez plutôt son idole, cette enchanteresse bohème, Fanny Cerrito *, comme elle le dévore des yeux et du sourire ! Comme elle se prodigue, comme elle tend les bras à la foule entière, comme elle lui donne à deviner son beau corps ! Il n'y a pas un rayon à qui elle ait laissé baiser ses dents blanches, sans qu'elle le renvoie à la foule adorée ; elle n'a pas une pensée qu'elle ne laisse à l'instant envoler dans la salle. On dirait qu'elle aussi veut s'élancer et qu'un génie ennemi la retient sur les planches du théâtre, dans le cercle enchanté de la danse qui l'aflfole. Quelque histoire saugrenue qu'entortille et détortille le livret du ballet nouveau (Stella), les yeux, le geste, la démarche, la folle danse

I . On lit dans les Petits Mémoires de VOpéra, de Charles de Boigne (1867), à propos de Fanny Cerrito :

(( Inférieure à Carlotta (Grisi) mais supérieure à Rosati, petite et dodue, la poitrine très sortie et très blanche, les bras parfaits, les yeux mobiles et provocants, le sourire adorable, les jambes fortes, le pied petit mais épais, les cheveux blonds mais rebelles, Cerrito est la première danseuse du monde, ^après un écho très applaudi, pour saluer le public, le remercier do la bouche, du regard, mettre la main sur son cœur. »

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de Fanny Cerrito disent toujours la même chose, cette chose qui nous ravira éternellement et sans cesse : « Quel dommage que le caprice du poêle me force à aimer ce beau et hardi jeune homme, Urbain ou Gennaro, qui est là à mes côtés et qui m'enlève si bien dans ses bras d*acier ! Sans cela nous irions vous et moi, nous tenant par la main et saluant les premiers soleils du printemps, causer librement et bondir sur l'herbe des collines verdoyantes comme je danse en vous souriant dans la toile peinte de ces campagnes impossibles! »

Notez qu'à ce rôle toujours nouveau et charmant Saint-Léon donne admirablement la réplique, sans jamais manquer d'imagination ni de présence d'esprit.

— Mesdames et Messieurs, sécrie-t-il (comme disent les livrets de pantomime), n'allez pas dire à Stella que le poète qui la force à aimer Gennaro, c'est Gennaro lui-même. Si ce n'est moi, qui a fait descendre sur terre cette blanche étoile pour que vous puissiez l'admirer à loisir.^ Et surtout, avant de me trahir, considérez que ce n'est pas un métier facile de suivre ainsi sur les flots et sur les brins d'herbe une étoile qui sautille, que pour franchir avec elle les collines, il faut d'abord avoir, comme vous voyez, les jambes d'Antinous, et les bras du jeune Hercule pour emporter sur mon épaule toutes les belles filles, qui voudraient me barrer le passage.

Le public, raisonnable au fond, voit que Saint- Léon saute assez haut et assez ferme pour reprendre

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son étoile jusque dans Tazur du ciel s'il lui prenait fantaisie d'y remonter, et il se résigne à admirer de loin l'étoile vivante, le ciel de Naples, et la mer pleine de murmures. Voilà comment je comprenais la pantomime de Stella, Le livret la raconte autrement; je ne crois pas qu'il ait raison.

16 septembre i85o

0 paillettes, argent faux, paillon rouge et vert, chevelures d'argent et d'or, carton poétique animé en impossibles paysages, joies de notre enfance, est-ce donc que votre règne est fini "^

Mais non ! Tant qu'une belle fille au fier genou pourra relever sa tunique à la façon des filles tyriennes et emprisonner ses pieds dans les brodequins de toile d'argent, tant que sous un bandeau d'escarboucles ses cheveux relevés et frisés à l'antique pourront rayonner à l'entour comme la crinière d'une étoile, nous voudrons l'habiller en fée, et, lumineuse, lui faire descendre le pâle cristal dos escaliers magiques !

i3 janvier 1873

Eschyle, c'est la Tragédie elle-même. Né à Eleusis, fils de l'Attique, digne frère des héros Cyncgire et Aminias, combattant de Marathon, de Salamine et

de Platée, le poète fut initié aux mystères de Déméter dans lesquels les initiés faisaient le serment de défendre jusqu'à la dernière goutte de leur sang le sol sacré de la patrie. On sait quelle fière et naïve épitaphe il composa pour son propre tombeau :

« Ce monument couvre Eschyle, fils d'Euphorion. Né à Athènes, il naourut dans les plaines fécondes de Gela. Le bois tant renommé de Marathon et le Mède à la longue chevelure diront s'il fut brave ; ils l'ont bien vu ! »

De ses œuvres, pas un mot; car, comment l'amour-propre littéraire aurait-il pu tourmenter Tâme de ce juste ? C'est avec la même ardeur héroïque, pure de tout calcul humain, qu'il combattait pour son pays et qu'il écrivait ses poèmes tragiques, perpétuelle apothéose du devoir accompli et de l'inéluctable justice. Les tragédies d'Eschyle qui furent à Athènes l'objet d'un culte religieux, et qui, remises au concours, triomphèrent de nouveau après la mort du poète, comme elles avaient triomphé de son vivant, ne ressemblent à rien de ce qui a été fait plus tard; il n'y a rien de défectueux dans cet art accompli; il n'y a rien de faux dans cet or pur. Chez lui, on ne trouve rien de cette prétendue habileté dramatique, négation inféconde et stérile, qui, chez nous, a supprimé la poésie, et que nous rencontrons déjà chez Sophocle, et à un degré plus intense encore chez Euripide.

Cette chimère de Va action » que son nom même condamne, — car comment pourrait-on agir dans les

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œuvres d'un art dont la parole est l'unique moyeu d'expression ? — Eschyle ne l'a pas connue ; mais sans le frivole tumulte du mouvement dramatique et des péripéties, ses drames sont plus vivants que nuls ne le furent et ne le seront jamais, car telle est sa puissance poétique, créant la vision même de Faction décrite, qu'il vous fait assister en effet et réellement aux événements que mettent en scène ses récits, miraculeusement évocaleurs des choses. L'auditeur, oubliant que c'est un récit qu'il a entendu, jurera qu'il a vu de ses yeux les sept chefs et que de ses yeux aussi il a vu Glytemnestre égorger Agamemnon, et ceci est la véritable magie, car jamais du bois et de la toile peinte et des gens qui vont et viennent ne donneront l'illusion de rien, et c'est à la Lyre seule qu'il a été donné de communiquer la vie aux choses inanimées.

La Lyre ! elle fut la gloire et la force d'Eschyle ; car. poète lyrique avant tout, comme il sied au créateur des tragédies, dont l'horreur ne saurait être supportée si le chant n'y fait passer l'âme des dieux et le grand souffle de la Nature, il n a pas, comme Sophocle, réduit le chœur à un rôle moral, ni encore moins, comme Euripide, à n'être qu'un intermède. Chez lui, le chœur est un personnage vivant, parfois le personnage principal du drame, et c'est surtout par sa bouche que le poète, employant les mots immenses, les tours exli-aordinaires, les formes hardies où se sent encore Ja fougue du dithyrambe, proclame les grandes vérités et défend l'inéluctable

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Devoir. Eschyle ne s'attendrit pas ; inflexible parfois comme le Destin, il sait que le poète est un justicier, et qu'il n'a le droit d'être indulgent ni pour la lâcheté ni pour le crime.

lo septembre i849

Pour me renseigner sur l'Opéra, j'ai lu beaucoup de critiques spéciaux et d'économistes profonds. Les utilitaires ultra se demandent à quoi sert un genre qui ne peut pas se suffire à lui-même. Je n'entrerai pas dans ces discussions beaucoup trop sérieuses pour un faiseur d'élégies. Mais voici tout ce que je sais. Ce jour-là même, dans une avant-scène, j'ai vu, — et comment peindre cela en prose de feuilleton? — j'ai vu une tête qui, toute ma vie, restera gravée parmi les plus beaux souvenirs de mon cœur, une de ces têtes comme les peintres du moyen âge en peignaient dans leurs missels, blonde, d'une pâleur colorée et vivante, les prunelles du plus vif et du plus clair azur, le nez tout à fait droit avec des narines d'une nuance rosée idéale, la bouche d'une délicatesse infinie. Les cheveux, tout à fait du ton d'une dorure mate, légèrement crêpés, étaient frisés en boucles dont l'ensemble, ramené sur l'oreille, se tenait raide et formait la plus belle ligne de diadème. Je déteste l'antithèse, mais ici ce n'est pas moi, c'est le hasard qui s'est chargé de la faire. A côté de la jeune fille que je viens de dire, il y avait une fernme

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